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Une épanadiplose analytique, ou l’action de la forme de la castration

Pages 1467 à 1472

Citer cet article


  • Glas, J.
(2017). Une épanadiplose analytique, ou l’action de la forme de la castration. Revue française de psychanalyse, . 81(5), 1467-1472. https://doi.org/10.3917/rfp.815.1467.

  • Glas, Jérôme.
« Une épanadiplose analytique, ou l’action de la forme de la castration ». Revue française de psychanalyse, 2017/5 Vol. 81, 2017. p.1467-1472. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2017-5-page-1467?lang=fr.

  • GLAS, Jérôme,
2017. Une épanadiplose analytique, ou l’action de la forme de la castration. Revue française de psychanalyse, 2017/5 Vol. 81, p.1467-1472. DOI : 10.3917/rfp.815.1467. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2017-5-page-1467?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.815.1467


Notes

  • [1]
    « L’après fait antichambre pour que l’avant puisse prendre rang ». Aphorisme de Jacques Lacan dans Lacan J., Les temps logiques et l’assertion d’une certitude anticipée, in Écrits I, Paris, Le Seuil, 1966, p. 195.
  • [2]
    Dernière strophe de la chanson de Jacques Brel, Ne me quitte pas, écrite en 1959.

1 Dans son rapport au Congrès des Psychanalystes de Langue Française, Brigitte Eoche-Duval fait à de nombreuses reprises référence au concept de forme et ce dans plusieurs acceptions. Elle clôt son rapport en définissant le processus interprétatif comme l’effectuation d’une forme. Je la cite : « Sous l’effet de la régrédience provoquée par le processus analytique, une forme commune peut s’actualiser entre les deux [l’analyste et son patient] qui fait surgir chez l’analyste un acte de parole dont la forme énonciatrice recèle les traces de cette traversée psychique primitive » (Eoche-Duval, 2017, p. 166). Brigitte Eoche-Duval nous signale se rapprocher ici de la conception de François Gantheret dans sa définition du « morphème », forme sans contenu et contenu sans forme à la fois.

2 L’enjeu princeps de cette conception de l’interprétation est sous-tendu par la notion d’un rapprochement des scènes psychiques du patient et de l’analyste. Advient alors l’idée d’un entre-deux, d’un lieu atopique entre analyste et patient d’où surgirait l’interprétation. C’est en nous soutenant du troisième type de forme évoqué dans le rapport de Brigitte Eoche-Duval, l’action de la forme théorisée par Laurence Kahn, que nous proposerons une compréhension alternative du lapsus auditif « Vous êtes chien ? », dont il a été abondamment fait état lors du congrès.

3 Avant de poursuivre notre développement il nous paraît judicieux de reprendre la remarque faite lors du congrès par Paul Denis, qui soulignait de manière tout à fait pertinente l’indécidable de la localisation, de phonatoire ou d’auditive, du lapsus. L’indécidable caractérise par là même, le lieu de son surgissement, sur la scène psychique du patient ou de l’analyste.

4 Tout en soulignant l’indécidable du lapsus, Paul Denis réintroduit deux notions. Premièrement, à l’instar du Freud de 1937 dans Construction dans l’analyse, il rappelle le fait que le travail analytique se déroule sur deux scènes séparées. Nous souscrivons pleinement aux propos de Freud sur cette séparation formelle des scènes dans le site analytique, séparation qui persiste même lorsque l’arène du transfert et la dynamique analytique sont chauffées à blanc. Nous nous reconnaissons dans ce que Guy Lavallée a nommé la barrière d’altérité. Le point de rencontre des enjeux inconscients de l’analyste et de l’analysant se constitue, lors de la régressivité de séance, sous les auspices de l’identification hystérique primaire. Celle-ci permet qu’un matériel spécifique surgisse dans la psyché de l’analyste, ayant valeur interprétative mais ne se confondant pas avec les matériaux propres de la psyché du patient.

5 Par ailleurs, Paul Denis a insisté sur la définition spécifiquement métapsychologique du lapsus. En 1910, dans De la psychanalyse, Freud le définit de la sorte : « Les associations des patients, les actes symptomatiques de la vie quotidienne, les rêves et les symptômes-substituts expriment des pulsions et des intentions inconscientes ; ils naissent de désirs et de complexes refoulés » (Freud, 1910a, p. 81). Ainsi, si lapsus il y a eu chez le patient ou chez l’analyste, celui-ci spécifie la présence d’une conflictualité psychique inconsciente à l’œuvre et agissante, d’un complexe refoulé. En appui sur le rapport de Brigitte Eoche-Duval, nous allons proposer une compréhension du complexe refoulé à l’origine du lapsus interprétatif de l’analyste.

6 Il nous semble qu’il convient de spécifier le lapsus, non pas dans la phonation du signifiant « chien » par le patient, non plus que dans un lapsus d’écoute chez l’analyste qui aurait entendu « chien » en lieu et place de « chiant ». Cette conjoncture-là reste indécidable, d’autant que le patient émet une objection à l’analyste lorsque que cette dernière s’interroge sur le fait d’avoir entendu « chien » ! Bien sûr, nous pouvons nous référer à l’écrit de Freud de 1925, La Négation, et à son exemple princeps du « Ma mère, ce n’est pas elle », pour tenter de donner sens à la réception par le patient de l’agir interprétatif de l’analyste (Freud, 1925f). Mais il convient selon nous de décaler la spécificité du lapsus dans cette scène, non pas en tant qu’énonciation chez Georges ou mal entendu chez l’analyste. Ce qui a fait lapsus ici, c’est l’acte même d’énonciation de Brigitte Eoche-Duval, et non son contenu. Cet acte de parole, cet acte manqué, a, selon l’aphorisme de Jacques Lacan, valeur de discours réussi.

7 Ce discours réussit au travers de l’acte manqué de l’énonciation de l’analyste, il porte la part inconsciente du complexe refoulé à l’œuvre. Il se donne à entendre dans la forme du rapport de Brigitte Eoche-Duval, ou pour le mieux dire, dans l’action de la forme qui procède du rapport. Il convient de considérer le rapport en lui-même comme une reprise après-coup de ce qui s’est agi en séance pour l’analyste au moment où elle énonce son lapsus. On voit là comment le rapport est un après pour que l’avant puisse prendre rang [1].

8 Nous proposons de souligner une forme distinctive dans la construction syntaxique du rapport, organisé sur le mode d’une épanadiplose narrative. Cette figure de style consiste à achever une œuvre comme on l’a commencée, donc en la reprise, à la toute fin d’une œuvre, du motif, de l’événement ou de la configuration initiale décrite dans l’incipit. En l’espèce, c’est la figure de la castration et plus encore celle du manque qui fait office, dans le rapport de Brigitte Eoche-Duval, de configuration épanadiploïque du disparaître et de l’absence.

9 Laurence Kahn dans sa définition de l’action de la forme reprend les termes de Freud en soulignant fortement que la forme est le précipité d’un contenu plus ancien. Pour elle, il est important de bien distinguer et différencier Vorstellung, représentation, et Dartellung, présentation : « Il faut donc tenir compte de l’écart – soutenu par les emplois parfaitement discriminatifs des termes Vorstellung et Darstellung sous la plume de Freud – par lesquels sont distingués le contenu idéationnel et référentiel de la “représentation” et la “présentation”, en mesure, elle, de se délier apparemment de tout système de référence » (Kahn, 2001). Cette distinction va même jusqu’à poser que la représentation-mot ne doit pas s’appréhender uniquement comme une représentation, mais dans certains cas comme l’effet de l’action de la forme, comme une présentation, ce qui semble être le cas ici dans le lapsus de Brigitte Eoche Duval et dans son acte d’énonciation. Cette présentation, par l’acte d’énoncer « Vous êtes chien ? », a partie liée avec les enjeux de la castration, du manque mais plus encore du disparaître et de l’exclusion dont la figuration de la castration tente de donner une forme apte à se représenter. Ce n’est pas dans le contenu signifiant de l’intervention de l’analyste, mais par son acte énonciatif même que la présentation a lieu.

10 Il nous paraît important de signifier comment l’enjeu du disparaître, repris par la catégorie du manque et incarné par la figuration de la castration, est donné à voir par l’action de la forme du rapport. Ce dernier s’ouvre sur une figure métaphorique culturelle, celle de l’installation artistique d’Anri Sala qui met en scène de manière particulière le concerto pour main gauche de Maurice Ravel. Brigitte Eoche-Duval utilise cette œuvre comme illustration métaphorique des deux scènes du dispositif de la cure et de leur rapprochement, avec le jeu des deux pianistes, mixés par une DJ. Il nous paraît pourtant fondamental de souligner que cette œuvre est surtout une mise en scène de la castration, figuration du manque donné à voir ici par son opérateur théorique soustractif. Là où il devrait y avoir une main, la droite, elle manque. La mise en perspective de deux pianistes, addition de deux mains gauches, tente une opération de déni du manque par la multiplication des mains gauches afin de tenter de dénier le manque de la droite. Le rapport se clos de manière épanadiploïque par une figure similaire du manque et de la castration, dans la clinique de Florence où, là aussi, la multiplication des mains et des pieds tente de dénier le manque inhérent à la castration, transposé sur la représentation du handicap de la mère de Florence et de son décès.

11 Cette structuration formelle épanadiploïque se répète de manière quasi fractale tout au long du rapport de Brigitte Eoche-Duval. On est frappé, à la lecture de la vignette du cas Georges, par le fait que l’énonciation de l’analyste, que l’on peut considérer comme acte manqué, soit de part en part bornée par une recommandation explicite de retenue, soulignant par là-même le caractère effractif de l’acte interprétatif. En effet, quelques lignes avant, elle écrit que l’analyste doit endosser face au patient « une fonction de refusement et de passibilité sans lui imposer ses propres traductions » (Eoche-Duval, 2017, p. 136). Et juste après avoir exposé le cas, Brigitte Eoche-Duval poursuit son rapport avec le chapitre intitulé « La réserve interprétative », dans lequel elle souligne avec force la nécessité de retenue de l’analyste, en écrivant « prudence à interpréter trop hâtivement » (Eoche-Duval, 2017, p. 141).

12 Comment comprendre alors le complexe refoulé, pour reprendre les termes freudiens, qui sous-tend cet agir interprétatif de l’analyste ? Comment en dégager le sens inconscient, donner à voir, par sa présentation, celui porté par l’acte de son énonciation plus que par son contenu ?

13 Nous avons montré, au travers de l’action de la forme du rapport, que sa construction formelle était bornée de l’incipit à l’excipit par deux figures de la castration, mais surtout par des figures du manque et de l’absence et que le cas Georges est circonscrit par deux recommandations formelles de retenue interprétative. Brigitte Eoche-Duval nous le signale, elle est loin de l’écoute de Georges, elle ne l’écoute que d’une oreille au moment de son acte interprétatif, espérant après-coup que ce fût de la troisième, celle analytique.

14 Il semble que l’enjeu inconscient révélé après-coup par l’action de la forme du rapport de Brigitte Eoche-Duval puisse s’entendre comme une tentative de traitement de la castration, du manque et du disparaître, mais plus précisément encore de l’exclusion. La problématique de la castration, ici utilisée en tant que représentation de transposition du manque et de l’exclusion, court en effet de part en part du rapport. Si, comme nous le proposons, l’enjeu premier de l’interprétation « Vous êtes chien ? » n’est pas son contenu sémantique, donc pas le lapsus auditif de l’analyste, ni celui tout autant indécidable du patient, mais son enjeu économique d’être acte d’énonciation, cet acte d’énonciation ne pourrait-il pas s’interpréter en lien à une identification hystérique primaire d’avec un trait unaire de l’organisation psychique inconsciente de Georges, à savoir son vécu d’être exclu, manifesté par ses plaintes et sa détresse d’abandon ? Brigitte Eoche-Duval se dit quelque peu absente de la scène, ne pouvant se souvenir des propos de Georges au moment de son énonciation, elle en est exclue, prise justement identificatoirement par le vécu d’exclusion de Georges qui se déploie ici.

15 Une tentative de traitement du manque et de l’exclusion par la mise en représentation de la castration nous est donnée à voir sous la forme d’une construction épanadiploïque du rapport, alors qu’une prescription de retenue interprétative est énoncée et borne de part en part le cas Georges. L’analyste intervient sous forme d’acte de séance par une question sous-tendant un malentendu. L’acte interprétatif « Vous êtes chien ? » serait alors à considérer en lien avec les enjeux du disparaître et de l’exclusion propre à l’organisation psychique inconsciente de Georges à laquelle l’analyste est identifiée dans ce moment de séance. L’intervention de l’analyste aurait ici valeur de se réinstaurer au sein du dispositif et de se dégager de l’extinction, du disparaître et de l’exclusion propre à son identification hystérique primaire à l’histoire infantile de Georges.

16 L’analyste intervient pour se déjouer de la prise fantasmatique par la tendance au disparaître et à l’exclusion issue de l’identification processuelle aux vécus infantiles du patient, agis transférentiellement et transposés sur des représentations aptes à figurer la castration, agent du manque et du disparaître. Il intervient pour ne pas devenir dans le site analytique « l’ombre de son ombre, l’ombre de sa main, l’ombre de son chien [2] ».

Références bibliographiques

  • Chervet B., L’après coup ; la tentative d’inscrire ce qui tend à disparaître, Revue française de psychanalyse, t. LXXIII, n° 5, 2009, p. 33-11.
  • Eoche-Duval B., L’interprétation analytique, un acte subversif, Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, 2017-1, p. 117-172.
  • Freud S. (1910a [1909]), Sur la psychanalyse, cinq conférences, trad. fr. C. Heim, Paris, Gallimard, 1991 ; De la psychanalyse, Paris, Puf, 2010 ; OCF.P, X ; GW, VIII.
  • Freud S. (1915), Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.
  • Freud S. (1923b), Le moi et le ça, Essai de psychanalyse, trad. fr. J. Laplanche, Paris, Payot, 1981 ; OCF.P, XVI, 1991 ; GW, XIII.
  • Freud S. (1925h), La négation, Résultats, Idées, Problèmes, II, Paris, Puf, 1985 ; OCF.P, XVII, 1992 ; GW, XIII.
  • Kahn L., L’action de la forme, Revue française de psychanalyse, t. LXV, n° 4 spécial congrès, 2001.
  • Lacan J., Les temps logiques et l’assertion d’une certitude anticipée, Écrits I, Paris, Le Seuil, 1966.

Mots-clés éditeurs : Epanadiplose, Forme, Identification hystérique primaire, Manque

Date de mise en ligne : 09/01/2018

https://doi.org/10.3917/rfp.815.1467