Article de revue

EXPERIENCE / activité / apprentissage / RECHERCHE distinctions et articulations

Pages 90 à 99

Citer cet article


  • Barbier, J.-M.,
  • Texte établi avec la collaboration de Joly, B.
(2017). EXPERIENCE / activité / apprentissage / RECHERCHE distinctions et articulations. Forum, 151(2), 90-99. https://doi.org/10.3917/forum.151.0090.

  • Barbier, Jean-Marie.,
  • et al.
« EXPERIENCE / activité / apprentissage / RECHERCHE distinctions et articulations ». Forum, 2017/2 n° 151, 2017. p.90-99. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-forum-2017-2-page-90?lang=fr.

  • BARBIER, Jean-Marie,
  • Texte établi avec la collaboration de JOLY, Brigitte,
2017. EXPERIENCE / activité / apprentissage / RECHERCHE distinctions et articulations. Forum, 2017/2 n° 151, p.90-99. DOI : 10.3917/forum.151.0090. URL : https://shs.cairn.info/revue-forum-2017-2-page-90?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/forum.151.0090


Construction des sujets, construction des activités - Une anthropologie des activités

1 Je viens du monde de la formation des adultes. Je suis passé progressivement et ça se voit à travers mes écrits, à la question de l’expérience que j’ai appelé (mais c’était un réflexe pro domo)  « un nouveau territoire de la formation des adultes ». Mais c’est bien plus large, ça participe à la construction des sujets individuels et collectifs. De ce point de vue, votre projet m’a intéressé : je fais de l’anthropologie des activités. C’est une manière de lier ce que je peux dire au niveau de l’activité et ce que je peux dire au niveau des sujets qui conduisent une activité.

Des précisions de vocabulaire sur l’activité

2 Aujourd’hui, je vais privilégier « l’entrée activité » qui n’est pas contradictoire avec la praxéologie ou alors je ne comprends pas le sens des mots.

3 Je fais l’hypothèse que tous nos rapports au monde sont des rapports d’activité. L’activité c’est tout ce que fait un sujet, qu’il travaille, qu’il pense, qu’il joue, qu’il rêve, qu’il éprouve un affect ou qu’il essaie d’agir sur cet affect. J’ai été particulièrement intéressé par ce qui s’est écrit sur la pensée, qui est un rapport d’activité, comme chez Bion, sur le langage, qui est un autre rapport d’activité et si j’adopte cette entrée « activité » c’est parce que ça a deux incidences.  

4 La première est que ça oblige d’avoir un système théorique qui tourne autour de l’activité. Un exemple : on a tendance à considérer les affects et les émotions comme des états et ça change tout si on les considère comme des activités. La transmission de la même façon : la transmission c’est une intention d’acteurs ; on ne transmet pas le savoir, c’est autre chose qui se passe : c’est un couplage entre l’activité de ceux qui parlent et l’activité de ceux qui font plus que d’écouter : ils construisent du sens.

5 Il y a une seconde raison : au fond, cette entrée activité, on peut l’appliquer au niveau de l’acte de recherche; on peut tout penser en termes d’activité, et donc en terme de transformation, car c’est ce terme qui est derrière activité.

6 La science moderne s’est constituée dans notre culture de pensée, nos traditions intellectuelles comme une science des états et non d’activités : Durkheim et les faits sociaux, fondateurs de la sociologie ; les comportements et les conduites en psychologie ; en linguistique, ce sont les énoncés (des états) qui ont été choisis au détriment des énonciations (des activités), et pourtant les deux choses se trouvaient dans le travail de Ferdinand de Saussure.

7 L’entrée activité c’est aussi une position épistémologique : travailler sur l’expérience pose des problèmes épistémologiques! On est obligé de s’interroger sur l’acte de connaissance de l’activité en même temps qu’on s’interroge sur l’activité.

8 Je précise mon propos : ce qui m’intéresse en réalité, je l’ai intitulé « construction des sujets, construction des activités ». Dans cette perspective, je voulais vous signaler la deuxième édition que j’ai faite d’un livre, qui s’appelle « Vocabulaire d’analyse des activités» (Barbier Jean-Marie. 2011) dans lequel je fais un effort de définitions : « des définitions à intention scientifique de définitions sociales ». On emploie le vocabulaire de l’action sans le maîtriser ; même dans un article de recherche. Je fais l’hypothèse que si on veut avoir de la distance, c’est très important de se donner des définitions à intention scientifique (je ne dis pas définition scientifique, ça n’a pas de sens), des définitions sociales.

9 Par exemple pourquoi utilise-t-on le terme savoir pour désigner à la fois le produit de l’enseignement et celui de la recherche ? Dans le langage de la science subsiste une ambiguïté fonctionnelle ; la détention du savoir pose des problèmes de hiérarchies professionnelles qui correspondent à la hiérarchie des savoirs. J’ai fait un effort de définitions, et de liens entre les définitions, des entrées comme en informatique. Je sors aussi en septembre prochain un autre ouvrage avec un collègue de Genève, Marc Durand « Une encyclopédie d’analyse des activités », qui pourra permettre des débats ultérieurs, car le projet qui est le vôtre pour ce qui est de la praxéologie m’intéresse beaucoup et je suivrai donc vos travaux.

10 Ces préalables-là étant faits, je vais rentrer dans le détail des concepts qui me paraissent utiles.

L’activité, le moi et le monde

11 Je vais parler successivement de l’activité au singulier que je vais différencier des activités au pluriel, je vais faire un lien entre l’activité au singulier et les affects, je vais parler des activités, des approches qu’on peut avoir de l’activité, je vais parler des actions (on mélange allègrement bien souvent !), je vais les mettre en relation avec les émotions, les émotions qui ouvrent l’action.

12  J’ai toujours eu des contacts professionnels avec le monde du travail social, celui du soin ; il y a une profonde homologie entre tous ces mondes professionnels où il s’agit d’agir sur l’activité d’autrui. Qu’est-ce que nous avons en commun ? C’est que nous avons la prétention d’agir sur l’activité d’autrui : quand on conseille, quand on fait du management, quand on communique, on a la prétention d’agir sur l’activité d’autrui. La question de l’expérience est assez proche de ce que j’ai entendu chez les uns ou les autres et je vous proposerai une distinction entre expérience vécue, expérience élaborée, et expérience communiquée. Ce n’est pas la même chose et je mettrai en lien, tout cela avec trois notions que nous utilisons tous les jours : le soi, le moi et le je.

13 Je vais faire l’hypothèse que l’expérience élaborée a quelque chose à faire avec la constitution du moi. Et aussi que l’expérience communiquée a quelque chose à voir avec la construction du ou des Je.

1. La notion d’activité

14 On pense à l’activité manifeste, celle qui se voit. Il faut élargir : une activité mentale, c’est une activité. Comment on y accède ? Probablement par des verbalisations, des interférences à partir de comportements. J’aime bien de ce point de vue le geste mental : l’évaluation par exemple, est un geste mental souvent, en particulier l’évaluation que nous faisons sans cesse de nous mêmes qui contribue à la constitution du moi et qui est si souvent douloureux, n’est-ce pas ? Ou très agréable selon les circonstances…

15 L’activité, c’est une transformation du monde physique, c’est à ce monde-là qu’on pense naturellement ; et ça peut être une transformation du monde mental : l’exercice de la pensée, c’est une transformation de représentations. Ce matin, Yves Jeanne évoquait Bion qui disait des choses extrêmement intéressantes sur la posture, la pensée comme activité : on pense des choses nouvelles à partir de la pression de nos pensées. Et ce n’est pas contradictoire avec le fait qu’il y a des interactions constantes entre constructions mentales et constructions discursives. Mais il y a une autonomie relative quand même.

16 L’activité c’est tout ce qu’un sujet fait ; de ce point de vue, ce n’est pas différent de la vie, c’est aussi un flux continu ; être en vie, c’est être en activité, être sujet en activité, ce n’est pas avoir des activités.

17 Mais j’ai pas tout dit quand j’ai dit ça ; c’est une transformation du monde, mais c’est aussi une transformation de soi transformant le monde ; c’est dans la tradition de la psychologie culturelle, dans la tradition marxiste aussi, dans la tradition de tous les constructivismes « en construisant, en faisant, on se fait ». On exprime ça de différentes façons. Dewey, évoqué ici, parle d’habitudes d’activité : une certaine régularité d’activité dans des circonstances semblables, mais qui ne cessent de changer. J’ai ajouté (dans la seconde édition du livre) qu’une transformation de soi et du monde, c’est aussi une perception, perception de soi transformant le monde ; on se perçoit se percevant transformant le monde. L’activité c’est tout ce que fait un sujet et tout ce que se fait un sujet ; il se fait quelque chose à lui-même en faisant.

18 Si je vous dis tout ça, c’est parce que ça va constituer le terreau de la constitution de l’expérience. Le tissu subjectif.

Les rapports entre affects et activité :

19 Les affects sont produits par l’activité et transforment l’activité. C’est dire qu’en agissant on transforme ses propres affects et ce sont ces affects qui nous transforment. La définition même des affects pour moi, est une transformation de tendances d’activités. On est affecté en agissant et on est orienté vers une autre tendance que celle dans laquelle on était précédemment. Les affects, ça touche à la fois des sujets individuels et des sujets collectifs, et c’est là que s’installe la notion d’éprouvé.

L’intention

20 L’activité survient ; au contraire de notre tradition occidentale où on pense toujours qu’il y a des intentions avant l’activité ou en accompagnement de l’activité, et bien non ; de la même façon qu’on ne peut pas ne pas communiquer comme le dit Watzlawick, on ne peut pas ne pas agir ; c’est comme ça ! Il est donc important de discerner action et activité car ce qui a du sens, si l’intention a du sens, il en a par rapport à l’action, pas forcément par rapport à l’activité. Il faut avoir une définition large de l’intention (et pas celle de Locke et Latham, in Théorie des buts, 2002). J’ai tendance à penser qu’il peut y avoir des intentions-en-acte, des intentions représentées, des intentions déclarées. D’habitude quand on pense à l’intention, elle est uniquement représentée ou déclarée : l’intention est là une organisation d’activités ordonnées autour d’une transformation possible ; l’intention dans son sens courant c’est chercher en acte tel type de résultats. Mais à l’opposé, dans l’activité qui survient, dans l’expérience de la vie courante, les gens font des trucs qui sont orientés et ils ne reconnaissent pas leurs propres intentions ! Ne donc prenez pas le sens courant de l’intention dans l’intention-en-acte.

2. Les activités

21 L’activité c’est un objet à penser ; c’est tout ! C’est la vie ! C’est un objet à penser mais ce n’est pas un objet de pensée.

22 Les activités, ça va être des objets de pensée ; on va découper, intellectualiser, prendre dans le flux de l’activité des trucs qui vont se ressembler, qui vont avoir le même type de résultats, le même type de processus de production etc, et on va voir apparaître des types d’activités, des activités sociales, pédagogiques, etc… Socialement, on a besoin de mots pour les comprendre et on en a besoin pour communiquer avec les autres. On est obligé dans l’organisation sociale d’appeler telle ou telle chose et au passage, ça bouge tout le temps. La notion du découpage des activités dépend des cultures, des cultures de pensées. Joël Cadière nous a fait la confidence que Dewey parlait de l’expérience et qu’à la fin il a dit « j’aurais dû parler de culture » Ca déçoit évidemment tout le monde mais en réalité, la culture ce n’est jamais que le produit d’une expérience collective ! Ce n‘est pas contradictoire du tout ! Jérôme Bruner a inventé tardivement la psychologie culturelle, ce n’est pas si éloigné que ça ! L’expérience personnelle des auteurs rejoint l’objet.

23 Les activités sont des outils de pensée ou de discours sur l’activité. Que nous créons pour parler de l’activité ; ce ne sont pas des réalités, comment dire, ce sont des manières que nous avons de dire des choses sur l’activité. Elles sont identifiables par un produit, un processus de production spécifique. Et je vais vous donner un exemple. La pensée, c’est de la transformation de représentations, sans rentrer dans les détails ; mais la parole ou l’énonciation, c’est des transformations de significations ; il existe 36 manières de dire bonjour. Le fait que j’ai employé le mot bonjour n’est pas significatif, je peux avoir un bonjour moqueur, un bonjour révérencieux… Je transforme toujours de la signification quand j’énonce, quand je prends la parole. Ces activités sont sui generis, c’est –à- dire, on ne peut mélanger des activités de pensées (bien qu’elles aient des influences les unes sur les autres, on ne peut pas les mélanger.) Certains doivent connaître « La pertinence » de Sperber et Wilson (1989). Au début du bouquin, ils écrivent, « Quant à nos pensées, elles sont restées là où elles ont toujours été, dans nos cerveaux », dans le corps en tout cas, les pensées elles sont dans notre corps, ça c’est sûr. Il y a bien une activité sui generis (spécifique à l’espèce). Et il y a sans cesse des passages ; dans le témoignage d’Alain Defillon, le fait d’écrire conduit à des transformations, certes sur le plan de l’écriture, conséquences de son topo mais aussi sur lui-même dans ses représentations. Il y a sans cesse des liens entre les constructions mentales et les constructions discursives.

Relations entre activités

24 Je voudrais attirer votre attention sur un autre point, qui est : comment peut-on justement rendre compte de ces liens, entre des activités  qui ne sont pas les mêmes, mentales ou discursives? On fait un groupe de recherche là-dessus à partir de l’année prochaine. Je vous propose des activités au réel, des configurations d’activités ; c’est du mélange de pensée, de discours, d’actes physiques, quand un enfant apprend à marcher, c’est tout ça ; quel plus bel apprentissage ! Ca a une sacrée incidence sur l’image de soi que l’enfant peut avoir ! Je vous invite à réfléchir sur les liens, les relations existant entre ces différents espaces d’activité.

25 Par exemple, il peut y avoir des relations d’association ; quand tout à coup quelque chose se passe, ça me fait penser à quelque chose d’autre, mais ce n’est pas la personne qui agissait qui a provoqué ça chez moi, c’est une simple activité d’évocation. Dans ce cas là on peut parler d’association ; nous n’arrêtons pas d’associer des activités mentales, j’espère que vous faites des associations mentales avec ce que je dis …! pas forcément celles que j’ai voulues, car il y a une certaine liberté d’association qui est un phénomène super bien mais c’est une relation d’association.

26 Il y a des relations d’organisation ; c’est quand on fait exprès de ; quand vous avez construit ce colloque, vous avez délibérément associé un crieur, un certain nombre de témoignages, de topos, c’est organisé en fonction d’une intention. Et on peut penser qu’en effet, il y a organisation, lorsqu’il y a plusieurs activités qui sont convoquées explicitement par le sujet qui organise.

27 Mais il y d’autres choses encore, des relations de représentation, on est sans cesse en train de représenter quelque chose qui n’est pas là. Et dans l’expérience qu’est ce qu’on fait d’autre sinon de faire des représentations de choses passées, rétrospectives, et des représentations d‘opérations de choses futures, des représentations anticipatrices ; dans les deux cas, ce sont des constructions de sens. C’est fondé sur la notion de représentation, c’est- à -dire imaginer dans mon action présente, quelque chose qui n’est pas présent. Il y a toute une tradition philosophique là dessus.

28 Il y a des relations d’enchâssement c’est là que je mettrais la notion d’expérience : j’arrête mon activité pour les raisons qui ont été dites tout à l’heure et j’introduis une autre activité de représentation de l’antérieur et du postérieur ; j’arrête et il y a une suspension du cours de l’activité, une interruption du cours de l’activité et ensuite, je reviens à mon activité, et ça c’est typique de la démarche de Dewey.

29 Il y a encore des relations de conjonction, on n’a pas encore écrit là dessus ; c’est lorsque délibérément on fait deux activités en même temps et que cette conjonction est spécifique. L’art c’est à la fois une activité d’expression, on juge ce que l’auteur exprime et c’est une activité de communication quand ça devient de l’art. Vous pensez bien que les gens de la Grotte Chauvet n’avaient pas une intention de communication. Et même Van Gogh était dans une activité d’expression, mais de communication, on ne sait pas trop. Pour que ça devienne de l’art, il faut qu’il y ait les deux. Il y a des tas d’exemples où c’est la conjonction de deux activités qui créent la spécificité de l’activité.

3. L’action

30 Il y a action lorsqu’une organisation singulière ordonnée autour d’une transformation du monde présente une unité de fonction, une unité de sens et/ou unité de signification.

31 Quelles sont les différences ? Unité de fonction : on n’en a pas forcément conscience. Unité de sens : c’est pour soi ; des constructions mentales pour soi. La signification c’est pour autrui : je fais une offre de signification.

32 Quand j’engage une action, j’ai deux ou trois versants. Ca doit avoir une unité de sens pour moi mais ça doit avoir aussi une unité de signification pour les autres. Et nous sommes sans cesse en train de conduire des actions qui se spécifient par leur type de résultat, le type de convocation d’activité que nous faisons et l’unité que ça présente. Difficile d’imaginer qu’il n’y ait pas de représentations anticipatrices et de prospectives ! Quand j’agis, j’ai des représentations anticipatrices et rétrospectives mais quand j’arrête d’agir pour me faire de l’expérience, je fais à nouveau une double boucle : je prends ma propre action comme objet : mon action antérieure, mon action future : c’est une action sur une action, l’expérience. Il faut comprendre le mécanisme et ça marche très bien !

33 Vous êtes plutôt dans le social mais vous connaissez les métiers de la vie courante, qui se caractérisent par une unité d’intention ; on peut trouver des invariants : par exemple le cas du conseil. Le conseil, c’est un ensemble d’activités ordonnées autour d’une intention, c’est d’agir sur la délibération d’activités chez autrui. La direction, le management, mais mieux, la direction : un ensemble d’activités qui se caractérise par l’agir sur l’engagement d’activités d’autrui dans un contexte donné.

34 Le soin, ça agit sur quoi ? Qu’est ce qui est caractéristique du soin ?

35

  • « la restauration de la capacité d’agir ? » (dans l’assistance)

36 Le soin pour moi, ça agit sur le régime d’activité d’autrui. Il y a une belle définition « être malade, c’est vivre une autre vie ». C’est profondément tolérant comme définition, au royaume des aveugles, les borgnes sont rois : tout dépend de l’état de la population qui m’entoure (Saramago José. 1997) ! Quand j’ai mal à la tête, puis quand je n’ai plus mal à la tête, ça change mon régime d’activité.

37 La communication, elle agit sur quoi ? La communication c’est une intention d’influence, une intention d’influence sur les constructions mentales d’autrui. C’est une offre de signification en vue d’influer sur des constructions de sens, c’est un couplage d’activité.

38 Et pour l’éducation ? Une organisation d’activités ordonnées autour de la survenance de nouveaux apprentissages. Qu’on soit dans le monde de l’enseignement, de la formation, de l’accompagnement, du développement de compétences, de la professionnalisation, c’est la survenance de nouveaux apprentissages.

39 Pour le travail social ? « agir sur le rapport qu’autrui entretient avec son environnement social ». Sur quoi est né le travail social, sur l’association classes laborieuses/classes dangereuses, sur un rapport social; on cherche à agir sur le rapport que certains sujets ont avec leur environnement social. Quand des décisions sont prises, de droite ou de gauche, c’est intéressant de voir des invariants et des choses très différentes, mesurées à l’aune du rapport avec l’environnement social. Les quartiers sensibles, ils sont sensibles pour qui ? Tout est dit ! Les « jeunes en difficulté », mais qui est en difficulté ? Les jeunes ou la société avec eux ? Selon la réponse cela change tout !

40 On peut donc faire un travail de spécification des grandes catégories d’action. Une fois qu’on a fait ça, on n’a pas résolu tous les problèmes, parce qu’une action sociale peut avoir des résultats éducatifs ou dans le domaine du soin. Distinguer des actions telles qu’elles sont organisées en vue de leur intention d’action et ce qu’elles produisent au réel. On pourra avoir cette réflexion à propos de la recherche.

4. L’expérience : expérience vécue, expérience élaborée, expérience communiquée

41 Attaquons maintenant l’expérience : c’est un mot épatant ! Il dit des choses à la fois sur l’activité et sur la subjectivité. Il dit des choses sur ce que je fais dans le monde, et sur moi-même. Il n’y a pas tant de mots qui ont cette double qualité là ; ce n’est pas un hasard s’il a une place centrale dans ce colloque ! Si on rentre dans le détail, en particulier par rapport aux remarques précédentes, on peut distinguer trois types d’expériences.

42 Premier type : l’expérience vécue, c’est toutes les transformations entraînées sur moi-même du simple fait que j’ai engagé une activité ; ce peut être une maîtrise pratique ! il y a des mots pour désigner ça : les changements en termes de tours de main, les adaptations du simple fait de l’activité. L’expérience vécue est antéprédicative, antédiscursive : avant même que j’en parle, que j’en pense quelque chose, l’activité m’a bougé. On pourrait appeler ça l’expérience vécue. Elle est désignée selon les langues par des mots proches, la notion allemande de Erlebnis, de Leben, vivre et du préfixe er, qui signifie à travers, « ce qui change par le fait que je vis ». Il y a aussi vivir, vivencia dans les langues hispaniques.

43 On peut faire un lien avec le problème de la constitution du sujet. L’identité, selon Erickson (Erikson E. H.. 1972), c’est ce qui reste le même dans les changements ; regardez la définition donnée par Ricœur de l’idem, qui tourne autour du même, la mêmeté (Ricœur Paul. 1990. Voir Cinquième étude.).

44 . Il peut y avoir un lien entre la constitution du soi et l’expérience vécue. Le soi qui prend forme dans l’expérience vécue.

45 Il y a un deuxième type d’expérience, très valorisé dans notre milieu, c’est l’expérience élaborée. C’est descendre de son vélo pour se regarder rouler ; se mettre au balcon pour se regarder marcher… selon les auteurs ; c’est construire du sens autour des activités antérieures pour construire du sens pour mes activités ultérieures. A partir de l’activité, sur l’activité et pour l’activité. L’expérience élaborée, c’est à mettre en rapport avec le moi. La notion générale de moi dans la vie courante, non pas chez tel ou tel auteur. Le moi, c’est une représentation de soi par soi, pour soi. Ce sont les contours qu’on se donne à soi même, pour soi. Il y a une dimension d’affects, ce n’est pas le moi qu’on utilise quand on prend la parole « Moi, je.. » non, ça c’est le Je. L’expérience élaborée c’est celle dont on traite beaucoup dans le monde de la formation ; non pas ce qui m’advient mais ce que je fais de ce qui m’advient.

46 Troisième niveau : l’expérience communiquée. C’est le récit, les définitions. Ce que je dis de ce qui m’advient. Ca peut lever une suspicion, parce que, évidemment selon les espaces discursifs, les groupes dans lesquels je me trouve, je ne vais pas raconter la même chose. Il y a autant de Je que d’espaces de communication ; « ah bon ! tu ne disais pas ça hier ! oui, mais hier, j’étais dans une autre situation ». Il y a une espèce de diversification des Je ce qui est à mettre en relation avec l’expérience communiquée. Et donc tout ce qu’on raconte dans le récit, dans une autobiographie, a un versant public, et il y a un versant pour soi. Il faut repérer les différents espaces d’activité dans lesquels se situe une production verbale.

5. Parler de la recherche, en dernier point

47 Etre en recherche est une logique d’activité et ce n’est pas ce que je veux aborder ici. Je veux parler ici des actions de recherche. Il y a peut-être un effort à faire pour caractériser les actions de recherche comme des actions : elles ont l’intention de produire quelque chose, et ce qu’elles produisent, c’est éventuellement autre chose ; ce n’est pas contradictoire avec l’intention dominante d’une action de recherche, mais les effets de la recherche sont polyfonctionnels.

48 Avoir des actions de recherche, c’est être dans une situation où je suis contraint par un certain nombre de règles sociales ; ça suppose non seulement d’avoir produit du savoir mais d’avoir aussi communiqué sur le processus de production de savoir. Les actions de recherche supposent la communication. C’est produire une représentation nouvelle, un savoir inédit mais être capable de communiquer sur eux et le faire dans un espace social, académique ou professionnel. 

49 Si on définit l’action de recherche comme une action organisée avec une intention de communication sur le processus de production de savoir, entrons dans les détails et distinguons trois types d’actions de recherche :

50 Des actions de recherche en établissement de données. Les préhistoriens font beaucoup ça  (Leroi-Gourhan et les autres…): avant de faire un travail d’interprétation, il y a un travail minutieux d’établissement de faits et de description. Toutes les sciences qui comportent le mot-graphie, démographie, monographie, géographie… ont pour enjeu essentiel l’établissement de données sûres (on peut discuter sur la vérité). Ce sont des actions de recherche dont nous avons besoin.

51 Un deuxième type plus académique, les recherches en intelligibilité. C’est mettre en relation des faits avec d’autres faits, avec d’autres données en proposant un système de corrélations, pas de causes, de corrélations. Je fais l’hypothèse que des transformations se font en même temps que d’autres et il est donc préférable de parler de corrélations plutôt que de causes. Il faut bien distinguer la recherche et le produit de la recherche, en praxéologie. J’ai établi des corrélations, et à la fin de ma thèse, je peux en tirer des conséquences, des conséquences praxéologiques : si alors on a tel objectif, j’appelle ça des retombées, des enjeux, des effets. D’où l’importance de l’envisager dès le début de la recherche.

52 Et puis vous avez des recherches en optimisation, ce sont des recherches en développement, des recherches-action, lorsque l’enjeu est de produire des discours sur les transformations possibles du monde. Le produit de recherche c’est dire : il faut s’y prendre comme ça. J’attire votre attention sur le fait que le problème est fort dans les sciences sociales  et humaines : la distinction entre recherche en intelligibilité et recherche en optimisation. Dans les secteurs médicaux, il y a des recherches de type développement, finalisées, mais ces secteurs font des expérimentations pour voir si l’idée qu’ils ont eu marche ou pas, ce qui explique aussi la puissance du paradigme expérimental.

53 Questions : Pouvez vous reprendre l’idée de la mise en relation entre acte et émotion ?

54 L’émotion, ça se caractérise par une interruption de l’activité et un travail de reconstruction de sens. Je suis obligé de le reconstruire, ex movere. On est dans les affects ; tous les affects ne nécessitent pas une reconstruction de sens mais dans l’émotion, oui et ce n’est pas négatif ; c’est le cas de tout ce qui nous intéresse. Par exemple, la construction de ce colloque repose probablement sur des émotions, et des émotions partagées. L’émotion ouvre l’action, elle la rend possible. C’est un bon exemple de conjonction d’activités ; c’est à la fois une conjonction entre une construction mentale et un changement au niveau des actions. J’ai trouvé mon lien entre émotion et affect, merci !

55 Question: Je voulais voir comment vous articulez, vous « enchâssez » activité, action et praxis?

56 Praxis c’est un mot limite; je le laisse tomber ; mon bouquin s’intitule « Penser les conceptualisations ordinaires », praxis ce n’est pas une conceptualisation ordinaire alors je ne m’en sers pas. Je pourrais te répondre mais ce serait tout un travail, je préfère rendre compte des conceptualisations ordinaires. Je crois avoir donné une petite définition de l’activité  en mettant en lien perception et transformation du monde, et transformation de soi transformant le monde; un peu comme la paramécie dans nos études secondaires : une unité du vivant portant à la fois la perception et la transformation.

57 Pour qu’il y ait action, il faut qu’il y ait intention mais pas forcément une intention pensée, déclarée, ça peut être une intention en actes. L’action, c’est une organisation d’activités donnée autour d’une intention de transformation. J’ai dû me débarrasser moi-même de la notion d’intention, au début je la voyais seulement comme déclarée ; c’est une évolution, je ne me contredis pas, j’ai trouvé indispensable d’introduire cette notion d’intention en actes. Ce qui va spécifier l’action, c’est le contenu. L’action est l’organisation d’activités ordonnées autour d’une intention, d’une transformation du monde précise.

58 Question: Toutes ces articulations que tu poses, action, activité, tous ces gros mots… Est-ce que le langage n’est pas ce lien central qui permet de passer de l’un à l’autre ? Le langage n’est-il pas cet objet de passage ?

59 Je vois que tu es très habermassien, c’est bien ça ? Le langage, l’espace de communication, ça a permis des choses extraordinaires mais si on n’écoute que les linguistes qui en font le centre du monde et ne se posent pas trop la question entre les constructions discursives et les constructions mentales ! Et on a toujours tendance à privilégier son objet !  Comme Habermas, dans « Agir communicationnel» (Habermas Jürgen. 1981). Les chercheurs ont une sacrée tendance à dire que le sujet qui les occupe est le plus important. Une dimension narcissique existe ; elle est associée à l’activité de pensée ! Il y a donc un travail de réduction narcissique. Le langage nous permet de voir ce qu’il y a dans la pensée ; pour accéder aux représentations, la plupart des gens partent du discours ; c’est utile mais ce n’est pas exclusif. Donc considérer l’objet que j’ai choisi comme explicatif de tout, … Habermas ne suggère pas d’autre piste. Dewey a changé, c’est quand même intéressant son passage de l’expérience à la culture. Mes collègues ont du mal à ce qu’on écrive des textes ensemble, parce que ça les oblige à renoncer à des textes antérieurs, à des définitions antérieures, et chacun a une logique de sa propre pensée ce qui fait que c’est difficile… Ecrire des articles est dans la communication d’expériences. La notion la plus importante pour moi, c’est la notion d’espace d’activité, car elle recouvre à la fois le public, le social, le mental. Là où on a à progresser, c’est de distinguer et d’articuler les espaces d’activité dans lesquels nous sommes. Moi qui vous parle, je suis dans une activité publique, physique, dans une activité mentale, comment s’articulent-elles ?

60 Question: Ma question était plutôt autour de l‘apprentissage, des mots apprendre et apprentissage. Il était au tableau, il est toujours en filigrane, ce mot-là. Vous parlez sans cesse, et nous aussi en travail social on parle tout le temps de transformation. Est-ce qu’on pourrait lier transformation avec l’acte d’apprendre et donc d’élargir ? Est-ce que c’est ça l’expérience ?

61 Ce que vous dites dans votre rappel, je ne peux pas demander mieux, c’était dans le cahier des charges, j’ai oublié de le traiter ! J’ai l’habitude d’appeler apprentissage : transformation d’une habitude d’activité valorisée par le sujet lui-même ou par son environnement. Quand un enfant d’un an commence à marcher, c’est surtout le plaisir que ça produit autour de lui qui est la valorisation de cet apprentissage: du coup il est content, il découvre, il transforme son mondeC’est pour ça qu’il ne peut pas y avoir une approche scientifique des apprentissages, il y a forcément une approche sociale. La psychologie des apprentissages c’est un problème, ça gomme le fait que c’est en références avec des attentes sociales.

62 Vous parlez donc de reconnaissance ?

63 Oui, pour qu’il y ait apprentissage, il faut qu’il y ait reconnaissance par soi même et par les autres. Les tempéraments soi-disant forts, ce sont ceux qui se contentent du regard qu’ils portent sur eux-mêmes, qui ont moins besoin du regard d’autrui. Pour faire des liens, c’est ça qui est important. La notion d’apprentissage renvoie à la notion d’activités au pluriel, des activités. Quand on apprend, on apprend quelque chose ; c’est pas le cas si on se développe ; apprentissage et développement… Quand j’apprends, j’apprends quelque chose : la notion d’apprentissage est liée à la notion d’activités au pluriel. Tandis que le développement renverrait plutôt à l’activité au singulier. Ca dit des choses sur la manière dont je fonctionne dans l’ensemble des circonstances de ma vie, donc ce que j’investis pour la transformation de moi même, etc…

64 Je viens d’avoir une deuxième idée que je n’avais pas eue, le lien entre développement et activité au singulier. Non seulement je me suis instruit mais j’ai découvert deux nouveaux trucs, c’est de la co-construction d’activité !

Bibliographie

  • ALBARELLO, BARBIER, BOURGEOIS, DURAND. 2013. Expérience, activité, apprentissage. Paris, PUF
  • BARBIER, BOURGEOIS, CHAPELLE, RUANO-BORBALAN (s/d). 2009. Encyclopédie d'analyse des activités. Paris, PUF
  • BARBIER Jean-Marie. 2011. Vocabulaire d’analyse des activités. Paris, PUF, Paris (Seconde édition à paraître au PUF le 1 février 2017)
  • BARBIER, THIEVENAZ (s/d). 2013. Le travail de l'expérience.
  • ERIKSON E. H .. 1972. Adolescence et crise. La quête de l’identité. Paris, Flammarion
  • HABERMAS Jürgen. 1981. Théorie de l'agir communicationnel. Paris, rééd. Fayard, 2001 pour le t. I, Fayard, 1997 pour le t. II.
  • RICOEUR Paul. 1990. Soi comme un autre. Paris, Seuil (Voir Cinquième étude).
  • SARAMAGO José. 1997. L’aveuglement. Paris, Seuil
  • SPERBER D., WILSON D. La pertinence. Communication et cognition. Paris, Editions de Minuit

Mots-clés éditeurs : Activité, Apprentissage, Expérience, Recherche

Date de mise en ligne : 15/05/2017

https://doi.org/10.3917/forum.151.0090