L’émergence de la valeur d’usage et l’« agentivité » des objets matériels
- Par Gilles Marion
Pages 71 à 92
Citer cet article
- MARION, Gilles,
- Marion, Gilles.
- Marion, G.
https://doi.org/10.3166/rfg.2017.00127
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https://doi.org/10.3166/rfg.2017.00127
Notes
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[1]
Afin de traduire agency qui, de manière très générale, désigne la capacité d’agir.
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[2]
Adam Smith et Karl Marx font tous les deux référence à cette citation d’Aristote « Toute propriété a deux usages, qui tous deux lui appartiennent essentiellement, sans toutefois lui appartenir de la même façon : l’un est spécial à la chose, l’autre ne l’est pas. Une chaussure peut à la fois servir à chausser le pied ou à faire un échange. On peut du moins en tirer ce double usage. Celui qui, contre de l’argent ou contre des aliments, échange une chaussure dont un autre a besoin, emploie bien cette chaussure en tant que chaussure, mais non pas cependant avec son utilité propre ; car elle n’avait point été faite pour l’échange. » (1874, Livre 1, Chap. III, § 11).
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[3]
Jean-Baptiste Say a approfondit la notion d’utilité, grossièrement définie par Adam Smith, avant que les marginalistes lui accorde un rang très secondaire au profit de la rareté. Pour autant sa définition de la consommation comme « destruction d’utilité » est encore présente dans certains esprits. Cette conception est radicalement étrangère à la nôtre.
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[4]
Le programme d’action élémentaire, d’un sujet ou d’un objet, est ici défini comme une transformation c’est-à-dire le passage d’un état à un autre.
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[5]
Un actant, concept emprunté par Latour à la sémiotique greimassienne, est l’entité (humaine ou non humaine) présupposée par une action. Ce qui peut modifier le cours des événements et dont la compétence est présupposée par sa performance.
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[6]
Cf. Robert-Demontrond et Basso (2014) pour une présentation de cette notion et ses relations avec la pensée de Merleau-Ponty et Robert-Demontrond et Bouillé (2014) pour un rapprochement avec la pensée de Sartre.
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[7]
To afford peut se traduire par permettre, offrir ou fournir. Une traduction d’affordance en français est promission, mot valise formé sur promesse et permission.
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[8]
Analyser une expérience esthésique consiste à observer l’élaboration du sens d’un objet à partir des modes sensoriels eux mêmes : tactile, olfactif, visuel, gustatif, proprioceptif. C’est cette mise en contact avec l’ensemble des qualités matérielles de l’objet (au-delà ou en deçà du seul visible) qui « fait sens » et non seulement sa signification convenue (Landowski, 2004, chap. IV, p. 77-92).
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[9]
Ce qui renvoie à la distinction de Polanyi (1966) entre savoir tacite et savoir verbalisable. La compétence esthésique est difficile à verbaliser clairement parce qu’elle résulte d’un apprentissage corporel. Un enquêteur ne peut obtenir qu’un informateur dévoile spontanément le vécu de son expérience. Plusieurs méthodes, notamment fondées sur la confrontation du sujet avec des traces filmées de sa pratique, s’efforcent de favoriser sa verbalisation tout en minimisant les recompositions et les rationalisations ex post (Rix-Lièvre, 2012).
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[10]
Scription : « l’acte musculaire d’écrire, de tracer des lettres » (Barthes, Œuvres complètes, Tome IV, p. 267) et « Écrivains et écrivants » (Barthes, Œuvres complètes, Tome II, p. 403-410).
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[11]
Si on suit Lallement (2015) qui distingue avec soin les hackers (bidouilleurs) et les makers (faiseurs) des crackers (les pirates informatiques). Les premiers appartiennent à une petite communauté située dans un FabLab ou un hackerspace et affirment des valeurs spécifiques éloignées du piratage.
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[12]
von Hippel et al. (2012) ont réalisé l’une des rares études consacrée à l’innovation des consommateurs. Ils montrent que 6,1 % de la population britannique âgée de plus de 18 ans déclare avoir réalisé une innovation au cours des 3 dernières années. Ils indiquent que ces individus ont innové pour eux-mêmes en utilisant leur temps libre, en modifiant ou en combinant des ressources disponibles. C’est précisément, selon nous, la figure du « bricoleur », celle du « craft consumer » et celle du « hacker » ou du « maker ».
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[13]
Speech acts est mieux traduit par actes de discours plutôt que par actes de langage, car ce qui est susceptible d’agir c’est l’actualisation du discours dans la langue et non cette faculté générale qu’est le langage.
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[14]
C’est ce qui fonde les principes de l’interactionnisme symbolique qui, a proprement parler, réserve la notion d’interaction aux situations interpersonnelles grâce à une réalité intersubjective reposant sur des symboles partagés.
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[15]
L’exemple est controversé. Il semble que l’ingénieur Robert Moses, patron des travaux publics à New York de 1920 à 1970, fit construire intentionnellement des ponts sur l’autoroute de Long Island dont la hauteur restreignait le passage aux seules automobiles. Joerges (1999) doute fortement de l’existence d’une telle intention ; ce qui n’évacue cependant pas la pertinence des arguments de Winner.
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[16]
Nudge, signifie au sens propre « pousser du coude ». Il s’agit des dispositifs matériels et/ou sémiotiques qui visent à favoriser tel ou tel comportement considéré comme positif. Au nom du « paternalisme libertaire » on cherche à orienter le choix des sujets en organisant leur environnement tout en préservant leur liberté de choix.
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[17]
Le jargon professionnel témoigne de l’intérêt pour la relation sensible avec les objets. Ainsi, par exemple, on parle du « look and feel » des objets (leurs propriétés visuelles et tactiles), de leur caractère « user friendly » (amical avec l’utilisateur) ou des propriétés « goose bumps » d’une présentation (sa capacité à donner la « chair de poule »).
1 La participation des objets à l’action des sujets est envisagée par diverses perspectives. Les tenants du marketing voient dans les offres un « paquet de bénéfices pré-emballés ». Le matérialisme marxiste considère les objets comme une infrastructure déterminant les rapports sociaux. Baudrillard (1968) polarise son analyse sur la « fonction signe » des objets de consommation. Bourdieu (1979) soutient que le choix des objets de consommation reflète les distinctions sociales. Pour Goffman (1973) les objets occupent l’arrière-plan de la scène sur laquelle les acteurs occupent les rôles principaux. Belk (1988) considère les objets possédés comme une extension de soi. Toutes ces perspectives sont insuffisantes pour décrire le processus d’émergence de leur valeur d’usage et rendre compte de leur agentivité [1]. Le monde des objets quotidiens n’est pas peuplé de sujets actifs et d’objets passifs, il est animé par des relations interactives entre les sujets sociaux et des dispositifs matériels (Latour, 1996, 2006 ; Shove et Araujo, 2010 ; Cochoy, 2011). Afin de rendre compte de ces relations nous rappelons d’abord ce qui sépare la valeur d’échange et la valeur d’usage pour, ensuite, montrer que la valeur d’usage émerge de la relation interactive entre un sujet compétent et un objet doté de possibilités d’action. Finalement nous soulignons quelques conséquences de cette perspective sur le travail de conception des objets.
I – VALEUR D’ÉCHANGE ET VALEUR D’USAGE
2 Au-delà des figures typiques du consommateur (l’acheteur rationnel, le « pigeon » facile à duper, l’individu postmoderne en quête d’identité), celle du co-producteur (Certeau, 1980 ; Campbell, 2006 ; Marion, 2016) est enfin reconnue. Une conception qui s’écarte des analyses de la micro-économie et du marketing qui, toujours, privilégient la valeur d’échange, et le prix qui en est l’expression. Récemment Vargo et Lusch (2004) ont proposé une approche renouvelée de la logique marketing qui accorde un certain intérêt à la valeur d’usage. Ce faisant, ils rejoignent les travaux issus de la Consumer Culture Theory (Arnould et al., 2006). Ces deux approches ont le mérite de souligner le rôle des compétences dans l’émergence de la valeur d’une offre, mais elles n’accordent aucune attention à la relation sensible avec la matérialité des objets. Pourtant, au-delà ou en deçà de la compétence cognitive (savoir traiter de l’information), pratique (savoir manipuler des objets), sociale (savoir interagir en société), culturelle et idéologique (savoir interpréter et évaluer le monde), il faut reconnaître la compétence esthésique (savoir éprouver et interpréter des sensations).
3 La micro-économie et le marketing utilisent indifféremment les vocables client, acheteur et consommateur, mais la figure dominante qui les intéresse est celle de l’acheteur. Celle ou celui qui hésite devant un rayon ou un catalogue, s’engage dans des calculs coût/ bénéfice et, finalement, choisit d’allouer une partie de ses ressources à l’acquisition d’une offre quelconque. Doté d’une rationalité instrumentale l’acheteur détermine rationnellement ses choix en agençant les moyens rares dont il dispose afin de maximiser ses fins. Le réalisme de la théorie du choix rationnel qui sous-tend un tel modèle a été largement remis en cause par les travaux de Herbert Simon et les notions de rationalité limitée et de rationalité procédurale. Les spécialistes du comportement de l’acheteur reconnaissent donc volontiers que le « client Roi » ne dispose pas toujours d’une expérience et d’informations suffisantes. Il se contente le plus souvent de retenir une solution satisfaisante au lieu de chercher à maximiser son utilité. Mais il demeure que cette perspective privilégie les capacités cognitives d’acheteurs à la recherche de la « meilleure affaire » ou du « meilleur rapport qualité/prix ». Or, l’examen des pratiques marchandes en situation (Lave et al., 1984 ; Dubuisson-Quellier, 2006), montre que la cognition se répartit entre les acheteurs et des dispositifs matériels. Cette hypothèse, partagée par les tenants de l’action située et de la cognition distribuée, souligne que les processus cognitifs de tout acteur sont configurés par ses activités et cadrés par la situation dans laquelle ils sont mis en œuvre.
4 Pour la pensée économique, être appréciable signifie être susceptible de recevoir un prix. Elle écarte donc de son agenda l’usage ou, pour suivre Aristote (1874), « ce qui est spécial à la chose » [2] et l’enfouit dans la notion d’utilité. C’est pourquoi la micro-économie et le marketing privilégient le moment, ou la possibilité, de l’échange d’un objet. Pourtant l’échange n’est qu’une phase limitée de sa vie sociale (Appadurai, 1986, p. 17). Que se passe-t-il lorsqu’il entre dans la sphère privée du consommateur ? Ces moments où la question n’est plus de choisir mais d’utiliser. Sur cette question la micro-économie et le marketing demeurent muets. Or, ce qui importe alors c’est le processus d’appropriation qui transforme une ressource marchande en un objet familier et donne lieu à l’émergence de sa valeur d’usage qui, dans le cas d’un bien durable, va se déployer pendant plusieurs années. C’est pourquoi Campbell (2005) porte son attention sur ce que font les individus lors de pratiques vestimentaires, culinaires, décoratives, etc. Non seulement le consommateur exerce un contrôle sur ces pratiques, il leur apporte aussi son savoir-faire, ses compétences, son jugement, voire sa passion. On sait depuis Certeau (1980) que la consommation est une activité de production et non, comme le prétend Say (1803), une « destruction » [3].
II – UN LEXIQUE POUR LES OBJETS
5 Précisons le lexique des objets (Dagognet, 1989). Le vocable marchandise est utilisé par ceux qui veulent désigner ce qui est produit en série et destiné à l’échange, introduisant souvent une nuance péjorative. Soucieux d’un vocable plus neutre, les professionnels du marché parlent de produits et de services. Juristes et économistes emploient biens, une dénomination plus flatteuse. Baudrillard (1968) parle de signe, ce qui débouche sur le gadget, le « simili » ou le « toc ». D’autres parlent d’instruments, d’outils, de machines, d’ustensiles ou d’artefacts. Nous utiliserons aussi les notions de dispositifs matériels pour désigner les objets et de script pour désigner leur mode opératoire. En deçà de cette profusion on peut au moins distinguer les choses et les objets. La pierre, le sable, la branche de l’arbre ou la peau de l’animal sont des choses. Elles ne deviennent objets que lorsqu’on les a transformé d’une manière ou d’une autre. Une pierre polie peut devenir un outil, le sable peut devenir verre, une branche peut devenir une arme, la peau d’un animal du cuir et une plume un instrument d’écriture. Pas d’objet sans un sujet qui lui donne une forme, une destination et un « pouvoir faire » et, ce faisant, lui confère une qualification.
6 La confrontation d’une personne peu compétente en bricolage avec un outil permet de mettre au jour les opérations élémentaires de la qualification d’un objet. Elle demandera : « C’est quoi, ça ? » réponse « Un serre-joint » ; « Ça sert à quoi ? » Réponse « Ça permet de maintenir deux planches provisoirement serrées ». Même questionnement lors de la découverte d’un ustensile culinaire ou d’une icône sur un smartphone. Un objet est d’abord défini par son utilisation pratique. Une fois nommé (i.e. doté de son nom d’usage, un nom commun qu’il partage avec tous les objets de sa catégorie), il acquiert un certain nombre de propriétés susceptibles de « servir à quelques chose », c’est-à-dire d’apporter son aide à la réalisation d’un programme d’action [4] par son usager. Avant même qu’un quelconque utilisateur ne commence à s’en servir, la chose a déjà acquis le statut d’objet. Il peut être nommé, catégorisé, désigné par son mode opératoire, voire décrit finement par un script, bref il dispose d’une qualification. Il devient alors possible de l’engager dans un usage.
III – L’ÉMERGENCE DE LA VALEUR D’USAGE
7 La valeur n’est pas une substance qui résiderait dans l’objet. Elle n’est pas non plus entièrement fixée par une grille d’analyse culturelle parce qu’un jugement de valeur n’est pas uniquement symbolique. La valeur est une résultante, un effet émergeant de la relation interactive entre un sujet et un objet. Elle ne réside ni dans la tête du consommateur/utilisateur, ni dans l’objet, sinon de manière virtuelle, mais dans les relations entre l’un et l’autre. De même que la lecture fait émerger la valeur d’un texte (Eco, 1985), la valeur d’un objet (outil, machine, espace marchand ou spectacle vivant) est actualisée lors de son interaction avec un sujet compétent. Un sujet équipé d’un outil électroportatif pour visser peut, en effet, faire plus et mieux qu’un sujet privé de cet objet. Cette conjonction donne lieu à ce que Latour (2006), appelle un « hybride » – qui conjoint un actant [5] humain et un actant non humain – apte à accomplir une performance.
8 Une telle conception relationnelle de la valeur suscite deux conséquences principales pour l’analyse : 1) les termes aboutissants de la relation, i.e. les actants sujet et objet, ne sont pas qualifiés par avance, antérieurement à leur interaction. C’est leur relation interactive qui configure leur identité et ; 2) le processus de qualification des actants s’accompagne de la répartition des compétences. Ainsi, pour revenir à la visseuse qui nous sert d’exemple : 1) la réalisation de la performance « vissage » configure l’actant sujet comme un « habile bricoleur » (il doit savoir-faire cette action) et l’actant objet comme un « tournevis performant » (il a été adapté à cette action) et ; 2) les compétences requises pour effectuer un vissage convenable se trouvent réparties entre ces deux actants.
9 Tout objet offre des opportunités pour l’action des sujets. Utiliser un tournevis ou une fourchette, faire fonctionner un lave-linge ou un ordinateur, c’est « faire faire » à cet objet ce à quoi il est destiné. De ce point de vue un objet matériel est un quasi-sujet. « Quasi » car, contrairement à une personne, il n’est doté ni d’intentions, ni de projets, il dispose d’un mode opératoire qui ne sera activé que lorsque l’utilisateur le mettra au service de l’un de ses programmes d’actions. La notion d’affordance, néologisme proposé par Gibson (1979) [6] et introduit dans le champ du design par Norman (1988), désigne aussi une propriété relationnelle. L’affordance d’un objet « informe » sur ce qu’on peut faire avec lui : une chaise nous « invite » à nous asseoir, une boîte aux lettres à poster un courrier, le bouton d’une souris à être pressé, la sirène d’une ambulance à ranger notre véhicule sur le côté, etc. C’est pourquoi les affordances sont définies comme des possibilités d’action [7].
10 Certes, toutes les affordances d’un objet ne sont pas systématiquement exploitées en un lieu et moment donnés. Un objet est en attente d’actualisation par le « faire » d’un sujet. La valeur est donc à l’état virtuel lorsque la qualification d’un objet (sa catégorisation et son évaluation) est envisagée en référence à ses possibilités d’action. Telle variété de pomme de terre se présente comme la meilleure solution pour préparer des frites, telle autre est plutôt destinée aux salades. Autant de possibilités pour la cuisinière. Une visseuse sans fil permet de monter plus facilement et plus rapidement un meuble exigeant de nombreux vissages. Autant de possibilités pour le bricoleur. Un véhicule peut transporter des personnes ou des marchandises, il peut aussi susciter la jouissance de la vitesse ou l’admiration d’autrui et une voiture de collection peut faire rêver. Au travers d’une expérience mentale, le sujet peut imaginer et anticiper la valeur potentielle d’un objet et la satisfaction qui pourrait en résulter.
11 La valeur est actualisée par le sujet lorsqu’il mobilise ses compétences pour interagir concrètement avec l’objet afin de réaliser un programme d’action. Telle pomme de terre est transformée en frites. Les 154 vis de la bibliothèque achetée en kit sont vissées sans trop d’effort. La voiture permet chaque matin d’emmener les enfants à l’école. Ce processus d’actualisation s’effectue lors du vécu d’une expérience en fonction de la situation et des compétences du sujet, donc de son expérience acquise. Un objet acquiert valeur et signification par l’usage qui peut en être fait et par sa contribution à une pratique ou à la réalisation d’un projet. Pour faire un trajet en voiture, il faut un conducteur et un véhicule. Pour faire un « look » il faut un corps engagé dans des pièces de vêtements. Pour faire un coup de feu, il faut un tireur et une arme. Quel que soit le nom que l’on donne à ce processus (interaction, actualisation, coproduction), il s’agit toujours de décrire l’action conjointe d’un sujet et d’un objet dans une situation. Il s’ensuit que la valeur d’une telle action ne réside ni dans l’objet, ni dans le sujet. Elle est certes objective, puisqu’elle dépend des caractéristiques d’un objet. Mais elle est aussi subjective, puisqu’elle ne peut émerger sans la compétence du sujet. Autrement dit, elle n’est ni l’un ni l’autre, mais et l’un et l’autre, car elle concerne le système formé par leur interaction.
12 Comme avec la notion d’affordance, la dichotomie sujet/objet est ainsi abandonnée. Sujets et objets se configurent et se transforment mutuellement. Les sujets sont ce qu’ils peuvent faire avec les objets et ce qu’ils font est co-construit par les objets qu’ils utilisent. Pour rendre compte du processus d’émergence de la valeur et de l’agentivité des objets, il faut donc observer la participation des objets à la vie quotidienne dans des situations singulières et concrètes.
13 Connaître le nom et la fonction d’un objet ne suffit généralement pas pour « s’en servir », c’est-à-dire parvenir à réaliser le programme d’action dans lequel il peut, en principe et surtout selon ses concepteurs et promoteurs, remplir son rôle. Il faut aussi savoir le « faire marcher ». En passant du « Comment ça marche ? » au vécu de l’expérience « Faire marcher » on entre alors dans le champ de la pratique (Reckwitz, 2002 ; Warde, 2005 ; Dubuisson-Quellier et Plessz, 2013). Toute pratique présuppose un processus d’apprentissage susceptible de modifier la compétence du sujet et de configurer son identité. L’utilisation d’un ustensile de cuisine ou d’un instrument de musique n’implique toutefois pas les mêmes processus que l’utilisation d’une automobile ou d’un ordinateur. Le type d’objet (outil/instrument versus machine) suscite des modalités d’interaction spécifiques. Il faut donc reconnaître la diversité des régimes d’interaction, d’abord selon la compétence du sujet, ensuite selon le type d’objet.
IV – NOVICES ET VIRTUOSES : LA COMPÉTENCE ESTHÉSIQUE
14 Apprendre à se servir d’un objet commence le plus souvent par l’acquisition d’un savoir dit « théorique ». Mais la lecture d’un mode d’emploi est rarement suffisante. Fixé antérieurement à l’usage, le mode d’emploi d’un objet propose un nom qui fige sa signification et, éventuellement, un script qui décrit son mode opératoire au moyen d’images et d’énoncés. Bref, il privilégie les compétences cognitives de ses futurs utilisateurs. En revanche, pour que l’objet fasse sens, il faut que le sujet en passe par sa pratique. Il doit le mettre à l’épreuve et se mettre à son épreuve. La pratique d’un objet relève d’une relation concrète et sensible avec sa matérialité. Ainsi, du mode d’emploi à la pratique, on passe d’une relation dominée par un traitement cognitif, à une relation sensible qui mobilise la compétence esthésique (Landowski, 2004) [8]. Non la relation avec l’image idéalisée proposée par un emballage ou un catalogue, mais une relation sensible qui mobilise non seulement les caractéristiques visuelles de l’objet mais aussi ses caractéristiques palpables et/ou gustatives, et/ou odorantes, et/ou sonores. C’est lors du vécu de cette expérience que le sujet découvre les qualités propres de l’objet et certaines possibilités d’action.
15 L’apprentissage de la pratique de la planche à voile va illustrer ce processus. Le débutant est confronté à un dispositif matériel complexe dont les composants sont désignés par un vocabulaire spécialisé : flotteur, gréement, wishbone, etc. Quelques principes lui sont enseignés : repérer la direction du vent, s’orienter sur l’eau en inclinant le gréement, aller de l’avant, faire demi-tour, etc. Les composants de ce dispositif (flotteur, wishbone, voile, etc.) sont alors dotés d’une signification mais leur sens n’émerge que lorsque, par leur médiation, le corps du véliplanchiste éprouvera la relation avec l’environnement naturel (eau, vagues, vent). La pratique tâtonnante du débutant, qui cherche à appliquer des règles, sera faite de chutes répétées avant qu’un premier ajustement lui permette de prendre un peu de vitesse et, enfin, glisser sur l’eau. Il va progressivement comprendre que, comme pour la bicyclette, c’est la vitesse qui accroît la stabilité dans un équilibre dynamique bien différent de sa recherche initiale d’un équilibre statique. Il pourra alors se diriger vers un objectif, faire demi-tour et revenir au point de départ.
16 Au travers du vécu de son expérience et au delà d’un savoir théorique, chaque composante de la planche et l’ensemble de ce dispositif vont « faire sens ». Tout le corps du véliplanchiste sera impliqué dans un ajustement continuel avec le dispositif matériel : il saura éprouver les sensations suscitées par la médiation de ce dispositif avec l’eau, les vagues et le vent et, peu à peu, il saura interpréter ces sensations. Le développement de cette compétence esthésique transforme progressivement le novice. Il quittera la catégorie des débutants pour entrer dans la vaste catégorie des pratiquants « moyens », laquelle englobe les véliplanchistes confirmés et ceux, plus experts, qui « s’éclatent » dans le chevauchement des vagues ou la griserie de la vitesse. Les plus compétents demeurant les champions. Ceux qui ont suffisamment pratiqué afin de maîtriser toutes les techniques et excellent avec virtuosité dans des pratiques créatives.
17 Ce découpage sommaire du degré de compétence, du débutant au champion, permet de reconnaître trois régimes d’interaction. La pratique du débutant consiste à effectuer les exercices didactiques qui permettent l’apprentissage des programmes d’actions fondamentaux. Celle du pratiquant confirmé lui permet de maîtriser la régularité d’un fonctionnement. La pratique du champion semble libérée des contraintes. Sa maîtrise corporelle lui permet de manifester avec virtuosité sa créativité, voire une esthétique. Quelles sont les leçons de cet exemple ?
18 – Avoir une signification n’est pas faire sens. Un mode d’emploi peut transmettre la signification d’un objet mais le sens d’un tel dispositif ne passe que par le vécu d’une expérience. La signification d’un objet concerne ce qu’on peut en faire, tandis que son sens émerge lors de l’actualisation de ses possibilités d’actions. La compétence esthésique acquise par un récent initié se verbalise aussi difficilement que celle qu’un instructeur s’efforce d’énoncer (Polanyi, 1966 ; Rix-Lièvre, 2012) [9].
19 – La relation interactive entre l’objet (planche à voile), le sujet (véliplanchiste) et ce sur quoi ils opèrent ensemble (eau, vagues, vent) résulte d’un ajustement mutuel où il est difficile de séparer le sensible et l’intelligible. L’objet est un médiateur entre le corps du sujet et l’environnement naturel. Tout le corps doit s’ajuster aux propriétés de l’objet. Le développement de la compétence esthésique résulte d’abord d’un apprentissage corporel en amont d’un apprentissage intellectuel ou cognitif.
20 – La carrière d’un véliplanchiste est constituée par l’accomplissement successif de divers programmes d’action lui permettant de développer non seulement sa compétence esthésique mais aussi ses compétences cognitive, sociale, culturelle et idéologique. Notamment celles qui facilitent le repérage des diverses catégories de pratiquants et de matériels au travers de multiples codes, postures et gestuelles, conditions premières pour appartenir à un groupe ou une tribu. La qualification du sujet, et donc son identité, sont alors transformées.
21 – Réciproquement l’équipement sera aussi transformé au moyen de divers accessoires (tuning) : marques de réglage pour gréer rapidement, whisbone plus léger, diamètre de poignée réduit pour les petites mains, lattes sur-mesure, foot-straps personnalisés, etc. (von Hippel, 2005, p. 1-2).
22 On pourra objecter que ces leçons demeurent spécifiques au contexte sportif (planche à voile, ski ou vélo). Nous soutenons, au contraire, que la pratique du fer à repasser, d’un ustensile culinaire ou d’un outil à main relève de la même logique. On peut même la reconnaître dans la pratique d’un instrument d’écriture en glanant dans Barthes (2002) [10] les distinctions suivantes : le scripteur (celui qui en sait suffisamment pour tracer des lettres et noircir du papier), l’écrivant (celui qui dispose d’une écriture commune et recombine des thèmes et des expressions relevant d’un langage tout fait) et l’écrivain (celui qui sait faire valoir le langage grâce à une parole littéraire et créatrice). Ces exemples sont résumés dans le tableau 1.
V – DYNAMIQUE DE LA COMPÉTENCE : DÉTOURNEMENT, DÉPASSEMENT ET CHANGEMENT TECHNIQUE
23 Figée par un nom, la signification d’un objet enferme un usage dans les limites d’une fonction précise. En revanche son sens demeure ouvert car rien ne vient encadrer a priori les relations interactives. Savoir « ce que c’est » et même « comment on s’en sert », n’exclut ni la possibilité d’imaginer d’autres façons de l’utiliser en pratiquant le détournement, ni de s’engager dans une pratique fondée sur le dépassement de sa signification convenue.
Les régimes d’interaction selon la compétence du sujet
| Compétence | Novice | « Moyen » | Virtuose |
| Régime d’interaction | Exercice d’apprentissage | Combinaison de programmes d’action préétablis | Pratique créatrice |
| Véliplanchiste | Débutant | Confirmé | Champion |
| Écriture | Scripteur | Écrivant | Écrivain |
Les régimes d’interaction selon la compétence du sujet
24 Quelles que soient la fonction désignée par son nom et les informations véhiculées par son affordance, il est toujours possible de requalifier un objet et de s’en servir pour des actions autres que celles qui lui sont attribuées par son nom d’usage : un couteau pour visser, un chapeau pour chasser un insecte, une chaise pour servir d’escabeau. Ces pratiques de détournement, Certeau (1980) les appelle « braconnage », Lévi-Strauss (1962) « bricolage » et, aujourd’hui, on appelle hacking le « bidouillage » qui consiste à utiliser avec intelliogence diverses ressources pour produire librement des objets pour soi (Lallement, 2015) [11].
25 Le dépassement de la fonction admise d’un objet élève la pratique d’un objet à un « art de faire ». Une telle performance est certes réservé au sujet suffisamment virtuose (cordon bleu, champion ou artiste), mais n’importe quel objet quotidien (ustensile de cuisine, bicyclette ou instrument d’écriture) peut donner lieu à cette forme d’accomplissement. On voit que la conception d’un objet n’est pas achevée au sortir de son unité de production. Elle peut, par le détournement ou le dépassement, se poursuivre dans la pratique. L’utilisateur apparaît alors comme un co-concepteur de l’objet [12].
26 De plus, ce que peut faire un objet évolue au fil des changements techniques et des innovations. Pour revenir à la planche à voile, la première génération en faisait des dispositifs lourds adaptés principalement aux « hommes forts ». Avec l’apparition des matériaux composites leur longueur et leur poids ont largement diminué, facilitant la mise à l’eau du matériel, écartant l’emploi d’un chariot et encourageant le départ depuis la plage (beachstart) ou dans l’eau (water start). Par ses requalifications successives, l’actant planche à voile répartit différemment les compétences. Ce qui relevait de la seule compétence du sujet (être suffisamment costaud) est partiellement confié à celle de l’objet (sa taille et sa légèreté). La dynamique de la répartition des compétences est alimentée par l’évolution des compétences de l’objet (ce qu’il peut faire) et par l’évolution des compétences du sujet (son apprentissage).
VI – OUTILS ET INSTRUMENTS VERSUS MACHINES
27 La pratique d’un ustensile culinaire, d’un instrument d’écriture ou d’un quelconque outil à main ne se réalise convenablement que lorsqu’ils sont tenus étroitement en main via les sensations d’un contact direct. Il en va autrement lors de l’usage d’un lave-linge ou d’un ordinateur. Le programmateur de la machine à laver ou le clavier de l’ordinateur n’offrent pas une prise directe sur ce sur quoi ces objets opèrent. Ils enclenchent un programme sur lequel l’individu moyen n’exerce aucun contrôle et n’en a pas, le plus souvent, la moindre connaissance.
28 S’opposent ainsi deux grands types d’objets. Les outils et instruments exigent un contact permanent alors que les machines fonctionnent conformément à leurs programmes d’action. Apprendre à se servir d’un outil manuel commence par la découverte de la bonne manière de le tenir et de se tenir. Apprendre à se servir d’un machine c’est acquérir les connaissances des commandes qui mettent en action ses différentes fonctions : quelle est la position du bouton pour une lessive à 60 degrés essorage rapide ? Quelle est l’icône qu’il convient d’activer pour ouvrir le navigateur. Sur quelle pédale appuyer pour que la voiture accélère ? Un tel apprentissage peut à la limite n’être que cognitif. Le sujet doit « laisser faire » la machine. Elle peut agir de manière autonome si elle dispose d’une source d’énergie suffisante, alors que le programme d’action d’un outil manuel (couper, décapsuler, visser, etc.) s’interrompt dès qu’il quitte la main de l’utilisateur.
29 La manipulation d’un outil manuel (couteau ou rabot) ou d’un instrument (de musique ou de chirurgie) instaure une relation directe avec le monde sensible. Elle requiert une prise exercée tout au long du processus opératoire autorisant de subtils ajustements qui peuvent s’élever à un « art de faire ». En revanche, l’utilisation d’une machine n’exige qu’une maîtrise physique des mouvements de la partie appropriée du corps : une pression de l’index sur la gâchette de la perceuse, un doigt pour appuyer sur le bouton du clavier, la pointe du pied pour presser l’accélérateur de la voiture. Une machine apparaît comme un quasi-sujet doté d’un rôle et de régularités dans l’accomplissement de ses performances prédéfinies.
30 Toutefois, il convient d’éviter l’anthropomorphisation nourrie par les discours publicitaires accompagnant les objets qui « sauraient » faire seuls : laver le linge, aspirer la poussière, tondre la pelouse ou gouverner le navire. Ce discours développe l’illusion que l’usager pourrait manipuler ces objets comme autant de sujets humains. Mais une machine n’a ni intentionnalité ni projet, seulement des programmes d’action. S’il y a une intentionnalité, elle se trouve soit dans le projet de l’utilisateur, soit dans celui des concepteurs de l’objet. Pour l’utilisateur, savoir manipuler l’objet consistera à savoir tirer parti de ses programmes d’action virtuels ou, pour être plus précis, à faire coïncider un projet avec l’un des programmes d’action de l’objet. Ainsi du réveille-matin dont il sait, en le programmant, qu’il sonnera en principe à l’heure voulue.
Les régimes d’interaction selon le type d’objets
| Type d’objets | Outils/instruments | Machines |
| Régime d’interaction |
Relation directe avec le
monde sensible Art de faire |
Faire coïncider des programmes Enclencher un programme d’action automatisé |
| Exemples |
Utiliser habilement un outil Jouer du piano |
Programmer un réveille-matin Pianoter |
Les régimes d’interaction selon le type d’objets
31 L’opposition entre ces deux types d’objets n’est cependant pas radicale. Tout dépend de la pratique. Par exemple un piano fonctionne selon la régularité bien programmée d’une machine, à chaque touche correspond en effet une note et pas une autre, ce qui est bien suffisant pour pianoter. Mais jouer du piano est une pratique qui requiert d’aller bien au-delà du pianotage. De même, la relation avec une voiture convoque plusieurs régimes d’interaction. Elle présente certes toutes les caractéristiques d’une machine, mais il est possible de l’envisager comme une expérience qui engage tout le corps dans le vécu de la vitesse ou du pilotage sportif (Sheller, 2004). Le tableau 2 résume les régimes d’interaction typiques que nous venons de repérer.
VII – LA PLACE DES PERFORMATIFS
32 L’engouement pour les actes de langages alimente la confusion entre deux conduites d’interaction : ce qu’un sujet peut faire avec ses semblables et ce qu’un sujet peut faire avec les objets. Les conditions et les effets de la manipulation intersubjective sont largement décrits par les spécialistes de la psychologie sociale. Leurs principaux thèmes sont l’influence sociale, la soumission à l’autorité et les tactiques de manipulation. Mais la manipulation d’un dispositif matériel ne relève pas de ce type de processus. Alors que la manipulation intersubjective implique des sujets susceptibles de se manipuler l’un l’autre, l’interaction d’un sujet avec un objet implique un dispositif matériel dénué d’intentionnalité et de projet. Depuis Austin (1970) et sa théorie des actes de discours [13] on s’interroge sur le rôle des performatifs, ces énoncés qui illustrent le pouvoir agissant de la langue : « La séance et ouverte », « Je vous déclare mari et femme », « Je promets de venir ». Un énoncé performatif sert à accomplir un acte (ouvrir la séance) autre que le simple fait de dire quelque chose (« je déclare la séance ouverte »). Ce que réfute Bourdieu (1982, p. 71), en soulignant qu’il faut être habilité pour ouvrir la séance. Pour lui, un énoncé performatif est socialement dépourvu de sens en l’absence de l’institution qui lui confère sa raison d’être. D’où un vaste débat : le pouvoir des mots est-il localisé dans les énoncés ou dans leur contexte de production/réception ? Dans les deux selon nous, si on considère un discours comme une suite d’actes sémiotiques.
33 Tout acte se définit par son aptitude à opérer une transformation de l’état des choses ou du cours des événements, mais les actes de discours et les actes non langagiers n’ont pas les mêmes conséquences (Kerbrat-Orecchioni, 2004). Une insulte (acte de discours) blesse indirectement via le sens véhiculé par cet énoncé, alors qu’un coup de poing (acte non langagier) blesse directement le visage de sa victime. Un discours peut transformer l’état cognitif du destinataire et/ou ses dispositions affectives, ainsi que l’état de la relation interpersonnelle [14], tandis qu’un acte non langagier, dit instrumental ou plus précisément matériel (ouvrir une fenêtre, par exemple), vise à opérer une transformation matérielle du monde environnant.
34 Le discours de S1 visant à manipuler S2 agit par le biais d’un processus de communication où S1 ordonne, demande, suggère, etc. que S2 accomplisse un acte (ouvrir la fenêtre). Pour que S2 accomplisse éventuellement cet acte, il lui faut d’abord interpréter cet énoncé. S1 peut faire appel à l’implicite pour suggérer à S2 d’ouvrir la fenêtre (« Il fait un peu chaud ici, non ? »), ou à la diversité des systèmes de langage qui peuvent concourir à ce régime d’interaction (soupirer ostensiblement en pointant la fenêtre, par exemple). Un tel énoncé tente de faire réaliser par autrui la transformation souhaitée et présuppose le contexte d’une situation, la compétence persuasive de S1, et la compétence interprétative de S2. Ainsi, l’action communicative d’un sujet sur ses semblables est bien différente de l’action matérielle d’un sujet sur des objets.
35 Certes, certains énoncés juridiques ou quasi-juridiques transforment pour de bon l’état de choses existant. L’énoncé apparemment descriptif : « Les hommes naissent libres et égaux en droit » fait bien advenir un certain état du monde social. Mais c’est là un monde bien particulier où le pouvoir des énoncés est indissociable du dispositif dans lequel ils s’inscrivent. A contrario, il ne suffit pas d’énoncer « Bonnes vacances ! » en pleine période de travail pour faire, comme par magie, advenir les vacances.
36 Il ne suffit pas d’adresser à une fenêtre ou un ordinateur un discours exigeant qu’ils s’ouvrent ou se ferment. Certes, il existe désormais des dispositifs matériels dotés d’interfaces permettant de donner des ordres à une machine et d’actionner ses programmes grâce à la reconnaissance vocale. Ces interfaces permettent à une machine de réagir convenablement à la voix. Mais, la technique de reconnaissance automatique de la parole a des limites. D’abord, ses utilisateurs recourent à une parole naturelle qui ne respecte pas toujours les règles grammaticales strictes et sans ambiguïtés ; ensuite leurs énoncés sont souvent altérés par un « bruit » linguistiquement non pertinent ; enfin, pour permettre une inter-compréhension convenable, le dialogue est souvent nécessaire. Certains dispositifs matériels sont partiellement capables d’imiter le discours humain mais nous sommes loin de disposer de machines capables de soutenir une conversation. Ces dispositifs demeurent étanches aux énoncés implicites et à la diversité des pratiques signifiantes parce qu’un tel actant n’a pas de compétence interprétative.
37 Il faut donc suivre Bourdieu. La formulation d’un énoncé ne saurait à soi seul transformer la réalité. On ne peut convoquer la notion de performativité pour désigner un processus purement langagier. D’abord, parce qu’il convient d’examiner les dimensions sociales, culturelles et politiques d’un tel processus. Ensuite, parce qu’il faut prendre en compte ses dimensions matérielles. Les dispositifs matériels et les objets doivent être considérés comme des médiateurs entre le monde naturel et la sensibilité des sujets.
38 Avec raison Callon (1988, p. 2) soutient que « que les sciences économiques, au sens large du terme, performent, cadrent et configurent l’économie plutôt qu’elles n’observent comment elle fonctionne ». Les sciences économiques (micro-économie, finance, marketing, comptabilité, etc.) sont constituées par un ensemble de théories, doctrines, idées, personnes, techniques, procédures, outils, etc., qui agissent sur la réalité. Mais il y a plus que du langage et des discours dans ce processus (Callon, 2007). Une performation requiert trois composantes : un discours, des dispositifs matériels et des pratiques. Toutes trois sont nécessaires pour « faire être » ce qui est décrit ou énoncé. Le travail de performation est collectif, distribué et permanent. Ainsi, par exemple, le fonctionnement des marchés de grande consommation repose sur de tels processus (Cochoy et al., 2016). Confiner l’analyse au couple producteur/consommateur est largement insuffisant. Les acteurs engagés dans la construction et le fonctionnement d’un marché concret sont très nombreux : les entreprises et leurs marketers, les consommateurs et leurs associations, les chercheurs et les ingénieurs, les fonctionnaires qui rédigent des règlementations, les sociétés d’études et de conseils, les bureaux de brevets, etc. Dès lors, il importe moins de se pencher sur la pertinence d’un modèle micro-économique ou d’une doctrine marketing que d’observer ce que font ces acteurs.
39 Ces modèles et doctrines influencent la vision du monde et les valeurs des acteurs, mais une performation n’est pas simplement une prophétie auto-réalisatrice. Le marketing ne performe la réalité que si des dispositifs et des agencements permettent cette performation. Les marchés concrets sont remplis de dispositifs dotés d’agentivité : étiquettes, emballages, caisses enregistreuses, cartes de fidélité, paniers, chariots, sacs plastiques, etc. Des dispositifs, constitués par un agencement textuel et matériel, qui participent à l’action.
VIII – L’AGENTIVITÉ DES OBJETS ET LE RÔLE DES AJUSTEMENTS
40 Qui et quoi fait une action lors de la pratique des objets quotidiens ? Les objets peuvent « faire faire » des actes et peuvent configurer, « faire être », un sujet doté d’une compétence idoine. Au cours de ce processus un objet passe de ses possibilités d’action à l’actualisation d’un acte matériel, tandis que la compétence du sujet est transformée. L’agentivité des objets apparaît dans deux situations typiques : lorsque les programmes d’action des sujets sont inscrits dans un dispositif interobjectif et lors de la relation sensible d’un sujet avec leur matérialité.
1. Les dispositifs interobjectifs
41 Les interactions humaines sont le plus souvent cadrées par des dispositifs matériels et des artefacts silencieux. L’action doit être partagée avec ces non-humains qui prescrivent ou proscrivent les possibilités d’action des sujets et conditionnent leurs interactions (Latour, 1994). L’interobjectivité fait référence au processus relationnel qui implique des sujets et des objets dans une situation donnée. Un dispositif interobjectif cadre les actions humaines et, ce faisant, configure les relations intersubjectives.
42 Winner (1980) est l’auteur du fameux exemple [15] des ponts construits sur une autoroute menant à une plage dont la hauteur interdit le passage des bus, mais permet le passage des automobiles. Conséquence de ce dispositif matériel : limiter l’accès de ceux qui ne disposent pas d’un véhicule individuel, principalement les classes défavorisées et les minorités raciales. Le ralentisseur, « dos d’âne ou gendarme couché », secoue un véhicule et incite le conducteur à modérer sa vitesse (Latour, 1996). Conséquence de ce dispositif : prescrire un comportement au conducteur en stimulant, via ses sensations, son interprétation de la situation et l’inciter à conduire, et se conduire, comme un usager respectueux du code de la route.
43 Analysant la morphologie des bureaux de direction, Floch (1993) indique qu’ils peuvent établir des relations hiérarchiques ou paritaires et ainsi cadrer les relations de travail dans une entreprise. En revanche, on sait qu’une machine à café située dans le hall d’accueil d’une entreprise favorise les interactions informelles et quotidiennes dans un espace neutre. Ces agencements matériels incorporent et manifestent des valeurs spécifiques et suggèrent des pratiques. Dans le même esprit, Deni (2001) montre comment l’agencement intérieur des voitures d’un train influence le vécu des voyageurs. Un siège isolé invite le passager à s’occuper de ses propres affaires, quatre sièges face à face favorisent les interactions familiales ou amicales, un compartiment ressemble à un petit salon qui suscite la conversation entre les voyageurs, etc. Ces dispositifs interobjectifs (couloirs, sièges, cloisons, tablettes) cadrent les relations intersubjectives et configure ses usagers. Ainsi, de même qu’un texte configure son « lecteur modèle » (Eco, 1985), chaque agencement configure, « fait être », ses propres « usagers modèles ».
44 Dans sa brève histoire du libre-service, Grandclément (2011) souligne tous les actes attendus des clients par cette nouvelle forme de vente qui aujourd’hui semble si naturelle : se servir en se fondant sur l’emballage et la marque, payer à chaque visite en caisse de sortie, emporter soi-même ses achats. Le développement de l’hypermarché ajouta d’autres exigences : se déplacer en périphérie des villes, manœuvrer un chariot, acheter en gros volume, déposer ses achats sur un tapis roulant, etc. Les dispositifs matériels se sont substitués aux vendeurs même si, progressivement, des zones de vente au détail (boucherie, charcuterie, poissonnerie, fromagerie) ont réintroduit une intersubjectivité avec la personne chargée du service et une relation sensible avec les produits (odeur, dégustation). Ainsi, les dispositifs matériels du self-service ont instauré de nouvelles opportunités et contraintes, réparti différemment les compétences et, ce faisant, configuré une nouvelle figure sur la scène marchande : la consommatrice « moderne ».
45 Les tenants du nudge [16] (Thaler et Sunstein, 2008) soutiennent que, dans certaines situations, la conception d’une « architecture du choix » peut infléchir le comportement des individus dans une direction prévisible. C’est, par exemple, le rôle de la pièce de monnaie glissée dans un chariot de supermarché qui favorise le retour vers son abri, celui de la taille des assiettes ou des verres d’alcool qui limite la quantité servie ou celui de la place des fruits dans le self-service de la cantine, aux dépens des desserts plus caloriques, qui vise à encourager une alimentation plus équilibrée. Cette architecture cadre le choix des utilisateurs. Pour autant, la notion de nudge demeure assez confuse et pourrait gagner en précision si l’aspect matériel de cette architecture était spécifié. Au total un dispositif interobjectif cadre l’action des sujets et permet la coordination des pratiques individuelles et collectives.
2. La relation sensible avec la matérialité des objets
46 Un véhicule peut suggérer à son conducteur, par des alarmes et des voyants, de mettre sa ceinture de sécurité. La lourdeur d’un porte-clef dans la poche d’un client oublieux lui rappel qu’il faut rapporter sa clé à la réception. Le « groom », c’est-à-dire le dispositif automatique qui prend en charge la fermeture d’une porte, tire astucieusement son énergie des visiteurs qui ouvrent la porte, la conserve quelque temps, puis la restitue doucement comme le ferait un « butler » anglais bien dressé (Latour, 1996). Une télécommande permet de zapper d’une chaîne à l’autre et peut transformer son utilisateur en un paresseux prostré devant son écran. La morphologie du manche d’une brosse à dents ergonomique indique comment elle doit être empoignée grâce à sa forme et sa texture. Un ajustement qui, modifiant le contact de la tête de la brosse avec les dents du sujet, transforme le brossage. En somme, la relation sensible avec un objet matériel transforme l’action d’un sujet et configure son identité.
47 Thévenot (1994) met au jour les ajustements impliqués par la familiarisation des utilisateurs avec divers objets techniques (appareil photographique, poussette ou couteau électrique). Ceux-ci procèdent par essais successifs et prudents, en manipulant, tripotant et tâtonnant. Un engagement qui ne se limite pas à la vision (voyant, cadran, écran) mais s’ajuste aussi sur des repères tactiles (résistance, blocages, échauffement) et sonores (grincements, déclics). L’utilisateur guette des signes de l’objet pour juger des conséquences de son action. Les déconvenues résultant de manœuvres faites par inadvertance suscitent des corrections et l’examen de la façon dont l’objet « répond ». Cette familiarisation s’accompagne de la formation d’habitudes. L’utilisateur « se fait » à des défauts récurrents, il les accepte et s’y adapte en repérant le « truc » pour faire démarrer l’appareil, la zone à éviter avec la poussette, l’astuce pour ne pas coincer la fermeture à glissière, etc. Il peut aussi bricoler l’objet afin de prévenir ou compenser un dysfonctionnement, voire le personnaliser pour favoriser la mise en œuvre de routines.
48 Ces ajustements configurent l’objet et le sujet. L’objet n’est plus le produit arrivé à l’état neuf. C’est une possession singularisée par une posture, un geste particulier ou de petits aménagements. Certains objets s’améliorent en prenant de l’âge : jeans, chaussures et sacs de cuir, quelques chapeaux de qualité. Au fil du temps la compétence qui résulte de cette accoutumance est répartie entre l’objet et le sujet. Winance (2010), fournit un bon exemple de cette dynamique des ajustements. Examinant l’interaction entre un fauteuil roulant et une personne handicapée, elle montre que la mobilité est le résultat d’un processus d’adaptation réciproque. Le statut du fauteuil et l’espace (social et physique) pour le mouvement de la personne sont progressivement et mutuellement définis. L’actant « fauteuil roulant » est configuré dans l’usage et configure l’usager et sa famille. Les spécialistes du théâtre font du costume de scène un signe en relation visuelle avec le public. Il peut les informer sur la nature des personnages et le contexte dans lequel le metteur à scène a décidé de placer la pièce. Cette analyse privilégie soit le point de vue du metteur en scène, soit celui des spectateurs. Tout autre est le témoignage des acteurs lorsqu’ils parlent de leur costume. Ils évoquent en effet la relation sensible avec des pièces de vêtement et soulignent combien l’ajustement avec un costume suscite une gestuelle, amplifie ou gène les mouvements, modifie une posture corporelle et, dans la cas des chaussures, bouleverse une démarche. Ils reconnaissent, finalement, que l’identité du personnage sur la scène est ainsi transformée.
49 Au total, c’est lors des ajustements dans l’usage que se dévoile le sens des objets. La mise en contact répétée avec les qualités sensibles d’un objet « fait être » le sujet autre que ce qu’il était, même s’il demeure nominalement ce qu’il était au départ de l’expérience. C’est là l’un des effets de l’agentivité des objets. Réciproquement, le processus de familiarisation d’un sujet avec un objet transforme ce dernier. Ces processus d’ajustement mutuels entre le sujet et l’objet, se retrouvent dans de multiples pratiques, celle de la planche à voile comme celle d’un instrument de musique. Plus largement, ils concernent la pratique de tous les objets qui impliquent un apprentissage corporel et une familiarisation par le corps, que ce soit une brosse à dents, une poussette ou un costume de scène. Les sujets et les objets, les corps et les dispositifs matériels, ne disposent pas d’un ensemble de propriétés données et fixées avant leur interaction. Ils sont configurés, en pratique, au travers d’ajustements spécifiques.
IX – QUELQUES CONSÉQUENCES SUR LA CONCEPTION DES OBJETS
50 Les perspectives traditionnelles sur les objets ont largement mis de côté leur matérialité. Une situation dommageable à la pratique du design. Le rôle d’un designer ne peut être limité à l’ajout d’une valeur esthétique aux offres en mal de différenciation (Shove et Araujo, 2010). Tout concepteur devine que son rôle consiste à façonner et signifier les possibilités d’action d’un objet. Il lui faut alors savoir prendre en compte les dispositifs interobjectifs et les relations sensibles avec les objets [17] car la source de leur valeur n’est pas uniquement symbolique. Il faut alors disposer d’un cadre conceptuel permettant d’organiser l’analyse des relations entre l’intention des concepteurs, sa traduction dans un dispositif matériel et les conséquences de l’usage de l’objet sur les pratiques individuelles et collectives (tableau 3).
Un cadre de réflexion pour la conception des objets
| Enjeux | Intentions | Dispositif matériel | Conséquences |
| Agentivité de l’objet | Effets attendus | Possibilités d’action | Interactions |
| État de la valeur | Légitime ? | Virtuelle | Actualisée |
| Rôle du sujet | Cible | Usager modèle | Expérience vécue |
Un cadre de réflexion pour la conception des objets
51 L’enjeu principal des intentions consiste à s’assurer que les effets attendus sont légitimes et/ou à mettre en œuvre le processus de leur légitimation. Il va sans dire, par exemple, que la conception d’un dispositif qui vise à empêcher les sans-logis de dormir sur les bancs publics est largement discutable. Tout projet est inévitablement susceptible de modifier des comportement même si là n’est pas l’intention des concepteurs. Ces derniers doivent donc préciser la définition des cibles (sujet individuel et/ou collectif) dans le système social pertinent. Les marchés sont des constructions sociale et politiques (Fligstein, 1996). C’est pourquoi une analyse politico-économique fournit le cadre le plus utile pour envisager les interactions sociales. Un enjeu politique majeur consiste à promouvoir la légitimité du projet en répondant aux demandes de diverses parties prenantes (stakeholders) dont les buts sont en partie convergents et en partie conflictuels : individus, familles, journalistes, entreprises, organisations, instances gouvernementales, associations, etc. La stratégie de diffusion d’un nouveau dispositif matériel doit, simultanément, aborder les enjeux individuels et mettre en œuvre avec persévérance des actions collectives. Le discours (storytelling) qui soutient un projet doit susciter des récits sans cesse répétés afin de le justifier. Le port de la ceinture de sécurité, par exemple, ne repose pas seulement sur une succession d’innovations, dont la première remonte à 1903. De multiples discours des constructeurs, des associations d’usagers et des pouvoirs publics furent nécessaires pour qu’elle devienne une pratique « normale ». Le dispositif matériel et son script proposent des possibilités d’action à un futur utilisateur. Les affordances d’un objet sont autant d’opportunités pour l’action du sujet. La valeur de l’objet est alors à l’état virtuel et le sujet est configuré comme un « usager modèle » dont certaines actions sont encouragées et d’autres découragées. Les objets qui impliquent un apprentissage corporel et une familiarisation par le corps devraient favoriser les processus d’ajustement avec les utilisateurs. Pour autant, toutes les éventualités comportementales ne peuvent être prévues. La manière de faire particulière de chaque utilisateur demeure hors d’atteinte des concepteurs. En revanche les concepteurs peuvent s’efforcer de proposer des dispositifs facilitant les comportements habituels sans imposer des changements trop importants.
52 Enfin, les concepteurs doivent aussi évaluer, le plus clairement possible, les impacts possibles de leur projet. Non seulement jusqu‘au moment de la livraison, mais aussi plus tard, en évaluant ses conséquences positives et négatives sur les pratiques individuelles et collectives. La valeur d’un objet est actualisée lors de l’expérience vécue par l’utilisateur. Les ajustements configurent les sujets et les objets. Ils transforment la compétence du sujet lors de son apprentissage corporel, tandis que le processus de familiarisation par le corps transforme l’objet. La conception d’un objet se poursuit dans la pratique. L’utilisateur apparaît alors comme un co-concepteur de l’objet. C’est pourquoi von Hippel (2005, p. 93) considère les utilisateurs-pionniers (lead users) et la communauté des usagers comme de précieuses sources d’innovation.
CONCLUSION
53 L’agentivité des objets n’est pas une illusion anthropomorphique. Ils peuvent « faire faire » des actions. Ils sont capables de construire des dispositifs interobjectifs qui cadrent l’action des sujets et les relations humaines. Les relations interactives sujets/ objets configurent un « usager modèle », répartissent les compétences et sont capable de « faire être » l’identité d’un sujet tandis que, réciproquement par ses usages familiers, un sujet transforme ses objets. Dans la mesure où une pratique n’est pas seulement un programme d’action automatisé, il semble que le régime de l’ajustement soit le plus pertinent pour examiner les processus d’apprentissage corporel et de familiarisation par le corps sensible. Ces ajustements modifient la répartition des compétences entre sujets et objets. Ceci conduit à souligner le mérite de l’habitude en dépit de toutes les dénonciations attachées à ce vocable. L’habitude ne se ramène ni à la routine (la succession des actes régie par la nécessité), ni à la manie obsessionnelle qui tient le sujet en son pouvoir (les « mauvaises » habitudes et la compulsion). Autrement dit, ce n’est ni un pur automatisme, ni un conditionnement aliénant, un fétichisms. Certes, l’habitude prive l’objet de l’un de ses attraits considéré comme essentiel : la nouveauté, l’inédit, le jamais vu. Mais elle s’accompagne d’ajustements qui ont souvent une grande valeur aux yeux des utilisateurs quand il s’agit de faire.
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