JABKO (Nicolas) – Playing the Market. A Political Strategy for Uniting Europe, 1985-2005. – Ithaca & Londres, Cornell University Press, 2006. 206 p.
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Citer cet article
- HOEFFLER, Catherine,
- Hoeffler, Catherine.
- Hoeffler, C.
https://doi.org/10.3917/rfsp.573.0499f
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Notes
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[12]
Wolfgang Streeck, Kathleen Thelen (eds), Beyond Continuities. Institutional Change in Advanced Political Economies, Oxford, Oxford University Press, 2005.
1 Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (CERI) et enseignant à Sciences Po Paris, Nicolas Jabko traite dans cet ouvrage des origines et mécanismes de l’intégration économique européenne, se concentrant tout particulièrement sur l’analyse du lien entre globalisation et relance de la construction de l’Union européenne. L’auteur se propose en effet de comprendre les mécanismes de ce qu’il nomme la « révolution tranquille » (quiet revolution) de l’Union européenne, qu’il définit comme la série de réformes profondes de la gouvernance économique accompagnant la mise en place du marché unique et de l’Union économique et monétaire. Selon lui, les différentes approches théoriques existantes, utilitaristes (en termes de choix rationnel), néo-institutionnalistes et constructivistes ne permettent pas de répondre convenablement à deux puzzles découlant de l’analyse des réformes de gouvernance économique. En premier lieu, la libéralisation s’est étendue à des secteurs qui n’étaient pas soumis aux pressions de la globalisation – c’est notamment le cas pour les secteurs de la finance et de l’électricité ; en ce sens, l’occurrence des réformes n’est pas parfaitement corrélée à l’existence de pressions exogènes. En second lieu, la libéralisation s’est accompagnée de la création d’institutions de régulation économique au niveau européen ; on observe un tel mouvement dans le cas des fonds structurels et de l’achèvement de l’union économique et monétaire. Ainsi, la libéralisation a paradoxalement signifié dans bien des cas une réaffirmation des pouvoirs publics dans la régulation du marché.
2 Répondre à ces questions implique, selon l’auteur, de réintégrer la politique (politics) comme variable déterminante de l’intégration européenne, ceci lui permettant de questionner la nature évidente du processus – il insiste sur la contingence et les résistances du processus pour montrer que rien ne laissait présager du succès de l’Agenda pour un marché unique de la Commission européenne au début des années 1980. La révolution tranquille de l’UE apparaît dans l’ouvrage comme le résultat d’une stratégie politique d’acteurs : dans le contexte des tensions économiques et politiques du début des années 1980, certains acteurs promoteurs de l’Europe – la nouvelle Commission européenne présidée par Jacques Delors – ont choisi le « marché » comme notion centrale autour de laquelle ils allaient construire une coalition très hétérogène d’acteurs et ce, dans le but d’augmenter le pouvoir des institutions européennes. En ce sens, la construction d’un marché commun ne constitue pour la Commission qu’un but intermédiaire subordonné à l’intégration européenne et à un mouvement de supranationalisation des politiques. Au fondement de son approche qu’il qualifie de constructivisme stratégique, Nicolas Jabko indique que la notion de marché a fonctionné pour ces acteurs comme une ressource stratégique, à savoir un répertoire d’idées : elle était suffisamment vague et large pour englober des conceptions et intérêts nationaux très différents quant à ce que devait être la régulation économique en Europe. La libéralisation n’apparaît donc pas comme une doctrine cohérente que certains acteurs auraient imposée ou qui se serait diffusée uniformément au sein des élites nationales ; au contraire, c’est parce que le « marché » était d’emblée polysémique que des acteurs aux motivations diverses ont pu croire que cette politique allait répondre à leurs attentes. La stratégie de la Commission a donc permis de rallier une coalition a priori hétérogène, rassemblant aussi bien des défenseurs que des opposants à la libéralisation, mais aussi des fédéralistes tout autant que des gouvernements désireux de conserver leurs prérogatives. Ainsi, l’auteur montre que, loin d’être uniquement une contrainte ou une norme, le marché a en réalité recouvert quatre significations identifiables dans les quatre politiques étudiées dans l’ouvrage : une contrainte, qui a sapé les institutions existantes, comme dans le secteur financier ; une norme d’organisation économique dans le domaine de l’électricité ; un espace de développement économique, comme on l’observe dans les fonds structurels européens ; un talisman du discours politique, à savoir une sorte d’évidence permettant la redéfinition de concepts tels que la souveraineté nationale et la « bonne gouvernance » économique, ces deux éléments ayant permis la construction progressive de l’union économique et monétaire.
3 Les dimensions théoriques et méthodologiques de l’ouvrage méritent quelques remarques. D’un point de vue théorique, Nicolas Jabko pose la question des possibilités et modalités du changement dans les démocraties occidentales : un changement incrémental et tranquille dans sa forme, mais profond dans son étendue. Même si l’on peut regretter par ailleurs que l’auteur ne s’insère pas davantage dans la littérature existante sur cette question, sa démarche peut être comparée à celle de Kathleen Thelen et Wolfgang Streeck dans leur ouvrage Beyond Continuities [12]. En effet, Nicolas Jabko souligne la nature perpétuellement sous tension des institutions, contre une vision statique et porteuse d’inertie de ces dernières, tout comme le font les deux auteurs : l’émergence d’idées nouvelles met à jour des tensions et contradictions institutionnelles existante que certains acteurs exploitent comme des opportunités au changement. L’auteur se prévaut en ce sens d’un constructivisme stratégique : si les idées sont importantes, ce n’est pas en tant que telles, mais parce qu’elles sont utilisées par les acteurs pour justifier et modeler la direction et la forme du changement. Ainsi, c’est parce que les idées sont malléables et sans contenu politique défini au début du processus de réforme que des acteurs aux intérêts divers peuvent se les approprier. Il serait toutefois intéressant de confronter ce prisme d’analyse à la notion de « consensus ambigu » déjà développée par Bruno Palier, auquel l’auteur ne fait pas référence : ce consensus exprime l’accord des différents acteurs quant à la mise en place du Revenu minimum d’insertion par le fait même que le caractère relativement indéterminé de la mesure permettait à chaque acteur d’y trouver une interprétation acceptable et de soutenir cette politique. Cette ambiguïté s’observe en effet dans le cas de l’intégration économique européenne : si cette dernière a bien été le vecteur de la libéralisation, elle n’en contenait pas moins également la réaffirmation d’une régulation politique du marché, intérêt cher à certains gouvernements peu enclins à une dérégulation totale et à des fonctionnaires européens désireux d’augmenter les pouvoirs des instances supranationales. L’auteur met ainsi au premier plan les stratégies d’acteurs comme facteur explicatif majeur des mécanismes et modalités concrètes (timing, étendue, nature) des réformes européennes. Même si, d’un point de vue méthodologique, l’ouvrage mériterait d’être complété par des analyses sociologiques plus fines, il constitue un exemple de clarté concernant l’exposé et l’articulation de la thèse principale dans les différents cas étudiés : une thèse qu’il était d’autant plus audacieux de soutenir compte tenu de la période très large couverte par l’analyse.
4 Ainsi, l’ouvrage de Nicolas Jabko représente un apport original aux analyses des réformes économiques et de l’intégration européenne, son approche pouvant se comparer aux nouvelles tendances d’analyses en économie politique insistant sur les tensions institutionnelles et le rôle central des acteurs dans des environnements marqués par l’incertitude.
5 Catherine HOEFFLER
6 Institut d’études politiques de Paris/Cevipof