Article de revue

Point de vue et « vision floue » chez Marc

Pages 405 à 412

Citer cet article


  • Bourquin, Y.
(2008). Point de vue et « vision floue » chez Marc. Études théologiques et religieuses, Tome 83(3), 405-412. https://doi.org/10.3917/etr.0833.0405.

  • Bourquin, Yvan.
« Point de vue et “vision floue” chez Marc ». Études théologiques et religieuses, 2008/3 Tome 83, 2008. p.405-412. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-theologiques-et-religieuses-2008-3-page-405?lang=fr.

  • BOURQUIN, Yvan,
2008. Point de vue et « vision floue » chez Marc. Études théologiques et religieuses, 2008/3 Tome 83, p.405-412. DOI : 10.3917/etr.0833.0405. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-theologiques-et-religieuses-2008-3-page-405?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/etr.0833.0405


Notes

  • [*]
    Yvan Bourquin est responsable des collections de théologie à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne.
  • [1]
    8, 21 : « Ne comprenez-vous pas encore ? » et 8, 33 : « Derrière moi, Satan, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. »
  • [2]
    Précisons que pour l’étude du point de vue, je me situe dans la ligne d’Alain Rabatel. Ce linguiste lyonnais a battu en brèche la position classique de Gérard Genette, et sa critique de fond a entièrement bouleversé le « paysage » de la focalisation : nous ne sommes plus face à trois focalisations, mais face à deux focalisateurs – donc face à deux points de vue (celui du personnage et celui du narrateur). Chacune de ces deux instances peut adopter, à l’égard des focalisés, des visions externes ou internes qui peuvent l’une et l’autre s’appuyer sur une expression plus ou moins objectivante ou plus ou moins subjectivante. Il s’agit donc bien d’une révolution copernicienne (Alain Rabatel, La construction textuelle du point de vue, Lausanne/Paris, Delachaux et Niestlé, coll. « Sciences des discours », 1998, p. 112 et 165). Cette conception du point de vue est importante pour l’analyse narrative. Les deux points forts en sont les suivants : l’imbrication étroite qui existe entre « vision » et « pensée » d’une part et, de l’autre, le recours à des éléments d’ordre linguistique pour asseoir la saisie du jeu des focalisations. En vertu de ces deux points forts, l’analyse du point de vue participe à la construction des interprétations légitimes, c’est-à-dire légitimées par le texte lui-même (ibid., p. 192).
  • [3]
    Leur « cœur endurci » rappelle celui du Pharaon de l’Exode.
  • [4]
    Camille Focant propose une traduction plus précise : « Parce qu’ils n’avaient pas des pains. » Voir L’Évangile selon Marc, Paris, Cerf, coll. « Commentaire biblique : Nouveau Testament », 2004, p. 303.
  • [5]
    N. A. Beck, « Reclaiming a Biblical Text : The Mark 8 :14-21 Discussion about Bread in the Boat », cité par Camille Focant, op. cit., p. 306.
  • [6]
    Mc 5, 22.25.42 ; 6, 7.43.
  • [7]
    Mc 5, 2.3.11 ; 8, 5.8. Le chiffre sept pourrait évoquer les soixante-dix nations « païennes » mentionnées en Gn 10, ou faire allusion aux sept diacres affectés au service des pagano-chrétiens (Ac 6).
  • [8]
    Let the Reader Understand. Reader-Response Criticism and the Gospel of Mark, Minneapolis, Fortress Press, 1991, p. 132, n. 8.
  • [9]
    L’Évangile de Marc, Genève/Paris, Labor et Fides/Bayard, coll. « Bible en face », 2002, p. 165.
  • [10]
    La salive était réputée avoir une vertu thérapeutique.
  • [11]
    E. S. Johnson, « Mark VIII.22-26 : The Blind Man from Bethsaida », cité par Camille Focant, op. cit., p. 313.
  • [12]
    Hérode interprète mal les signes opérés par Jésus et se trompe sur son identité (6, 14-16) ; les Pharisiens, quant à eux, demandent un signe supplémentaire (8, 10-13) – ce en quoi l’auteur discerne un piège posé à Jésus.
  • [13]
    L’énonciateur représente l’instance qui assume un énoncé, alors que le locuteur est celui qui profère l’énoncé. Souvent, les deux instances sont confondues, mais elles peuvent aussi diverger (par exemple dans le cas d’un narrateur peu fiable).

1La question de départ est simple : dans la composition du récit de Marc, que vient faire cette étrange guérison d’un aveugle, qui se déroule si laborieusement, en deux étapes (8, 22-26) ? Quelle est exactement sa portée, entre deux scènes reflétant la tension croissante entre Jésus et ses disciples [1] ? Pourquoi une guérison juste avant la confession de foi de Pierre ? Et, si une guérison en soi n’est jamais hors de propos, pourquoi cette « vision floue » de l’aveugle, qui déclare apercevoir des gens comme des arbres qui marchent ?

2Dans cet article, qui reprend une présentation faite à l’Institut Protestant de Théologie de Paris dans le cadre d’un 3e cycle, le 12 février 2007, je me propose de montrer en quoi l’analyse narrative, et plus particulièrement les questions du point de vue et de l’énonciation, apportent un éclairage nouveau [2].

La péricope précédente : l’affaire des pains (Mc 8, 14-21)

3Le cadre géographique est clairement défini : quittant les pharisiens qui lui tendaient un piège, Jésus « remonta dans la barque et il partit pour l’autre rive » (8, 13). Il s’agit, en fait, de la troisième traversée de la mer de Galilée faisant l’objet d’une description dans l’Évangile de Marc. Elle se déroule d’ouest en est, autrement dit, de la rive juive à la rive païenne. Le trajet dans ce sens est chaque fois malaisé : lors de la première traversée, les disciples ont dû affronter une terrible tempête alors que Jésus dormait (4, 35-41) ; lors de la deuxième, ils ont également dû faire face à des vents contraires, avant d’apercevoir Jésus marchant sur la mer, et de le prendre pour un fantôme (6, 45-52).

4À noter : cette deuxième traversée suit immédiatement l’épisode où Jésus nourrit cinq mille hommes en terre juive, alors que la troisième traversée suit de près l’épisode où Jésus nourrit quatre mille hommes en terre païenne. Malgré ces événements, les disciples sont en décalage : « Ils n’avaient rien compris à l’affaire des pains, leur cœur était endurci » (6, 52). Cette lourde incompréhension [3] témoigne de leur éloignement progressif par rapport à Jésus.

5Cet éloignement se traduit par le malentendu qui surgit quand Jésus recommande aux disciples de se garder du levain des pharisiens et de celui d’Hérode (8, 15). Prenant cette observation au premier degré, ils mélangent tout et se focalisent sur une question de ravitaillement : « Ils se mirent à discuter entre eux parce qu’il n’avaient pas de pains [4] » (8, 16).

6À ce sujet, il est intéressant de noter la précision que Marc est seul à fournir : « Les disciples avaient oublié de prendre des pains et n’en avaient qu’un seul avec eux dans la barque » (8, 14). Le symbolisme est frappant : n’ont-ils donc pas compris que lorsque Jésus est présent avec eux dans la barque, un seul pain suffit [5] ? Comment peuvent-ils manquer pareillement l’essentiel ? Dès lors, la question rejaillit sur le lecteur : de son côté, a-t-il vraiment saisi l’importance de ce pain unique ?

7Quant aux disciples, ils subissent à ce moment-là une avalanche de questions. On peut en dénombrer huit, dont deux constituent des appels à la mémoire et six demeurent sans réponse. Les deux appels à la mémoire entraînent à chaque fois une réponse qui tient en un seul mot : « Douze » et « Sept ». Ce n’est pas un hasard si ces deux nombres sont rappelés ici. Tout l’environnement narratif des épisodes où Jésus nourrit des foules foisonne de symboles. Sur la rive juive, il est question successivement de l’un des chefs de la synagogue, une femme souffrant depuis douze ans, une fillette de douze ans rappelée à la vie, la mission des Douze et douze paniers de restes [6] ; sur la rive païenne, le récit mentionne un troupeau de porcs, un possédé habitant dans les tombeaux, sept pains et sept corbeilles de restes [7]. Sous cet éclairage, les nombres évoqués ici ne sont pas proposés au lecteur comme une énigme à déchiffrer, mais détiennent une valeur symbolique évidente. Et les traversées incessantes de la mer de Galilée, par Jésus et les disciples, représentent également un symbole très fort de réconciliation entre monde juif et monde païen.

8Concernant les questions sans réponse, il n’est pas inutile de rappeler le décompte effectué par Robert M. Fowler [8] : dans le deuxième Évangile, sur 114 questions posées, 77 demeurent sans réponse (et fonctionnent par conséquent au niveau du lecteur).

9Chez Matthieu, l’épisode connaît une fin adoucie : « “Comment ne saisissez-vous pas que je ne vous parlais pas de pains, quand je vous disais : Gardez-vous du levain des pharisiens et des sadducéens !” Alors ils comprirent qu’il n’avait pas dit de se garder du levain des pains, mais de l’enseignement des pharisiens et des sadducéens. » (16, 11-12) En revanche, dans l’Évangile de Marc, rien ne vient atténuer le caractère pointu des interpellations de Jésus. Les disciples saisissent de moins en moins, ils sont de plus en plus désorientés. Et les scènes qui suivent la guérison de l’aveugle sont là pour le confirmer, à supposer que nous n’ayons pas encore compris.

Les péricopes suivantes : la confession de Pierre et ce qui en découle (Mc 8, 27-33)

10Pour le cadre topographique, relevons que Césarée de Philippe est un village situé à l’extrême nord d’Israël. On peut en conclure avec raison que la confession de Jésus comme Messie se produit dans des lieux ouverts aux païens (tandis qu’à Jérusalem Jésus est condamné comme blasphémateur !). Il faut toutefois préciser, avec Élian Cuvillier [9], que le contraste est plus subtil ; en effet, Césarée est le lieu d’une confession ambiguë, sujet d’une méprise radicale, tandis que Jérusalem, le lieu du rejet, deviendra celui de la confession de foi du centurion en 15, 39. À noter aussi : c’est « en chemin » que Jésus interroge les disciples sur son identité – et il s’agit du chemin qui le conduira à Jérusalem (cf. 9, 33.34 ; 10, 17.32.52).

11Pierre est pour la première fois le porte-parole du groupe. Sa formule n’est pas fausse, mais elle demeure ambiguë, dans le sens où elle laisse la porte ouverte à une interprétation politique (Jésus roi d’Israël, libérateur du peuple) qui fait l’économie de la Passion. L’injonction de silence est très forte : le verbe epetimèsen (rabrouer, commander sévèrement) est le même que dans les occasions où Jésus fait taire les démons (1, 25 ; 3, 12 ; 9, 25) ou apaise la tempête (4, 39). La suite du récit explique très bien la fonction du « secret messianique » dans le deuxième Évangile.

12On ne connaît Jésus que par le chemin qu’il emprunte. Dans ce sens, le verbe dei (il faut) montre bien que son rejet et ses souffrances s’inscrivent dans la logique de la voie qu’il a choisi de suivre. L’affirmation de Jésus est appuyée par un commentaire explicite du narrateur : « Il tenait ouvertement ce langage » (parrèsia ton logon elalei, 8, 32). Cette précision sur la manière dont l’annonce est faite marque un tournant dans l’Évangile. En effet, quand l’expression ton logon elalei est utilisée auparavant, elle qualifie l’enseignement en paraboles (4, 33).

13Le discours de Jésus tenu en toute franchise contraste avec l’attitude de Pierre, qui tire le Maître à part et se met à le réprimander (epitimân, comme au v. 30). Le disciple s’attire alors une réaction proportionnée de Jésus, qui le rabroue à son tour (toujours le même verbe : epetimèsen) et dénonce avec une rare violence la logique satanique inspirant sa démarche.

14Dans le cadre de l’analyse du point de vue, un détail pose un problème en 8, 33a : « Mais lui [Jésus], se retournant et voyant ses disciples, réprimanda Pierre. » Le participe idôn signale clairement une perception ; il ne s’agit donc pas seulement d’un procédé marquant une transition (fin de l’aparté). Le lecteur se demande évidemment pourquoi la vive réprimande adressée à Pierre fuse après le regard sur les disciples. L’auteur ne le précise pas, conformément à sa rhétorique de la polysémie. Réduit à des suppositions, le lecteur en conclut ceci : soit Jésus a vu les disciples en danger devant le point de vue satanique exprimé par Pierre (souci de préservation), soit il a perçu qu’ils faisaient corps avec le fougueux disciple (souci de correction). J’opterais plutôt pour la seconde lecture, recommandée par le traitement du personnage collectif des disciples dans le deuxième Évangile. Pour eux, il s’agit encore une fois d’un constat d’échec.

15Entre les deux situations où le décalage est fortement marqué (une fois dans la barque, une fois en chemin) se situe l’épisode de la guérison d’un aveugle, apparemment sans lien avec le contexte immédiat.

La guérison de l’aveugle à Bethsaïda (Mc 8, 22-26)

16L’intercalation d’un récit concernant un aveugle prend une dimension symbolique évidente, relevée depuis longtemps par les commentateurs : ce sont en fait les disciples qui sont aveugles et ont besoin de guérison.

17L’action thérapeutique entreprise par Jésus se déroule en trois phases : (1) prise de distance par rapport au village et à ceux qui ont conduit l’aveugle (ils demeurent anonymes : « On lui amène ») ; (2) application de salive sur les yeux [10] et imposition des mains ; (3) nouvelle imposition des mains sur les yeux. Après la deuxième phase se situe le dialogue entre Jésus et l’aveugle : « “Vois-tu quelque chose ?” Ayant ouvert les yeux, il disait : “J’aperçois les gens, je les vois comme des arbres, mais ils marchent.” »

18Il est évident que la lenteur de la guérison (obligation, pour Jésus, de s’y reprendre à deux fois) évoque l’extraordinaire difficulté de la révélation que Jésus cherche à apporter aux hommes, et notamment la résistance de ses propres disciples. Cette difficulté, au niveau de l’intrigue, transparaissait déjà en 7, 32-37, lors de la guérison d’un sourd-muet : Jésus a dû lui mettre les doigts dans les oreilles, cracher et lui toucher la langue, puis soupirer en levant son regard vers le ciel et dire au malheureux : « “Ephphata”, c’est-à-dire : “Ouvre-toi.” »

19Néanmoins, ces deux récits de guérison donnent de l’espoir : la surdité, la cécité ou la myopie peuvent être guéries, même si le résultat n’est pas immédiat. Dans le cas des disciples, il faudra la Passion et la Résurrection pour qu’ils comprennent le chemin suivi par leur Maître (et encore chez Marc leur guérison ne fait l’objet d’aucun constat, elle se donne sous forme d’espoir, de promesse).

Importance du thème du regard dans ces passages

20En 8, 14, l’expression : horate blepete apo tès zumès (« Attention ! Prenez garde au levain ») pourrait se traduire littéralement : « Voyez ! Regardez loin du levain » Les versets suivants (16-18) établissent clairement le lien qui unit les procès perceptifs (voir, entendre) et les procès mentaux (se rappeler, comprendre). À l’aveugle en cours de guérison, Jésus demande s’il voit quelque chose ; alors l’aveugle ouvre les yeux et dit ce qu’il aperçoit ; puis vient la sanction : « L’homme vit clair (dieblepsen) ; il était guéri et voyait tout distinctement (apekatestè kai eneblepsen tèlaugôs hapanta) » (8, 25).

21L’une des hypothèses possibles est la suivante : « Dieblepsen, à l’aoriste, décrit le moment où l’homme retrouve parfaitement la vue et reconnaît les hommes comme tels et non comme des arbres, tandis que eneblepen, à l’imparfait, marque l’inscription dans la durée de cette vision claire et pénétrante de toutes choses [11]. »

22Enfin, dans les péricopes relatives à l’identité de Jésus et aux souffrances qui l’attendent, nous avons déjà noté l’importance du regard quand Jésus se retourne, voit ses disciples et réprimande Pierre.

23La synthèse n’est pas difficile à établir. Dans le premier épisode (A), Jésus propose en somme à ses disciples de prendre des distances par rapport à ceux qui, comme Hérode ou les pharisiens, ne savent pas discerner les signes [12]. Il propose aux siens un regard différent. Dans le deuxième (B), son activité vise à rétablir une vision claire et distincte. Dans le troisième (C), le verbe voir signale une perception profonde, mais non explicitée dans un développement ; quelle que soit l’interprétation du regard de Jésus, ce dernier adopte une mesure correctrice devant conduire à une saisie et une évaluation correctes d’un temps ou d’une situation donnés. Et Jésus lui-même doit rester sur ses gardes (= regarder loin de) face à la logique satanique.

Où intervient le point de vue

24L’analyse narrative permet d’aller encore plus loin, en approfondissant la question du point de vue et des différentes instances par lesquelles une scène est perçue.

25Le point de vue de Jésus sur ses disciples est clair et précis. En (A), il se résume par les questions : « Vous ne saisissez pas encore et vous ne comprenez pas ? Avez-vous le cœur endurci ? » En (C), il prend une forme encore plus tranchée : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan. »

26Ce point de vue du personnage principal est totalement partagé par le narrateur. Selon lui, les disciples n’ont rien compris à l’affaire des pains, ils ont le cœur endurci (6, 52). Ils ne savent que dire, car ils sont saisis de crainte (9, 6). Ils se demandent entre eux ce que Jésus entend par « ressusciter d’entre les morts » (9, 10). Quand Jésus annonce sa Passion pour la deuxième fois, ils craignent de l’interroger (9, 32), et aussitôt après ils discutent entre eux pour savoir qui est le plus grand. Après la troisième annonce, ce sont Jacques et Jean qui s’avisent de lui demander des places d’honneur quand il sera dans sa gloire (10, 35-45). Puis vient la terrible séquence : « Ils en burent tous. […] Et tous en disaient autant. […] Et tous l’abandonnèrent » (14, 23.31.50).

27Or, l’originalité de 8, 26, c’est que la vision fait l’objet d’un point de vue d’un personnage (et non pas de Jésus, ni du narrateur). Jésus demande expressément à l’aveugle ce qu’il voit. À ma connaissance, ce n’est le cas nulle part ailleurs dans les quatre Évangiles.

28Depuis plusieurs chapitres, le récit montre les disciples en décalage de plus en plus marqué par rapport à l’enseignement et aux miracles de Jésus. Comme je l’ai relevé, ce constat fait non seulement l’objet de mises en garde en discours direct par le Maître, mais il est fortement appuyé par les jugements explicites du narrateur. Or, c’est précisément dans ce contexte ardu que prend place la guérison de l’aveugle de Bethsaïda, dont j’ai souligné la dimension symbolique. Si, dans un tel cadre, Jésus demande exceptionnellement à l’aveugle en voie de guérison d’exprimer personnellement ce qu’il voit, le point de vue de ce personnage prend une dimension tout à fait particulière : sollicité par Jésus, il exprime quelque chose qui ne doit pas nous échapper.

29Plus précisément, le contenu de la réponse de l’aveugle mérite l’attention, mais il prend toute sa portée du fait même qu’il s’agit de la réponse de l’aveugle – l’expression personnelle passe au premier plan. C’est dire l’importance des différents registres de l’énonciation [13]. En d’autres termes, la « vision trouble » en soi n’a pas le statut d’une simple information donnée au lecteur, elle acquiert la dimension d’un aveu. Dès lors, la question à nous poser est la suivante (et elle me paraît capitale) : la conscience aiguë de la vision trouble serait-elle donnée ici comme le prélude nécessaire à tout changement, à toute guérison ?

30Si tel est bien le cas, l’épisode de l’aveugle de Bethsaïda trouve des harmoniques ailleurs dans l’Évangile ! L’aveugle en voie de guérison qui « voit sans voir » fait penser au père de l’enfant épileptique en 9, 21-24. Celui-ci est amené à reconnaître en même temps sa foi et les doutes qui l’habitent : « Je crois, aide-moi, car j’ai de la peine à croire ! » L’aveugle pourrait très bien adopter une formule semblable : « Je vois, aide-moi, car j’ai de la peine à voir clair ! » Et les disciples, à plus forte raison : « Nous comprenons, aide-nous, car nous avons de la peine à comprendre ! » Nous pourrions même risquer une hypothèse plus audacieuse : la narration marcienne ne viserait-elle pas à construire son lecteur de telle manière qu’il aboutisse à la même conclusion, et qu’il prenne, lui aussi, conscience de sa lenteur à croire et de sa fragilité ?

31L’épisode de l’aveugle de Bethsaïda fonctionnerait alors en miroir, nous révélant dans un épisode unique la portée même du macro-récit. Ce genre de condensé porte un nom, que l’analyse narrative a hérité de la critique littéraire : il s’agit d’une mise en abyme de l’expérience du lecteur du deuxième Évangile. Loin de se réduire à un récit de miracle maladroitement intercalé ici par un rédacteur peu compétent, cette péricope devient un point de mire dans le récit de Marc.


Date de mise en ligne : 20/11/2013

https://doi.org/10.3917/etr.0833.0405