Compte rendu

Martin (Claude), dir. – « Être un bon parent ». Une injonction contemporaine. – Rennes, Presses de l’EHESP, 2014 (Lien social et Politiques). 252 p. Illustrations

Page XXII

Citer cet article


  • Neyrand, G.
(2015). Martin (Claude), dir. – « Être un bon parent ». Une injonction contemporaine. – Rennes, Presses de l’EHESP, 2014 (Lien social et Politiques). 252 p. Illustrations. Revue française de science politique, . 65(3), XXII-XXII. https://doi.org/10.3917/rfsp.653.0480v.

  • Neyrand, Gérard.
« Martin (Claude), dir. – “Être un bon parent”. Une injonction contemporaine. – Rennes, Presses de l’EHESP, 2014 (Lien social et Politiques). 252 p. Illustrations ». Revue française de science politique, 2015/3 Vol. 65, 2015. p.XXII-XXII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2015-3-page-XXII?lang=fr.

  • NEYRAND, Gérard,
2015. Martin (Claude), dir. – « Être un bon parent ». Une injonction contemporaine. – Rennes, Presses de l’EHESP, 2014 (Lien social et Politiques). 252 p. Illustrations. Revue française de science politique, 2015/3 Vol. 65, p.XXII-XXII. DOI : 10.3917/rfsp.653.0480v. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2015-3-page-XXII?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.653.0480v


Ouvrage

« Être un bon parent » : une injonction contemporaine

1 Ce qu’il s’agit d’analyser dans cet ouvrage dirigé par Claude Martin, c’est l’importance prise par une nouvelle politique, celle de la parentalité, avec toutes ses contradictions. De fait, l’ouvrage se révèle très riche de par la diversité et la profondeur de ses contributions. D’emblée, C. Martin rappelle que la mise en place d’une politique de la parentalité dans les années 1980-1990 ne fait que renouveler une préoccupation ancienne manifestée par les pouvoirs publics à l’égard des parents, et dont les sociologues s’inspirant de Michel Foucault ou de Pierre Bourdieu ont montré, dès les années 1970, toute la dimension normative d’« édification de la famille ». Le parentalisme inhérent à la période contemporaine vient mettre au goût du jour les préoccupations familialistes de l’État en plaçant les parents en clé de voute de l’intervention, dès la fin des années 1990, en France avec la création des REAAP (Réseau d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents) et, dès les années 2000, pour d’autres pays occidentaux qu’évoquent Pascal Eric Gaberel pour les États-Unis, ou Michel Vanderbroeck, Griet Roets et Naomi Geens pour la Belgique flamande.

2 L’ouvrage évoque les injonctions portées par une politique de la parentalité jusque dans leurs expressions contradictoires, liées aux tensions que l’hétérogénéité des conceptions de l’individu sous-jacentes ne manque pas de générer quant à la façon d’intervenir dans ce domaine. Concevoir l’être humain comme un être fondamentalement clivé, et par là forcément ambivalent, du fait notamment de l’importance donnée à la dimension inconsciente de ses motivations, ne cadre pas du tout avec sa représentation comme un être rationnel, programmé et programmable, donc éventuellement reprogrammable, que la référence de plus en plus présente à l’homo oeconomicus, à la psychologie comportementale et aux neurosciences tend à présenter comme le citoyen et consommateur contemporains. Adhérer à une telle représentation, c’est croire à la possibilité d’une démonstration par la preuve scientifique de l’efficacité d’une intervention sur les sujets humains. C’est cette croyance en une evidence based practice que dénoncent les contributions de P. E. Gaberel sur les indicateurs statistiques des risques et du bien-être de l’enfant aux États-Unis, « Instaurer des normes de bonne parentalité », et de M. Vanderbroeck et collaborateurs sur « Les politiques parentales à la flamande », mettant en évidence « une tendance de la société et des conceptions de l’État providence à aller vers la décontextualisation et l’individualisation des responsabilités éducatives » (p. 152). S’y trouve dénié le poids des rapports sociaux dans la définition des situations et des possibilités éducatives. Ce « poids de la croyance en une science objective et apolitique » (p. 158) se fait particulièrement sentir avec l’introduction des instruments de mesure anglo-saxons dans beaucoup de démarches d’intervention et d’évaluation, en Flandres bien sûr, mais aussi en France ou ailleurs. Notre propre contribution en rappelle les soubassements critiques. La logique à l’œuvre dans de telles approches est celle d’une responsabilisation des individus, dont il s’agit d’optimiser les compétences ou de réprimer les manquements aux normes de la bonne parentalité par-delà les caractéristiques mêmes des situations parentales. Cette tension ne manque pas d’influer sur les conceptions de l’intervention auprès des parents, depuis la position d’écoute propice à un accompagnement empathique, jusqu’à l’intrusion corrective que propose la formule des stages de responsabilité parentale, visant un reconditionnement éducatif des parents jugés déficients.

3 De fait, la politique qui s’élabore dans les années 1990-2000 est contradictoire, dans un contexte épistémologique en pleine reconfiguration et avec une recomposition des pratiques familiales très différente selon les milieux sociaux. De plus, les politiques elles-mêmes doivent concilier des interventions généralistes, censées s’adresser à tous les parents, et des interventions spécialisées touchant les catégories sociales les plus « défavorisées ». La contribution de Benoît Bastard montre à la fois comment cette intervention se réalise fort différemment selon les situations et comment la normativité nouvelle en matière postdivorce ou séparation diffuse en direction de l’ensemble des parents. Y sont en jeu aussi bien la valeur croissante du couple que la prégnance de l’intérêt supérieur de l’enfant que la famille soit unie ou désunie. C’est bien parce que « l’exigence des individus à l’égard du couple s’est accrue – comme l’une des expériences du “devoir d’être soi” » (p. 96) que la rupture conjugale est devenue si fréquente, incitant les professionnels à la mise en parole des conflits pour promouvoir une entente entre les parents qui permette à l’idéal de coparentalité d’être mis en œuvre. Sauf que le modèle ainsi dégagé s’applique beaucoup plus facilement aux couches moyennes où il s’origine qu’aux classes populaires, et limite de ce fait ses vertus préventives. L’époque se prête à la diffusion d’une « panique morale » susceptible de prendre de multiples formes (désaffiliation, pédophilie, échec scolaire, délinquance, etc.) et par rapport à laquelle les parents sont présentés comme le dernier rempart. À cette thématique de la « démission des parents » a répondu la création des REAAP en 1999, dont Arnaud Campéon, Delphine Keppens et Céline Rothé montrent toutes les ambivalences dans leur chapitre. De manière complémentaire, Jessica Pothet traite, elle, dans une perspective ethnographique, du « Comité national de soutien à la parentalité ». Ce comité créé en 2010 dans la perspective d’une coordination des différents dispositifs existants pose dans son avis de novembre 2011 que le soutien doit être « universaliste, fondé sur les initiatives locales, dans une relation de reconnaissance et de confiance dans le parent et à l’aide d’une mise en réseau des parents, des professionnels et des élus ». Pour cela, il coordonne l’ensemble des acteurs institutionnels et associatifs, et met en synergie avec les REAAP, la médiation familiale, les points info famille (PIF), le parrainage et les Contrats locaux d’accompagnement à la scolarité (CLAS), qui y prennent une place centrale. Mais cette prépondérance initiale de la thématique scolaire est battue en brèche par l’autre logique au principe de la constitution de ce comité, celle de la « prévention de la délinquance », avec l’adjonction des Comité interministériel de prévention de la délinquance (CIPD), Comité interministériel des villes (CIV) et de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ).

4 Sont ainsi éclairées les contradictions qui président à la politique de la parentalité (que pointent, entre autres, l’UNAF et la CNAF) avec la mise en avant de l’idée de risque familial et celle, complémentaire, de responsabilisation parentale. Tension que l’on retrouve dans la contribution de Martine Sas-Barondeau. Pour la CNAF, la politique de soutien à la parentalité est un nouveau modèle d’action publique appuyé sur la Convention internationale des droits de l’enfant de 1989, qui, avec le principe de coparentalité, exhausse l’idée de responsabilité parentale en évacuant les déterminations sociales de cette situation. Ceci ne manque pas de déboucher sur la valorisation de compétences parentales qu’il s’agira de développer, avec la participation active des parents. Du coup, dans les centres sociaux, la participation des familles au projet a pour but de les responsabiliser, essayant de répondre à la production de « l’insécurité identitaire » que l’identification stigmatisation comme public à soutenir étaye. Se développe ainsi tout un ensemble de malentendus à l’égard de ces parents pris « dans un mouvement d’individualisme négatif [selon l’expression de Robert Castel] entraînant un repli sur la famille ou l’isolement de personnes en désaffiliation » (p. 207). Ce n’est pas le moindre des paradoxes de ces politiques que de confronter les parents à des normes de « bonne parentalité » imposées, ce qu’illustrent aussi bien les chapitres de Frédérique Giuliani et de Sandrine Garcia. Les deux dispositifs étudiés ici sont très différents mais permettent d’expliciter chacun à leur façon de quelle manière les normes de bonne parentalité (maintien des liens et compétences parentales) et de bonne professionnalité (soutien et accompagnement) ont obligé l’Aide sociale à l’enfance (ASE) à complètement réorienter son positionnement en voyant le principe antérieur de substitution des professionnels aux parents remplacé par celui de maintien des liens parents-enfant – mettant en tension les assistantes sociales et les éducateurs.

5 Mais alors « qu’est-ce qu’un bon parent » ? C’est ce que Florence Le Pape essaye de définir à partir de l’analyse des images véhiculées par les affiches et brochures des campagnes de santé publique, et que précisent, chacun à leur façon, les différents contributeurs. Les campagnes de santé publique véhiculées par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) montrent à la fois l’évolution des normes de la bonne parentalité vers l’individualisation (l’épanouissement personnel) et la privatisation des relations familiales, ainsi que la croissance des injonctions éducatives, sous l’influence d’une psychologisation et d’une médicalisation des problèmes sociaux, reformulant les traditionnels rôles de sexe. Ainsi, le passage vers une coéducation à la santé, faisant toute sa place aux experts, continue à s’appuyer sur l’image de la mère spécialiste du domestique et du père de l’autorité. En contrepoint, l’analyse de la parentalité adoptive comme parentalité « supérieure » vient nuancer la normativité en jeu. Y est mis en relief l’importance des normes relationnelles actuelles de la bonne parentalité : disponibilité, protection, accompagnement de l’enfant dans la réalisation de soi et vers l’autonomie. La caractéristique de la maturation nécessaire à l’aboutissement d’un projet d’adoption et à l’élaboration de la position parentale qui l’accompagne est alors une valorisation très forte par les adoptants de cette parentalité adoptive basée sur une réflexivité et présentée « comme construisant une parentalité supérieure marquée par deux caractéristiques : une parentalité consciente et conscientisée, et le respect de la norme d’autonomisation de l’enfant, perçu comme individu à part entière » (p. 74).

6 Cet ensemble de travaux se révèle instructif dans la complémentarité même des contributions, éclairant sous de multiples facettes en quoi « être un bon parent » est devenu une injonction contemporaine, à travers la constitution d’un dispositif de parentalité qui met en jeu ce qui est devenu un outil majeur de gestion politique : le rapport parental.

7 Gérard Neyrand – Université de Toulouse


Date de mise en ligne : 28/07/2015

https://doi.org/10.3917/rfsp.653.0480v