Compte rendu

Cohen (Elizabeth F.) – Semi-Citizenship in Democratic Politics. – New York, Cambridge University Press, 2009. 238 p. Bibliogr. Index

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  • Hamidi, C.
(2011). Cohen (Elizabeth F.) – Semi-Citizenship in Democratic Politics. – New York, Cambridge University Press, 2009. 238 p. Bibliogr. Index. Revue française de science politique, . 61(1), XVII-XVII. https://doi.org/10.3917/rfsp.611.0132q.

  • Hamidi, Camille.
« Cohen (Elizabeth F.) – Semi-Citizenship in Democratic Politics. – New York, Cambridge University Press, 2009. 238 p. Bibliogr. Index ». Revue française de science politique, 2011/1 Vol. 61, 2011. p.XVII-XVII. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2011-1-page-XVII?lang=fr.

  • HAMIDI, Camille,
2011. Cohen (Elizabeth F.) – Semi-Citizenship in Democratic Politics. – New York, Cambridge University Press, 2009. 238 p. Bibliogr. Index. Revue française de science politique, 2011/1 Vol. 61, p.XVII-XVII. DOI : 10.3917/rfsp.611.0132q. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2011-1-page-XVII?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.611.0132q


Notes

  • [24]
    Charles Tilly, « Where do Rights Come From ? », dans Theda Skocpol (ed.), Democracy, Revolution and History, Ithaca, Cornell University Press, 1998, p. 55-72, dont p. 56.
  • [25]
    Comme ceux de Judith Shklar, American Citizenship. The Quest for Inclusion, Cambridge, Harvard University Press, 1991, ou de Iris Marion Young, Justice and the Politics of Difference, Princeton, Princeton University Press, 1990.

1 Quoi de commun entre un enfant, un réfugié, un repris de justice aux États-Unis, un homosexuel et un Rom ? Tous partagent, selon Elizabeth Cohen, un statut de semi-citoyenneté, c’est-à-dire qu’ils disposent uniquement de certains des droits – dans une combinaison spécifique à chacun des cas – associés à une citoyenneté pleine et entière. Les travaux sur la citoyenneté sont peu nombreux à s’être intéressés à ces situations hybrides et lorsqu’ils le font, c’est le plus souvent, en se situant du point de vue des théories de la justice sociale, pour dénoncer l’exclusion dont sont l’objet certains groupes ou, dans le cas de travaux empiriques, en se concentrant sur le cas des immigrés et des étrangers, et en mettant l’accent sur les enjeux liés à la nationalité. E. Cohen rappelle qu’une large partie des personnes concernées par ces statuts ne sont pourtant ni immigrées ni étrangères, et que la nationalité ne suffit pas à garantir la pleine citoyenneté. Dans son ouvrage, elle cherche d’une part à identifier les différentes formes de semi-citoyenneté existantes pour les classifier et, d’autre part, à comprendre comment et pourquoi ces formes de semi-citoyenneté existent et sont inévitables, voire parfois souhaitables d’un point de vue normatif.

2 Elle fonde sa typologie des formes de semicitoyenneté sur les types de droits garantis aux individus, en distinguant droits autonomes et droits relatifs, dans la lignée de Charles Tilly [24]. Les premiers « se réfèrent à des biens dont les personnes ont besoin quel que soit le contexte » et ils prennent des formes assez similaires quel que soit le lieu d’application ; il s’agit notamment de la liberté de circulation, du droit à une éducation de base, à la sécurité physique, à un bien-être minimal et de certains droits civils (liberté d’expression, d’opinion, droit de former une famille…). Les seconds « prennent leur signification dans des contextes politiques particuliers » (p. 60). E. Cohen cite en exemple le droit de former des contrats, de travailler, le droit de propriété, ou encore le droit de vote.

3 Sur cette base, elle identifie quatre formes de semi-citoyenneté, selon que les droits autonomes et relatifs accordés sont forts ou faibles – c’està-dire plus ou moins étendus. Les semi-citoyens de premier ordre disposent de droits autonomes et relatifs forts ; elle classe les LGBT, les résidents permanents et les réfugiés dans cette catégorie. Les semi-citoyens de deuxième ordre bénéficient de droits autonomes forts, mais de droits relatifs faibles, c’est le cas des enfants ou des militaires. Les semi-citoyens de troisième ordre se voient reconnaître des droits autonomes faibles et des droits relatifs forts : les citoyens de l’Union européenne relèvent par exemple de cette catégorie. Enfin, les semi-citoyens de quatrième ordre n’ont que des droits faibles, c’est le cas des Roms ou des immigrants clandestins.

4 Au-delà de cette typologie, qui lui permet d’esquisser des comparaisons, E. Cohen cherche à comprendre ce qui produit ces situations de semicitoyenneté. Selon elle, c’est la façon dont s’entrecroisent les normes produites par différents courants de pensée et les impératifs de l’action publique qui les rend inévitables. Plus précisément, elle considère qu’il existe des tensions entre deux conceptions de la citoyenneté : l’une, libérale, promeut l’égalité d’accès aux droits de l’ensemble des individus ; l’autre, démocratique ou civique, considère que seuls les individus qui partagent un ensemble de valeurs civiques leur permettant de participer au demos doivent être citoyens. Dans la perspective libérale, la citoyenneté est potentiellement très inclusive mais le contenu en termes de droits positifs est faible, tandis que c’est l’inverse dans la pensée démocratique. À la tension entre ces deux registres de justification s’ajoutent les exigences de gouvernementalité qui imposent leurs nécessités en matière de régulation des populations. L’État, chargé d’articuler les normes et exigences émanant de ces trois sources, libérale, démocratique et bureaucratique, et de gérer les conflits éventuels, est alors amené à mettre en place diverses formes de semicitoyenneté. Dans le cas des enfants, par exemple, Cohen souligne que pensée libérale et démocratique convergent pour considérer que ceux-ci doivent être exclus de la citoyenneté, car ils ne sont pas raisonnables et n’ont pas les compétences pour participer à la cité. Du point de vue de l’État toutefois, ils doivent avoir des droits afin de pouvoir être gouvernés (il faut ainsi leur reconnaître un minimum de raison afin de pouvoir les juger en certaines circonstances). L’octroi d’une citoyenneté de second ordre apparaît alors comme un moyen de résoudre ces contradictions.

5 L’ouvrage d’E. Cohen, très didactique, est nourri des travaux les plus récents sur la citoyenneté – notamment des débats sur la citoyenneté post-nationale, des travaux sur l’histoire de la citoyenneté des enfants et de l’apport des approches féministes – mais aussi des recherches sur la nationalité ou encore sur l’enjeu du droit au mariage des homosexuels. En proposant une nouvelle catégorie d’analyse, celle de semi-citoyenneté, et une typologie de celle-ci, il incite à poursuivre la réflexion sur les formes intermédiaires de citoyenneté en sortant de la focalisation sur les questions de nationalité et d’immigration. On pourrait également trouver stimulante la volonté de prendre à revers une série de travaux de théorie politique critique [25], afin de montrer que les formes de semi-citoyenneté ne résultent pas uniquement d’une entreprise de domination des classes dominantes (p. 51) et qu’elles peuvent être analysées autrement qu’en termes d’exclusion. L’auteur souligne ainsi qu’il peut être intéressant, non seulement pour l’État mais également pour les individus concernés, de bénéficier de statuts de semi-citoyens qui s’avèrent moins contraignants et exigeants qu’une nationalité pleine et entière acquise par naturalisation (p. 206). On aimerait toutefois qu’elle spécifie davantage les formes de semi-citoyenneté et les groupes pour lesquels c’est le cas, et qu’elle analyse également les configurations, au moins aussi nombreuses, qui vont à

6 l’encontre de cette interprétation. Cela renvoie plus largement à la façon dont E. Cohen conçoit la valeur normative de la théorie politique : selon elle, l’objectif de celle-ci n’est pas « d’expliquer comment échapper aux dilemmes de la semi-citoyenneté mais bien plutôt d’expliquer comment identifier et justifier les hiérarchies qui existent » (p. 207). On pourrait cependant chercher à comprendre comment des statuts de semi-citoyen se sont constitués historiquement sans que cela les justifie nécessairement au plan moral, et sans renoncer pour autant à une réflexion en termes de justice sociale.

7 Pour conclure cette lecture, on voudrait évoquer deux aspects de l’édifice théorique que propose E. Cohen qui nous paraissent problématiques. Le premier a trait à la définition des droits autonomes et relatifs sur laquelle l’auteur fonde sa typologie des formes de semi-citoyenneté. Selon les pages, elle glisse de la notion de « besoin » à celle de « droit à » (entitlement) et à celle de « droit » (p. 60, 64, 65 par exemple). Ainsi, les droits autonomes se réfèrent à « des biens dont les personnes ont besoin quel que soit le contexte » mais aussi à des droits qui prennent des formes assez similaires quel que soit le contexte, comme si, en la matière, il n’y avait pas d’écart entre ce dont les individus ont besoin et ce qui leur est reconnu comme droit. Si la notion de droits autonomes renvoie à des biens dont les individus ont universellement besoin, la liste de ceux-ci mériterait d’être justifiée au plan normatif, ce que ne fait pas E. Cohen. Pourquoi considérer par exemple que la liberté d’expression et d’opinion en fait partie, et pas le droit de vote ? Et si la notion de droits autonomes renvoie à des droits effectivement reconnus, la liste d’exemples se discute également, au plan empirique cette fois-ci. Peut-on vraiment affirmer que le droit à des soins médicaux ou à un bien-être minimal, par exemple, prend des formes similaires quels que soient les contextes politiques ?

8 Le second point problématique concerne la façon dont l’auteur articule des catégories de la pensée politique et de l’action publique. Elle considère que c’est le télescopage entre des normes contradictoires, produites les unes par différents courants de pensée et les autres par les impératifs de l’action publique, qui rend les situations de semi-citoyenneté inéluctables. Elle écrit ainsi : « Différentes logiques normatives doivent coexister, et s’accommoder aussi d’autres logiques non normatives. L’américanisme prescrit par Rogers Smith coexiste, sans que l’un l’emporte sur l’autre, avec le libéralisme lockéen de Louis Hartz et l’interprétation de l’Amérique libérale de Tocqueville par Gunnar Myrdal. C’est rendu possible par des compromis par l’intermédiaire desquels les doctrines s’entrecroisent en certains ponts et élaborent des exceptions lorsqu’elles divergent » (p. 128). Pourtant, si l’on prend l’exemple de la nationalité, les travaux de sociohistoire (que l’auteur mobilise d’ailleurs fréquemment) montrent bien que l’on ne peut pas analyser les trajectoires historiques comme de purs décalques des conceptions théoriques de la nation.

9 En ce sens, la lecture de Semi-citizenship in Democratic Politics donne envie de voir l’analyse se poursuivre en investiguant davantage la question des relations entre catégories de la pensée politique et de l’action publique, notamment sur un plan empirique ; cela témoigne aussi du caractère stimulant des pistes de réflexion qui y sont ouvertes.

10 Camille Hamidi –

11 Université Lumière-Lyon 2, Triangle


Date de mise en ligne : 17/02/2011

https://doi.org/10.3917/rfsp.611.0132q