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Article de revue

Cremation et religion dans notre monde secularisé

Pages 111 à 115

Citer cet article


  • Mayer, M.
(2007). Cremation et religion dans notre monde secularisé. Études sur la mort, 132(2), 111-115. https://doi.org/10.3917/eslm.132.0111.

  • Mayer, Marc.
« Cremation et religion dans notre monde secularisé ». Études sur la mort, 2007/2 n° 132, 2007. p.111-115. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2007-2-page-111?lang=fr.

  • MAYER, Marc,
2007. Cremation et religion dans notre monde secularisé. Études sur la mort, 2007/2 n° 132, p.111-115. DOI : 10.3917/eslm.132.0111. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-sur-la-mort-2007-2-page-111?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/eslm.132.0111


1Nous le savons, la crémation est une pratique funéraire relativement récente en pleine expansion, dans nos régions. La Belgique, l’Italie et le Luxembourg viennent de fêter durant cette année le centenaire de leurs associations crématistes respectives.

2La pratique crématiste, née dans les milieux de la pensée libre, bénéficie d’une conjonction particulière sur laquelle il est intéressant de s’attarder. En effet, la crémation se situe, à la fois, entre le développement actuel des technosciences et une réflexion plus symbolique s’inscrivant dans la sécularisation de nos sociétés occidentales.

3C’est dire, d’une part, que les techniques utilisées aujourd’hui, dans les fours, n’avaient évidemment pas cours il y a 200 ans. Et que, d’autre part, cette situation permet d’illustrer l’individualisation de nos attentes, c’est-à-dire, une réappropriation des cérémonies de deuil qui sied au pluralisme des conceptions de vie qui s’expriment dans un monde démocratique comme le nôtre.

4Aussi, il convient, me semble-t-il, d’aborder la question de la crémation en tenant compte de l’apport que peuvent y consacrer les différentes religions et la laïcité ; apport qui est coloré par une touche individualisée et une pratique donc de plus en plus intime qui s’inscrit dans ce que je n’hésite pas à qualifier de “religion” qui ne veut rien dire d’autre qu’être ensemble.

5Les religions (et plus spécialement la religion catholique majoritaire, chez nous) ont longtemps marqué l’ordre moral de la société par le lien social qu’elles constituaient. Elles ont eu un impact majeur, c’est évident, sur toutes les pratiques funéraires.

6L’interdiction vaticane de la crémation datait de 1886. Cette interdiction n’est levée que le 5 juillet 1963. L’Église catholique admet alors la crémation tout en précisant sa préférence pour l’inhumation.

7Effective pendant près de 80 ans, cette condamnation par le Vatican a lourdement pesé sur le développement de la crémation, qui a connu une très lente évolution tant du point de vue du taux de crémation que du nombre de crématoriums. En liaison avec l’interdiction imposée aux catholiques et le faible nombre de crématoriums, la crémation est demeurée longtemps un mode de sépulture très marginal. Après Vatican II, donc, les choses vont changer et la crémation va se développer “lentement mais sûrement”, comme on dit.

8Il faut attendre ensuite 1978 pour que s’ouvre un nouveau crématorium, celui de Liège. Depuis cette date, leur nombre n’a cessé de croître en Belgique, passant de 2 crématoriums en 1980, à 10 en 1992, (Bruxelles, Liège, Anvers, Bruges, Gand, Mons, Charleroi, Vilvoorde, Hasselt et Turnhout) nombre inchangé depuis. Aujourd’hui, en Belgique nous relevons que 42,23 % des décès en 2005 ont donné lieu à une crémation. Ce chiffre est important et continuelle progression, comme en France où elle représente plus ou moins 25 %.

De la sublimation du corps à la destination des cendres

9Au-delà des statistiques, je voudrais comprendre comment les familles de défunt (voire le futur défunt que nous sommes tous) aspirent aujourd’hui à se réapproprier le mode de sépulture et la cérémonie de deuil choisis. J’y vois une réflexion symbolique sur l’acte technique de crémation (développement des technosciences) et sur la manière de plus en plus individualisée d’organiser le souvenir d’un défunt.

10Techniquement, la crémation consiste à exposer un cercueil et le corps qu’il contient à une température de l’ordre de 800°C, à l’intérieur d’un four en briques réfractaires, chauffé au gaz ou à l’électricité. Sous l’action de la chaleur intense, le cercueil se consume. On peut parler de sublimation du corps. Il est important de rappeler la charge symbolique de cette image qui, comme je le mettais en évidence, dans mon introduction allie technosciences et réflexion sur le devenir de notre enveloppe charnelle. Cette symbolique de la transmutation a toujours exercé une fascination sur les hommes. C’est Bachelard qui publiait en 1937 La psychanalyse du Feu (Paris, Gallimard) où il montre notamment que l’intensité de la disparition par le feu est la preuve suprême de l’existence.

11A l’issue donc de 90 minutes de crémation environ, on recueille 1,5 kg de cendres que l’on place dans une urne. Si initialement, les crématistes n’abordaient que la question de la dispersion des cendres comme idéal (le souvenir des morts est dans le cœur des vivants), nous observons une évolution qui doit nous faire réfléchir. En effet, on parlera plus précisément aujourd’hui, de la destination des cendres vers la sépulture cinéraire. La loi belge fait obligation d’inscrire sur l’urne cinéraire le nom et la date du décès de la personne défunte ainsi que le numéro d’ordre de la crémation.

12La Société belge pour la Crémation recense quatre destinations principales : le columbarium, le jardin du souvenir, l’immersion d’une urne biodégradable dans le cas de la dispersion en mer et la possibilité de conserver ou de disperser les cendres sur un terrain privé.

13Longtemps les contraintes relatives à la sépulture de cendres ont été établies sur le modèle de celles concernant les sépultures de corps. Les cendres devaient être contenues dans des urnes et celles-ci exclusivement déposées dans l’enceinte des cimetières, soit dans des caveaux de famille, soit dans des columbariums. Le columbarium a ainsi été le premier et longtemps le seul lieu de sépulture spécifique aux cendres si elles n’étaient pas dispersées.

14À la fin du xixe siècle et au début du xxe siècle, les columbariums se présentent comme des murs de très grande hauteur percés de cases de format identique, soigneusement alignées. Par ce strict agencement géométrique, s’exprimaient les valeurs chères aux crématistes d’alors, à savoir : l’égalité et la communauté. C’était pourtant la dispersion qui répondait au mieux à l’idéal universaliste des crématistes. Aujourd’hui, cet idéal ne correspond plus aux attentes des familles qui désirent avant tout personnaliser leur lieu et ainsi s’inscrire dans une démarche plus individualiste qui sied probablement mieux à notre époque contemporaine. Les nouveaux columbariums sont donc étudiés pour que toutes les cases soient accessibles à hauteur d’homme, pour qu’elles puissent être différenciées sinon aménagées de façon personnelle. Les jardins du souvenir se présentent même parfois comme de petits cimetières où sont alignées de petites stèles. Même si les plaques nominales obéissent à une certaine uniformité esthétique, des margelles sont prévues devant les cases pour que les familles déposent des fleurs. On voit se reproduire le même besoin de laisser une trace personnalisée.

15En fait, nous devons reconnaître qu’il y a, dans notre société un phénomène que je qualifierais de “reritualisation” autour de la question de la mort. Ce constat mérite un moment de réflexion car il s’inscrit un peu à contre courant de ce que notre société postmoderne nous préparait : la mort étant la négation de l’existence hédoniste que la société nous propose (éternelle jeunesse, publicité et rythme effréné de nos vies trépidantes…). Seuls les vivants comptent. Les morts ne comptent plus.

16Je pense que cette vision s’est heurtée (et va se heurter de plus en plus) à la nécessité du “vivre ensemble” qui nous impose des moments de rupture, des moments de reconstruction de liens qui refusent la banalisation concrète de nos existences. Et cette nouvelle dynamique s’illustre, dans le domaine de la crémation, par le “retour du rituel”.

17Contrairement à ce qu’on a pu prétendre, il n’y a pas disparition complète du rituel avec le développement de la crémation

18On peut voir que tout en s’appropriant les cérémonies, les familles calquent les rituels sur les obsèques ordinaires tout en nous offrant une grande diversité de vécus ; ce qui est heureux pour ce que les psychologues appellent : “le travail de deuil”. Notez, à cet égard, le beau travail réalisé par les conseillers laïques belges qui sont capables d’aider les familles à personnaliser la cérémonie de deuil.

19Plus récemment encore, c’est la naissance du “jardin de la souvenance”, comme on l’appelle au crématorium de Bruxelles, qui survient. C’est une surface principalement végétale formée de pelouse, de massifs de fleurs, d’arbustes, parfois agrémentée de sculpture, de fontaine ou de bancs et où le symbolisme de la terre, de l’eau, de l’air et du feu est évoqué.

20D’autres possibilités se sont développées : l’immersion d’une urne biodégradable en mer, la dispersion des cendres dans les bois, les champs ou les jardins privés… Le port des cendres dans un petit pendentif créé à cette intention, la conservation de l’urne au domicile des proches. Elle peut prendre alors des formes insolites (œuvres d’artistes ou objets usuels détournés de leur usage premier). La liste est aussi longue que l’imagination et le marketing sont puissants.

21A la diversité des lieux, s’ajoute une grande facilité de déplacement de l’urne, le transport des cendres étant plus ou moins libre.

22Les lieux de sépulture de cendres sont donc multiples, inattendus, souvent extérieurs au cimetière et se présentent alors sous des formes dénuées de toute connotation funéraire.

23Le regard est d’abord interrogateur. Et pourtant, le besoin de rituel, qu’il soit religieux ou civil (voire laïque) est toujours prégnant. En réalité, le désordre n’est qu’apparent. Chaque famille a l’occasion de choisir. L’une s’attardera à choisir la musique qui soit la plus significative pour ponctuer ce moment unique. L’autre souhaitera soigneusement déposer les fleurs à l’endroit précis de la dispersion des cendres, en se repérant à tel arbre ou en comptant ses pas.

24Si la pelouse apparaît comme un espace neutre et homogène à l’observateur profane, elle est une somme de lieux différenciés aux yeux des familles, des lieux à part entière, individualisés, personnalisés, voire appropriés. Je pense à l’accompagnement religieux ou laïque. La famille peut elle-même s’approprier la cérémonie mieux que dans un cimetière tributaire du mauvais temps.

25L’immersion d’une urne biodégradable en mer pourrait, de même, apparaître comme un non-lieu, puisque à l’invisibilité des cendres et à l’impersonnalité, s’ajoutent la mobilité liée à l’eau et un environnement tout sauf funéraire. Pourtant, au lieu d’être nulle part, le défunt est partout où il y a de l’eau. C’est une véritable célébration d’une sépulture impalpable, d’un lieu mouvant, mobile et omniprésent.

26Le jardin du souvenir comme la mer ont en commun d’abriter des sépultures qui ne seront jamais à l’abandon, soit parce que le jardin du souvenir est entretenu par les jardiniers du crématoire, soit parce qu’une sépulture aquatique ne nécessite aucun entretien. De plus, ces deux destinations donnent accès à une sépulture à perpétuité car, dans un cas comme dans l’autre, les cendres ne pourront jamais être placées ailleurs.

27Il est possible d’admettre que ces nouveaux lieux investis par la famille, par les pratiques et les représentations qu’ils soutiennent deviennent des lieux à part entière, reconnus, visités, sacralisés, personnalisés et appropriés que les cendres des défunts auront rejoint après une cérémonie qui pourrait témoigner, chaque fois, de ce qu’ils auront été durant leur vie. Une manière de vivre le religio qui, je le répète, ne veut rien dire d’autre, pour moi, qu’être ensemble, dans notre monde sécularisé.


Date de mise en ligne : 19/02/2009

https://doi.org/10.3917/eslm.132.0111