Compte rendu

Mormiche (Pascale) – Devenir prince. L’école du pouvoir en France, 17 e -18 e siècles.– Paris, CNRS éditions, 2009. X+512 p. Index. Bibliogr.

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  • Gautier, A.
(2011). Mormiche (Pascale) – Devenir prince. L’école du pouvoir en France, 17 e -18 e siècles.– Paris, CNRS éditions, 2009. X+512 p. Index. Bibliogr. Revue française de science politique, . 61(3), VII-VII. https://doi.org/10.3917/rfsp.613.0554g.

  • Gautier, Alban.
« Mormiche (Pascale) – Devenir prince. L’école du pouvoir en France, 17 e -18 e siècles.– Paris, CNRS éditions, 2009. X+512 p. Index. Bibliogr. ». Revue française de science politique, 2011/3 Vol. 61, 2011. p.VII-VII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2011-3-page-VII?lang=fr.

  • GAUTIER, Alban,
2011. Mormiche (Pascale) – Devenir prince. L’école du pouvoir en France, 17 e -18 e siècles.– Paris, CNRS éditions, 2009. X+512 p. Index. Bibliogr. Revue française de science politique, 2011/3 Vol. 61, p.VII-VII. DOI : 10.3917/rfsp.613.0554g. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2011-3-page-VII?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.613.0554g


1 Chez les rois de France de la maison de Bourbon, l’éducation des enfants royaux a souvent pris un tour particulier : Louis XIII, Louis XIV et Louis XV furent d’abord des enfants rois, dont la formation n’était pas terminée au moment de leur accession au trône. L’éducation de ces trois princes, mais aussi celle du futur Louis XVI, seul souverain depuis Henri IV à hériter du titre royal à l’âge adulte, avaient déjà fait l’objet de travaux nombreux. L’originalité et l’intérêt du travail de Pascale Mormiche résident dans le fait qu’elle s’est intéressée à cette formation des jeunes monarques en l’incluant dans une étude plus globale de l’éducation princière à la cour de France et autour de la cour, et de substituer ainsi aux habituelles monographies sur l’enseignement prodigué à tel ou tel prince jugé particulièrement important ou exemplaire (à l’instar du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV et élève de Fénelon, ou de l’Infant de Parme, petit-fils de Louis XV et élève de Condillac) une synthèse permettant, sur près de deux siècles, de constater les évolutions qui caractérisent les éducations d’une quarantaine de princes : fils, petits-fils et arrière-petits-fils de France, mais aussi membres des lignées collatérales d’Orléans, de Condé et de Conti, et bâtards légitimés – à la curieuse exclusion, toutefois, des quatre bâtards d’Henri IV, en particulier César de Vendôme et ses descendants. Les sources utilisées sont nombreuses et abondamment citées par l’auteur : écrits théoriques des éducateurs, ouvrages et manuels composés ad usum Delphini, correspondances, mémoires, mais aussi copies et travaux des jeunes élèves, voire ouvrages imprimés à partir de leurs travaux scolaires, comme l’Œuvre d’un auteur de sept ans, publiée par le jeune duc du Maine en 1677, ou cette Description de la forêt de Compiègne imprimée en 1765 par le jeune duc de Berry, futur Louis XVI.

2 L’ouvrage se compose de trois parties inégales. La première se penche sur les acteurs de l’éducation, le personnel nombreux impliqué dans la formation des princes. Environ deux cent soixante-dix individus sont ici étudiés, brossant ainsi un tableau évolutif du personnel éducatif : pour les princes les plus proches du trône, on observe en général qu’une quinzaine de personnes au moins les entourent à un même moment et se chargent de leur éducation. Celle-ci dure une douzaine d’années, entre 4 et 16 ans environ, avec une phase d’apprentissage plus intense entre 7 et 13 ans, pendant laquelle le prince passe en moyenne 5 heures par jour à l’étude. Les parents, quand ils sont vivants, paraissent peu présents physiquement dans l’éducation des fils, même s’ils suivent souvent avec soin ses développements et s’intéressent aux progrès de l’enfant – quant ils n’en sont pas dépossédés par le roi régnant, comme ce fut semble-t-il le cas du Grand Dauphin à l’égard de ses fils. Tout au long de la période, deux fonctions dominent donc à partir du moment où l’enfant, âgé de 6 à 7 ans, quitte sa gouvernante et « passe aux hommes » : le gouverneur, normalement un militaire de haute noblesse ; et le précepteur, habituellement un ecclésiastique. Sous leurs ordres, tout un personnel de gentilshommes de la manche, de sous-précepteurs, de maîtres de différentes disciplines entoure l’enfant. Ces charges sont bien entendu très enviées et font l’objet de compétitions féroces : pendant une grande partie de la période ici étudiée, les deux clans formés par la famille de Villeroi et par la nébuleuse Colbert/Beauvillier se livrent ainsi une lutte acharnée. C’est que l’enjeu est important : participer à l’éducation d’un futur roi, mais aussi d’un prince de rang plus modeste, c’est prendre une option sur les jeux d’influence qui pourront se développer sous son règne, comme en témoigne entre autres le rôle joué au début du règne personnel de Louis XV par son ancien précepteur, le cardinal de Fleury. En outre, la mortalité importante et précoce des princes entraîne un perpétuel redéploiement de ces luttes de clans. L’auteur montre bien comment celles-ci s’inscrivent aussi dans les grands débats du temps, intellectuels et politiques : la querelle des Anciens et des Modernes, ou les réalignements politiques menés autour de la Régence de Philippe d’Orléans, ont des répercussions sur l’éducation des princes, et celle-ci est un enjeu et un champ d’affrontement de ces luttes, l’auteur n’hésitant pas à parler d’un « coup d’État éducatif » pour qualifier les changements de personnel politique de l’année 1722. Quelques personnalités émergent dans cette première partie, comme le duc de Montausier, gouverneur du Grand Dauphin, et le duc de Beauvillier, gouverneur du duc de Bourgogne.

3 La seconde partie, beaucoup plus courte, est consacrée aux lieux et aux méthodes. Loin de l’image parfois véhiculée d’une éducation négligée (on l’a dit pour Louis XIV, pour le Grand Dauphin, pour Louis XVI qui n’était que le second fils du dauphin Louis), la formation des princes de France apparaît comme un lieu d’innovation par rapport à des institutions éducatives attachées à des pratiques plus traditionnelles : le jeu ou l’image y sont souvent employés ; les châtiments corporels restent cependant la règle – à cet égard, on aurait aimé une réflexion plus poussée sur l’éventuelle spécificité d’une correction administrée à un enfant déjà roi.

4 La troisième partie se penche sur les « matières » et les buts de cette éducation, buts qui pour être spécifiques et adaptés aux fonctions des futurs monarques n’en sont pas moins en phase avec l’esprit du temps. Cette éducation a pour objet de transmettre au futur roi ou au prince du sang les moyens de l’exercice du pouvoir, mais aussi un comportement et une culture qui correspondent à son rang. La primauté de l’éducation religieuse est d’abord rappelée : même si cette éducation a pu, comme à la fin du 17e siècle, être momentanément liée aux formes de spiritualité de l’époque (c’est tout le problème de la place du quiétisme dans l’éducation des fils du Grand Dauphin), elle n’en reste pas moins très classique, essentiellement tournée vers l’histoire sainte. L’histoire est en effet la principale matière enseignée aux princes français : il s’agit pour l’essentiel d’une histoire moralisée, mais on constate un déplacement, dans le cours du 17e siècle, de l’étude de l’histoire ancienne vers celle de l’histoire plus récente, voire du temps présent, le Grand Dauphin étant amené par exemple à écrire en 1672 une histoire de la guerre de Hollande, qui vient alors de commencer. Les arts de la parole occupent aussi une place importante, avec là encore une évolution de l’éloquence latine vers l’éloquence française au temps où Bossuet lui-même l’enseigne au Grand Dauphin. L’apprentissage des langues apparaît en revanche relativement négligé : l’italien est généralement connu, ainsi que l’espagnol à l’époque des reines et régentes Habsbourg, mais l’allemand et l’anglais ne sont jamais enseignés aux princes. L’éducation est aussi militaire : c’est dans ce sens que sont par exemple enseignées les mathématiques, moyen d’accès à l’art de la fortification. Les enfants du 17e siècle vont à la guerre, une pratique abandonnée au siècle suivant, où l’initiation militaire est exclusivement livresque ; ce n’est qu’à l’extrême fin de la période, et sans doute en raison des goûts personnels de Louis XVI, que la marine entre dans les préoccupations de l’éducation de ses fils. Enfin, la formation du prince inclut toute une série de disciplines dont le but est de donner à l’élève un comportement et une culture conformes à son statut : la danse au 17e siècle, la géographie et les sciences au 18e, la formation du jugement artistique pendant toute la période, distinguent l’éducation princière de la formation alors prodiguée dans les collèges. Les deux mondes ne sont cependant pas étanches, et certaines des méthodes et des réflexions amorcées dans le cadre de l’éducation princière ont par la suite été étendues à l’enseignement scolaire.

5 Dense et fourmillant de détails, le livre de P. Mormiche permet donc de constater le passage, en deux siècles, d’une éducation princière fondée sur la transmission de vertus royales par l’exemple (exemple du père, mort ou vivant ; exemple des Anciens, de César ou d’Alexandre ; exemples religieux) à l’acquisition de savoirs précis, techniques et utiles au « métier de roi ». Cette conclusion fermement proposée par l’auteur n’apparaît cependant que progressivement dans l’ouvrage, et l’image globale peine à s’extraire de la forêt des personnes et des textes étudiés : les moments de synthèse, de conclusion ou de relance du propos général sont de fait assez rares, et il faut bien dire que l’on peine parfois à s’extraire des détails pour comprendre le propos général de l’auteur. Pour faciliter la lecture, une généalogie de la famille royale se serait avérée très utile, ne serait-ce que pour rappeler au lecteur, pas toujours familier de la valse des titres sans cesse réutilisés dans la dynastie, qui est duc de Bourgogne, d’Anjou ou de Bourbon en 1690, en 1720 ou en 1760 : c’est un réel manque de ce livre. L’éducation des filles n’est par ailleurs jamais abordée, sauf une rapide mention de leur envoi à Fontevraud au 18e siècle (p. 125) : ce n’était certes pas là le sujet de l’auteur, mais on aurait souhaité que quelques pages expliquent les origines et les justifications de cette séparation (semble-t-il progressive et tardive : Louis XIII a été élevé avec ses sœurs, et Louis XIV n’en avait pas) entre éducation des garçons et des filles.

6 Quelques éléments apparaissent parfois qui auraient sans doute mérité un traitement plus synthétique. À plusieurs reprises, les Orléans émergent comme des novateurs en matière d’éducation au 18e siècle : l’appel à Mme de Genlis pour régir l’éducation du jeune duc de Chartres, futur roi Louis-Philippe, ou encore l’insistance très originale sur l’apprentissage de nombreuses langues, en sont des signes, et on aurait aimé que l’auteur en renoue les fils dispersés. De même, P. Mormiche se penche à plusieurs reprises sur les moyens de la transmission des principes et des méthodes de l’éducation princière d’un règne à l’autre, en particulier quand la mortalité des princes entraîne une rupture de la chaîne de transmission : continuité des personnels à travers l’émergence de dynasties d’éducateurs, redécouverte et réutilisation des travaux et des ouvrages des générations précédentes, référence au règne de Louis XIV comme modèle (ou comme repoussoir ?) tout au long du 18e siècle, crise des modèles antérieurs dans les années 1760. Sur ce point aussi, on aurait souhaité une conclusion plus synthétique mettant mieux en lumière les apports de la recherche. Que ces dernières remarques nous permettent donc de souligner la richesse et la complexité de l’ouvrage, les nombreuses pistes qu’il ouvre et l’intérêt que suscite sa lecture.

7 Alban Gautier – Université du Littoral Côte d’Opale (Boulogne-sur-Mer)


Date de mise en ligne : 08/07/2011

https://doi.org/10.3917/rfsp.613.0554g