Le concept d'expérience, tel que le développe John dewey, peut-il éclairer le processus de la recherche ?
- Par Yves Jeanne
Pages 71 à 74
Citer cet article
- JEANNE, Yves,
- Jeanne, Yves.
- Jeanne, Y.
https://doi.org/10.3917/forum.151.0071
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1 La réflexion sur l’expérience anime, depuis deux ans déjà les membres du LaboPraxéo. Cette réflexion foisonnante et protéiforme a engendré des travaux dont la diversité vous est ici donnée à entendre.
2 Pour ma part je me suis intéressé à tenter de comprendre ce qu’il en est de cette expérience singulière qui est celle de la recherche. La tâche m’en fut facilitée car, tuteur d’étudiants de DHEPS et de DEIS, j’accompagne des étudiants qui, praticiens chevronnés et dotés d’une empirie professionnelle considérable, viennent ici pour entreprendre une démarche qui, pour eux, est inaugurale.
3 J’entends par là, qu’à la différence des étudiants que j’accompagne à l’Université, ils ne sont pas portés par un habitus académique qui les conduiraient pas à pas, par touches successives, à poursuivre logiquement un processus formatif initié dès l’entrée en licence. Pour la majorité des étudiants de DHEPS, la démarche de recherche est inédite et par là même il est possible de la circonscrire.
4 J’ai aussi pensé que l’expérience de la recherche pourrait être utilement éclairée en prenant appui sur l’analyse d’une expérience d’un autre type, celle de la production artistique. Certes je n’ignore pas qu’elles ne sont pas similaires, qu’elles se distinguent en finalité et j’emprunterai volontiers à Victor Hugo qui, dans la préface de son Shakespeare, énonce cette distinction avec une élégance que je n’oserai paraphraser ; aussi je le cite :
5 « La beauté de toute chose ici-bas c’est de pouvoir se perfectionner ; tout est doué de cette propriété : croître, s’augmenter, se fortifier, gagner, avancer, valoir mieux aujourd’hui qu’hier ; c’est à la fois la gloire et la vie. Mais la beauté de l’art, c’est de n’être pas susceptible de perfectionnement.
6 Un chef-d’œuvre existe une fois pour toutes. Le premier poète qui arrive, arrive au sommet. Vous monterez après lui, aussi haut, pas plus haut. Ah ! Tu t’appelles Dante, soit ; mais celui-ci s’appelle Homère.
7 Le progrès, but sans cesse déplacé, étape toujours renouvelée, a des changements d’horizon. L’idéal, point.
8 Or, le progrès est le moteur de la science ; l’idéal est le générateur de l’art.
9 C’est ce qui explique pourquoi le perfectionnement est propre à la science, et n’est point propre à l’art.
10 Un savant fait oublier un savant ; un poète ne fait pas oublier un poète.
11 L’art marche à sa manière ; il se déplace comme la science ; mais ses créations successives, contenant de l’immuable, demeurent ; tandis que les admirables à peu près de la science, n’étant et ne pouvant être que des combinaisons du contingent, s’effacent les uns par les autres.
12 Le relatif est dans la science ; le définitif est dans l’art. (…) On se succède, on ne se remplace point. Le beau ne chasse pas le beau. Ni les loups, ni les chefs-d’œuvre, ne se mangent entre eux ».
13 Cette distinction posée, je soutiens, par hypothèse, que l’expérience de recherche ne se donne pas à comprendre par la production de ses résultats pas plus que l’expérience de la création ne se donne à comprendre dans la vision de l’œuvre réalisée. Elles s’appréhendent par l’esthétique qui leurs sont propres et dont l’analyse permet de saisir l’essence.
14 Prenons alors appui sur John Dewey déjà évoqué ici.
15 En effet, dans son ouvrage publié en 1915 « L’art comme expérience », il s’attache à mettre en lumière les caractéristiques de l’expérience de l’artiste occupé de la production d’une œuvre. La description qu’il en donne présente, à mes yeux, des aspects remarquables qui, par analogie, sont féconds pour penser l’expérience de la recherche. Toutes deux ont en commun la mise en œuvre de pratiques spécifiques mobilisées dans le but d’une réalisation concrète, œuvre d’art pour l’une, œuvre de connaissance pour l’autre.
16 Pour Dewey, la première caractéristique d’une expérience, ainsi entendue, est son achèvement. Cela revient à dire, concernant notre objet, qu’il y aurait expérience de recherche si, et seulement si, elle est conduite jusqu’à son terme. « Nous vivons une expérience lorsque le matériau qui fait l’objet de l’expérience va jusqu’au bout de sa réalisation ». Ainsi, l’expérience d’une démarche de recherche, ne serait connue de son auteur qu’une fois celle-ci menée à bien. La logique de son architecture n’apparaîtrait vraiment qu’une fois le trajet effectué. Le travail du doute, les interrogations, les errements, prendraient sens rétrospectivement et les choix ne s’éclaireraient véritablement qu’une fois la plume posée, après le dernier mot. Pour emprunter aux métaphores alpines, chères à Henri Desroches, l’alpiniste ne ferait l’expérience d’une voie d’escalade qu’à partir du moment où il en serait sorti. (s’il doit rebrousser chemin, il fait une autre expérience celle de l’échec à escalader la dite voie) et « c’est à ce moment là seulement que l’expérience est intégrée dans un flux global tout en se distinguant d’autres expériences. ». Il n’y a pas expérience si la réalisation finale est incomplète ou avortée car l’ensemble de ses dimensions ne se révèle qu’à la lumière de son achèvement.
17 De surcroît, Dewey insiste sur les qualités de cette conclusion en affirmant qu’une expérience se « conclut si harmonieusement que son terme est un parachèvement et non une cessation ». Le terme parachèvement comporte une double dimension ; il désigne à la fois ce qui rend une chose complète, à laquelle rien ne manque (achèvement), mais il contient aussi une dimension qualitative, celle de la perfection: le parachèvement d’une action est son parfait achèvement. Cependant, la nature même de la perfection, contenue dans le terme de parachèvement que choisit Dewey, diffère selon qu’on s’occupe d’art ou de recherche. Il ne s’agit pas, concernant la recherche d’une perfection au sens d’indépassable, d’incontestable, la dispute et la réfutation sont des caractéristiques inhérentes à la science, et j’envisagerai plutôt de considérer cette perfection comme le fait que rien, dans un travail scientifique parachevé, ne peut y être soustrait.
18 Si l’expérience artistique s’incarne dans une œuvre dont la perfection est indépassable, l’expérience de recherche comporte elle aussi une forme de perfection qui tient, non pas aux caractères définitifs de ses contenus, toujours contingents, mais à l’équilibre et à l’esthétique de sa construction et de sa méthode, manifestations tangibles de la beauté des opérations de penser mobilisées pour réaliser la recherche. Ne dit-on pas d’une démonstration qu’elle est belle, précisément lorsque ses éléments sont parfaitement agencés, que rien n’y manque et qu’aucun élément superfétatoire ne vient la polluer ?
19 Cela commence par le choix des mots. La rupture avec le sens commun chère à Bachelard se donne à voir dès la description du contexte. Que dire exactement, précisément, et comment choisir et comment agencer ? Comment peindre cette prédelle de la recherche que constitue le contexte avec ses plans successifs, ses lignes de fuites et sa perspective propre ?
20 Décrire d’abord, problématiser ensuite. Comment donner à comprendre la problématisation, ses choix, sa logique, comment l’amarrer solidement aux faits et en faire émerger les concepts ? Ce travail des idées est un travail du texte, j’y reviendrai.
21 Et puis il y a la forme de l’ensemble. L’architecture même du mémoire requiert un parfait équilibre qui ne relève pas seulement de la convention académique. Que le retour sur hypothèse soit indigent et apparaîtra alors, plus fortement encore qu’en première lecture, les failles de la problématisation, que les parties soient déséquilibrées et le lecteur sentira, avant même qu’il ne les analyse, les impasses et les apories. La forme disait encore Hugo, c’est le fond qui remonte à la surface. Et convoquons à nouveau Dewey : « Dans une expérience, les différentes parties se succèdent en douceur, sans heurs ni espaces vides. Parallèlement, l’identité propre de chaque partie n’est pas sacrifiée et leur déroulement confère un intérêt particulier à chacune. Il y a mouvement d’un point à un autre et, comme une partie amène à une autre et que cette autre encore poursuit la partie précédente, chacune y gagne en individualité. Il n’y a donc ni blanc, ni jonctions mécaniques, ni centre inopérants. Il y a des pauses qui ponctuent et définissent la nature du mouvement. Elles résument ce qui a été vécu et préviennent la dissipation et l’évaporation stérile de l’événement ». Et il ajoute : « Aucun penseur ne peut se consacrer à la réflexion s’il n’est attiré par des expériences complètes et totales qui ont une valeur intrinsèque. Sans celles-ci, il ne saurait jamais ce que c’est que penser réellement ». Il me semble que ce « penser réellement » concerne l’éprouvé de celui qui, dans le travail, parvient, pour un temps, à dépasser les obstacles épistémologiques et méthodologiques qui, sans cesse, lui barrent la route ou lui obscurcissent l’horizon. « Ce qui donne à une expérience son caractère esthétique c’est la transformation des résistances et des tensions (…) en un mouvement vers un terme inclusif ».
22 Autre chose : « toute expérience comporte son propre commencement » affirme Dewey. Sous son apparente banalité, cette assertion mérite réflexion. Où commence l’expérience de recherche ? A partir du moment où j’en ai l’intention ? Lorsque j’envisage une question ? Lorsque j’échafaude des scénarii hypothétiques ? Lorsque j’entreprends telle ou telle lecture ? Ou lorsque je pose, sur le papier la première phrase. Par ailleurs, tout homme est, d’une façon ou d’une autre un être cherchant. Cependant cette question ne me semble pas superflue lorsque, tuteur de DHEPS ou de DEIS par exemple, nous accompagnons les impétrants. Bien souvent, lorsque nous échangeons à propos des étudiants, nous évoquons la difficulté de tel ou tel à entrer en recherche. De quoi s’agit-il exactement ? En effet, si nous nous posons cette question, c’est qu’il y a, pour nous, comme un moment inaugural qui se manifeste par un je ne sais quoi au nom duquel nous pouvons affirmer : « ça y est, il ou elle y est ». Quel est-il ?
23 Partant des propositions de Dewey, nous pouvons poser que ce moment arrive lorsqu’il y a, chez le chercheur en devenir, jusque là porteur d’une intention, un acte de penser inaugural par lequel il peut affirmer, parce qu’il l’identifie, qu’il entre dans une démarche nouvelle, jusque là inconnue, qu’il aborde un nouveau rivage et constate qu’il ne l’a, jusqu’à ce moment, jamais foulé. L’expérience de la recherche s’inaugurerait dans la conscientisation d’une expérience de penser nouvelle, dont j’entrevois avec certitude l’existence mais que je ne saurai appréhender par analogie avec les expériences connues.
24 Puisque nous prenons appui sur Dewey, permettez-moi une illustration par l’art.
25 Picasso peint Guernica à la suite du bombardement en 1937 du bombardement de cette ville par les aviations allemandes et italiennes.
26 Ce tableau, que l’on peut voir au musée de la reine Sophie ne montre ni les ruines de la ville ni quelques une des 1650 morts du bombardement. Son format inhabituel et ses visages bifaces déstructurés, caractéristiques du cubisme, donne à voir la nature même de l’horreur. Faire l’expérience de Guernica c’est aller au delà des faits pour éprouver et comprendre ce qu’ils ne disent pas mais que le tableau donne à voir: l’épouvante. C’est si vrai, qu’en 1943, Picasso ayant son atelier à Paris reçoit la visite d’un officier allemand qui stupéfait devant le tableau lui demande : « c’est vous qui avez fait ça ? », à quoi Picasso répondit : non, c’est vous ».
27 Le chercheur décrit des faits, les contextualise, constate qu’ils font problème, identifie le problème mais, rompant avec la pensée ordinaire, il ne pose pas une hypothèse sur les faits et cherche quelle est la question, qui, au delà des faits, les dépasse et les contient tout à la fois. Là est l’opération fondamentale : celle de l’abandon de l’analyse directe du problème révélé par les faits pour construire ce qui, au delà des faits et du problème, génère une question qu’aucun d’eux ne peut permettre linéairement de poser mais dont la réponse les éclairera tous.
28 Il y a donc un commencement, il y a donc une fin. Entre les deux, un mouvement.
29 « Une expérience possède une certaine forme et une certaine structure car elle ne se limite pas à agir et à éprouver en alternance mais se construit sur une relation entre ces deux phases ». Elle « est limitée par tout ce qui entrave la perception entre éprouver et agir ». Pour Dewey, cette relation est le fait de l’intelligence qui doit réguler deux obstacles : l’hypertrophie de l’agir, l’excès de perception.
30 Transposons cette proposition à la recherche. Sa réalisation ne saurait alors se réduire à l’alternance d’un exercice réflexif d’où procéderait la rédaction, à un jeu binaire réfléchir/ écrire, réfléchir/écrire ad libitum. Il y a, entre ces deux activités une relation particulière qui fait de cette alternance une expérience. Quelle est-elle ?
31 Michel Foucault affirmait en substance : je n’écris pas pour dire ce que je pense, j’écris pour savoir ce que je pense. La pensée est, qu’on me permettre ce néologisme, circonvolutive. A elle les intuitions, les fulgurances parfois, les enchevêtrements aussi, parfois même la confusion. Elle virevolte, saute impunément les obstacles et troque volontiers les impasses qui se présentent à elle par le mécanisme toujours commode de l’association. Mais à cela, l’écriture pour la recherche est rétive. Elle contraint la pensée à s’énoncer exactement, à établir de façon explicite les liens, les plans, les niveaux, les hiérarchies, à démontrer plutôt qu’à évoquer. Il ne s’agit pas là simplement, comme on le dit souvent, de mieux structurer sa pensée, non, ce faisant l’écriture ouvre au penseur de nouveaux territoires en imposant à la pensée de se penser autrement ou plutôt, ainsi que l’énonce le psychanalyste Wilfred Ruprecht Bion, de faire l’expérience de la mobilisation de la machine à penser les pensées.
Mots-clés éditeurs : Expérience, œuvre, praxéologie, recherche
Date de mise en ligne : 15/05/2017
https://doi.org/10.3917/forum.151.0071