Compte rendu

Garapon (Antoine), Rosenfeld (Michel) – Démocraties sous stress. Les défis du terrorisme global. – Paris, PUF, 2016. 218 p. Bibliogr.

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  • Saada, J.
(2018). Garapon (Antoine), Rosenfeld (Michel) – Démocraties sous stress. Les défis du terrorisme global. – Paris, PUF, 2016. 218 p. Bibliogr. Revue française de science politique, . 68(1), X-X. https://doi.org/10.3917/rfsp.681.0145j.

  • Saada, Julie.
« Garapon (Antoine), Rosenfeld (Michel) – Démocraties sous stress. Les défis du terrorisme global. – Paris, PUF, 2016. 218 p. Bibliogr. ». Revue française de science politique, 2018/1 Vol. 68, 2018. p.X-X. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2018-1-page-X?lang=fr.

  • SAADA, Julie,
2018. Garapon (Antoine), Rosenfeld (Michel) – Démocraties sous stress. Les défis du terrorisme global. – Paris, PUF, 2016. 218 p. Bibliogr. Revue française de science politique, 2018/1 Vol. 68, p.X-X. DOI : 10.3917/rfsp.681.0145j. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2018-1-page-X?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.681.0145j


1 Comment comprendre la nouvelle forme de terrorisme qui affecte les sociétés démocratiques et met sous tension – sous stress – leurs constitutions ? Telle est la question examinée par Antoine Garapon et Michel Rosenfeld, qui analysent la nature de ce terrorisme et les effets des réponses adoptées, puis préconisent des solutions qui éviteraient selon eux de conduire au but voulu par les terroristes : la renonciation par les peuples aux libertés publiques, au nom du désir sécuritaire.

2 Différent des formes classiques de terrorisme qui font de la violence indiscriminée une continuation de la politique par d’autres moyens, le terrorisme djihadiste conteste l’ordre établi au plan religieux plutôt que politique ; il présente des traits identitaires sans recruter « exclusivement sur la base d’une identité pré-politique, l’appartenance à la religion musulmane » (p. 2). Depuis son apparition en septembre 2001, ce terrorisme se caractérise par une dissymétrie des acteurs par une hétérogénéité entre « des hommes qui vivent politiquement et d’autres qui veulent soumettre par la force le politique à une transcendance religieuse » (p. 4) et qui n’ont aucun objectif politique dès lors qu’ils refusent « tout symbole partageable » (p. 5), enfin, par une disproportion entre l’action de quelques-uns et l’étendue des dégâts sur des populations entières. Notre malaise face à cette forme nouvelle de terrorisme tient, selon les auteurs, à la « béance » entre deux manières de voir qui sont inconciliables en l’absence de système symbolique commun. Cette disparité des références propres à l’action ne nous permet pas d’adopter une réaction juste et conduit à deux écueils : traiter le terrorisme par la guerre ou par l’état d’exception. Parce que nos sociétés font face à une épreuve moins sécuritaire que politique qui « met sous pression (stress) la constitution, les institutions et, plus profondément, les formes de la coexistence politique » (p. 6), il s’agit désormais de « reformuler le pacte démocratique », de repenser la sécurité en termes de « sérénité » et d’« inventer un nouvel humanisme » (p. 153).

3 La thèse est développée à partir d’une analyse du terrorisme djihadiste (chap. 1) en termes d’« hyper-événement » caractérisé par l’ubiquité de la menace, le présentisme et l’atteinte à la « sensibilité démocratique » au moyen d’une « catastrophe » qui attaque « la forme-gouvernement » (p. 30). Parce que le terrorisme est « une co-production de l’islam et de la mondialisation » (p. 90) qui a mis fin à l’ère westphalienne définie par la territorialité, la relation ami-ennemi et les espaces libres de souveraineté à conquérir, il se déploie comme une violence déterritorialisée qui intensifie le temps, déconcentre et diffuse les conflits, insécurise la politique et engendre une hyperréactivité globale (chap. 2). La violence est en réalité dirigée contre la politique elle-même, contre l’histoire et contre le monde que les terroristes rendent invivable, si bien qu’il en résulte un « déficit de tiers garant » (p. 66) ou une « béance symbolique » (p. 69). La dissymétrie des acteurs concerne aussi le sens de leur action : tandis que les sociétés démocratiques se définissent comme politiques, le terrorisme serait une « utopie contre-démocratique » (p. 109) dépourvue de tout projet politique, se posant comme ennemi et visant les sociétés dans leurs mœurs (chap. 3).

4 A. Garapon et M. Rosenfeld critiquent trois types de réponses qui ont été formulées comme remède au terrorisme (chap. 4) : celle des exclusivistes qui penchent à l’excès du côté de la sécurité en préconisant une trop grande concentration du pouvoir entre les mains des dirigeants, celle des maximalistes de la protection des droits qui s’illusionnent sur la possibilité de maintenir le dispositif pénal ordinaire en sous-estimant les menaces, enfin, celle des institutionnalistes qui veulent à tout prix trouver un équilibre entre sécurité et liberté mais restent impuissants à endiguer la panique morale. Parce que le principal défi posé par le terrorisme aux peuples démocratiques est la tentation de capituler face à la crainte de la mort et de renoncer aux libertés pour la sécurité, les auteurs font appel à l’action positive des citoyens et à leur engagement contre le terrorisme ; ils préconisent aussi de prendre des « mesures de sérénité » (p. 192), d’activer des vertus politiques par un projet collectif qui nous sortirait du présentisme, de réaffirmer le principe d’égalité comme supérieur au principe de sécurité, enfin, d’adopter une conception dynamique de l’ordre public (chap. 5).

5 L’ouvrage s’appuie sur deux présupposés. D’une part, les auteurs postulent que la territorialité et la relation ami-ennemi forment le substrat du politique, comprenant alors le terrorisme comme un événement déterritorialisé, donc détaché de toute relation politique (p. 22). Mais pour autant que la perspective schmittienne soit l’horizon de toute pensée politique, on se demande comment elle s’articule avec la perspective arendtienne du politique comme pluralité, elle aussi mobilisée par les auteurs. Cette seconde perspective permettrait d’ailleurs de penser non pas le caractère apolitique des motivations du terrorisme, mais l’irréconciliable des conceptions antagonistes comme constitutif de la pluralité politique elle-même – y compris sous ses pires formes. D’autre part, les auteurs postulent que le politique est laïque (« les uns font de la politique, les autres sont préoccupés de religion et de salut individuel », p. 48), donc que le religieux ne saurait être politique. La thèse semble difficile à soutenir tant le religieux constitue un enjeu majeur du politique. Sans doute souhaitable en théorie normative, la séparation des deux domaines dans l’optique descriptive conduirait cependant à exclure du politique une grande partie du monde, y compris occidental – comment maintenir alors la thèse du politique comme pluralité ?

6 Contre la réponse étatique qui semble se limiter à la surveillance et à la sécurité, les analyses stimulantes menées par A. Garapon et M. Rosenfeld sont salutaires en ce qu’elles prônent des réponses de la société civile. Elles sont aussi nécessaires à l’heure où les mesures d’exception vont être en partie pérennisées dans la loi.
Julie Saada –  Sciences Po Paris, École de droit


Date de mise en ligne : 14/05/2018

https://doi.org/10.3917/rfsp.681.0145j