Compte rendu

Levitsky (Steven), Ziblatt (Daniel) - How Democracies Die. What History Reveals about Our Future. – New York, Viking, 2018. 234 p. Index.

Page XIV

Citer cet article


  • Rouby, É.
(2019). Levitsky (Steven), Ziblatt (Daniel) - How Democracies Die. What History Reveals about Our Future. – New York, Viking, 2018. 234 p. Index. Revue française de science politique, . 69(3), XIV-XIV. https://doi.org/10.3917/rfsp.693.0510n.

  • Rouby, Éric.
« Levitsky (Steven), Ziblatt (Daniel) - How Democracies Die. What History Reveals about Our Future. – New York, Viking, 2018. 234 p. Index. ». Revue française de science politique, 2019/3 Vol. 69, 2019. p.XIV-XIV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2019-3-page-XIV?lang=fr.

  • ROUBY, Éric,
2019. Levitsky (Steven), Ziblatt (Daniel) - How Democracies Die. What History Reveals about Our Future. – New York, Viking, 2018. 234 p. Index. Revue française de science politique, 2019/3 Vol. 69, p.XIV-XIV. DOI : 10.3917/rfsp.693.0510n. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2019-3-page-XIV?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.693.0510n


Notes

  • [13]
    Juan J. Linz, The Breakdown of Democratic Regimes. Crisis Breakdown and Reequilibration, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1978.

1 Derrière le titre provocateur de l’ouvrage à succès de Steven Levistky et Daniel Ziblatt se trouve une analyse des tendances autoritaires qui s’expriment au sein du régime démocratique américain depuis le début de la présidence de Donald Trump. Pour mener à bien ce travail, les auteurs adoptent une démarche comparant la démocratie américaine aux différentes vagues de « régression démocratique », notamment en Europe et en Amérique latine. S. Levistky est spécialiste de l’Amérique latine et des régimes autoritaires, D. Ziblatt, quant à lui, poursuit sa réflexion sur les règles non écrites qui opèrent au sein des régimes démocratiques. L’ouvrage se propose donc d’étudier le pourquoi et le comment du fonctionnement de la démocratie ainsi que la relation qu’elle entretient avec ses principes fondamentaux. L’originalité, ici, réside dans le fait que leurs travaux se concentrent sur le rapport entre le personnel politique et les « règles démocratiques implicites ». En effet, pour les deux politistes, les institutions et le système de checks and balances ont bien fonctionné au fil du temps pour maintenir une pratique politique constitutionnelle et pluraliste, mais ce qui a surtout garanti la pérennité de la démocratie américaine sont deux « normes démocratiques non-écrites » (p. 8). Il s’agit là de la thèse centrale de l’ouvrage : certains principes implicites de fonctionnement des démocraties sont au moins aussi essentiels à leur bonne santé que les règles explicites qui régissent les institutions politiques (partis, Parlement, gouvernement). Parmi ces principes, centraux dans l’argumentation, le concept de « mutual toleration », c’est-à-dire le fait de considérer ses opposants comme des adversaires politiques légitimes, et celui de « forbearance », compris comme la modération dont fait preuve le personnel politique dans l’exercice de ses prérogatives institutionnelles. Les auteurs voient donc le recul de la démocratie américaine comme la conséquence de l’abandon progressif de ces deux principes et organisent leur démonstration en trois temps.

2 Les quatre premiers chapitres s’emploient à identifier les différentes étapes du processus de « dé-démocratisation » des démocraties. Pour ce faire, S. Levistky et D. Ziblatt alternent entre l’exposition d’exemples historiques en Europe et en Amérique latine pour montrer comment les garde-fous institutionnels réussissent ou échouent à écarter du pouvoir un outsider populiste qui mettrait en danger la démocratie. Les lecteurs seront sans aucun doute convaincus par leurs conclusions sur le rôle des garde-fous et son évolution aux États-Unis. Cette partie pointe du doigt l’attitude problématique du Parti républicain – que les auteurs nomment « the Great Republican Abdication » – face aux évolutions du financement des partis politiques et celles de la montée des médias alternatifs. Ensuite, l’analyse, très bien menée, des mécanismes subvertissant progressivement les règles du jeu démocratique sur le temps court ainsi que sur le temps long, permet de boucler le tour d’horizon du rapport entre institutions et santé démocratiques. En revanche, l’élaboration d’un « test », constitué de quatre indicateurs et prolongeant les travaux de Juan J. Linz [13], qui permettrait d’identifier les tendances antidémocratiques d’une personne avant même qu’elle n’arrive au pouvoir, soulève plusieurs questions épistémologiques et suscite d’importantes réserves. Tout d’abord, le « test » prétend pouvoir juger du « caractère démocratique » d’un individu. Ainsi, selon les auteurs, D. Trump présentait tous les indicateurs d’une personnalité antidémocratique durant la campagne présidentielle. Si les conclusions peuvent sembler opportunes a posteriori, la généralisation de l’application du « test », du fait de son caractère prospectif, peut poser problème. Autre limite, il ne permet pas d’expliquer les dérives antidémocratiques illustrées par le cas de Viktor Orbán, celui-ci n’ayant exhibé ses tendances autoritaires qu’au cours de son second mandat.

3 Avant de consacrer les derniers chapitres à divers « bilans autoritaires » des premières années de la présidence de D. Trump, projections sur l’avenir de la démocratie aux États-Unis et autres solutions à envisager pour la renforcer, S. Levistky et D. Ziblatt consacrent le cœur de l’ouvrage au rapport de la politique américaine avec les règles non-écrites de « tolérance mutuelle » et de « modération ». Pour eux, les garde-fous institutionnels ne sont pas suffisants pour garantir la pérennité d’une démocratie, notamment en raison des différentes interprétations possibles des règles constitutionnelles ou de certains « vides légaux ». Les conventions qui se sont développées au fil de l’histoire démocratique permettent donc de pallier ces manques. Cependant, les auteurs montrent que plusieurs éléments peuvent remettre en cause le respect de ces règles implicites et, en définitive, fragiliser la démocratie. Le lien est donc fait avec la polarisation politique grandissante aux États-Unis depuis les années 1970, qu’elle soit vue comme la conséquence d’une distanciation idéologique – démocrates et républicains optant pour deux visions du monde de plus en plus éloignées – ou purement stratégique – l’opposition ayant des origines électoralistes. L’argument selon lequel le discours transforme l’adversaire politique en menace (et donc en homologue illégitime) et dissuade les deux camps de travailler ensemble est convaincant. De plus, les auteurs montrent en conséquence une disparition progressive de la retenue institutionnelle, c’est-à-dire une utilisation abusive de moyens de lutter qui, même si elle reste pleinement légale, sort de l’esprit de la compétition politique des régimes constitutionnels-pluralistes.

4 En définitive, cet ouvrage propose un regard très bien argumenté sur la (mauvaise) santé de la démocratie américaine, sans pour autant céder aux sirènes d’une hypothétique « régression démocratique » à l’échelle mondiale à laquelle les deux politistes s’opposent explicitement. L’étude de la construction et de la déconstruction démocratique ainsi que l’effort fourni pour révéler l’importance de règles « cachées » constituent une importante contribution et une réflexion du plus grand intérêt pour la science politique. On regrettera, cependant, que les auteurs aient préféré consacrer la fin de leur livre à des considérations prescriptives pour « sauver la démocratie » (p. 204) plutôt qu’à la poursuite de leur intuition sur le rôle des élites politiques, économiques et médiatiques sur la polarisation aux États-Unis.

5 Éric Rouby – Université de Bordeaux, IRM-CMRP


Date de mise en ligne : 11/07/2019

https://doi.org/10.3917/rfsp.693.0510n