Neveu (Érik) – Sociologie politique des problèmes publics. – Paris, Armand Colin, 2015 (U. Sociologie). 286 p. Index. Bibliogr.
Page XXV
Citer cet article
- GUIGNER, Sébastien,
- Guigner, Sébastien.
- Guigner, S.
https://doi.org/10.3917/rfsp.661.0154y
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- Guigner, Sébastien.
- GUIGNER, Sébastien,
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Notes
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[1]
Voir, par exemple, Kevin W. Hula, Lobbying Together. Interest Group Coalitions in Legislative Politics, Washington, Georgetown University Press, 1999.
-
[2]
Roger W. Cobb, Marc H. Cobb (eds), Cultural Strategies of Agenda Denial. Avoidance, Attack, and Redefinition, Lawrence, University Press of Kansas, 1997.
1 Érik Neveu signe ici une synthèse des travaux menés depuis un siècle sur la construction des problèmes publics. Ce livre ne souffre guère de concurrence dans les paysages francophone et anglophone principalement composés de monographies dispersées. Aussi, disons-le d’emblée, en la matière cet ouvrage est incontournable.
2 En souscrivant à un constructivisme contextuel, l’auteur se place résolument et explicitement dans le sillage de J. Best. Oui, les problèmes publics sont construits et ne peuvent être réduits à leur gravité objective. Oui, tout peut devenir un problème public, « mais jamais n’importe où et n’importe quand ! » (p. 248). Les problèmes publics ne se développent ni hors-sol, ni sous vide. Ils se déploient dans des systèmes de sens, des systèmes institutionnels, des configurations d’acteurs et des espaces matériels qui contribuent à les constituer. En cohérence avec cette perspective théorique qui souligne l’importance du « réel », É. Neveu multiplie les exemples. Ce manuel regorge d’illustrations variées et contemporaines qui rendent la lecture passionnante. Dans la même logique, cet ouvrage s’efforce de croiser les disciplines (sociologie du journalisme, sociologie des mouvements sociaux, sociologie de l’action publique, etc.). Ce faisant, l’auteur montre que la compréhension du fonctionnement des problèmes publics est essentielle à la compréhension de tout phénomène politique.
3 Pour rendre intelligible la constitution des faits sociaux en problèmes publics, l’auteur décompose la construction des problèmes publics en cinq opérations qui se recouvrent partiellement dans la pratique. C’est ce découpage qui structure l’essentiel de l’ouvrage.
4 Après un retour sur l’avènement de la discipline, un chapitre est ainsi dévolu à l’opération d’identification du problème par des entrepreneurs de problème. Ici l’ouvrage recense les acteurs et leurs répertoires d’action. On pourra regretter que le recours récurent aux coalitions [1] qui, de fait, montre les limites de ces catégories ne soit pas plus approfondi. Surtout ce chapitre tend, malgré les précautions « oratoires » de l’auteur, à entretenir certaines catégories éculées. Ainsi en est-il de la « figure de l’intellectuel » ou de la distinction, plus normative qu’opératoire, entre mouvements sociaux et groupes d’intérêts.
5 La suite du propos est consacrée à l’opération de cadrage qui consiste à définir la situation et les responsabilités. Le terme cadrage n’est pas utilisé ici que dans son sens conceptuel Goffmanien, il renvoie aussi à l’action. É. Neveu revient sur différents procédés narratifs, tels que le Storytelling ou l’imputation. Il mobilise avec finesse la notion de « trame de pertinence » de D. Cefaï pour rappeler que bien qu’elle requiert inventivité, la mise en récit de l’expérience doit s’adapter à son environnement politique, culturel et institutionnel pour être efficace.
6 Le chapitre suivant est dévolu à la justification, laquelle consiste à légitimer le problème en démontrant son importance. Pour ce faire les entrepreneurs de problèmes peuvent recourir à trois registres : la science, les émotions et la volonté populaire. L’auteur met notamment en exergue un paradoxe intéressant selon lequel la science est « une ressource considérable » (p. 127) alors que l’argumentation scientifique est déconsidérée et ne « correspond pas aux normes du débat social » (p. 130). Ce constat est toutefois contestable : pourquoi la science serait-elle si souvent mobilisée par les entrepreneurs de problème si elle est inefficace ? Par ailleurs, si le paradoxe est identifié il n’est pas expliqué. Indirectement, É. Neveu dégage ici une piste de réflexion stimulante.
7 L’ouvrage développe ensuite la popularisation. Cette opération consiste à porter le problème à l’attention de ceux dont on attend qu’ils le traitent. L’auteur montre que l’accès aux médias est profondément inégal, notamment parce que certaines sources sont institutionnalisées comme sources primaires. Qui plus est, seuls ceux qui savent satisfaire les logiques professionnelles des médias peuvent y accéder. É. Neveu rappelle également à juste titre qu’un problème n’a jamais qu’un seul public et que l’espace public est mosaïque. Parfois les porteurs de problèmes peuvent même chercher à éviter la publicisation de leur cause.
8 Puis vient l’opération de mise en politique publique qui renvoie à la prise en charge du problème par des autorités publiques. Ce chapitre est l’occasion de mobiliser la sociologie de l’action publique et de présenter ses concepts les plus classiques destinés à comprendre l’ouverture de l’agenda, la décision et la mise en œuvre. L’auteur insiste à raison sur le fait que la vie des problèmes publics ne s’arrête pas au moment de la mise en œuvre de la politique destinée à les régler.
9 L’ouvrage consacre son dernier chapitre à une discussion particulièrement intéressante autour de la possible disparition de la « culture des problèmes publics » (J. Gusfield). L’auteur insiste sur deux dynamiques qui mettent en cause cette culture selon laquelle des problèmes sociaux appellent des réponses du secteur public. D’une part, les problèmes publics sont de plus en plus souvent dissous dans la responsabilité individuelle. On assiste à un processus d’individualisation et de désocialisation des problèmes qui les associe à des carences personnelles et qui valorise l’autodiscipline des comportements en guise de solution. Dans le même temps, se déploie une « rhétorique réactionnaire » (A. O. Hirschman) qui présente le secteur public comme largement inefficace, voire comme source majeure de problèmes publics.
10 À l’issue de la lecture de cet ouvrage deux frustrations subsistent. La première tient à l’absence de comparaisons méthodiques, dans l’espace comme dans le temps. Les conclusions de la sociologie des problèmes publics valent-elles partout et tout le temps ? La seconde est nourrie par la faible place accordée aux opposants aux problèmes publics. Une présentation plus systématique des stratégies de confinement – à la manière de R. W. Cobb et M. H. Ross [2] – permettrait une analyse a contrario.
11 Ces deux défauts ne sont pas le fait d’É. Neveu mais de la discipline dont ce manuel se fait l’écho. La faiblesse de la sociologie politique des problèmes publics résidant souvent dans l’administration de la preuve, ce sont là deux pistes à emprunter en priorité pour qui entend ajouter une pierre à la cathédrale qu’É. Neveu a commencé à ériger ici. Gageons que, par sa qualité, ce livre nourrira des vocations de bâtisseur.
12 Sébastien Guigner – Sciences Po Bordeaux, Centre Émile Durkheim