Réformer la prison : un rocher de Sisyphe ?
À propos de Georges Benguigui, Fabrice Guilbaud, Guillaume Malochet, Prisons sous tensions, Nîmes, Champs social éditions, 2011 (Questions de société), 332 p.
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Citer cet article
- DE GALEMBERT, Claire,
- De Galembert, Claire.
- De Galembert, C.
https://doi.org/10.3917/rfsp.631.0093c
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Notes
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[16]
Philippe Artières, Pierre Lascoumes (dir.), Gouverner, enfermer. La prison, un modèle indépassable ?, Paris, Presses de Sciences Po, 2004.
1 La loi pénitentiaire 2009 aurait pu être un événement marquant de l’histoire de l’État de droit en France et marquer une rupture majeure dans l’histoire de la politique pénitentiaire. Il n’en a rien été. Ses ambitions se sont brisées sur le double écueil de l’argument sécuritaire et du populisme pénal (selon l’expression de Denis Salas) qu’illustrent l’inflation de la population pénale, l’allongement des peines et la valorisation de la défense sociale. Pour G. Benguigui, F. Guilbaud et G. Malochet, cette loi n’aura été au final qu’un « énième avatar de la réforme carcérale » (p. 10). Les trois coordinateurs de l’ouvrage voient en effet dans cet échec l’illustration emblématique de la thèse foucaldienne : la prison est à la fois en réforme permanente et irréformable parce que, tout simplement, elle se fonde sur une aporie démocratique. La prison serait ainsi inexorablement vouée à osciller entre, d’un côté, les aspirations humanistes et démocratiques militant en faveur d’un ajustement à l’idéal de l’État de droit, de l’autre ses fondements foncièrement antidémocratiques dont attestent l’arbitraire et la violence apparemment indépassables du monde carcéral. Le propos de cet ouvrage collectif est cependant, par-delà les théories généralisantes, de donner à voir comment cette « stabilité paradoxale » (p. 16) se décline concrètement dans le fonctionnement ordinaire du monde pénitentiaire. Les dix chapitres qu’il rassemble sont adossés à de solides enquêtes empiriques révélatrices de l’essor et de la vitalité de la sociologie carcérale en France. À la manière de variations sur un thème, dont beaucoup sont des spécialistes reconnus, montrent comment tous les aspects de l’organisation pénitentiaire et de la vie en détention sont saisis par les contradictions naissant des missions inconciliables conférées à la prison. Le tout brosse un état des lieux riche et instructif mettant en relief les dynamiques sisyphiennes qui travaillent aujourd’hui l’institution pénitentiaire en France.
2 Une première partie « Réformer la prison : le butoir de la sécurité » entend démontrer l’impuissance des réformes à refonder l’institution pénitentiaire. Dans un premier chapitre, Gregory Salle opère une mise en perspective sociohistorique en revenant sur 1975, considérée comme un « pivot chronologique » (p. 21) dans les périodisations de l’histoire pénitentiaire. Si cette date fait date, c’est, nous dit-il, qu’elle est emblématique des équivoques de réformes qui portent en germe « l’enraiement des résolutions resocialisatrices par le principe sécuritaire » (p. 22). La refonte juridique qui s’opère à partir des années 1970, bien que fondée sur une rhétorique d’humanisation de la condition carcérale et de revalorisation de la mission de resocialisation de la prison, tient plus du replâtrage consenti sous la pression des événements que d’un projet réformateur d’envergure. 1975 marque, en outre, le début de l’inflation de la population pénale révélatrice de la montée en puissance du paradigme sécuritaire. À ceux qui voudraient interpréter l’instauration des peines de substitution qui voient le jour dans ces années 1970 comme l’esquisse d’une nouvelle économie punitive, la réalité oppose un démenti cinglant : ces peines tiennent moins d’un substitut que d’une extension de la formule carcérale. Autant de constats qui conduisent l’auteur à une lecture désenchantée de tout mouvement réformateur, inexorablement captif d’une « dialectique perverse entre le progrès des normes de la dignité humaine favorisant l’amélioration des conditions de vie en prison et le perfectionnement de la gestion sécuritaire » (p. 52). G. Benguigui, dans le chapitre suivant, ancre sa réflexion dans la sociologie des organisations. Il s’agit pour lui de comprendre les ressorts des inclinations paranoïdes de l’administration pénitentiaire, paranoïa conduisant celle-ci à délaisser sa vocation resocialisatrice pour se concentrer sur ses missions sécuritaires. Empruntant aux outils la psychologie, l’auteur décrit l’administration pénitentiaire comme enfermée dans un double délire de persécution et de grandeur ; le premier s’exprimant par des discours de suspicion permanents, le second par une autovalorisation incantatoire comme troisième force de sécurité. Absence de référentiel clair, analyse des trajectoires professionnelles des surveillants dont la plupart optent pour l’AP par défaut, accroissement des injonctions paradoxales expliquent ce que le désinvestissement d’une réflexion sur le « sens de la peine » doit à la crise d’identité professionnelle des personnels pénitentiaires. La question du travail en détention, analysée par P. Auvergnon dans le chapitre 3, apporte une démonstration éclatante des limites du volontarisme réformateur en monde pénitentiaire. Le travail n’a plus la fonction expiatoire qu’on a pu lui prêter jusqu’à la seconde guerre mondiale : il relève aujourd’hui du choix individuel et clairement associé aux visées réhabilitatrices de la peine. Reste que le caractère aléatoire de l’accès au travail et l’absence d’un véritable contrat de travail en monde carcéral, privant les personnes incarcérées des droits attachés à la qualité de travailleur, condamnent l’activité professionnelle à l’arbitraire. L’absence de contrat de travail ne tient pourtant pas de l’impossibilité juridique ainsi que le montre P. Auvergnon en proposant des pistes de réflexion sur ce qu’il pourrait être. La manière dont la loi pénitentiaire « organise le non-droit du travail » (p. 91) témoigne donc bien d’un choix politique révélateur des équivoques de politiques pénitentiaires.
3 La seconde partie de l’ouvrage, « Violences en détention », conduit le lecteur au c œur d’une dimension quotidienne et ordinaire de la vie carcérale. Cette violence, qu’elle concerne le rapport entre surveillants et détenus ou les rapports entre détenus, consiste en l’une des dimensions les plus expressives de l’aporie du projet resocialisateur du projet pénitentiaire. Antoinette Chauvenet, dans le chapitre 4, s’inscrit en faux contre une vision selon laquelle les détenus seraient à l’origine de la violence au sein de l’institution carcérale, que celle-ci serait inhérente à une sous-culture carcérale ou encore à l’irréductible altérité des personnes détenues. Menant une critique serrée de la littérature sociologique de type culturaliste, son texte insiste sur la « violence légale » de la prison (p. 123) et la manière dont la violence dont elle est le théâtre est consubstantielle aux rapports qui se nouent au sein de l’organisation. C’est la prison elle-même qui, par les représentations des détenus qu’elle véhicule, produit l’altérité. C’est elle qui, en soumettant les personnes détenues à d’incessantes injonctions paradoxales, amplifie, voire suscite la désaffiliation sociale de populations pénales souvent déjà fragilisées. C’est elle qui, en leur refusant des espaces d’expression, de liberté et de contestation, dépossède les personnes de leur statut d’acteurs de leur destin carcéral. En creux de la violence carcérale apparaît l’« instance de désinstitutionnalisation » (p. 136) qu’est devenue, selon elle, la prison. Le chapitre de Corinne Rostaing nous fait passer d’une analyse organisationnelle à une analyse interactionniste qui pondère un peu l’analyse d’Antoinette Chauvenet pour expliquer pourquoi la « violence n’est que relative en prison » (p. 153). Dans cette perspective, la violence est resituée comme une modalité de relation sociale parmi d’autres. En portant au jour les relations croisées existant entre détenus et surveillants, l’auteure relativise le caractère structurant de l’antagonisme entre deux blocs qui se feraient inexorablement front. Non seulement les relations entre détenus et surveillants iraient croissantes mais encore – de l’aveu de tous – s’amélioreraient. Au-delà de ce phénomène se dessinent des transformations de fond : la montée en puissance de l’individualisme et l’érosion des solidarités collectives au sein de la population pénale, la transformation des normes professionnelles des surveillants favorisant aujourd’hui le relationnel et la médiation. Cette évolution, quoique favorisant des rapprochements inédits entre gardés et gardiens, ne neutralise évidemment pas les phénomènes de violence. Mais elle peut provoquer des solidarités inattendues des détenus à l’égard des surveillants ou des demandes de protection assez inédites de la part des détenus à leur endroit. Reste que si elle accroît l’atomisation de la population pénale, le surgissement de la violence renforce toujours la cohésion des surveillants.
4 La troisième partie de l’ouvrage, « Les habits neufs du projet carcéral », se concentre sur deux des transformations majeures découlant du décloisonnement croissant que connaît le monde carcéral depuis une vingtaine d’années : la cogestion de la prison avec des partenaires privés, d’une part, le transfert de la prise en charge sanitaire des détenus du ministère de la Justice au ministère de la Santé, d’autre part. Ces évolutions, qui ont ouvert la prison à des intervenants extérieurs et semblaient porteuses d’une normalisation de la condition carcérale sont loin d’avoir neutralisé les tensions résultant des missions contradictoires de la prison. Comme le rappelle le chapitre de Fabrice Guilbaud, l’organisation du travail des détenus en ateliers compte parmi les principales fonctions déléguées au secteur privé depuis la réforme de 1987 marquant le retour du secteur privé dans la gestion des prisons françaises. La privatisation de cette tâche ne relativise cependant en rien les effets d’une logique sécuritaire qui entrave à tout bout de champ la logique productive. On peut se demander même si elle ne tend pas à les accentuer. Les enquêtes comparatives menées entre des prisons du parc public et des prisons du parc semi-privé par F. Guilbaud aboutissent en effet à la conclusion que le travail pénitentiaire se trouve plus favorisé en établissement public que semi-privé. Un démenti empirique est ainsi opposé à l’argument selon lequel la gestion privée améliorerait l’emploi des détenus et le fonctionnement des prisons, argument qui a prévalu dans la réforme de 1987. Le chapitre de Thomas Le Bianic et G. Malochet consacré aux soignants en prison amène lui aussi à s’interroger sur le point de savoir si le processus d’ouverture du monde carcéral n’accentue par les tensions en son sein. L’entrée de personnels soignants extérieurs à l’administration pénitentiaire remonte à la réforme de 1994 confiant les soins en prison au service public hospitalier. L’émancipation des soins en prison de la tutelle pénitentiaire a été portée par un élan réformateur visant au décloisonnement de la prison et au renforcement des droits des personnes incarcérées. Les professionnels ne s’en trouvent pas moins confrontés à « la tension constitutive » de l’exercice de la médecine en prison qui les confronte à un inextricable dilemme entre fonction de soin et fonction de contrôle et d’expertise au service de l’institution. Ce dilemme s’est accentué avec les législations de 1998 sur la prévention des infractions sexuelles et la loi de 2008 sur la rétention de sûreté, lesquelles accroissent cette fonction d’expertise et de contrôle. Les demandes croissantes d’évaluation des profils criminologiques ou du degré de dangerosité des personnes détenues induisent une confusion entre fonctions soignantes et d’expertise qui nuit à l’établissement de rapports de confiance avec les détenus, suscite un malaise professionnel grandissant, particulièrement chez les psychiatres, et complique la coopération avec les acteurs de la prison.
5 Les activités de formation, sportives et artistiques n’échappent pas, elles non plus, aux entraves sécuritaires. C’est ce que montre la dernière partie du livre « Droits et activités des détenus sous entraves ». Se penchant sur l’expérience des « détenus étudiants », Fanny Salane rend compte de ce qu’elle considère comme l’incompatibilité entre l’organisation sécuritaire et l’investissement dans les études. Contraintes organisationnelles (limitant la mobilité au sein même de l’établissement ou les liens avec l’extérieur) et matérielles (inaccessibilité aux supports pédagogiques, lenteur et complexité des démarches bureaucratiques imposées par l’institution) font sans cesse obstacle au bon déroulement des études en prison. Ces difficultés manifestent selon l’auteur l’ambivalence structurelle de l’administration qui, tout en valorisant en principe l’engagement individuel dans les études, en empêche le bon déroulement au nom de considérations de discipline et de sécurité. De sorte que ce qui est instauré comme un droit se transforme en privilège soumis à la merci du bon vouloir de l’institution et de ses personnels qui en usent comme d’un instrument de pression, carotte ou bâton destinés à obtenir du détenu étudiant qu’il soit un « bon détenu » (p. 274). Seule note quelque peu optimiste dans l’ouvrage, le chapitre que Laurent Gras consacre aux carrières sportives en détention tranche avec les autres contributions. S’il pointe les contraintes que l’organisation pénitentiaire fait peser sur la pratique de ces activités, l’analyse longitudinale à laquelle il procède le conduit plutôt à mettre en évidence les opportunités qu’elles ouvrent au fil de la trajectoire carcérale. Le sport peut devenir une source de valorisation subjective et de transformation du regard d’autrui, et conduire au dépassement de l’identité prescrite et à la construction d’une image « pour soi ». Cette analyse axée sur les « carrières » sportives (au sens de Hughes) des détenus invite ainsi à dépasser une analyse du sport en prison sous le seul angle de ressources de légitimation et de pérennisation de la prison pour l’envisager au prisme de la manière dont le détenu, acteur de son destin carcéral, s’approprie cette activité pour donner du sens à la peine et développer une image positive de lui-même. Si, dans le chapitre final, Michaël Andrieu, musicologue, rejoint Laurent Gras pour souligner l’importance des activités socioculturelles dans la structuration subjective des reclus, les « clés de sol [pouvant] ouvrir bien des portes en prison » (p. 327), il reste que l’observation participante d’une activité musicale en détention témoigne, une fois encore, de la prégnance des règles sécuritaires, de la complexité de la mise en place d’une activité pérenne et de la précarité de ces activités pourtant si prisées des détenus.
6 Quels que soient les modes d’approche et les angles de vue, les dix chapitres se rejoignent donc pour souligner l’ampleur des tensions et incohérences traversant le monde carcéral français. Pour précieuse que soit cette plongée dans ce que Pierre Lascoumes et Philippe Artières [16] ont qualifié dans un livre « d’honteuse obscurité » de la prison, on peut néanmoins regretter deux choses : d’une part, que les auteurs des contributions ne fassent qu’exemplifier la problématique générale de l’ouvrage sans la discuter plus avant ; d’autre part, l’absence d’une conclusion qui fait d’autant plus cruellement défaut que les contributions sont denses. Elle aurait pu, tout en mettant en regard les contributions, ouvrir sur un approfondissement du questionnement du livre, ne serait-ce que sur un mode hypothétique. La lecture des contributions amène en effet à s’interroger sur le postulat du livre selon lequel tout changerait en prison pour que rien ne change. L’histoire ne fait-elle que se répéter en bégayant ? Chapitre après chapitre, les changements affectant le monde carcéral se révèlent d’une ampleur inédite : ouverture du monde carcéral à des acteurs extérieurs, multiplication des intervenants en prison, transformation des conditions de vie en détention, sans parler de la percée et consolidation des droits des personnes détenues, qui aurait d’ailleurs mérité qu’on s’y arrête d’avantage. L’ampleur des changements est telle qu’une mise en perspective de longue durée eut été intéressante pour vérifier son caractère inédit. Mais c’est surtout les effets que produisent ces changements qui mériteraient une analyse plus poussée. Car, à travers les tensions qu’ils analysent, les auteurs donnent à voir un système travaillé par tant d’incohérences qu’il semble parfois au bord de la rupture. De sorte qu’il y a lieu de se demander si la « stabilité paradoxale » du monde carcéral annoncée en introduction n’est pas soumise à plus rude épreuve que jamais. Un symptôme de l’exacerbation sans précédent de la tension qui traverse nos démocraties libérales prises entre la magnification des droits d’un côté et le renforcement des logiques sécuritaires de l’autre ? Une raison peut-être d’espérer que le système est à bout de souffle et ne pourra faire l’économie d’une véritable réforme…
7 Claire de Galembert
8 CNRS, ISP