Compte rendu

Corten (André), Huart (Catherine), Peñafiel (Ricardo), dir. – L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche. – Paris/Québec, Karthala/ Presses de l’Université du Québec, 2012 (Hommes et Sociétés). 336 p.

Page XIV

Citer cet article


  • Marques-Pereira, B.
(2013). Corten (André), Huart (Catherine), Peñafiel (Ricardo), dir. – L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche. – Paris/Québec, Karthala/ Presses de l’Université du Québec, 2012 (Hommes et Sociétés). 336 p. Revue française de science politique, . 63(6), XIV-XIV. https://doi.org/10.3917/rfsp.636.1212n.

  • Marques-Pereira, Bérengère.
« Corten (André), Huart (Catherine), Peñafiel (Ricardo), dir. – L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche. – Paris/Québec, Karthala/ Presses de l’Université du Québec, 2012 (Hommes et Sociétés). 336 p. ». Revue française de science politique, 2013/6 Vol. 63, 2013. p.XIV-XIV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2013-6-page-XIV?lang=fr.

  • MARQUES-PEREIRA, Bérengère,
2013. Corten (André), Huart (Catherine), Peñafiel (Ricardo), dir. – L’interpellation plébéienne en Amérique latine. Violence, actions directes et virage à gauche. – Paris/Québec, Karthala/ Presses de l’Université du Québec, 2012 (Hommes et Sociétés). 336 p. Revue française de science politique, 2013/6 Vol. 63, p.XIV-XIV. DOI : 10.3917/rfsp.636.1212n. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2013-6-page-XIV?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.636.1212n


1 L’ouvrage collectif, dirigé par André Corten, Catherine Huart et Ricardo Peñafiel, porte sur les actions directes dans leur rapport à la violence dans le cadre d’un virage à gauche en Amérique latine, qu’il soit national (les cas de la Bolivie, du Brésil, de l’Équateur et du Venezuela) ou régional (le Chiapas au Mexique). Le contexte d’absence de virage à gauche au plan national est également envisagé (Mexique et Pérou). Les actions directes qui s’y sont produites durant la décennie 2000 sont appréhendées comme l’expression d’une « interpellation plébéienne », et non comme la manifestation de mouvements sociaux ou d’identité de classe ou ethnique. S’appuyant sur le concept d’expérience plébéienne développé par Martin Breaugh et d’interpellation du sujet de Louis Althusser, les auteurs du présent ouvrage construisent un nouveau concept : celui d’interpellation plébéienne pour saisir la brèche momentanée dans l’ordre de la domination, produite par ces actions directes. Les trois chapitres introductifs signés respectivement par R. Peñafiel, C. Huart et A. Corten mettent en lumière la richesse de cet apport conceptuel. Par l’analyse du discours, les auteurs cernent les récits des actions directes par les locuteurs non autorisés de la scène politique et comment ceux-ci s’interpellent eux-mêmes à travers l’affirmation d’une subjectivation politique. Celle-ci naît et se manifeste dans l’action, dans le contexte de l’événement lui-même, sans requérir un projet, une revendication, une unité préalable ou une représentation subséquente. Il s’agit de se reconnaître en dehors de toute logique consensuelle fondée sur la dénonciation de l’exclusion sociale et sur la visée d’une intégration des marginaux. Une telle reconnaissance relève de l’auto-convocation, de l’auto-institution comme sujet politique par et dans l’acte même de rébellion ou de sécession de l’ordre institué dans un espace ou un temps où la plèbe se pose comme autonome et souveraine. À ce titre, le concept d’interpellation plébéienne rend compte de la manière expressive plutôt qu’instrumentale qu’a la plèbe d’instaurer le politique. Ici le terme plèbe renvoie non à une catégorie sociale, une classe ou une identité, mais à un sujet politique qui émerge et qui existe dans et par l’action directe, faisant ainsi advenir une « souveraineté » dans l’instant, une souveraineté marquée par l’indécision, car se vivant dans l’immédiateté. L’interpellation plébéienne recouvre également un second sens. La plèbe interpelle les membres de la communauté nationale et parfois internationale pour qu’ils voient, entendent et reconnaissent la réalité niée des exclus, des gens de peu. L’enjeu pour ces derniers n’est pas de donner un sens instrumental à l’action directe, que ce soit en termes de politiques sociales ou de politiques participatives ou encore d’une intégration citoyenne. L’interpellation plébéienne se distingue de l’interpellation du peuple, car cette dernière cherche à donner sens à la conflictualité sociale, lorsque les acteurs institués de la scène politique parlent au nom du peuple. Ainsi, loin des catégories usuelles de la science politique qui appréhendent les manifestations de l’action directe que sont les émeutes, les soulèvements, ou les rébellions comme des expressions immatures au plan politique, les auteurs de cet ouvrage entendent rendre compte des actions directes en elles et pour elles-mêmes sans réduire leur sens politique à des conjonctures ou des configurations structurelles. Le caractère politique de l’interpellation plébéienne réside donc dans le fait de se nommer en dehors de l’ordre politique institué pour faire éclater les failles de tout positionnement qui prétend à l’unité et à la totalité et ainsi à la représentation et au traitement politique. Irreprésentable et intraitable, l’acte d’interpellation plébéienne récuse la délégation, la négociation et le compromis comme autant de figures de la trahison des leaders politiques et même des tribuns plébéiens. Le caractère expressif des actions directes prévalent ainsi sur leur caractère instrumental. Outre l’apport conceptuel majeur de cet ouvrage, de par la rupture épistémologique qu’il établit avec les catégories politiques usuelles du sens commun savant et du sens commun ordinaire, sa valeur méthodologique doit être soulignée. L’analyse de la plèbe par elle-même et pour elle-même s’effectue à partir de l’analyse du discours permettant de dégager le sens que les protagonistes anonymes confèrent à leur action. Ainsi les différentes contributions donnent-elles voix aux sans voix. La parole ordinaire des hommes et des femmes des quartiers paupérisés et des communautés indigènes (restituant leur présence éphémère, spontanée, violente dans l’espace public ou restituant leur capacité à construire des espaces et des temporalités autonomes dans des actes quotidiens qui défient l’ordre politique institué) constitue toute la richesse du corpus de cette analyse de discours.

2 Les dix chapitres qui suivent les trois introductions étayent ces thèses et ces outils analytiques. A. Corten analyse le cas équatorien en s’attachant aux actions directes qui sont dans le courant d’un mouvement de transformation sociale (phase ascendante du mouvement indigène) et aux actions directes qui sont à contre-courant d’une violence fondatrice, en contestation d’un espace public citoyen, menaçant la force du droit. L’auteur fait ainsi ressortir la confrontation de deux figures, celle du peuple et celle de la plèbe. À la figure du peuple-citoyen s’oppose l’image de la plèbe dont la violence est contestation de la violence du droit. Cette torsion entre peuple et plèbe est étudiée par R. Peñafiel à la lumière du cas venezuelien. Il met en exergue la tentative de neutralisation de l’action contingente de la plèbe par le chavisme. L’action directe de la plèbe est dépolitisée à travers la référence au soulèvement du Carazco comme élément de légitimation de la révolution bolivarienne. La plèbe est neutralisée au profit du peuple institué dans une démocratie participative largement organisée « par le haut ». Dans un troisième chapitre, Pierre Beaucage, Manuel de La Fuente et Jesus Carballo s’attachent aux perceptions et à la participation à des actions directes à Cochabamba et à Santa Cruz en Bolivie. Les discours des hommes et des femmes de ces deux villes mettent en récit une violence décriée comme étant toujours celle de l’autre que ce soit en faveur du gouvernement du MAS ou à son encontre. Les femmes donnent davantage d’importance aux conséquences néfastes de la violence. Cependant, des variations importantes sont constatées en fonction de la classe sociale des interviewés, mais aussi en fonction de leur sexe et de leur origine ethnique à Santa Cruz.

3 Benoit Décary-Secours et Tania Faustino da Costa mettent eux en lumière le versant expressif des actions directes de la plèbe au Brésil, en portant leur attention au Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre (MST). Ce chapitre illustre la tension entre l’éthos de la radicalité du MST et son caractère institutionnalisé. Les occupations de terrains relèvent à la fois des usages de l’action directe et des répertoires d’action de la politique conventionnelle. Il s’agit pour les auteurs de situer la place réelle qu’occupe l’action directe. Ils montrent à quel point l’aspect expressif de celle-ci possède toute son importance. Dans un cinquième chapitre, Natasha Prévost analyse l’idée d’interpellation plébéienne au quotidien en s’attachant au mouvement culturel hip hop au Brésil. Elle considère ce mouvement comme une action directe spontanée malgré l’ambivalence entre autonomie et cooptation par rapport aux politiques culturelles développées par Gilberto Gil comme ministre de la culture. L’auteur cherche à mettre en exergue la part des dimensions instrumentales relevant des capacités de transformation sociale et la part des dimensions expressives concernant la pratique de l’art et l’engagement au quotidien, tournés sur des actions d’affirmations identitaires issues des expériences d’exclusions sociales. En abordant le cas du Mexique, Catherine Huart se penche sur un des cas qui n’a pas vécu le virage à gauche. L’auteure aborde les batailles de l’Assemblée populaire des peuples Oaxaca (APPO) pour mettre en lumière le caractère irreprésentable de la plèbe et la trahison des chefs qui lui est inhérente. La plèbe déborde l’APPO et se montre intraitable, non susceptible de traitement politique tant elle refuse de négocier, et donc d’être rappelée à l’ordre, même par des chefs plébéiens qui sont ramenés à la position de traître. L’objet du chapitre 7 porte sur le Chiapas vu comme un virage à gauche régional. Martin Hébert appuie cette perspective en mettant en évidence les actions directes quotidiennes. Même si le référent zapatiste est fort, ces actions sont avant tout structurées par des liens d’obligations communautaires ou des rapports familiaux. L’étude de ce cas repose ainsi sur une approche contre-intuitive : l’action directe ne relève pas nécessairement du registre de la confrontation violente, de la spontanéité et n’est pas déliée de formes d’organisations sociales (communautaires ou familiales). La méthodologie ethnographique de cette contribution permet de mettre en lumière la politique au quotidien. Le chapitre 8 s’attache également à un contexte qui n’a pas connu le virage à gauche : le Pérou. Dans une contribution intitulée « Bagua 2009, des “victimes” résolues à ne plus l’être », Antonio Giménez Mico aborde les événements du Baguazo et met en relief à travers l’analyse des récits la construction d’un « nous » composé des natifs et des colons de l’Amazonie. À nouveau, nous sommes en présence d’un cas d’action directe où la dimension expressive supplante la dimension instrumentale. En effet, face à la répression policière lors du Baguazo, les habitants de l’Amazonie se transforment en sujet plébéien qui fait entendre sa voix dans l’espace public alors que son existence est niée et stigmatisée par le pouvoir central. Le chapitre 9 constitue des « notes pour l’étude de l’Andahualazo. Actions “par le haut” et plèbe andahuyalina ». Contrairement aux autres chapitres, la méthodologie adoptée par l’auteur n’est pas celle de l’analyse du discours. Eduardo Malpica Ramos procède à une étude historique des événements menés à l’encontre du gouvernement de Toledo par des réservistes en 2005. L’auteur retrace ainsi la genèse du mouvement ethnocacériste dont le président Ollanda Humala est issu et montre que le soutien de la population à l’action au-delà du cadre organisé par les réservistes s’expliquerait par un « imaginaire andin » empreint d’un éthos de la radicalité.

4 Dans un dernier chapitre, David Longtin procède à une analyse comparée des récits d’actions directes en Équateur, du Baguazo au Pérou et de l’APPO au Mexique. L’analyse lexicométrique lui permet de montrer la primauté des dimensions expressives dans les récits des actions directes et de mettre en lumière les termes prédominants de ces récits : les termes de droits au Pérou, d’intérêt commun au Mexique et de bénéfices pour la communauté en Équateur. Les conclusions de C. Huart reviennent sur la valeur heuristique du concept d’interpellation plébéienne : saisir l’inacceptable que crie la plèbe, à savoir le caractère mensonger de tout ordre institué à fonder sa légitimité sur l’inclusion sociale alors même que la présence et la voix des gens de peu demeurent exclues de l’espace public. Enfin, dans une postface, Martin Breaugh, après avoir rappelé les apports heuristiques de cet ouvrage collectif, souligne son caractère novateur pour « saisir la brèche » qu’établit l’interpellation plébéienne dans l’ordre dominant.

5 Cet ouvrage passionnant à lire s’adresse tant aux politologues, aux sociologues qu’à toute personne intéressée par les mobilisations latino-américaines et surtout les diverses formes d’interventions populaires dans l’espace public. Politologues et sociologues y trouveront matière à renouveler les catégories fondatrices de leur discipline, notamment en matière de populisme et de mouvements sociaux. Les personnes interpellées par le virage à gauche en Amérique latine, ou sensibles aux rapports sociaux au sein de la scène politique instituée et aux rapports politiques à l’œuvre au sein de la société civile, trouveront un support original pour densifier et complexifier leurs réflexions sur la démocratie et la citoyenneté. La finesse de l’analyse des récits que les protagonistes anonymes tiennent sur les actions directes ouvre ainsi la voie à de nouveaux questionnements sur la politique, qu’elle se déploie dans l’instant qui fait la brèche dans l’ordre institué ou dans la quotidienneté d’actes qui constituent des espaces et des temporalité autonomes.

6 Bérengère Marques-Pereira –

7 Université Libre de Bruxelles


Date de mise en ligne : 07/02/2014

https://doi.org/10.3917/rfsp.636.1212n