Article de revue

Éthique et gestes de la chance

La baxt des gabori de Transylvanie

Pages 142 à 159

Citer cet article


  • Olivera, M.
(2007). Éthique et gestes de la chance La baxt des gabori de Transylvanie. Études Tsiganes, 31-32(3), 142-159. https://doi.org/10.3917/tsig.031.0142.

  • Olivera, Martin.
« Éthique et gestes de la chance : La baxt des gabori de Transylvanie ». Études Tsiganes, 2007/3 n° 31-32, 2007. p.142-159. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-tsiganes-2007-3-page-142?lang=fr.

  • OLIVERA, Martin,
2007. Éthique et gestes de la chance La baxt des gabori de Transylvanie. Études Tsiganes, 2007/3 n° 31-32, p.142-159. DOI : 10.3917/tsig.031.0142. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-tsiganes-2007-3-page-142?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/tsig.031.0142


Notes

  • [1]
    Sans remettre en cause la nécessité d’une meilleure connaissance de ces pages douloureuses de l’histoire des communautés tsiganes, notamment roumaines, Alain Reyniers a récemment invité à relativiser cette noire représentation en introduisant davantage de nuances (Reyniers, 2008).
  • [2]
    Loin du schéma évolutionniste, j’entends ici par « Modernité » un moment particulier de la pensée occidentale, et non le « triomphe » définitif de la Raison sur les Anciens et la Tradition. Dire des Tsiganes qu’ils ne sont pas des « Modernes » ne signifie donc aucunement qu’ils sont demeurés en marge des évolutions historiques mais qu’ils les vivent et les regardent autrement. Cf. la discussion de la Modernité par Bruno Latour (Latour, 1991).
  • [3]
    Cf. également, pour une illustration particulièrement significative de la baxt en action : « Fils du marché, les maquignons tsiganes et le modèle anthropologique » (Setwart, 1994-2 : 105-126).
  • [4]
    Baxt = chance. Baxtalo= chanceux. Baxtali (f), baxtale (p).
  • [5]
    Selon Le Robert, « chance = Possibilité de se produire par hasard. Heureux hasard ».
  • [6]
    J’orthographie de la sorte Gaže, plutôt que « Gadjé », afin de respecter la prononciation gabor : « ž » correspond au [?] de l’API.
  • [7]
    N.B : Dans la suite du texte, l’expression « les Roms » ne renvoie qu’aux Gabori.
  • [8]
    La Transylvanie est une province ethniquement très diversifiée, et ce depuis le Haut Moyen-Âge : Roumains, Magyars, Sicules, Saxons, Juifs, Tsiganes (divers) etc. Les Roumains y sont majoritaires mais les magyarophones dominent dans les départements (judete) de Mure?, Harghita et Cova?na, où ils représentent entre 60 % et 80 % de la population. Ces trois judete correspondent approximativement à l’ancien territoire sicule de Transylvanie (Székelyföld-?inutul secuiesc) : locuteurs du hongrois mais distincts des autres Magyars, les Sicules (Secui en roumain, Székelyek en hongrois) seraient les descendants des anciens gardes-frontières du Royaume de Hongrie, installés dans l’arc carpatique autour du 9e siècle. Ils formèrent jusqu’à la fin du 18e siècle des entités administratives particulières (les « Sièges » devenus par la suite « comitats »), dont le « Siège de Mure? ». Quand les ancêtres des Gabori ont-ils commencé à s’établir en ces terres ? La mémoire collective ne le dit pas : ils y ont été présents « de tous temps ».
  • [9]
    Cf. B. Houliat : « Les Gabori sont très mystérieux et n’entretiennent pas plus de relations avec les autres Rroms qu’avec les gajé. […] Leur droiture, leur prestance leur confèrent prestige auprès des autres Rroms. Ils forment une sorte d’aristocratie » (Houliat, 1999 : 128).
  • [10]
    Si l’ethnonyme « Gabori » est aujourd’hui relativement connu en Transylvanie, d’autres termes sont utilisés pour les désigner : C?ldarari par les roumanophones qui désignent ainsi tous les Tsiganes travaillant le métal (c?ldar = « chaudron ») ; Cortorari par des Tsiganes « modernisés » qui se distinguent alors de ces « Roms arriérés » (cort = « tente ») ; Sikouieri par d’autres Roms transylvains faisant référence à leur région d’origine (Secuime = « pays des Sicules ») ; Badogosi par les Hongrois qui renvoient ainsi à leur métier jugé traditionnel (badog = « fer-blanc »), etc. Comme partout, chacun tente de mettre de l’ordre en désignant l’Autre à sa manière.
  • [11]
    Le sombre costume masculin (pantalon, veste et gilet noirs, ample chemise, grande moustache, chapeau noir) et son homologue féminin, particulièrement fleuri (jupe et tablier très plissés, chemisier et foulard aux couleurs vives), sont perçus par tous, Roms et Gaže, comme une marque de l’« authentique tsiganitude » gabor. Ils sont pourtant, l’un comme l’autre, les héritiers directs dans leur forme comme dans leurs couleurs des traditions vestimentaires locales, en particulier des vêtements hongrois autrefois portés aux jours de fête.
  • [12]
    Le terme baxt est passé dans le parler populaire roumain, en changeant sensiblement de sens : « Báft? : Chance, succès […] Semble être passé au roumain par l’intermédiaire du tzigane, avec une nuance de vulgarité […]. Tout en étant très usité dans le langage commun, le terme apparaît rarement en littérature. » A. Cior?nescu, Dic?ionarul etimologic român, Universidad de la Laguna, Tenerife, 1958-1966, ma traduction. La définition romanès serait sans doute bien différente et moins triviale.
  • [13]
    Ceci expliquant peut-être le manque de succès, au moins auprès des intéressés, des entreprises de « reconnaissance du peuple rom » qui se fondent toutes sur la logique « nationale » du contenu réifié : une langue, une histoire, un folklore, une mythologie etc. À ce jeu-là, les Roms ne seront jamais des joueurs complets. Il existe heureusement bien d’autres manières d’instaurer et de perpétuer des collectifs de semblables.
  • [14]
    Sur cette « prise de possession du monde » chez d’autres Tsiganes et par d’autres moyens, cf. Williams, 1993.
  • [15]
    Tjinav / bitjinav = j’achète/je vends. Bilovengo = gratuit (« sans argent »).
  • [16]
    La première traduction roumaine que me donnèrent les Gabori pour ?umungur fut « corcitur? » = « bâtard ». ?umungur est la contraction de ?om ungur (« Rom hongrois »). Originaires d’une région magyarophone de Transylvanie, les Gabori désignent ainsi ceux qui ne savent pas le romanès, d’abord la langue (les ?umunguri ne sont censés connaître que le hongrois ou, selon leur lieu de résidence, le roumain) mais également tout ce qui fait des Roms des êtres respectables. Les ?umunguri s’habillent sans moralité, n’ont pas de savoir-faire traditionnel, etc. Précisons que les ?umunguri, tels que définis par les Gabori, ne correspondent à aucune réalité socioculturelle. Ils ne forment pas plus un groupe qu’une communauté, hormis aux yeux des Gabori, lesquels, grâce à cette catégorie fantasmée, sont toujours d’accord avec leurs voisins hongrois ou roumains pour affirmer que les ?igani (c’est-à-dire les ?umunguri et eux seuls) sont un grave problème. On retrouve cette même catégorie de Tsiganes dépréciés chez d’autres Roms roumains, sous différents termes (Ka?tale, Beyash, Rudari…) mais également ailleurs en Europe.
  • [17]
    Bien qu’également baxtale, au moins partiellement, ces « autres Roms » – aver ?oma (ceux que les Gabori reconnaissent comme ?oma et qu’ils désignent par divers termes : ?urara, ?erhari, Gjurgjuvoie,…) le sont toujours différemment : ils parlent différemment, s’habillent différemment, se comportent différemment entre eux et avec leurs Gaže, etc. Du fait même de son cadre d’expression (produit humain historiquement et socioculturellement différent de celui des Gabori), leur baxt ne peut les faire qu’être naturellement différents.
  • [18]
    Ils sont aujourd’hui connus pour être couvreurs-zingueurs ou ferblantiers, mais certains pratiquent la brocante, d’autres font les marchés (vente de vêtements, de chaussures), etc. Il arrive par ailleurs que des Roms s’engagent comme salariés dans de petites entreprises, généralement pour quelques mois en hiver : si les activités indépendantes sont valorisées et recherchées, elles ne sont donc pas les seules à être pratiquées.
  • [19]
    L’interprétation de la distinction haut/bas dans la perspective d’un lointain héritage indien (opposition pur/impur) me semble ainsi, sinon inadaptée, du moins superflue : les rapports aux Gaže ne risquent pas de « souiller » des Roms « purs ». Les Gaže n’étant ni « purs » ni « impurs » mais Naturels, ils ne participent pas directement au jeu de la baxt. Loin de compromettre la vertu (baxt) des Roms, les relations aux Gaže sont même, on l’a vu, nécessaires afin de s’assurer de son efficacité
  • [20]
    Le terme pocai?i (« repentis ») désigne en roumain l’ensemble des néo-protestants évangéliques : baptistes, pentecôtistes, adventistes, témoins de Jéhovah etc. Les Gabori emploient en romanès l’expression hivevure, proche du hongrois hivo = « croyant ».
  • [21]
    L’une de ces pistes : la pratique de la « bonne aventure », répandue chez de nombreux Tsiganes, ne serait-elle pas, au-delà des revenus qu’elle produit, une marque supplémentaire de cette « nature » différente fondée sur la baxt ? Les Gaže, livrés au hasard, s’en remettent aux Roms pour tenter, malgré tout, de démêler les fils de l’avenir. Ces derniers jouent le jeu d’autant plus aisément qu’ils ont vocation à contrôler leur destin, tout autant qu’à contrôler les Gaže.

1Cet article a pour sujet la notion de baxt – communément traduite par « chance » mais également « sort », « destin » ou « bonheur » – chez des Roms de Roumanie : les Gabori. L’hypothèse en est que leur baxt fait de ces Roms ceux qu’ils sont, entre eux, avec les autres Tsiganes et les Gaže. Une analyse des réalités gabori sous le signe de cette « chance » bien particulière, à la fois principe général et substance active, qualité individuelle et propriété collective, permet ainsi une meilleure compréhension de leur quotidien.

2Plutôt que l’examen détaillé d’un domaine d’expression parmi d’autres de la baxt, la démarche adoptée est celle d’une présentation globale de la notion ou, plutôt, de la logique qu’elle met en œuvre. Le lecteur curieux de plus amples développements et de détails ethnographiques pourra éventuellement se reporter au travail plus approfondi duquel émane cet article (Olivera, 2007).

3Au-delà des Gabori, quelques généralités préliminaires sur la manière dont sont régulièrement présentés les Tsiganes – en particulier ceux d’Europe orientale – feront mieux saisir l’intérêt heuristique qu’il peut y avoir à se pencher sur le concept de « chance » et d’étudier son expression dans les communautés roms. Suivra une rapide présentation de la société gabor, nécessaire à la progression vers le cœur du propos : les raisons de l’importance capitale de cette baxt et ses manifestations quotidiennes.

Entre « fier optimisme » et « fatalité négative » : sortir de l’ornière

4

« Les Tsiganes sont prompts à suggérer que les dés sont pipés en leur faveur », écrit M. Stewart dans un article consacré à l’usage de l’argent chez des Roms hongrois (Stewart, 1994-1 : 53). Tout en évoquant de douloureux souvenirs, I. Lackovà intitule pour sa part son autobiographie Je suis née sous une bonne étoile, ma vie de femme tsigane en Slovaquie (Lackovà, 2000). De la même manière, M. Lakatos met constamment en avant l’optimisme –parfois forcé – des Roms, tandis que son roman retrace les aventures souvent dramatiques d’un jeune Tsigane, de sa famille et de son village dans la Hongrie des années trente, jusqu’à la déportation. Alors que la troupe monte dans le wagon qui les emmènera vers le camp de la mort, le narrateur écrit : « Lorsqu’on referma les portes des wagons crépis de frais, la légère anxiété que nous avait causé la présence de soldats s’envola d’elle-même. Nous finirions bien par être débarrassés d’eux, comme nous l’avions été des gendarmes. Le principal c’était de pouvoir travailler et manger, le reste on s’en arrangerait. […] Le bercement du train replongea tous les Tsiganes dans le monde des rêves, monde rempli de bonheur et d’espoir. »
(Lakatos, 1986 : 369)

5Dans un registre voisin, romanciers, chroniqueurs et observateurs occasionnels mettent fréquemment en avant la « fierté » des Tsiganes. Cette « fierté » est d’autant plus remarquable que, du point de vue de ces auteurs, le sort semble s’acharner sur eux : Günter Grass parle des Tsiganes et de leur « gaiety in the face of despair » (Grass, 1992). Et si elle nourrit avant tout des fantasmes « gadjo-centrés » (l’« Homme libre de toutes contraintes »), l’image redondante, par exemple chez Walter Starkie, du « Tsigane en haillons ayant une allure de Prince » n’est peut-être pas, malgré tout, totalement inappropriée (Starkie, 1995). Elle doit cependant cohabiter avec d’autres images des Tsiganes, mobilisant celles-là des notions parfaitement opposées à celles de « fierté » et d’« heureuse insouciance ».

6Bien des auteurs évoquent en effet le « fatalisme » ou la « résignation » des Tsiganes dans les anciennes Républiques socialistes, en Roumanie notamment. L’Histoire y passerait à côté des Tsiganes, laissant ces derniers dans une temporalité figée (Radista, 1985). B. Houliat invoque l’« héritage de l’esclavage [qui] influence sans doute bien des attitudes : le fatalisme, la résignation, le manque de confiance en soi », suivant en cela N. Gheorghe (Houliat, 1999 : 30 et Gheorghe, 1991). E. Pons estime que les « siècles d’asservissement ont entamé la confiance des Tsiganes en leur avenir. Ils ont mis en péril leur esprit d’initiative, leur dynamisme et engendré une sorte de fatalisme et de résignation face aux évènements, allant de la résignation à l’agressivité. » (Pons, 1995 : 29). M. Courtiade reprend les mêmes maux, pour en ajouter d’autres : « On relève l’absence totale de confiance en leur avenir des descendants de ces esclaves, un fatalisme à orientation exclusivement négative. N’ayant pu pendant cinq siècles avoir l’initiative la plus rudimentaire, se faire une cabane, aimer, élever un enfant, ils ont créé une sorte de vision du monde de la désespérance, laquelle est, hélas !, héréditaire. Latente dans les circonstances favorables, cette désespérance ruine tout élan constructif au premier obstacle. Et comme les obstacles ne manquent pas, obstacles de la vie publique auxquels s’ajoutent les obstacles causés par le racisme, la réaction va de la résignation à l’agressivité, toutes deux souvent extrêmes. » (Courtiade, 1995 : 11-12).

Description de l'image par IA : Deux hommes en chapeau de cow-boy, l'un souriant, devant un bâtiment en bois.
photo de Martin Olivera

7L’esclavage ou le servage en Transylvanie, puis le communisme, auxquels certains ajoutent un perpétuel statut de parias, auraient causé un profond préjudice, multiséculaire, aux « populations tsiganes » dans toute l’Europe centrale et balkanique (Hancok, 1987 et Djuric, 1993). D. Kenrick et G. Puxon élargissent à l’Europe entière ces considérations, estimant finalement que « les brutalités devenues légales, les pendaisons, la vie dans une société qui voudrait vous voir crever, tout cela finit par miner les forces, par provoquer un rétrécissement psychologique et même par amener une dégénérescence » (Kenrick et Puxon, 1974 : 271). M. Courtiade va jusqu’à évoquer un nécessaire « plan de réhabilitation psychique », qu’il juge néanmoins « utopique » (Courtiade, 1995 :13) [1].

8Voici donc deux conceptions, aussi récurrentes que contradictoires, « du Tsigane » et de ses dispositions face à l’avenir. Peut-être y aurait-il deux discours ? L’un pour l’extérieur – les Gadjé – fait d’apitoiement et de fatalité négative, l’autre tenu entre soi, nourri de toute puissance et d’optimisme définitif ? Les Tsiganes oscilleraient ainsi sans cesse entre deux registres d’autoreprésentation ? À moins que n’existent deux grandes catégories de Tsiganes, ayant peu de choses en commun en dehors de ce regard extérieur qui les « fait » également Tsiganes ? Les uns tout puissants, les autres irrémédiablement résignés ?

9Il me semble possible de résoudre autrement ce dilemme troublant notre compréhension. Et si ces stéréotypes ne disent rien du réel, ils peuvent aider à mieux l’interroger, en œuvrant à l’identification, puis à l’éclairage, des angles morts de notre entendement. Présenter les Tsiganes comme « tristement fatalistes » ou, tout au contraire, « fiers maîtres du monde » me paraît en ce sens révéler une difficulté éprouvée par nous, observateurs occidentaux et Modernes [2], à saisir certaines réalités, et non renvoyer à une schizophrénie (ou cyclothymie) collective à l’œuvre chez les intéressés. On ne peut en effet pas sérieusement croire que tous les Tsiganes sont individuellement désespérés et, dans le même temps, porteurs d’un optimisme collectif frisant l’insouciance. Ce n’est en tout cas pas le cas des Roms qu’il m’a été donné de fréquenter ces dernières années. Bien qu’impuissantes à mieux rendre compte des réalités, les notions antinomiques de « fier optimisme » et de « fatalisme négatif » renvoient toutefois, indirectement, à une représentation centrale chez de nombreux Tsiganes, et notamment chez les Gabori : la chance (baxt). Une « chance » que les Modernes ont décidément bien du mal à saisir.

La baxt des Roms

10Nombre d’auteurs ayant travaillé sur des communautés roms ont abordé la question de la chance, selon différentes perspectives. Leurs travaux donnent à voir une grande variété de situations mettant en jeu cette notion.

11Dans son étude sur les Roms de Californie, Anne Sutherland traite de la baxt au chapitre « Pollution, boundaries, and beliefs ». Elle remarque lors des repas, et notamment par les toasts portés, que « good luck and good health are so commonly phrased together as to appear synonymous ». Il existe selon elle des « baxt foods [which] bring good luck to people who eat them [and] are used for curing various illnesses ». Sutherland insiste particulièrement sur ce rapport entre baxt et bonne santé, toutes deux garanties par le respect des interdits (alimentaires mais aussi sexuels, corporels) qu’elle détaille. Mais elle note par ailleurs que « generosity brings baxt » et évoque très rapidement le rôle de la baxt dans le succès en affaires (Sutherland, 1975 : 275-282).

12Leonardo Piasere se penche sur la chance dans un chapitre traitant du rapport des Slovensko Roma d’Italie avec la religion et le religieux. Tentant de définir la notion de Devel (Dieu) chez ces Roms, il remarque : « [Dieu] semble ne dépendre d’aucun être, sinon de baj(t) (chance, sort) de laquelle, d’après quelques-uns, il ne peut pas se soustraire. Parfois, baj(t) et Devel semblent correspondre, mais il ne nous semble pas que bajt soit une force personnalisée comme l’est par contre Devel. » (Piasere, 1985 : 245). L’idée de baxt demeure ainsi énigmatique aux yeux de l’observateur, et devient d’autant plus importante à mieux expliciter que Dieu lui-même en serait dépendant.

13Michael Stewart aborde pour sa part la notion dans le chapitre « A passion for dealing » traitant du commerce de chevaux pratiqué par les Roms hongrois qu’il a fréquentés ; tout en étant amené à aborder rapidement le terme dans d’autres chapitres tels que « Gypsy work » et « The shame of the body ». Selon lui, c’est particulièrement par le maquignonnage que les Roms se rendent « maîtres du monde » : « Dealing with horses enabled the Rom to act as « master of themselves », as agent of their destiny in their relations with each other and with gažos. » Et ce grâce, précisément, à la notion de baxt « [which] does not exactly correspond to our notion of luck. As luck, efficacy, prosperity, and happiness, baxt was one of the constitutive qualities of the Gypsies. » Pour M. Stewart, les Roms passent « from dependence to autonomy through luck » (Stewart, 1997: 164) [3].

14Le concept de « chance », et plus encore sa mise en œuvre et son expression quotidiennes, tiennent donc une place essentielle dans de nombreuses communautés (voir également Miller, 1975 ; Gropper, 1976 et Williams, 1984). C’est aussi le cas chez les Gabori qui, comme de nombreux Roms, se saluent usuellement par « Te ave baxtalo ! », littéralement : « Que tu viennes chanceux ! » [4]. Il ne s’agit pas tant de souhaiter la chance à son semblable que de le trouver « chanceux », ici et maintenant, sous-entendu comme il se doit. Les Roms ne doivent pas provoquer leur « chance » mais la vérifier et, dans le même temps, ne pas la perdre. La baxt a en ce sens peu à voir avec la « chance » des Gaže qui les entourent [5] : elle n’est en rien hasardeuse ou occasionnelle, mais, bien au contraire, en tout et pour tout nécessité.

15J’aimerais permettre au lecteur de comprendre ici cette nécessité. Pour ce faire, je restreindrai mon propos aux seuls Gabori de Transylvanie. D’abord parce qu’ils sont ceux pour lesquels je dispose de données de première main. Ensuite, afin de respecter le principe essentiel selon lequel on ne peut mener une analyse détaillée et rigoureuse que d’une seule communauté à la fois (cf. sur ce point Okely, 1983 ; Williams, 1984 ; Piasere, 1985) : ce qui est vrai des Gabori ne l’est pas nécessairement d’autres Roms roumains, ni même d’autres Roms transylvains. Car si l’on retrouve l’importance du concept baxt dans diverses communautés, la réalité – c’est-à-dire l’expérience – de cette baxt est indissociable de son contexte d’expression : la manière qu’ont les Gabori d’être une « nation » (na?ia) de « Roms fortunés-chanceux » (baxtale ?oma) leur est propre. Elle est liée aux rapports qu’ils entretiennent entre Gabori, mais également aux relations qu’ils ont, ou évitent d’avoir, avec d’autres Tsiganes et à celles qu’ils tissent, au quotidien, avec leurs Gaže[6] (amis, voisins, relations, clients, etc.), ces derniers n’étant pas les mêmes que les Gaže des autres Tsiganes.

16Si l’on souhaite comprendre comment la baxt fait concrètement des Gabori une société particulière, il faut donc renoncer, au moins temporairement, aux discours généraux sur les Tsiganes et les Roms. Les Gabori ne se représentent pas comme une sous-catégorie de la « grande famille rom », elle-même sous-catégorie du vaste « ensemble tsigane ». Ils forment une société, la « nation des Gabori » (na?ia Gaborilor), seule et suffisante. Quelques données générales sur cette société gabor permettront de mieux saisir comment il peut en être ainsi. Il sera alors temps de voir comment la baxt fonde et nourrit le romanès gabor : la manière des Gabori d’être eux-mêmes.

Une « nation » de Roms transylvains : na?ia Gaborilor

17« Gabor » est un nom hongrois. Les Gabori ne se nomment pas tous ainsi, mais le patronyme et le prénom sont répandus dans la communauté (certains individus se nomment Gabor Gabor). Ce n’est toutefois que vis-à-vis de l’extérieur, Gaže ou autres Tsiganes, que les intéressés utilisent l’ethnonyme. Entre eux, ils disent simplement : « Nous, les Roms » (Ame ?oma). Ce « Nous » ne correspond pas à ceux que les observateurs regroupent généralement dans la catégorie historico-linguistique « les Roms » : « Nous, les Roms » ne concerne que les semblables, ceux qui se disent Gabori, ceux avec lesquels celui qui parle possède des liens de parenté (par l’alliance et/ou la filiation), délimitant ainsi le cercle de l’endogamie. Après avoir souhaité s’être rencontrés « chanceux » (baxtale), deux Gabori qui ne se connaissent pas chercheront à se relier afin de constater la manière dont ils sont effectivement parents (niamuri).

18Ces Roms [7] seraient aujourd’hui quelques milliers (entre 3 000 et 5 000) à vivre principalement en Transylvanie. Plus précisément, tous se disent originaires d’un réseau de communes et villages autour de Tîrgu-Mure?, correspondant à l’ancien « Siège de Mure? » (Scaunul Mure? en roumain, Marosszék en hongrois), en terres sicules [8]. Quelques familles ont commencé à quitter ce « territoire originel » au début des années 1950 pour s’établir dans les environs d’Oradea et de Cluj. Au cours des décennies communistes, les Roms furent de plus en plus nombreux à s’installer ailleurs en Transylvanie, mais également en Hongrie et dans le Banat (Timi?oara, Arad), en suivant les nouvelles opportunités économiques et, d’une manière générale, grâce à une meilleure intégration de leur terroir originel à la Roumanie socialiste : embauche sur de grands chantiers, développement de l’industrie, des réseaux ferroviaires et routiers, etc. Aux confins de l’aire de rayonnement gabor, on trouve aujourd’hui quelques (rares) familles établies à Bucarest, Craiova et Ia?i. Les Gabori ne cessent néanmoins pas de se définir comme « Roms de la Mure? » et d’entretenir des liens avec les parents demeurant dans ce qu’ils présentent comme leur territoire d’origine : les « expatriés » vivant ailleurs en Roumanie disent « Je rentre à la maison » (« Žav khere ») lorsqu’ils partent visiter des grands-parents, oncles, tantes, cousins ou alliés habitant autour de Tîrgu-Mure?. De même, ils continuent d’enterrer leurs morts dans les cimetières de leurs villages d’origine.

19Depuis les années 1990, les Gabori sont perçus en Transylvanie comme un « clan tsigane » (neam ?iganesc) « traditionnel et respectable » : ils sont ceux qui portent « fièrement » de grands chapeaux noirs et de grandes moustaches, ceux dont les femmes revêtent de longues jupes plissées et colorées, ceux qui travaillent le zinc et œuvrent à la pose de gouttières, etc. Ce sont, pour beaucoup d’observateurs, des « Tsiganes traditionnels authentiques », pour ne pas dire « mystérieux » [9], auxquels seules manquent la tente et l’itinérance pour valider totalement la figure, bien établie depuis le 19ème siècle et les premiers travaux de tsiganologie, des « vrais Tsiganes nomades ». Les intéressés jouent eux-mêmes avec ces représentations – tout autant qu’ils les subissent – en s’affichant comme des « Roms nobles et respectables » (rajkane the patjivale ?oma), radicalement distincts de la figure réprouvée du ?igan « sale, voleur, menteur, etc. », défini par absence (de moralité, d’hygiène, d’histoire, etc.) [10].

20Quelques recherches, les photographies des décennies passées et une meilleure connaissance de l’histoire des familles permettent néanmoins de constater que le mode d’affirmation actuel de la « noblesse gabor », l’affichage de cette « authenticité ancestrale et vertueuse », est tout à fait récent : les Roms ne portent ostensiblement ce « costume traditionnel », directement issu des coutumes vestimentaires magyares locales [11], que depuis une quinzaine d’années. Les larges chapeaux noirs ont ainsi fait leur apparition après la Révolution de 1989 – ceux qu’ils portaient jusqu’alors étaient identiques aux couvre-chefs des paysans hongrois.

21Dans la première moitié du 20ème siècle, la grande majorité des Roms ne travaillait pas d’autre part le métal mais s’engageait dans les fabriques locales ou chez les paysans voisins, tout en pratiquant une agriculture de subsistance (pommes de terre, maïs, poules, cochons, etc.) et, pour certains, diverses activités de récupération (verre, peaux de bêtes, etc.). Quelques-uns étaient bien ferblantiers, rétameurs, chaudronniers et/ou maréchaux-ferrants, mais ils demeuraient très minoritaires. Le travail de la tôle zinguée et la pose de gouttières ne se sont largement développées parmi les Gabori qu’au cours des années 1950-60 : bien des « vieux » (phure) d’aujourd’hui, reconnus comme « grands professionnels » (baro me?tero), n’ont donc pas appris le « métier traditionnel » auprès de semblables, mais chez des Gaže (hongrois ou roumains).

Description de l'image par IA : Carte en noir et blanc d'une ville avec des rues et des bâtiments disposés en cercles concentriques autour d'un centre marqué.

22La société formée par ceux qui se disent aujourd’hui Gabori est ainsi bien différente de celle de leurs aïeux du début du siècle passé. L’idée de communauté de semblables (« Nous les Roms » – Ame ?oma) n’est évidemment pas apparue ex-nihilo au cours des années 1950 ou 1990, mais la manière qu’ont les Roms d’être eux-mêmes aujourd’hui ne peut être dissociée d’un environnement humain, toujours mouvant, dans lequel ils évoluent au quotidien et dont ils font partie intégrante : les Roms ne sont pas hors de l’histoire ou en marge de celle-ci. Ils y sont, de plain-pied, à leur manière, et ne cessent à ce titre de réinventer leurs traditions.

23« Plus ça change, plus c’est la même chose », disait le philosophe Alphonse Karr. Or ce qui permet aux Roms de changer tout en restant eux-mêmes, par-delà les générations et les aléas historiques, ce par quoi ils prennent possession du monde dans sa totalité, dans sa diversité, avec ses bouleversements, contradictions et incertitudes, ce « quelque chose » qui leur est propre et que ne connaissent pas les Gaže est, précisément, la baxt : la Chance-Fortune des Roms [12].

La baxt, jeu et enjeux

24Les Gabori sont naturellement baxtale, tel est leur état normal. Prenant des nouvelles les uns des autres, l’une des réponses récurrentes est : « Je n’ai rien à dire de mauvais, grâce à Dieu » (« Na phenav žungali, ala Devleke »). Préciser ainsi, dès l’entame de la conversation, l’absence de mauvaise nouvelle confirme que les interlocuteurs sont, comme il se doit, baxtale – « chanceux-heureux ». Les problèmes et soucis actuels pourront être évoqués par la suite, ils ne démentiront jamais la baxt initialement et réciproquement reconnue des interlocuteurs.

25Qu’est-ce donc qu’être baxtalo ? Ce n’est pas gagner au loto tous les mois, ni trouver régulièrement de l’argent dans la rue. La « chance » des Roms ne laisse pas place au hasard : elle est une qualité qui doit s’exprimer. Le mérite d’un Rom (ou d’une Romni) est ainsi de faire preuve de sa chance, au quotidien. La baxt permet de réussir dans les activités économiques, d’avoir une belle famille, en bonne santé, de bons alliés (xanamica), de bons amis Gaže, etc. Elle gouverne la réalisation des ambitions, grandes et petites, quotidiennes ou exceptionnelles. Cette « chance » est, comme l’écrit M. Stewart, « la juste sanction d’une conduite judicieuse » (Stewart, 1994-2 : 120) tout autant que la raison de cette conduite : les Roms réussissent parce qu’ils sont baxtale, et sont baxtale parce qu’ils réussissent.

26Mais être baxtalo n’est en rien la garantie d’une vie en tout et pour tout bienheureuse. Tous les Roms connaissent des malheurs, personnels ou familiaux, l’enjeu étant de ne pas les laisser obscurcir trop longtemps l’horizon de la baxt. La « chance » du Rom peut donc se faire discrète ou être temporairement malmenée, elle n’est jamais totalement oubliée. Lors même que des épreuves (décès, maladie, accident) touchent un individu ou une famille, ceux-ci ne cessent pas d’être intrinsèquement baxtale, porteurs de la Fortune des Roms. Les semblables seront toujours là pour attester du fait que, malgré ces malheurs conjoncturels, l’intéressé et sa famille étaient et demeurent baxtale : ils sont, quoi qu’il arrive, alliés, cousins, frères, sœurs, descendants et héritiers de baxtale ?oma, ont eux-mêmes fait montre par le passé de cette baxt essentielle, transmise de génération en génération et, à n’en pas douter, auront d’autres occasions de l’exprimer. Tandis que nous rendions visite à des parents traversant visiblement une passe difficile (manque de ressources, problèmes familiaux), mes compagnons ne cessaient de me rappeler, sur le chemin du retour : « Tu sais, ils n’ont pas toujours été comme ça… ». Et de mentionner leurs réussites passées et/ou celles d’illustres parents. Toute opportunité est finalement bonne pour démontrer que leur « chance » est bel et bien là, discrète ou en sommeil à défaut d’avoir les possibilités de s’exprimer pleinement. La roue de la Fortune peut tourner, avec ses hauts et ses bas, mais les Roms s’évertuent à ne jamais en descendre.

27Un individu évite ainsi d’« engager sa chance » lorsqu’il juge les circonstances trop hostiles : mieux vaut laisser la baxt dans l’ombre ou au repos plutôt qu’avoir la preuve de son inefficacité voire, pire encore, de son absence. À de nombreuses reprises mes hôtes refusaient de partir démarcher d’éventuels clients tandis que, par ailleurs, les dettes s’accumulaient : « Il n’y a pas de travail. Où veux-tu aller ?! » (« Naj butji ! Kaj te ža ?! »). Les journées passaient, sans activité particulière, nourrissant l’humeur maussade de chacun. Puis, ayant décidé un matin, pour des raisons obscures à mes yeux, qu’il y avait du travail, ils partaient dans tel ou tel village proposer leurs services (pose de gouttières) et revenaient en fin d’après-midi avec, si ce n’est un contrat conclu, au moins de sérieuses pistes de chantiers : leur « chance » avait fonctionné, lorsqu’ils l’avaient décidé. Voilà qui peut faire écho à la « résignation fataliste » dont il a été question plus haut, tout autant qu’à l’« omnipotent optimisme » des Tsiganes. En cédant à une fatalité ponctuelle sur laquelle il conserve, conceptuellement, toute emprise, le Rom demeure en dernière instance maître de son sort.

28Tel est bien pour nous-mêmes, observateurs, le paradoxe : le destin des Roms serait de contrôler leur sort, grâce à la baxt. Et si cela semble improbable aux nôtres, à leurs yeux « destinée » et « libre-arbitre » ne se contredisent aucunement : leur « chance », naturelle et innée, donne aux Roms la maîtrise de leur existence. Ce n’est pas rien. Immergés dans l’altérité et, avant tout, parmi des Gaže omniprésents, les Gabori (comme les autres Tsiganes) semblent en effet vivre dans un monde qui n’est pas le leur : comment y trouver place alors que tout ce qui le constitue porte la marque de l’Autre ? Les Gaže sont en tout et partout. Ils ont façonné tous les paysages, produisent tout ce qui existe (nourriture, marchandises, argent, voitures, papiers d’identité, programmes télévisés, etc.) et détiennent jusqu’au monopole des relations institutionnelles avec Dieu : il n’existe pas de religion ni de clergé rom. L’affirmation de la présence gabor ne peut donc pas se faire sur ce terrain archi-contrôlé par l’Autre qu’est le monde des objets. Les Roms n’ont pas les moyens de jouer aux jeux dont la société majoritaire a inventé les règles, et s’abstiennent d’ailleurs bien d’y participer [13]. Mais à défaut de pouvoir ériger une enclave protégée, hors d’atteinte du contrôle gažikano, ils prennent possession de la totalité, Gaže inclus, par la baxt[14].

29Plutôt que d’agir sur le contenu du monde, les Roms se rendent ainsi, grâce à leur « chance », maîtres du cours des évènements qui font le monde, jour après jour. Les Gaže sont par définition incapables de contrôler leur sort : ils n’ont pas de baxt. Les Roms ont, quant à eux, vocation à la vérifier et à la faire jouer. Ils n’y réussissent pas toujours, de même que les Modernes ne parviennent jamais à soumettre définitivement la Nature, mais, et c’est l’important, ils s’emploient toujours à y réussir.

30Car briser publiquement et définitivement la chaîne de la baxt, par laquelle des générations de baxtale ?oma engendrent des générations de baxtale ?oma, revient à sortir de la société des Roms. Le bibaxtalo (littéralement « privé de chance ») ne peut plus être Rom parmi les Roms – homme parmi les hommes. Personne ne se dit ni ne qualifie un semblable de bibaxtalo, sauf à vouloir invoquer sur l’individu, méprisé et/ou détesté, les malheurs : il s’agit au moins d’une injure, sinon d’une malédiction. Bien plus que « malchance », bibaxt signifie « Malheur ». Le romanès bibaxtalo, s’il semble en ce sens proche du roumain nenorocit (« malheureux ») formé à partir de noroc (« chance »), exprime une différence conceptuelle fondamentale : le « ne- » roumain est négatif là où le « bi-» romanès est privatif [15]. La traduction française de bibaxtalo pose dès lors problème, un tel préfixe devant logiquement être suivi d’un substantif. Une transposition pourrait en être : le « sans-Fortune ». Mais c’est l’adjectif lui-même qui est altéré, c’est-à-dire la qualité de la personne ainsi désignée.

31Le bibaxtalo est pour ses semblables, et souvent pour lui-même, responsable de son malheur. Il n’a pas su se tirer des mauvaises passes, parce qu’incapable de faire jouer sa baxt. Cette dernière l’a abandonné, du fait même de ses agissements : par ses comportements indignes avec ses semblables mais également avec les Gaže, le bibaxtalo fait honte (laža) à tout le monde en n’en éprouvant aucune. Quittant le cercle vertueux des baxtale ?oma il rejoint la vicieuse spirale des malheureux responsables de leur infortune. Celle-ci est contagieuse, risquant à tout moment de contredire la baxt collective des Roms. Lorsqu’ils ne quittent pas d’eux-mêmes la communauté, et sans être totalement rejetés, de tels individus sont ainsi déclarés irresponsables (dile, malade : « fous », « frappés »). Tenus à l’écart des affaires romanès et, avant tout, de cet exercice si délicat et auquel les Roms consacrent tant de temps qu’est la parole, le bibaxtalo n’a pas voix au chapitre, de peur que ses mots ne provoquent le malheur. Sa langue a perdu ces vertus qui guident et nourrissent les grandes discussions romanès : la honte (laža) et le respect (patjiv). Lui-même le sait et se tient généralement à distance, fidèle à son non-rôle social, haussant tout juste les épaules d’un air résigné. « Que puis-je y faire… » (« So te kerav… »).

32Certains Tsiganes (?igani) sont, aux yeux des Gabori, naturellement bibaxtale, comme eux-mêmes sont naturellement baxtale : ce sont les ?umunguri. Il s’agit d’individus « corrompus », qui ne connaissent pas la « manière des Roms », le romanès [16]. Définis de manière exclusivement négative, « irrespectueux », « sales » (melale), sans valeurs ni traditions, ils correspondent très exactement aux ?igani des représentations populaires roumaines. Contrairement aux Gaže qui n’ont pas vocation à être baxtale et pour qui l’absence de baxt est non seulement normale mais encore nécessaire (on y reviendra), les ?umunguri sont des personnes (manu?e) dégénérées ou incomplètes. Ils sont bien, « quelque part », de même nature que les Roms mais ont définitivement sombré dans l’infortune de la barbarie. Les Gabori les évitent, comme l’image menaçante de ceux qu’ils deviendraient sans cette qualité essentielle faisant d’eux des Roms intègres : la baxt. Le danger pour un Rom qui se comporte mal, qui ne respecte rien ni personne est, toujours, de « devenir » un ?umungur, si ce n’est de son vivant au moins après sa mort : progressivement oublié en tant que Rom parmi les Roms, il rejoindra la masse indistincte des ?umunguri. Et les Roms demeurent ainsi, grâce à cette mémoire sélective, collectivement baxtale.

Le quotidien de la baxt : de la réussite sociale à l’intimité corporelle

33Si elle leur permet de se distinguer clairement des Autres (des Gaže, des ?umunguri mais également des autres ?oma[17]), la baxt est aussi ce qui permet aux Roms d’entretenir des relations soutenues, et généralement positives, avec les Gaže. Plus encore, elle motive ces relations, tout en réaffirmant sans cesse la distinction naturelle Nous/les Autres : c’est aussi bien dans l’entre-soi gabor que par leur rapports aux Autres, et d’abord aux Gaže, que les Roms ne cessent de faire montre de leur Fortune, individuelle et collective. Voilà comment les Gabori n’ont pas à préserver ou à maintenir leur identité « malgré » leurs relations aux Autres. Bien au contraire, ils ne cessent d’être eux-mêmes grâce à leurs rapports quotidiens à l’altérité, dans sa diversité (Gaže de toutes sortes, ?oma divers, ?umunguri, etc.).

34L’un des principaux champs d’expression de la baxt, et avant tout celle des hommes, est en effet celui des relations économiques tissées avec les Gaže. Dans ce domaine, comme de nombreux Tsiganes, les Gabori favorisent les activités artisanales et commerciales [18]. C’est dans la relation au client et l’exercice du métier que les hommes font publiquement preuve de leur baxt. Grâce à celle-ci, ils « savent y faire » (ženen te keren) : ils savent trouver de « bons chantiers » et conclure de « beaux contrats » (la?i butji), leurs Gaže (re-)viennent s’adresser à eux pour solliciter leurs services, ils savent bien parler et bien manier le marteau (o ciocano), peuvent convaincre et satisfaire leurs clients pour toucher de belles sommes etc. La « chance » n’ôte aucun mérite au Rom, bien au contraire, celui-ci démontre son savoir-faire en exploitant pleinement sa baxt avec ses Gaže.

Description de l'image par IA : Homme assis dans un fauteuil, entouré de meubles et de fenêtres, dans une pièce bien éclairée.
photo de Martin Olivera

35En entretenant un vaste réseau de connaissances, d’amis et de clients (prinženimo), ce que L. Piasere a pu appeler le « capital gažikano » (Piasere, 1985 : 144), un Rom alimente son prestige parmi ses semblables. Il gagne les moyens de nourrir plus souvent qu’à son tour la sociabilité romanès (visites aux parents, fêtes, cadeaux, etc.) et peut éventuellement devenir quelqu’un d’important (?om baro) dont la baxt est particulièrement visible. Le ?om baro (littéralement « grand homme ») n’est pas celui dont les comptes en banque sont bien garnis et les poches toujours pleines de billets mais, plus fondamentalement, celui qui réussit à soumettre le monde à son usage : la réussite romanès ne se mesure pas en quantité accumulée (biens ou argent) mais en pouvoir d’agir. Mieux vaut avoir les moyens d’entretenir des dettes importantes (kamimo), en réempruntant de grosses sommes aussitôt que les précédentes ont été remboursées – et il faut, pour ce faire, tisser des liens étroits avec plusieurs Gaže importants – plutôt qu’assurer des revenus réguliers. Le seul « capital » digne d’être accumulé est la baxt. À cette fin, les Roms n’ont d’autre choix que de développer des relations soutenues avec les Gaže, « nos Gaže » (amare Gaže).

36L’expression quotidienne de la baxt est toutefois loin de se limiter au seul champ de la réussite économique et sociale. La Fortune des Roms ne cesse en effet de se manifester, discrète et omniprésente. Si elle pousse à développer de bons rapports avec les Gaže, elle rappelle également de manière continue ce qui les sépare les uns des autres, jusque dans l’intimité du rapport au corps.

37Roms et Gaže ont a priori, au moins physiquement, de nombreux points communs : bipèdes doués de parole, ils appartiennent pour la biologie à une seule et même espèce humaine. Tous les Gabori sont néanmoins là pour affirmer avec vigueur qu’ils sauront évidemment reconnaître un semblable, où qu’il se trouve et malgré d’éventuels déguisements, parmi deux cents Gaže et en pleine nuit. Un Gažo est, de leur point de vue, tout aussi facile à repérer : par ses postures, ses attitudes, sa démarche, sa manière de parler… L’habillement joue bien entendu un rôle essentiel, mais il n’est pour les Roms que l’expression de différences physiques plus profondes. Devant la télévision, dans la rue, en voiture, les Roms ne cessent de constater et de relever des dissemblances naturelles et manifestes entre eux-mêmes et les Gaže. La culture/recension de ces différences permet « d’échapper à un excès de continu en introduisant des écarts indispensables entre des termes pour qu’ils puissent entrer en relation », comme l’écrit Philippe Descola (Descola, 2005 : 193). C’est encore ici la baxt qui fonde l’expression de ces « écarts indispensables » et, en retour, définit le cadre des relations entre les termes ainsi identifiés. La « chance » des Roms est donc bien plus qu’un principe à l’œuvre dans l’interprétation des évènements. Elle est une propriété physique, une substance faisant des Roms des êtres physiquement et objectivement différents des Gaže. Aussi doivent-ils continuellement s’assurer de sa présence et la préserver, de manière très concrète.

38Au quotidien, tout ce qui pourrait évoquer une nature commune entre Roms et Gaže, en particulier l’expression des fonctions naturelles (procréation, excrétion, nourriture), est oblitéré : baxtale, les Roms se distinguent des Gaže jusque dans leurs besoins élémentaires, par la pudeur (les vêtements gomment l’anatomie, jamais les Roms ne signalent lorsqu’ils vont aux toilettes etc.), l’obsession de la propreté et certains tabous.

39En maintenant une stricte séparation entre le haut et le bas du corps, et plus encore entre la partie inférieure du corps féminin et le haut du corps masculin (lessives séparées, évitements corporels, etc.), les Roms n’œuvrent pas tant à préserver leur « pureté » dans un monde « impur » qu’à constater des différences essentielles entre eux-mêmes et les Gaže. Ces derniers n’ont pas de baxt à préserver : leur condition de Naturels les dispense de ces gestes par lesquels les Roms s’évertuent, eux, Civilisés, à démontrer que le biologique n’a pas prise sur eux. Le tabou de la partie basse du corps, et plus encore du corps féminin, n’est donc pas du domaine de la religion (mettant en jeu une séparation sacré/profane [19]), tout comme la valorisation de la « générosité » entre Roms (les « frères » – phrala doivent s’entraider et dépenser pour les semblables) ne relève pas d’une simple préférence morale ou philosophique. Il s’agit au contraire, dans les deux cas, d’une nécessité pratique liée à la situation même de la société des Roms dans le monde : la baxt doit demeurer un principe efficace, fondant la distinction naturelle Nous/les Autres (Gaže, ?umunguri, etc.). Tous les gestes quotidiens liés au respect de la « propreté » (vužumo) ne sont donc pas propitiatoires, mais la juste conséquence de l’état des baxtale ?oma. Ils n’ont pas pour fonction d’apporter la chance, mais bien de ne pas la perdre tout en rappelant sa présence.

40En utilisant davantage de condiments pour la cuisine que leurs voisins hongrois ou roumains (paprika, poivre – piper, vinaigre – ?ut, sel – lon), les Gabori ne veulent ainsi pas « attirer la chance », comme si le poivre était, pour reprendre l’expression de Sutherland, un « baxt food ». C’est bien plutôt l’assaisonnement particulier des plats (par ailleurs identiques à ceux des Gaže) qui est une preuve quotidienne de la baxt des Roms, témoignage gustatif d’une nature particulière : propriété physique, la baxt les fait cuisiner différemment et apprécier des saveurs différentes. De même, l’appétit des Roms pour la viande grasse (mas thulo), le café (kave), le cognac de marque (Napoleon) et les cigarettes (sivore), si possible coûteuses, loin d’être arbitraire, est une marque supplémentaire de leur situation privilégiée, juste sanction de leur talent : ils n’éprouvent aucune difficulté à satisfaire des goûts onéreux tandis que, de leur point de vue, les paysans fument des cigarettes brunes à bas prix (carpa?i…), se nourrissent de soupes et de pain ou, lors de leurs (rares) fêtes, mettent davantage de riz que de viande dans le chou farci (?ax)…

41Prier et se faire prier, trois fois, cinq fois, pour manger et boire n’est dès lors pas une figure de style gratuite ou une simple politesse : les Roms ne se nourrissent pas parce qu’ils ont faim, mais pour faire honneur à leur baxt tout autant qu’à celle de leur hôte. De même, les Gaže ne sont pas rustres ou avares par « conviction », ni même par hasard, mais bien parce que leur corps, et leur sort, le permet. Il est impossible de leur en vouloir pour leurs attitudes ou de porter un jugement moral sur leurs agissements, il faut simplement « faire avec » ces Naturels. Les Roms n’ont pas cette « liberté » insouciante, salaire du Primitif, qu’ils envient parfois aux Gaže. Ils sont baxtale et doivent le rester, loin des contingences biologiques, au risque de disparaître en tant que Roms.

En guise de conclusion

42L’empire de la baxt est ainsi total, s’étendant des petits usages, machinaux et insignifiants, à la grande geste du prestige par laquelle les hommes œuvrent à s’illustrer parmi leurs semblables. Rien, du plus infime détail aux évènements extraordinaires, n’est étranger au jeu de la Fortune des Roms.

43On peut désormais mieux comprendre la remarque de Leonardo Piasere, selon lequel Dieu lui-même serait dépendant de la baxt : il a créé les Roms tels qu’ils sont, baxtale, ce n’est dès lors que par cette « chance », inscrite en leur chair, qu’ils ont accès à sa Providence. Le rapport au la?o Del (« bon Dieu ») se fait par l’intermédiaire de la baxt plutôt qu’au travers d’un culte précis. Tel est peut-être l’une des raisons du succès des églises néo-protestantes, chez les Gabori comme chez d’autres Tsiganes de Roumanie et d’Europe. Tout en privilégiant les liens directs entre Dieu et les croyants, elles invitent ces derniers à trouver les signes de sa Présence dans leur réussite quotidienne, plutôt qu’à respecter une liturgie formalisée. À noter que la conversion à ces confessions ne vise pas, au moins chez les Gabori, à « sauver » une âme malheureuse. Les bibaxtale n’ont rien à attendre de la « repentance » (poc?in?a en roumain) [20]. Celle-ci préserve et fournit une preuve supplémentaire de la baxt, celle du Rom intègre.

44Bien d’autres pistes d’analyse peuvent être explorées à la lumière de la baxt, chez les Gabori comme chez d’autres Roms, il ne s’est agi ici que d’un exposé global et, par là même, lacunaire [21]. J’espère néanmoins, au terme de ce rapide survol du champ d’exercice de la baxt gabor, avoir donné au lecteur la possibilité d’entrevoir en cette « chance » bien autre chose qu’une simple croyance ou superstition. La baxt ne projette pas les Roms dans l’irrationalité ou l’illusion. Tout au contraire, elle leur permet d’être, très concrètement et au quotidien, de manière durable et efficace, les membres d’une société particulière, ni plus ni moins « réelle » que la société majoritaire. Les Gaže que nous sommes peuvent éprouver des difficultés à le concevoir, ce n’est pas un problème… et peut-être même est-ce bien normal ainsi. Car un élément nous manque pour comprendre définitivement le romanès, cette société des Roms : la baxt, encore et toujours.

Description de l'image par IA : Homme en chapeau et moustache tenant un enfant souriant. Un autre homme en chapeau assis, tenant un verre. Décor intérieur avec tapisserie.
photo de Martin Olivera

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Date de mise en ligne : 29/10/2014

https://doi.org/10.3917/tsig.031.0142