Rosental (Paul-André) – Destins de l’eugénisme. – Paris, Seuil, 2016 (La librairie du XXIe siècle). 574 p. Illustrations. Figures. Annexe. Abréviations
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- RODRIGUEZ, Jacques,
- Rodriguez, Jacques.
- Rodriguez, J.
https://doi.org/10.3917/rfsp.672.0382zc
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1 Comment une expérience ouvertement eugéniste a-t-elle pu voir le jour en France, un pays considéré comme relativement étanche à cette doctrine biologique déterministe qui hiérarchise les individus et les groupes ? Comment a-t-elle pu perdurer pendant plus d’un demi-siècle, des années 1920 au milieu des années 1980, alors même que la révélation des crimes nazis a disqualifié tout projet de cette nature ? Et au cours de cette période, d’ailleurs, les responsables politiques français ne sont-ils pas animés avant tout par des préoccupations natalistes assez éloignées de l’eugénisme, plutôt malthusien, des Anglo-Saxons ? C’est à ces questions que se confronte Pierre-André Rosental après avoir découvert, dans les archives de l’Institut national d’études démographiques (Ined), une affiche vantant les mérites des Jardins Ungemach de Strasbourg, une « œuvre à visées eugénésiques » qui aide « les familles intéressantes à se développer plus rapidement que les autres » et promet d’améliorer, en leur sein, la natalité, la santé, la vigueur et l’hygiène. Si la plus grande partie de l’ouvrage est consacrée à l’histoire de cette résidence-modèle, il s’agit là du « terrain » de l’auteur, non de son « objet » (p. 30), qui consiste en fait, à travers cette expérimentation locale remarquable, à retracer l’histoire souterraine de l’eugénisme français. Le parti pris est donc ici celui de la micro-histoire, à laquelle Carlo Ginzburg et Giovanni Levi ont donné ses lettres de noblesse : rechercher dans une « anomalie généralisatrice » – selon le mot de Ginzburg – les éléments qui non seulement donnent à voir mais aussi éclairent un ensemble plus vaste de pratiques et de réflexions. Et c’est là, du reste, une des grandes réussites de ce livre qui mobilise une large palette de méthodes d’enquête (analyse biographique, prosopographique, lexicographique) au service d’une thèse forte : l’existence, en France, d’un eugénisme « à bas bruit », assez ductile pour survivre au discrédit qui le frappe et irriguer, d’hier à aujourd’hui, tout un ensemble de savoirs et de politiques.
2 Les trois premières parties du livre sont centrées sur l’expérience singulière des Jardins Ungemach, lesquels doivent leur nom à l’industriel et philanthrope alsacien qui les finance. Le projet lui est soufflé en réalité par l’un de ses collaborateurs, Alfred Dachert, dont l’auteur retrace minutieusement l’itinéraire et dont il analyse les textes, en particulier son œuvre littéraire, car, explique-t-il, « les Jardins Ungemach constituent un cas remarquable […] en ce qu’ils sont le produit d’un modèle cohérent entièrement conçu sous une forme poétique » (p. 163). P.-A. Rosental examine alors les propriétés sociales de Dachert, un homme empêché par son père de faire des études supérieures mais polyglotte et curieux de tout, un homme d’affaires avisé et fortuné doublé d’un lecteur insatiable, bref, un « franc-tireur » emblématique, selon l’auteur, de cette « fraction dominée de l’élite savante » qui, en France comme ailleurs, a pu être séduite par l’eugénisme (p. 185). Mais c’est par l’étude de la production poétique et dramaturgique d’Abel Ruffenach – alias Alfred Dachert – que P.-A. Rosental reconstitue la genèse intellectuelle du projet strasbourgeois et la Weltanschauung de son promoteur. Polygraphe, Dachert laisse en effet une œuvre imposante, pétrie de considérations scientifiques et philosophiques, un « bricolage mental » duquel se dégagent les principes et convictions qui guideront son action : la crainte de la dégénérescence, le poids écrasant de l’hérédité, la responsabilité à l’égard des générations futures ou encore la nécessité d’encourager l’évolution humaine, soit les composants essentiels du credo eugéniste. Car ce n’est pas tant comme poète ou dramaturge que se fera connaître cet « Ibsen alsacien » (p. 194) mais davantage par son rôle de concepteur, puis de directeur d’un véritable « laboratoire humain » (p. 124). De fait, la cité Ungemach que conçoit Dachert n’est pas destinée aux plus démunis ni aux victimes de la pénurie de logements : elle cible les familles appartenant à l’élite des classes populaires ou à la petite classe moyenne, considérées comme les souches les plus utiles et les plus saines. Et encore ces familles doivent-elles être « scientifiquement » sélectionnées : des visites inopinées au domicile des candidats et un questionnaire très détaillé sont censés établir quelles sont les intentions des couples et mesurer, au moyen d’indicateurs précis, leur « potentiel de fécondité » (p. 53) ainsi que la « valeur » de leur future progéniture. À l’issue de ce « triage », les ménages les plus prometteurs sont alors recrutés par Dachert et, à la condition expresse de procréer, ils restent locataires d’un pavillon spacieux, implanté dans un lotissement verdoyant conçu pour « protéger la sérénité des géniteurs » (p. 61).
3 Cette expérience, souligne P.-A. Rosental, ne relève nullement du paternalisme d’entreprise et s’apparente en réalité à une « politique semi-publique » (p. 67), dont les autorités connaissent fort bien les tenants et aboutissants. Et pour cause : des représentants des pouvoirs publics siègent dans les instances dirigeantes de la Fondation Ungemach, où ils sont pleinement informés à la fois des intentions de Dachert et des méthodes auxquelles il recourt – sélection et surveillance des résidents. Mais, selon l’auteur, un tel dispositif est à l’origine tout à fait acceptable car il entre en résonance avec d’autres initiatives locales en matière de politique de logement, inspirées tantôt du « natalisme », tantôt de l’hygiénisme ou du familialisme. L’« énigme », en revanche, réside dans la « longévité » de cette expérimentation ou, plus exactement, sa rémanence : comment expliquer, en effet, le maintien des Jardins Ungemach tandis que sont peu à peu remises en cause les conditions sociales, politiques et scientifiques qui ont permis le démarrage de l’expérience ? La réponse de P.-A. Rosental passe tout d’abord, dans la troisième partie du livre, par l’étude des « dynamiques micropolitiques » (p. 211) et des coalitions d’intérêts qui ont assuré la survie du dispositif. L’auteur analyse en particulier la résistance des locataires et les litiges qui les opposent à la Fondation, en soulignant que l’action de celle-ci reçoit finalement une double consécration au milieu du 20e siècle : juridique, puisque la Cour de cassation reconnaît à la Fondation un statut dérogatoire en matière de droit du logement, et politique, car lorsque la ville reprend en mains les Jardins Ungemach, en 1950, elle préserve l’essentiel de la « rêverie poético-théologico-scientifique » (p. 290) de leur concepteur. Pour expliquer la pérennité de cette expérimentation, P.-A Rosental mobilise ensuite un autre argument, tout aussi décisif : selon lui, le projet eugéniste de Dachert se trouve en phase, au mitan du siècle, avec la recomposition des savoirs sur la population, dont l’Ined est à la fois le théâtre et l’enjeu.
4 Telle est finalement la « pertinence macro-historique » (p. 51) de cette expérience locale : sa longévité exceptionnelle permet de souligner la plasticité de la pensée eugéniste, qui s’apparente encore, dans les années 1950, à un véritable « état d’esprit » – selon le mot que l’auteur emprunte à Louis Chevalier (p. 357). P.-A. Rosental soutient en effet que si l’eugénisme classique – galtonien – est contesté dès les années 1920, puis disqualifié après la deuxième guerre mondiale, il se pare ensuite de nouveaux atours et continue à imprégner les sciences de la population. Celles-ci ne sont donc pas seulement préoccupées par la natalité et la question du nombre : à travers la « démographie qualitative », que promeut notamment Alfred Sauvy, s’opère en réalité la reconversion de l’eugénisme et son acclimatation aux valeurs de la démocratie. Dans la dernière partie de l’ouvrage, l’auteur reconstitue alors les premiers linéaments de cette « configuration savante » et en étudie tout à la fois les différentes ramifications, la portée politique et, enfin, la remise en cause. Il souligne en particulier que cet eugénisme tempéré, volontiers « sélectionniste », est défendu entre autres par Jacques Doublet, le successeur de Pierre Laroque à la direction de la Sécurité sociale. S’il ne s’ensuit pas, bien sûr, que la Sécurité sociale est une « institution eugéniste », précise P.-A. Rosental, l’eugénisme constitue cependant « une base normative commune à une “communauté épistémique” volontariste et hétérogène qui, au-delà des médecins, associe démographes et psychologues, administrateurs et politiciens, spécialistes de l’orientation scolaire ou professionnelle et, pour partie, militants du contrôle des naissances » (p. 442). Ceux-ci ne considèrent certes plus que les « qualités » ou les aptitudes individuelles sont héréditaires, ce que la génétique infirme d’ailleurs, mais ils plébiscitent néanmoins une « culture du triage » visant à optimiser les performances et la « valeur sociale » de chacun. Cette adhésion à un eugénisme « réformé », qui explique le soutien dont jouit en haut lieu l’expérience des Jardins Ungemach, s’effrite cependant à mesure que les facteurs sociaux disputent à la biologie et à la psychologie l’explication des « phénomènes bio-politiques ». Et de ce point de vue, les lecteurs sociologues trouveront le plus grand intérêt aux passages que P.-A. Rosental consacre aux travaux de Girard et Stoetzel, puis de Bourdieu et Passeron sur la réussite scolaire : là où les premiers restent un peu évasifs quant au rôle des facteurs sociaux, hésitent à congédier l’« inné » et raisonnent en termes de « déperdition de capital intellectuel de la nation » (p. 465), les seconds font le choix d’un « sociologisme intégral » adossé à un concept – celui de « disposition » – qu’ils expurgent de toute connotation biologique et psychologique. Avec comme conséquence, selon l’auteur, que les sciences sociales ont notablement contribué au rejet de l’eugénisme qui s’observe dans les années 1970.
5 Il est difficile de rendre justice à la richesse exceptionnelle d’un livre remarquablement étayé et qui propose des analyses très originales sur l’ambivalence des politiques démographiques menées en France, sur les disciplines scientifiques ayant contribué à leur élaboration, sur les racines étasuniennes de la Sécurité sociale ou encore sur les contours et la malléabilité de l’eugénisme hexagonal. On pourrait peut-être regretter, à cet égard, que l’auteur, pourtant conscient que « la difficulté est d’exhumer l’objet sans l’hypostasier ni le diluer » (p. 27), ne soit pas toujours parvenu à circonscrire suffisamment la nébuleuse eugéniste et, partant, à convaincre les lecteurs qu’il ne surestime pas, parfois, l’ampleur du phénomène. Reste que la réflexion qu’il déploie à partir de l’expérimentation strasbourgeoise de Dachert se révèle extrêmement stimulante et ce, d’autant plus qu’elle constitue aussi une contribution importante à la compréhension de l’eugénisme contemporain. Car, comme le montre P.-A. Rosental au fil des chapitres du livre, l’eugénisme n’est pas tant une discipline qu’une « science appliquée » (p. 541) susceptible d’investir des domaines très différents, et ce n’est pas seulement un projet d’« ingénierie biologique » mais également une « théorie morale » attentive à la perfectibilité des qualités humaines. L’eugénisme ne se réduit donc pas, aujourd’hui, aux décisions et aux pratiques qu’autorise le progrès des sciences médicales ou des technologies génétiques : préoccupé par l’épanouissement des personnes, il colonise en effet la psychologie développementale, les théories du « développement personnel » et, plus encore, les « normes psychologiques proposées au sujet contemporain » (p. 504). Or, en renforçant ainsi les normes qui enjoignent les individus au bon gouvernement de soi et à la performance, explique l’auteur, l’eugénisme participe désormais du fonctionnement intime de nos sociétés, ce qui rend plus difficile, voire illusoire le contrôle de ses éventuelles dérives. Au-delà de cette mise en garde, le travail mené par P.-A. Rosental pour restituer la complexité de l’eugénisme et mettre au jour la diversité de ses manifestations ou de ses filiations démontre avec éclat, s’il en était besoin, combien l’histoire est nécessaire à l’intelligibilité du contemporain.
6 Jacques Rodriguez – Université de Lille, CeRIES