Langues et cultures dans la Kabylie antique
Pages 7 à 29
Citer cet article
- LAPORTE, Jean-Pierre,
- Laporte, Jean-Pierre.
- Laporte, J.-P.
https://doi.org/10.3917/edb.041.0007
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Notes
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[1]
Gsell S., Atlas, VI, 108 ad. RIL, 1940, 848 ; Musso J.-C. et Poyto R. 1969, p. 10-11, fig. 6.
-
[2]
En punique, Rus- cap et Azus grand (arabe aziz), « le grand cap », description topographique exacte.
-
[3]
H et l. 0,66 m. Découverte J. Martin, apud Baghli S.-A. et Février P.-A. 1968, p. 15 et fig. 17.
-
[4]
Gsell S., Atlas, V, 57.
-
[5]
Lecerf J. 1950, p. 428-438. Marcillet-Jaubert J. 1960, p. 154-155, no3. Sznycer M. 1975, p. 47- 68 (p. 61, n. 8). KAI 170. B. D’Andrea, que nous remercions de cette indication, voit simplement l’origine du défunt et non la mention d’une quelconque assemblée du peuple.
-
[6]
En 1940, J.-B. Chabot se demandait dans le RIL (p. 184) s’il ne fallait pas les appeler « kabyles » plutôt que « libyques ». Camps et Février, 1984. Le premier les plaçant avant l’époque romaine, et le second après.
-
[7]
Laporte J.-P. 1991, p. 401-418 pour le raisonnement et la conclusion. Laporte et Gehimab, Stèles, 2014.
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[8]
Laporte J.-P. 2000.
-
[9]
Le nom de Rusazus est entièrement punique : rus, le cap, et azus, grand : le grand cap.
-
[10]
Laporte J.-P. 1996, p. 301.
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[11]
Vergi en Nerdocen, princeps, / v (ixit) a (nnis) [… .], CIL, VIII, 8984, Perdue. Gsell S., Atlas, VII, 5. Laporte J.-P. 1991, p. 414-415, fig. 6.
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[12]
Gsell S., Atlas, VI, 15. Doublet G. 1890, p. 105 ; n. 86.
-
[13]
CILVIII, 9006, au Musée d’Alger : Dis manibus tabula Aumat/sinei Amdieuma ex / Castello Tulei princeps, vixit annis LXVIII.
-
[14]
Laporte J.-P. 1991. Id. 2016.
-
[15]
RIL, 844.
-
[16]
Laporte J.-P. 2012.
-
[17]
Galand L. 2007. Laporte J.-P. 2012, p. 113-121.
-
[18]
Munu (mentum) Crescenti, vicxit anni(s) LXXXIX.
-
[19]
Contrairement au passage par la Légion, l’engagement dans les unités auxiliaires, cohortes et ailes, ne permettait pas d’obtenir la citoyenneté romaine à l’issue du temps de service, sauf exceptions individuelles.
-
[20]
Laporte J.-P. 2012, p. 218-221 (= AE, 2013, 2151) : D(is) M(anibus) S(acrum) / Lescig militis / vixit annis /LXXXI, h (ic) s (itus) e (st).
-
[21]
H. : 2 m 30 ; l. 1 m ; ép. 0,25 m. Laporte et Gehimab 2014, D.14.
-
[22]
Saldae : CIL VIII, 8924 (« bulletin de victoire » d’Aurelius Litua en 292). Tubusuptu, CIL, VIII, 20648 (dédicace d’horrea en relation avec la menace des Quinquegentanei, construction décidée par Maximien en 297 et achevée seulement en 305-306.
-
[23]
Gsell S., Atlas, VI, 34, ad. Iomnium.
-
[24]
Gsell S., Atlas, XV, 32 : Akbou.
-
[25]
Gsell S. 1902, p. 21-46 = AE 1901, p. 50. Gsell, Atlas, VI, 148. M’lakou
-
[26]
Gsell S., Atlas, VI, 64 : Iaggachen.
-
[27]
Le praenomen et le nomen de Maximien se retrouvent dans le nom de plusieurs chefs libyques du ive siècle.
-
[28]
Le cognomen Mastien est parfaitement berbère, avec le préfixe Mast-, indicateur de pouvoir. On trouve des Mastieni dans le sud de l’Ibérie, cf. Annexe, p. 000.
-
[29]
Khelifa A. et Laporte J.-P. 2018, p. 101-105 : CCCIXVII./ In nom (i) n(e) / (χti) hunc / praedium / kaput dra/conis fl / mastien / v (ir) c (larissimus) comes, /feliciter / conplevit.
-
[30]
Les Maurétanies Césarienne (de Caesarea, Cherchel) et Tingitane (de Tingi / Tanger) ont été annexées et transformées en provinces romaines en 40 de n. ère, date de départ d’une ère provinciale. Comme il n’existe pas d’année zéro, on obtient les dates de l’ère chrétienne en ajoutant 39 à l’année provinciale.
-
[31]
Ras Kapoudia, sur la côte tunisienne orientale.
-
[32]
CILVIII, 8379. Gsell S. Atlas, VIII, 102.
-
[33]
U-, fils de. Cutuman est un nom de personne, ancêtre de ce groupe humain.
-
[34]
Laporte J.-P. 2005.
-
[35]
Antique Saldae. En kabyle Vgayet, en arabe Bejaia (il s’agit du même mot), nom de la tribu berbère qui possédait la ville, qui a donné Buzea, Bugia, puis Bougie dans les langues européennes.
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[36]
Texte latin : Mas Latrie L. de 1866, p. 222. Traductions : Golvin L. 1957, p. 152-153. Cité in extenso par Comolli I. 1987, p. 106-107.
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[37]
Hardouin J., Coll. Conc., VIII, 1341. Lettre du pape Grégoire VII au clergé et au peuple de Bougie, traduction Lancel, 2003, p. 112-113.
-
[38]
On note au sud-est de Bougie la présence d’un toponyme qui n’est ni berbère ni arabe, Kefrida. Le mot provient tout simplement d’Aqua Frigida, nom d’un fort romain dont on a retrouvé la dédicace à cet endroit. Gsell S., Atlas, 7, 61. CILVIII, 20215 - ILS 6886 ; Laporte J.-P. 2011, p. 71, fig. Id. 2016b, p. 172, fig. C’est à notre connaissance le seul toponyme moderne d’origine latine repéré dans ce secteur.
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[39]
On note des pressions en faveur de l’enseignement de l’arabe dialectal, de fait fortement teinté de formes et de mots berbères.
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[40]
Malgré l’unicité de la langue berbère, les formes régionales sont parfois assez divergentes (kabyle, chaouia, touareg, etc.), ce qui pose d’ailleurs aujourd’hui un problème pour l’enseignement du Berbère, maintenant autorisé : quelle forme choisir au niveau national ?
-
[41]
La question linguistique est toujours d’actualité en Algérie, entre arabe (littéral ou algérien), berbère(s), et français (écarté de l’enseignement dans les années 1970, et récemment réintroduit progressivement à partir des petites classes. Il s’agit d’un sujet éminemment politique et conflictuel (voir de très nombreux articles sur Internet sur la ou les politiques linguistiques en Algérie) et toujours en évolution.
-
[42]
Dans l’édition des Ethnika de Stéphane de Byzance par A. Meineke (Berlin, 1849), les Mastiênoi ou Mastianoi apparaissent p. 264, 426, 436, 455, 571, 588. Il existe une édition moderne et commentée de Stéphane de Byzance, non consultée pour l’instant : Billerbeck M. et coll., Berlin-New York, 2006, 4 t.
1La Kabylie (Algérie) a livré un certain nombre d’éléments sur le niveau linguistique et culturel de ses populations antiques, d’abord des Libyques, puis des élites romaines ou berbéro-romaines, mais aussi, plus discrètement dans d’autres couches de la population. On ne s’étonne guère de trouver des épitaphes latines versifiées dans les nécropoles des colonies augustéennes de la région (Tubusuctu, Saldae, Rusazus), voire dans la ville ancienne d’Auzia (Sour el-Ghozlane, ex-Aumale), « romanisée » seulement sous Hadrien. Ceci amène à se demander comment s’est propagé ce savoir. À Tigzirt, antique Iomnium, pagus de Rusuccuru (Dellys), on note au ive siècle l’épitaphe d’un magister liberalium litterarum chrétien. On est plus étonné de voir sporadiquement dans des zones montagneuses accidentées, rebelles à plusieurs reprises aux iiie et ive siècles, des inscriptions et des décors funéraires gréco-romains parfois de fort bonne latinité. Quelques découvertes anciennes et récentes amènent à évoquer la question des rapports culturels entre les villes « romaines », en fait rapidement berbéro-romaines, et les peuples autochtones restés plus ou moins, mais jamais complètement, à l’écart de ce qu’il est convenu d’appeler la « romanisation ». En fait, tout ceci procède du plurilinguisme qui s’installe naturellement lors du contact prolongé d’une population avec une autre culture, imposée ou acceptée : certains se tournent plus nettement vers l’une ou l’autre langue, d’autres utilisant des sabirs complexes et évolutifs mélangeant des éléments de l’une et de l’autre.
2La Kabylie du Djurdjura s’étend entre 100 et 200 kilomètres à l’est d’Alger et sur 100 km du nord au sud à partir de la côte. Elle est constituée d’un grand arc montagneux, le Djurdjura, qui culmine à plus de 2 300 m d’altitude, de deux massifs qui culminent entre 1 000 et 1 500 m, d’une chaîne côtière élevée de 700 m et enfin au nord-ouest d’une zone de plaine, la basse vallée de l’Isser (fig. 1). Il s’agit d’une région très peuplée, avec une forte tradition de résistance à l’occupant et au pouvoir central, quels qu’ils soient.
| Légende | De 1 000 à 1 500 m | ||
| 1 | De 0 à 200 m | 5 | Au-dessus de 1500 m |
| 2 | De 200 à 500 m | 6 | Forêts et broussailles |
| 3 | De 500 à 1 000 m | 7 | Oliviers |
I. La population autochtone
3À l’origine, il s’agissait de Libyques, ancêtres des actuels Berbères, qui occupaient l’Afrique du Nord depuis les Canaries jusqu’à la rive occidentale du Nil. Cet immense ensemble culturel à la fois homogène et déjà différencié possédait une écriture particulière, le libyque, qui subsiste aujourd’hui dans l’écriture tifinagh des Touaregs. Il s’écrivait en principe de haut en bas et de droite à gauche, mais on trouve parfois le contraire, ainsi que des inscriptions horizontales. En Kabylie, un exemple remarquable est fourni par les très nombreuses inscriptions indéchiffrées qui couvrent la paroi d’un abri sous roche à Ifigha [1] (fig. 2).
II. La toponymie libyco-punique
4Très tôt, cette population autochtone eut des contacts avec des marchands venus de la mer. La plupart des toponymes de la côte sont libyques, puniques ou bilingues, alliant un préfixe punique (rus- = cap, ou i- = île) et un radical libyque ou punique. Le nom de Rusazus, rus-azus, est entièrement punique et signifie le « grand cap » [2].
5Le plus ancien témoignage matériel de ces contacts culturels est fourni par une stèle d’Azeffoun [3] qui montre deux personnages tenant apparemment des poteries et une grenade, et se dirigeant vers un autel de type sémitique (fig. 3). Indatable en elle-même faute d’éléments directement comparables, elle paraît très ancienne avec un caractère égyptisant assez marqué (visage de profil sur un corps de face, œil de face dans une tête de profil). Les contacts avec la lointaine Égypte ont probablement été réalisés par l’intermédiaires de marchands phénico-puniques dont la culture et l’iconographie furent longtemps égyptisants.
Stèle découverte à Rusazus / Azeffoun .
Stèle découverte à Rusazus / Azeffoun .
6Dans les villes de la côte, on a découvert quelques inscriptions puniques notamment à Cap Djnet (antique Cissi) [4]. Sur l’une d’elles (fig. 4a) M. Sznycer a lu la mention d’une assemblée du peuple. Ceci montre que l’on parlait la langue punique dans cette petite ville côtière, de plus organisée à la manière punique.
7DRK ’DNB‘L H Š KŠY ’Š / [B]‘M LKŠ L’[DN…]
8[Stè]le qu’a érigée DRK ’DNB‘L, l’homme de Kissi (ou le Sexite), qui [appartient] au peuple de Lixus. Au Sei[gneur… [5].
9La même petite ville a livré une bilingue libyco-punique (fig. 4b), c’est-à-dire qu’il y avait déjà dans la région, au moins dans les villes de la côte, coexistence dans la population de deux langues et donc de deux cultures.
10En revanche, dans la mesure où on la connaît, la toponymie de l’intérieur du pays, paraît entièrement libyque, ce qui montre les limites de ces contacts.
Deux inscriptions punique et punico-libyque de Cap Djinet .
Deux inscriptions punique et punico-libyque de Cap Djinet .
III. Les stèles libyques figurées
11Non loin de là, à l’intérieur du pays, parfois à quelques kilomètres seulement des villes punicisées de la côte, une iconographie particulière apparut pour les chefs libyques dans les derniers siècles avant notre ère. L’iconographie est purement autochtone, sans la moindre trace d’influence punique ou romaine. Ces stèles montrent un cavalier au corps de face et au bassin de trois-quart, sur un petit cheval barbe de profil (fig. 5). Ce cavalier brandit de la main gauche un bouclier rond et des javelines, et lève le bras droit, dont la main ouverte montre souvent un anneau, sans doute un signe de pouvoir. Ce type de stèles, très stylisées (et non schématiques), dont la datation a été longtemps contestée [6], est maintenant placé avant la période romaine, dans les trois derniers siècles avant notre ère [7].
Stèles libyques figurées d’Abizar (A) et Chemini/Semaoune (B)
Stèles libyques figurées d’Abizar (A) et Chemini/Semaoune (B)
IV. Trois colonies d’Auguste
12La période romaine commença dans la région vers 25 av. notre ère, avec la déduction de vétérans d’une même septième légion dans trois colonies voisines [8]. Toutes les trois prirent le nom de Colonia Iulia Augusta, suivi de leur nom antérieur, libyque, punique, ou libyco punique : Rusazus, Saldae, Tubusuptu, du nom de la légion qui avait fourni les premiers vétérans, et enfin la précision de l’immunité fiscale. C’est ainsi que Rusazus [9] prit le nom de Colonia Iulia Augusta Rusazus Legionis VIIa, immunis, et ses deux consoeurs de même.
13Le nom officiel de chaque ville était ainsi bilingue. Ces trois colonies, légalement des parties de Rome, étaient parfaitement latinisées, notamment dans les coutumes funéraires, dans leur épigraphie, dans l’onomastique de la plupart de leurs habitants, qui portent les duo puis tria nomina caractéristiques. Il s’agissait en quelque sorte d’enclaves culturelles latines dans un pays qui ne l’était pas. On ne s’étonne donc pas d’y trouver des épitaphes latines de belle facture.
14En revanche, il est plus étonnant de trouver des épitaphes latines versifiées dans la ville très ancienne d’Auzia (Sour el-Ghozlane, ex-Aumale), romanisée seulement sous Hadrien [10]. Ceci amène à se demander comment s’est propagé ce savoir, sans pouvoir pour l’instant répondre directement à la question.
V. Un chef libyque romanisé : Toudja
15Le contact prolongé des villes romaines avec la population libyque des alentours entraîna une certaine acculturation chez une partie des autochtones et notamment les notables. Une stèle (fig. 6) découverte à Toudja [11], dans la montagne au-dessus de Bougie, se présentait comme une dalle naturelle à peine équarrie, qui portait en haut une scène de chasse et en bas une scène d’interprétation encore incertaine. Cette apparence bien libyque est modifiée en haut à gauche par une tabula ansata qui porte une épitaphe latine donnant le nom berbère du défunt, Vergi en Nerdocen, et précisant sa fonction romaine de princeps. Un autochtone avait reçu de Rome la direction de la tribu locale (dans la mesure où ni le lieu, ni la tribu ne sont mentionnés).
La stèle libyco-romaine de Toudja Dessin de la collection Rénier
La stèle libyco-romaine de Toudja Dessin de la collection Rénier
Stèle de Castellum Tulei. CIL, VIII, 9006
Stèle de Castellum Tulei. CIL, VIII, 9006
VI. Stèles de chefs libyques du IIIe siècle
16Plus tard, au iiie siècle, plusieurs stèles présentent au premier abord une apparence purement gréco-romaine. Dans le fronton, un aigle flanqué du soleil et de la lune, en dessous, un cavalier accompagné probablement de ses fils ; en dessous encore, le repas funéraire gréco-romain classique, avec le défunt allongé sur son lit de repas, flanqué, à droite, de son épouse assise et d’un enfant (ou d’un serviteur) et, à gauche, de trois serviteurs. Le bandeau situé entre les deux registres inférieurs porte une épitaphe qui précise le nom libyque du défunt. Il s’agit là aussi d’un notable autochtone, princeps de Castellum Tulei [12], dont la stèle a été érigée à la romaine [13].
17C’est la mise en série (fig. 8) des stèles libyques figurées, de la stèle de Toudja et des stèles libyco-romaines de type Castellum Tulei qui a permis à la fois d’assurer enfin une datation des premières, antérieures à l’époque romaine [14], et d’illustrer la progression de la romanisation des chefs autochtones.
Mise en série des stèles libyques et libyco-romaines. De gauche à droite : Abizar, Toudja, Castellum Tulei.
Mise en série des stèles libyques et libyco-romaines. De gauche à droite : Abizar, Toudja, Castellum Tulei.
Romanisation des campagnes
18La romanisation relative des chefs entraîna celle d’une petite partie de leurs sujets, comme le montre une épitaphe bilingue libyco-latine [15] d’Ahmil (fig. 9). Elle est à ce jour unique pour la Kabylie, ce qui montre la faiblesse de cette pénétration lingustique du latin parmi les paysans autochtones.
Stèle libyco-latine d’Ahmil (Yakouren)
Stèle libyco-latine d’Ahmil (Yakouren)
Une romanisation par passage dans l’armée
19Deux stèles récemment découvertes permettent d’évoquer l’une des manières dont une part de la culture romaine a pénétré la région au-delà des trois colonies augustéennes [16].
a) Stèle d’Ifoughalen
20Une stèle d’Ifoughalen (fig. 10) porte deux inscriptions qui ont été gravées simultanément [17]. Selon le texte latin, il s’agit de l’épitaphe d’un certain Crescens, qui avait vécu 81 ans [18]. En revanche, le texte libyque le nomme Mustelyn, et le qualifie de MSW, c’est dire servant, qui semble bien s’appliquer à un ancien soldat d’une unité auxiliaire de l’armée romaine [19]. Chacun des deux textes précise ce qui intéressait ceux qui pouvaient le lire.
Stèle d’Ifoughalen
Stèle d’Ifoughalen
B) Stèle d’Ighil Oumsed
21Une stèle de la même région présente un aspect beaucoup plus classique (fig. 11). Dans le fronton, une femme nue allongée devant un oiseau posé, probablement un aigle, et en-dessous les deux registres gréco-romains habituels : le cavalier sur son cheval et le repas funéraire. L’épitaphe [20] inscrite sur le bandeau situé entre les deux précise qu’il s’agit de la stèle funéraire d’un certain Lesgig, ou Lescig, dont le nom unique, qui n’est pas latin, a toutes les chances d’être libyque. Il est qualifié de miles, alors qu’il était âgé de 75 ans. Il s’agit donc d’un ancien soldat d’une unité auxiliaire de l’armée romaine revenu dans son village de montagne où il avait repris son nom libyque.
22Les deux stèles que nous venons de voir soulignent clairement que le passage par l’armée romaine a été une voie de romanisation pour certains autochtones.
23On est plus étonné de voir sporadiquement des inscriptions et des décors funéraires gréco-romains parfois de fort bonne qualité dans des zones montagneuses accidentées, rebelles à plusieurs reprises aux iiie et ive siècles.
Stèle 1 d’Ighil Oumsed
Stèle 1 d’Ighil Oumsed
c) Stèle de Tazrout
24Certaines stèles présentent un aspect un peu différent. Une grande stèle de Tazrout [21], un village de montagne à plus de 1 000 mètres d’altitude, montre tous les éléments précédents, dans une version particulièrement foisonnante qui couvre l’ensemble de la surface disponible. Sur la face avant, on reconnaît un cavalier entouré de sa famille à pied, une série de gardes armés, et le repas funéraire (fig. 12). La face arrière montre le départ pour la chasse, avec la famille et les serviteurs debout, puis une théorie de cavaliers, jusqu’à l’attaque du gibier à l’épieu.
25La face principale comporte un champ épigraphique qui n’a pas été gravé. La stèle était destinée à être regardée par des Libyques qui ne connaissaient pas le latin. Les deux tranches sont également décorées : un petit atlante supporte une colonne surmontée d’un garde armé. Le foisonnement des personnages est un élément nouveau qui sera plus tard caractéristique de l’art libyco-romain tardif qui tendit à couvrir toutes les surfaces.
La stèle de Tazrout (largeur 1 m).
La stèle de Tazrout (largeur 1 m).
26La romanisation de l’épigraphie des notables n’entraîna pas la soumission des tribus montagnardes qui se révoltèrent à plusieurs reprises.
27Deux dédicaces romaines de 292 et 305 (fig. 13) mentionnent les Quinquegentanei, une grande confédération que l’on ne connaît que par des témoignages romains et contre laquelle les combats furent très durs [22].
Deux dédicaces témoignant de troubles dans la région a) CIL VIII, 8924 : Dédicace d’Aurelius Litua à Saldae en 292. b) CIL VIII, 20648 : Dédicace d’achèvement des horrea à Tubusuptu en 305-306.
Deux dédicaces témoignant de troubles dans la région a) CIL VIII, 8924 : Dédicace d’Aurelius Litua à Saldae en 292. b) CIL VIII, 20648 : Dédicace d’achèvement des horrea à Tubusuptu en 305-306.
VII. La christianisation
28Le christianisme se répandit dans la région au iie siècle. Après la paix de l’Église, en 313, la communauté chrétienne apparut en pleine lumière notamment dans les villes. Des la fin du ive siècle, elle bâtit des basiliques parfois somptueuses comme celle de Tigzirt, antique Iomnium [23]. Cette petite ville côtière a livré l’un des seuls indices connus à ce jour de l’enseignement qui permit à la culture latino-chrétienne de se développer au-delà de son rôle de langue du culte chrétien, au moins dans les villes (fig. 14). Marcus Domitius Rufinus, magister literarum litterarum, un homme libre (il portait les tria nomina), était sans doute employé au ive siècle (ou au ve) par des notables du lieu, peut-être la grande famille locale des Domitii (en raison de son cognomen). L’évangélisation facilita par ailleurs une certaine pénétration du latin dans les montagnes.
Tigzirt. La stèle du magister chrétien
Tigzirt. La stèle du magister chrétien
VIII. Des mausolées de notables autochtones
29Hors des villes romanisées, la puissance de certains notables autochtones se traduisit par la construction de mausolées comme celui d’Akbou [24], dont l’épitaphe gravée sur une plaque de marbre, sans doute au iiie ou ive siècle, a malheureusement disparu dans sa plus grande partie.
IX. La dédicace de M’Lakou
30Une très belle inscription (fig. 16) découverte en 1900 à M’lakou [25], dans la vallée de la Soummam, donne un aperçu saisissant de la situation dans la région au milieu du ive siècle. Il s’agit de la dédicace d’un praedium / praesidium (les deux termes figurent dans le texte lui-même), celui de Sammac, frère du célèbre Firmus dont la révolte, vers 370, faillit faire sortir la Maurétanie césarienne de l’Empire romain. Elle détaille ses fonctions romaines : ramener et maintenir les tribus de la région dans la paix.
La dédicace du praedium/praesidium de Sammac.
La dédicace du praedium/praesidium de Sammac.
31Quelques découvertes récentes amènent à se poser la question des rapports culturels entre les villes « romaines », en fait déjà berbéro-romaines, et les peuples autochtones restés plus ou moins, mais pas complètement, à l’écart de ce qu’il est convenu d’appeler la « romanisation ».
32Non loin de la mer, dans le village de montagne d’Iaggachen [26], une inscription difficilement lisible (fig. 17) est l’épitaphe d’un certain Aurelius Illilasen, rusuccuritain, ancien préfet et curateur, sans doute de la tribu locale. Elle doit dater du début du ive siècle, après les combats de Maximien Hercule contre les Quinquegentanei en 297-298 [27].
33Au ve siècle, non loin du mausolée d’Akbou, on a découvert récemment la dédicace (fig. 18) du praedium de Flavius Mastien [28], un notable local, vir clarissimus, qualifié de comes [29]. Ce domaine se nommait kaput Draconis, « tête de dragon », toponyme qui décrit une particularité du relief : la présence d’un piton isolé qui semble jaillir de la plaine alluvionnaire de la Soummam. La forme est parfaitement romaine et chrétienne, avec la formule in nomine Christi dans une forme abrégée. Le développement de la date est rendu difficile par une ligature. Il s’agit soit de 367, soit de 407 de la province [30], c’est-à-dire 406 ou de 456 de notre ère. Dans le premier cas, on se situerait vers la fin, la période romaine avant l’arrivée des Vandales en 429. Dans le second cas, on se trouverait à l’époque vandale, alors que ce peuple germanique avait déjà conquis Carthage en 439 et venait de reprendre l’ancienne Césarienne en 455, ce qui montrerait que les Vandales se sont eux aussi appuyés sur des notables locaux romanisés, et que le latin a continué à être la langue officielle, ce que l’on sait par ailleurs. Compte tenu de leur petit nombre face à des populations romaines, libyco-romaines et libyques, il n’aurait d’ailleurs pas pu en être autrement.
L’épitaphe d’Iaggachen.
L’épitaphe d’Iaggachen.
Dédicace du praedium de Fl(avius) Mastien, près d’Akbou.
Dédicace du praedium de Fl(avius) Mastien, près d’Akbou.
34Quelque temps après le débarquement byzantin à Caput Vada [31], puis la prise de Carthage en 533, la Maurétanie césarienne tomba rapidement, mais partiellement (surtout la côte), au pouvoir de Byzance
X. Une inscription byzantine du col de F’doulès
35Une inscription perdue, mais connue par deux dessins du xixe siècle (fig. 18), avait été découverte un peu à l’est, dans la Kabylie des Babors [32]. La forme des U rapporte à la période byzantine. Il s’agit de l’épitaphe d’un personnage dont le nom nous échappe, mais dont la fonction est bien claire : rex gentis Ucutuman (orum ?), roi de la tribu des U-Cutumani [33], connus plus tard sous le nom de Kotamas [34], convertis au chiisme dès le début du viiie siècle, qui, plus tard, allaient mener les Fatimides jusqu’à Madhia, puis jusqu’au Caire.
36Après la conquête musulmane, le latin recula devant l’arabe, langue du Coran. Cependant, au xie siècle encore, il y avait à Bougie [35] des chrétiens autochtones portant des noms latins. En 1076, moins de dix ans après avoir refondé la ville, l’émir hammadide de Bougie, En Nacer, écrivait au pape Grégoire VII pour lui demander des prêtres pour les chrétiens de sa ville. Le pape lui répondit directement [36] et écrivit parallèlement une lettre adressée « clero et populo Buzee in Mauritania Sitifense » [37]. La communauté latino-chrétienne autochtone disparut sans doute peu après la prise de la ville par Abd-el-Moumen en 1152. Mais les montagnes parlaient toujours berbère.
37Ainsi donc, les Kabylies, toujours restées profondément berbères à travers toute l’Antiquité (et jusqu’à nos jours), ont connu des bilinguismes, voire des trilinguismes au moins partiels, en absorbant le punique, puis le latin [38], avec sans doute production de sabirs mélangeant des mots et des formes des diverses langues. On ne sait pas exactement comment ces langues étrangères se sont implantées à côté du berbère. Dans l’Antiquité romaine, on peut pencher pour l’implantation coloniale dans les villes, les échanges commerciaux avec les montagnes, le passage de montagnards dans l’armée romaine avant leur retour dans la montagne. Il est probable que la tradition et la transmission orales ont joué un grand rôle dans l’acculturation qui ne fut toujours que partielle, et inégale selon les lieux et les individus.
38L’appprentissage du Coran devait ensuite répandre l’arabe, et l’école française naturellement le français, puis l’école algérienne, l’arabe en principe littéral [39], et depuis quelques années le(s) berbère(s) [40]. Le pluri-linguisme évolue rapidement sous nos yeux [41]. Il y aurait beaucoup à apprendre de la situation linguistique et de son évolution récente dans la Kabylie actuelle.
Abréviations
39BAA : Bulletin d’Archéologie Algérienne.
40EB : Encyclopédie berbère.
41Atlas : voir Gsell, Atlas, 1905-1911.
42RIL : Recueil des inscriptions libyques, cf. Chabot, 1940.
43RSAC : Recueil des Mémoires et Travaux de la Société archéologique de Constantine.
XI. Annexe : des Mastieni en Ibérie
44Le nom bien libyque Mastien, lu sur l’inscription d’Akbou (ci-dessus, p. 35 et fig. 18, p. 36) a suggéré à J. Desanges, que nous remercions, des remarques importantes pour les populations autochtones de l’Afrique du Nord et sur les rapports entre l’Afrique du Nord et l’Ibérie préromaines. Stéphane de Byzance mentionne des Mastieni, mais en Espagne, non loin du détroit de Gibraltar [42]. Ceci montre comment l’extrême Sud de la péninsule ibérique a été libycopunicisé, sans que l’on puisse bien faire le distinguo entre les deux origines linguistiques.
45Il faut probablement mettre en rapport avec les Mastiênoi/Mastianoi la ville de Mastia Tarseiôn (Mastia des habitants de Tarsis ?) du second traité entre Carthage et Rome : Polybe, III, 24, 2. À noter une interprétation erronée dans le commentaire de M. Molin, éd. Budé, p. 32 (traduction) et p. 189 (commentaire), car Mastia n’est pas proche de Carthage. Le verbe (proskeitai) signifie que Mastia Tarseion est ajouté dans le traité par les deux parties au Beau Promontoire, comme borne aux entreprises romaines, et non que Mastia Tarseion soit située à côté de ce promontoire. D’ailleurs Polybe dans le même livre (III, 33, 9) classe les Mastianoi parmi les soldats d’Ibérie qu’Hannibal fit passer en Libye (Afrique) en 219/218 avant J.-C. Il les fit stationner dans les cités métagonites, c’est-à-dire celles qui sont situées en bordure maritime à l’ouest du cap Bougaroun (voir Desanges, « Métagonion, une expression de la localisation relative ? », dans Orbis disciplinae. Liber amicorum Patrick Gautier Dalché, Turnhout, 2016, p. 345-351.
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