Adolph (Christopher) – Bankers, Bureaucrats, and Central Bank Politics. The Myth of Neutrality. – New York, Cambridge University Press, 2013 (Cambridge Series in Comparative Politics). xiv + 364 p. Figures. Bibliogr. Index
- Par Clément Fontan
Page XIX
Citer cet article
- FONTAN, Clément,
- Fontan, Clément.
- Fontan, C.
https://doi.org/10.3917/rfsp.644.0797s
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Notes
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[18]
Il définit ce terme ainsi : « Patrons who set implicit contracts with bureaucratic agents to implement policies that the shadow principal desires » (p. 17).
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[19]
Qu’on me permette ici de citer Clément Fontan, « Frankenstein en Europe. L’impact de la BCE sur la gestion de la crise de la zone euro », Politique européenne, 42, 2014, p. 11-33 ; Benjamin Braun, « Preparedness, Crisis Management and Policy Change. The Euro Area at the Critical Juncture of 2008-2013 », British Journal of Politics and International Relations, 6 août 2013 (en ligne).
1 Le sous-titre de l’ouvrage de Christopher Adolph est évocateur de l’ambition et des controverses que peut soulever sa recherche sur l’indépendance des banques centrales. Par l’analyse de l’impact de la trajectoire des carrières professionnelles des banquiers centraux sur la prise de décision monétaire, l’auteur montre que la neutralité présumée de ceux-ci n’est qu’un artefact juridique et non pas une réalité observée. L’auteur part du postulat qu’il existe deux « shadow principals » [18] pesant sur les choix des banquiers centraux : les gouvernements élus et les milieux financiers. Pour mieux comprendre ce point de départ, rappelons que les banques centrales ont toujours occupé une position d’interface entre les milieux financiers et politiques ; leur apparition à la fin du 19e siècle s’explique d’ailleurs par la volonté des États de définir une autorité bancaire supérieure afin de pouvoir réguler la monnaie et les flux financiers. Ensuite, à partir des années 1980, les travaux des économistes appartenant à la Nouvelle économie classique sur le concept d’inconstance temporelle ont contribué à isoler les banquiers centraux des autorités étatiques, soupçonnées de manipulation de la monnaie à fins électoralistes. Ainsi, le modèle de la banque centrale indépendante (BCI) repose sur le mythe du banquier central conservateur, neutre et impartial.
2 Cet ouvrage participe à la déconstruction de ce mythe en montrant que les banquiers centraux ont des motivations propres qui s’expliquent par leurs trajectoires professionnelles passées (career socialization) et par leurs perspectives de carrière future (career incentives). L’hypothèse de recherche est simple, si les banquiers centraux ont été socialisés dans les milieux financiers et/ou qu’ils souhaitent se reconvertir dans ces milieux, pour des raisons souvent pécuniaires, leurs préférences sont davantage anti-inflationnistes que les banquiers centraux ayant des carrières au sein de l’administration ou du gouvernement. En d’autres mots, le banquier central aura tendance à donner des signaux positifs aux acteurs financiers (par des décisions monétaires conservatrices) afin de maximiser ses chances de reconversion.
3 La méthode de recherche mise en place par C. Adolph est quantitative et comparative. Il a d’abord développé un « indicateur d’expérience » pour coder les variations sectorielles des carrières des banquiers centraux de manière longitudinale afin de se démarquer du codage binaire privé/ public habituel, trop simplificateur. Par ailleurs, il a composé un échantillon de plus de 600 banquiers centraux dont les carrières ont été observées sur la période 1950-2000 dans les pays industrialisés et en voie de développement.
4 Les résultats de la recherche remettent profondément en cause la théorie de la CBI en démontrant que « la politique monétaire est utilisée par les banquiers centraux pour huiler les rouages des portes tournantes existant entre les banques centrales, la finance privée et l’État » (p. 142). Plus précisément, les banquiers centraux ont tendance à infléchir leurs choix en fonction des préférences des shadow principals, souvent des banques importantes, au détriment de l’intérêt général. L’illustration de l’ouvrage (des hommes d’affaires empruntant une porte tournante) n’est ainsi pas anodine, le phénomène de revolving doors touche et affecte les banques centrales comme toutes les autres organisations régulatrices. Ainsi, C. Adolph précise et démontre que « le statut légal d’indépendance des banques centrales n’engendre pas une neutralité politique mais renforce les risques de capture » (p. 314). En d’autres mots, quand les autorités élues ne peuvent plus exercer de contrôle démocratique sur les banquiers centraux, ceux-ci auront davantage tendance à être influencés par les intérêts financiers privés.
5 La principale critique qui pourrait être faite à l’ouvrage concerne sa focalisation sur l’unique indicateur des taux d’intérêt pour déterminer si la politique menée par la banque centrale favorise davantage le secteur privé ou le public. Parmi d’autres, certains travaux sur le rôle de la Banque centrale européenne [19] (BCE) pendant la crise ont montré que les enjeux de l’instrumentation de la politique monétaire se cachaient davantage dans les détails de l’offre de liquidité plutôt que dans les seuls taux directeurs. Par ailleurs, certains chapitres (sur l’influence partisane dans le choix des banquiers centraux ou sur les relations entre les banques centrales et les partenaires sociaux) ne font que confirmer des acquis solides dans la littérature sans apporter d’éléments réellement novateurs. Pour autant, la confirmation du rôle joué par la finance privée en tant que shadow principal sur les politiques menées par les banquiers centraux est essentielle à ce moment de l’histoire du capitalisme financiarisé, surtout dans le contexte européen. À l’heure où la BCE va devenir le contrôleur de l’intégralité du secteur bancaire européen tout en exerçant une influence sans précédent sur la gouvernance économique de la zone euro, il est urgent de déconstruire le mythe de la neutralité des banquiers centraux et d’interroger sérieusement la possibilité de leur capture par les intérêts financiers privés, surtout au regard des carrières des membres du directoire de la BCE, notamment son président.
6 Clément Fontan
7 Sciences Po Lille, CERAPS