Céfaï (Daniel), Terzi (Cédric), dir. – L’expérience des problèmes publics. – Paris, Éditions de l’EHESS, 2012 (Raisons pratiques). 384 p.
- Par Emmanuel Henry
Page XIII
Citer cet article
- HENRY, Emmanuel,
- Henry, Emmanuel.
- Henry, E.
https://doi.org/10.3917/rfsp.635.0948m
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1 L’expérience des problèmes publics est un ouvrage collectif se proposant d’investir à nouveaux frais la problématique de la construction des problèmes publics. Il est divisé en trois parties faisant suite à une présentation générale. La première partie est constituée par la traduction de trois textes classiques d’auteurs nord-américains, les deux suivantes par des contributions de sociologues contemporains rassemblées pour l’occasion. Même si le degré d’institutionnalisation de la sous-discipline constituée par la sociologie des problèmes publics est moins aboutie en France qu’aux États-Unis, les auteurs soulignent, dès le début de leur introduction, que cette façon d’aborder les problèmes publics est « à la mode » et il faut reconnaître que renouveler ces problématiques de recherche n’a rien d’évident aujourd’hui. Les coordinateurs de l’ouvrage proposent pour ce faire, en s’appuyant sur l’apport d’auteurs rattachés au courant du pragmatisme (notamment John Dewey), de se concentrer sur l’expérience des acteurs au cours de ces processus de construction de problèmes. Ils soulignent notamment que les recherches sur la construction des problèmes publics s’intéressent essentiellement aux mobilisations conduisant à rendre public un problème et proposent au contraire de s’intéresser à des processus habituellement moins bien pris en compte par la recherche. Il s’agit des processus qui se déroulent en amont et en aval de ces épisodes de publicisation.
2 Le premier de ces processus est donc celui, préalable à l’engagement d’une mobilisation, du moment où une situation (ne posant a priori pas problème) est qualifiée en situation justifiant une intervention. La traduction du texte de Sheldon Messinger et Robert M. Emerson, Micro-politique du trouble, proposant de développer une sociologie du « trouble » (entendu comme l’étape préalable à celle de l’« étiquetage social », c’est-à-dire le moment où l’acteur se rend compte que « quelque chose va mal ») constitue un des premiers textes appelant à des recherches dans cette perspective. La deuxième partie de l’ouvrage rassemble ensuite quatre textes (de Louis Quéré, Stéphane Tonnelat, Joan Stavo-Debauge et Sabine Chalvon-Demersay) illustrant ces expériences ressenties par les individus face à des situations potentiellement problématiques. Les exemples mobilisés sont très divers, allant des algues vertes en Bretagne à l’équilibre écologique des marais de la Nouvelle-Orléans en passant par les risques professionnels ou les règles morales encadrant l’écriture de fictions télévisuelles. Ces différents textes soulignent à quel point ce processus de qualification d’une situation par les individus n’est pas évident et est au contraire extrêmement complexe à analyser. Le deuxième processus analysé est celui du devenir des problèmes dans les arènes publiques. Deux traductions se situent dans cette perspective. Tout d’abord, un article de Malcolm Spector et John I. Kitsuse publié dans Social Problems peu de temps avant la publication de leur classique Constructing Social Problems de 1977. Ce texte expose une approche de la construction des problèmes publics en termes d’histoire se déroulant selon différentes phases. Le second article traduit est la reprise pour son ouvrage de 1996 (Contested Meanings) de l’intervention de 1989 de Joseph Gusfield en tant que président de la Society for the Study of Social Problems (SSSP) autour de la propriété des problèmes publics. Ce texte de J. Gusfield est sans doute l’un de ses plus stimulants. Il traite du lien entre un problème social et la conflictualité dans une société. Il développe alors la thèse selon laquelle un problème social ne peut exister que dans la mesure où il est désigné comme tel avec un certain consensus social. Au contraire, lorsque les significations d’un problème redeviennent disputées entre différents groupes sociaux, cette situation perd son statut de problème social pour redevenir une situation dont la définition est incertaine et dont on ne peut prédire comment elle sera redéfinie lorsqu’un nouveau consensus sera construit à son propos. Dans le prolongement de ces traductions, une nouvelle série de textes (de Michel Barthélémy, Alain Bovet et Cédric Terzi, Paola Diaz, Dominique Linhardt) interroge les processus en aval de la publicisation d’un problème à partir de nouveaux cas : une controverse médiatique au cours du mouvement universitaire français de 2009, une mobilisation publique de solidarité autour d’une catastrophe naturelle en Suisse, le processus de réconciliation nationale au Chili et les rapports à la violence politique en RFA à partir des années 1970. Cette deuxième série de texte montre l’importance de suivre les processus de construction des problèmes publics, y compris une fois qu’ils ont atteint une surface publique importante.
3 Cet ouvrage propose donc d’ouvrir de nouvelles pistes pour les travaux s’inscrivant dans une perspective d’interrogation sur les problèmes publics. Il permet de mettre à disposition la traduction de textes classiques et conduit à s’étonner à nouveau du retard dans la traduction de ces textes car si le classique de J. Gusfield de 1981 (La culture des problèmes publics) a été enfin traduit par D. Cefaï en 2009, l’ouvrage de M. Spector et J. I. Kitsuse de 1977, pourtant un classique de ce courant de recherche, ne l’est toujours pas. Au-delà de ces traductions, les différentes contributions proposent de prolonger ces recherches dans de nouvelles directions. On peut toutefois regretter que les rapports aux terrains empiriques ne soient pas plus explicités et que dans le cas de certains textes, la confrontation au matériel empirique recueilli soit insuffisante. Surtout, plus fondamentalement, on reste intrigué par la lecture d’un ouvrage sociologique dans lequel les caractéristiques sociales des acteurs, les inégalités de ressources qui caractérisent certaines relations ou les rapports de pouvoir sont quasi-absents. Cela est d’autant plus intriguant que certains des thèmes abordés (les relations à l’environnement dans le Sud des États-Unis, les maladies liées au travail ou plusieurs conflits collectifs) auraient dû conduire à intégrer ces éléments dans la réflexion. Malgré ces limites, cet ouvrage a le mérite de relancer le débat autour de la construction des problèmes publics dans la communauté sociologique de langue française.
4 Emmanuel Henry – Université Paris-Dauphine, IRISSO