Rhodes (R. A. W.), Binder (Sarah A.), Rockman (Bert A.), eds – The Oxford Handbook of Political Institutions. – New York, Oxford University Press, 2008 (The Oxford Handbooks of Political Science). 816 p. Index.
- Par Yves Mény
Page XVII
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- MÉNY, Yves,
- Mény, Yves.
- Mény, Y.
https://doi.org/10.3917/rfsp.614.0751q
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1 Ce volume collectif constitue l’un des dix éléments constitutifs des Oxford Handbooks of Political Science publiés par Oxford University Press. Vaste et ambitieux programme, dont on connaît les mérites intrinsèques et les défauts constitutifs avant même que l’entreprise ne commence. Ce n’est pas un genre facile. Toutefois, dans ce cas, les surprises et étonnements sont probablement plus grands qu’à l’habitude. La surprise commence avec les responsables du volume, un Britannique, R. A. W. Rhodes, et deux universitaires américains, Bert A. Rockman et Sarah A. Binder. Rien de surprenant a priori si ce n’est que Rhodes signe deux contributions, tandis que ses deux collègues sont les arlésiennes du volume. Ils n’apparaissent, de concert avec Rhodes, que dans la brève introduction de 5 pages (autant dire un « avis aux lecteurs ») qui ouvre l’ouvrage.
2 Passé ce premier étonnement, la surprise majeure tient au décalage entre le titre du Handbook qui laisse présager une approche large à défaut d’être universaliste et qui se révèle à la lecture comme le dernier avatar du provincialisme global. Comment peut-on prétendre analyser les « political institutions » en recrutant principalement des collaborateurs américains qui pour la plupart ne font pas l’effort de sortir de l’horizon vaste, mais tout de même borné, d’un seul système politique ? Il est choquant de lire des chapitres entiers qui ne font référence qu’aux États-Unis sans jamais faire l’effort d’une comparaison même superficielle. Parfois lorsque la comparaison s’impose sous peine de sombrer dans le ridicule (comment analyser le Welfare State sans parler du continent qui l’a créé et développé plus que tout autre, l’Europe ?), les développements participent de la tradition du pâté d’alouette, en se contentant d’une ou deux citations inévitables, autrement dit le pont-aux-ânes dans le domaine concerné. Au moins les chapitres de Sbragia sur le fédéralisme américain ou celui de Howell sur la présidence américaine annoncent-ils la couleur et ne prétendent pas analyser des institutions particulières en les faisant passer pour un modèle abstrait valable pour toutes saisons et latitudes.
3 Certains chapitres tentent d’éviter l’écueil en adoptant un niveau de généralité et d’abstraction tels qu’ils puissent voyager sans trop de périls. Mais le soufflé retombe si, par malheur, l’auteur prend le risque d’illustrer le propos par quelque exemple. À titre de simple illustration, mentionnons le chapitre sur « The Regulatory State ? » – par ailleurs plutôt intéressant – qui, voulant se référer aux organisations régionales écrit sans sourciller : « Regional organizations such as the EU and the African Union, of course, also have a degree of regulatory leverage over member states. » Certes, l’assertion en soi n’est pas fausse mais le diable étant dans le « degré », il y a de la marge pour l’interprétation…
4 Bien entendu, aucune référence n’est faite aux travaux de Majone sur l’Union européenne, qui est la grande absente de ce volume. Tout juste quelques lignes au chapitre des organisations internationales, alors même que, quelle que soit l’opinion que l’on ait sur l’Union européenne, nul ne peut nier que cela soit l’une des innovations institutionnelles majeures du 20e siècle. Apparemment, OUP n’a pas encore trouvé le numéro de téléphone de Bruxelles. À ce point, je fais l’hypothèse que la maison d’édition a eu un rôle décisif dans certains choix éditoriaux. Cette hypothèse est peut-être erronée, mais elle expliquerait que le marché l’ait emporté sur l’académique et ceci justifierait des « editors » américains qui prêtent leur nom mais ne contribuent pas, une domination des contributeurs d’outre-Atlantique et un « focus » principalement ou exclusivement américain. Qu’on ne se trompe pas. Cette critique n’est pas dirigée contre les contributions américaines en soi. L’ouvrage est simplement « misleading ». Il devrait s’intituler Handbook of American Political Institutions et, dans ce cas, le titre serait juste à 90 %. Les acheteurs de ce type d’ouvrages étant quasi exclusivement les bibliothèques et, parmi elles, surtout les bibliothèques américaines, on comprend le biais éditorial… Mais ce qui pourrait être accepté d’une maison d’édition à la peine ne l’est pas d’une maison comme OUP. On ne peut se vouloir un éditeur global et être si « parochial » dans l’approche.
5 On rétorquera que quelques prestigieux collaborateurs européens ont prêté leur collaboration et c’est vrai. Outre quelques britanniques, l’Europe du Nord est représentée par Olsen, la France par Thoenig et l’Espagne par Colomer, auxquels s’ajoutent en forme de conclusion deux grands anciens de la science politique européenne, Jean Blondel et Klaus von Beyme, qui offrent des réflexions à la fois incisives et libérées – comme âge et expérience le permettent…
6 L’un des attraits principaux de l’ouvrage est l’honnêteté et le franc-parler avec lesquels l’éditeur principal, Rhodes, met en scène la question des théories de l’analyse institutionnelle. Il donne la parole aux pères du néo-institutionalisme, March et Olsen, puis offre un podium au « Rational choice institutionalism », à l’« Historical institutionalism » au « Constructivist Institutionalism », au « Network institutionalism » avant de conclure par son chapitre, non exempt d’ironie et d’humour, sur les bons vieux « old institutionalisms » auxquels il trouve encore quelques mérites. Cette première partie est fort instructive, car elle confirme non seulement que la redécouverte des institutions est d’abord et avant tout une redécouverte américaine, souvent maladroitement reprise par les Européens, alors même que ceux-ci n’avaient jamais abandonné l’analyse des institutions, faute d’avoir été emportés par les tsunamis successifs du behaviorisme ou du rational choice. La confrontation est également instructive par les deux penchants opposés qui marquent les traditions européennes et américaines. Sur le vieux continent, l’analyse institutionnelle a été et reste (1) marquée par les juristes dont la contribution ne doit pas être sousestimée (Cassese, par exemple, quoique non cité est l’un de ceux qui ont le mieux analysé et compris les bureaucraties nationales et internationales) ou (2) influencée par des juristes de formation passés avec armes et bagages à la science politique (Di Palma, Scharpf, Leca pour ne citer que quelques noms). Les juristes ont généralement négligé la dimension théorique et se sont contentés d’une approche principalement descriptive. Les universitaires américains sont tombés dans l’excès inverse. Point de salut pour le candidat à la « tenure » sans avancer quelque théorie dont l’apport principal se trouve souvent dans le « néo » qui affuble la nouvelle grille interprétative. Comme l’écrit malicieusement Klaus von Beyme dans son chapitre conclusif : « Many movements and theories have called themselves “new”. As in other fields – such as art – they quickly ended in “post”-movements. In the best case this lead to a development “from post-to neo” ! ». L’ouvrage en est – involontairement – une illustration. Je n’ai pas fait le compte des théories citées au cours des quelque 800 pages, mais elles fleurissent partout. Malheureusement, tout le monde n’est pas Weber, Almond ou Lipset et il serait souvent préférable de tenter de consolider ou falsifier les théories existantes plutôt que de céder à la tentation de laisser son nom à une théorie qui ne vivra que ce que vivent les roses. Trop de théories tuent la théorie.
7 Que conclure ? Ce Handbook sera utile à qui veut trouver une présentation des théories institutionnalistes existantes corrigées par un scepticisme de bon aloi. Il apportera des lumières indiscutables à qui veut bénéficier d’une approche synthétique et souvent stimulante sur les institutions… américaines. Le lecteur trouvera aussi quelques synthèses magistrales. En revanche, il ne trouvera pas le Handbook of Political Institutions que l’on était en droit d’espérer à l’aube du troisième millénaire. Le monde est peut-être un village global, mais en l’occurrence il est d’abord un village.
8 Yves Mény –
9 Institut universitaire européen (Florence)