Corcuff (Philippe) – Où est passée la critique sociale ? Penser le global au croisement des savoirs. – Paris, La Découverte, 2012 (Bibliothèque du MAUSS). 320 p.
- Par Marc Jacquemain
Page XXXVII
Citer cet article
- JACQUEMAIN, Marc,
- Jacquemain, Marc.
- Jacquemain, M.
https://doi.org/10.3917/rfsp.631.0112zk
Citer cet article
- Jacquemain, M.
- Jacquemain, Marc.
- JACQUEMAIN, Marc,
https://doi.org/10.3917/rfsp.631.0112zk
1 Le titre du dernier livre de Philippe Corcuff ne doit pas induire en erreur : c’est bien un ouvrage d’épistémologie des sciences sociales qui nous est proposé ici et ceux qui n’en seraient pas convaincus dès les premières pages, peuvent se reporter à la conclusion intitulée précisément « Quatorze propositions vers une épistémologie de la fragilité ». La « critique sociale » ou, dans un langage sans doute plus familier à la science politique, « l’engagement militant » est en effet ici un objet « de second degré », essentiellement présent à travers les théories sociologiques et philosophiques contemporaines qui ont entrepris de l’analyser. L’auteur nous livre une synthèse argumentée et elle-même critique (ou plus exactement réflexive, pour employer son propre langage) des évolutions récentes de ces théories et donc des ressources cognitives aujourd’hui disponibles pour penser l’engagement critique aujourd’hui. Au-delà même de l’épistémologie de la « fragilité », le texte propose d’une certaine façon, un « éloge de l’indécision » au sens où pour P. Corcuff, la démarche la plus féconde consiste moins à tenter de « dépasser » les grandes antinomies des sciences sociales, qu’à les maintenir constamment « en tension ».
2 La première partie du livre redéploie, sous quatre aspects, la querelle entre « sociologie critique » et « sociologie de la critique » qui soustend la production sociologique française « mainstream » depuis un quart de siècle. Comment penser la domination (avec Bourdieu) sans vider de toute substance la possibilité de l’émancipation (proposée par Rancière) ? Comment rendre compte de relations sociales de compassion (autour des théories du care) enchâssées dans le cadre de rapports sociaux guidés par les intérêts ? Comment articuler la perspective descriptive ou herméneutique commune d’une certaine façon à Michael Walzer et Luc Boltanski (ce sont les acteurs sociaux qui détiennent les clefs de la critique) avec le repérage des déterminations sociales propre à la perspective de la sociologie critique (essentiellement bourdivine mais aussi marxiste) ? On voit bien que toutes ces questions sont articulées autour d’un même nœud, lui-même épistémologique : de quel statut d’extériorité le sociologue peut-il se prévaloir par rapport à son objet, la réalité sociale ? La deuxième partie du livre nous plonge plus directement encore dans les questions d’épistémologie et de méthode : la nécessaire explicitation des présupposés anthropologiques des théories sociales ; la place de l’histoire ; la tentation de la pensée totalisante avec Hegel ; et la tentation inverse de la dispersion relativiste des points de vue avec le postmodernisme. Enfin, les quatre derniers chapitres abordent deux thèmes depuis longtemps présents dans le projet théorique de l’auteur : l’ambivalence de l’individualisme contemporain et la possibilité de l’engagement axiologique pour le chercheur lui-même.
3 Ceux qui suivent le parcours intellectuel de P. Corcuff auront reconnu, mais sous une forme particulièrement articulée et aboutie, les grands thèmes qui ont irrigué sa production scientifique au cours des dix dernières années. Ils y retrouveront aussi ses « postures » intellectuelles, tant sur le plan épistémique qu’esthétique, qui font de ses textes des productions sans beaucoup d’équivalent en science politique. Sous ce dernier aspect, la simple description de son contenu ne rend pas justice au livre, en ce qu’elle peut donner une impression fausse de pesanteur philosophique. Et c’est vrai que les philosophes sont très présents dans l’ouvrage. Mais la lourdeur est évitée par les procédés narratifs de P. Corcuff : d’une part, la référence constante à la production culturelle « ordinaire », qui vient illustrer, expliciter, poétiser parfois l’exposé théorique ; et surtout la dimension « existentielle » du propos : l’auteur s’exprime en « je » et sa propre biographie intellectuelle contribue à articuler le fil conducteur de l’ensemble (l’auteur parlant de lui sans aucune complaisance, comme lorsque, p. 89, il décrit son parcours de « chercheur militant »).
4 On a donc au total un texte qui est à la fois d’accès aisé et difficile : d’accès aisé parce que le style en est naturel (parfois même presque familier), assez loin de l’académisme (en dépit d’un appareil critique abondant) et que les analogies sont éclairantes ; mais difficile en même temps parce que fortement « référentiel » : il vient suggérer des réponses à des questions que se posent ceux-là seulement qui ont une familiarisation déjà bien engagée avec les débats de la sociologie française contemporaine. Au total, on ne peut s’empêcher de penser qu’il a été conçu dans une perspective « socratique » : il viendrait idéalement soutenir un enseignement d’épistémologie des sciences sociales.
5 Marc Jacquemain
6 Université de Liège, CLEO