Présentation d’un ouvrage (en cours) sur la question berbère en Libye
Pages 211 à 215
Citer cet article
- DI TOLLA, Anna Maria
- et SCHIATTARELLA, Valentina,
- Di Tolla, Anna Maria.
- et al.
- Di Tolla, A.-M.
- et Schiattarella, V.
https://doi.org/10.3917/edb.041.0211
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- Di Tolla, A.-M.
- et Schiattarella, V.
- Di Tolla, Anna Maria.
- et al.
- DI TOLLA, Anna Maria
- et SCHIATTARELLA, Valentina,
https://doi.org/10.3917/edb.041.0211
Notes
-
[1]
W. Lacher and A. Labnouj, Factionalism resurgent : The war in Jabal Nefusa, in Peter Cole – Brian McQuinn (ed.), The Libyan Revolution and Its Aftermath, Oxford University Press, New York, 2015, 258.
1Le volume Libya between History and Revolution : Resilience, new opportunities and new challenges for the Berbers ?, édité par Anna Maria Di Tolla et Valentina Schiattarella, qui sera publié prochainement par UniorPress dans la Série des Études Africaines. Études berbères et libyco-berbères (no 7) du Département Asie, Afrique et Méditerranée de l’Université de Naples « L’Orientale », est né d’une conférence internationale qui a eu lieu à Naples, à l’Université « L’Orientale » les 15 et 16 janvier 2018.
2Cette rencontre internationale a été consacrée à l’histoire contemporaine de la Libye qui, en dépit de la colonisation, de ses conséquences et des relations qui ont toujours existé avec l’Italie, reste une réalité peu connue du grand public de la Péninsule. En revanche, sont bien connues et suffisamment documentées aussi bien les idéologies coloniales et la rhétorique du régime de Qadhafi que les représentations actuelles étroitement liées aux urgences terroristes, à l’immigration de masse et à la guerre à l’intérieur et à l’extérieur du monde islamique.
3De nombreuses publications sur la Libye ont paru ces dernières années, s’intéressant aux phénomènes qui ont récemment affecté les pays arabo-islamiques – à partir des « Printemps » –, jusqu’à la chute des régimes précédents, aux révolutions, au terrorisme fondamentaliste, à la migration, au pétrole, et enfin à la relation entre l’Occident et l’Islam. Tous ces thèmes ont été couverts par de brillantes contributions d’experts, de chercheurs et de journalistes.
4Entre le début du xixe et le milieu du xxe siècle, les études occidentales sur la Libye étaient délibérément ancrées dans la mentalité coloniale de l’époque. Cela a créé un certain nombre d’obstacles au développement de la connaissance sur la Libye en tant que pays moderne. Premièrement, les études de l’époque coloniale avaient tendance à considérer le pays de manière quelque peu extrinsèque, en termes de « passage », ou de zone tampon, entre l’Orient arabe et le Maghreb, ou comme un avant-poste de l’Empire ottoman, et donc comme un pays « absent de l’histoire ». De plus, le colonialisme et le nationalisme ont non seulement profondément influencé la formation de la vie politique et sociale du pays, mais ils ont également généré, chacun à son niveau, des concepts et des théories qui ont souligné leur légitimité rhétorique.
5Les spécificités et la dynamique interne de la Libye qui auraient favorisé un processus de développement plus naturel dans le pays, ont reçu une attention académique limitée. L’historiographie coloniale et les analyses nationalistes de la Libye moderne se sont concentrées massivement sur Qadhafi, ignorant la société et la culture libyennes dans leur ensemble. Cependant, le soufisme islamique, l’ibadisme, l’organisation militaire tribale et les traditions orales étaient des aspects cruciaux dans la lutte contre le colonialisme : la résistance a laissé un puissant héritage politique et culturel, qui a renforcé le nationalisme libyen et a ravivé des liens étroits avec l’islam et une gamme de traditions sociales et culturelles.
6Des facteurs externes ont bien entendu joué dans l’évolution interne du pays au cours des deux derniers siècles, mais la Libye a néanmoins une histoire qui lui est propre, distincte de celle des autres pays voisins. Le colonialisme italien a constitué une rupture avec le passé du pays avec la création d’un régime libéral par les colonisateurs, qui n’a cependant apporté aucun avantage à la société colonisée. Après la Seconde Guerre mondiale, Idris a été rappelé après son exil, et la figure de proue de la Sanusiyya a été transformée en monarque, dans le but évident de préserver les intérêts des puissances occidentales, avec la bienveillance des Nations Unies. La Cyrénaïque, une société rurale basée sur le nomadisme, a joué un rôle, sous la bannière de l’islam et à travers la cohésion de la Sanusiyya, en permettant au pays d’accéder à l’indépendance, quoique de manière inhabituelle. La Tripolitaine, même si elle était une société urbanisée, n’a pas réussi à fournir une structure politique au pays, également en raison des divisions sociales qui traversaient la région et de la présence de l’ibadisme.
7Les solutions offertes a priori par le cadre du nationalisme ne suffisent pas à comprendre tous les aspects qui ont ouvert la voie à l’indépendance de la Libye. Par exemple, la réponse des populations libyennes à l’occupation coloniale a longtemps été analysée principalement du point de vue de la Sanusiyya, considérée comme la seule opposition organisée à l’invasion italienne. Par conséquent, cette confrérie est apparue comme le pivot du nationalisme libyen et comme un point de référence lié à la continuité de la lutte anti-coloniale qui a conduit à l’indépendance. En revanche, par exemple, le rôle de la République de Tripolitaine établie en 1918 et son influence sur le processus d’indépendance n’ont pas été pris en considération. Historiquement, comme Lacher et Labnouj [1] l’ont soutenu, la clé pour comprendre le Djebel Nefousa est la relation entre les communautés berbérophone et arabophone. Les berbérophones représentent plus ou moins le 10 % de la population libyenne. Ils ont un héritage culturel qui précède la conquête arabe du viie siècle ap. J. C. et ont développé une culture spécifique, se distinguant de l’identité arabe. La plupart des musulmans en Libye appartiennent à la tradition sunnite malikite, mais surtout en Tripolitaine, alors que les Berbères du Djebel Nefousa sont ibadites.
8Les différences sociales et culturelles entre les « Arabes » et les « Berbères », cependant, n’ont jamais conduit à des fractures et des divisions politiques fondamentales entre les deux communautés au cours de l’histoire. Les alliances entre ces communautés étaient souvent basées sur des intérêts communs. Aux xixe et xxe siècles, elles se sont affrontées à plusieurs reprises au sujet de la suprématie foncière et politique, s’alliant souvent avec des pouvoirs extérieurs dans leurs luttes. La dynamique des relations tendues entre les deux belligérants permet d’expliquer en partie pourquoi le conflit en cours, depuis 2011, n’a pas impliqué ces communautés opposées, arabophones et berbérophones, dans un combat unitaire.
9On constate alors une profonde divergence entre la réalité historique de la Libye et sa représentation. Le but de cette rencontre internationale interdisciplinaire a été donc d’étudier les raisons de ces problèmes non résolus et non révélés au grand jour et de faire connaître le profil complexe d’un pays assez caractéristique et qui est loin d’être bien perçu dans toute sa réalité.
10Après la chute de Muammar Qadhafi en 2011, les minorités non-arabes de la Libye, dont les Berbères sédentaires et les Touaregs, ont commencé à revendiquer plus intensément la reconnaissance de leur identité. Depuis 2012, de nombreuses associations locales ont émergé dans le but de promouvoir les droits des berbérophones et ont joué un rôle essentiel dans la mobilisation politique dans le pays. Alors que Qadhafi a absorbé un grand nombre de Touaregs dans son armée en tant que mercenaires lors du soulèvement, beaucoup ont continué à subir la même marginalisation historique que les autres groupes minoritaires.
11Le volume offre donc une série de points de réflexion sur un pays, ses choix politiques et les différentes représentations de ces composantes d’un point de vue à la fois interne et externe. Et l’un des mérites les plus importants de l’ouvrage est de pousser le lecteur à une réflexion interdisciplinaire sur les Berbères en Libye et, plus généralement, en Afrique du Nord. De tous les pays de la région, la Libye est malheureusement le moins étudié. De plus, les communautés amazighes de Libye ont traditionnellement attiré moins d’attention que celles des pays voisins. Pour combler ce déficit de connaissance, le volume combine un ensemble de contributions historiques axées sur l’expérience coloniale et postcoloniale ; un ensemble de contributions axées sur la politique de mobilisation lors de la révolution de 2011 ; et, enfin, un ensemble de contributions linguistiques / littéraires. L’ouvrage a eu comme but aussi de réunir des chercheurs venant de domaines divers afin d’aborder plusieurs aspects concernant la Libye, de l’histoire aux relations internationales, de la sociolinguistique à la littérature, avec une attention particulière au rôle qu’ont eu les Berbères pendant les années avant et pendant la colonisation, ou bien, dans les événements qui ont bouleversé le scenario plus ou moins stable des pays nord-africains, à partir de 2011.
12Les contributions axées sur l’histoire politique du pays mettent à profit souvent des sources nouvelles (cf. par ex., Antonio M. Morone sur les intermédiaires libyens à la veille de l’indépendance du pays : le cas de la famille bin Sha’ban, ou bien Federico Cresti et Anna Baldinetti sur Sulayman al-Baruni). Elles tâchent aussi de proposer une interprétation originale de certaines des périodes clés de l’histoire libyenne (par ex., Chiara Pagano sur les relations arabo-berbères dans la période 1911-1918). Les contributions axées sur la politique contemporaine (la période post-Qadhafi) comblent un vide critique dans la littérature sur le « printemps arabe », où le cas libyen a généralement été abordé sous l’angle des études sur les conflits et la sécurité, et a rarement fait l’objet d’analyses sérieuses de la dimension politique de la transition. De plus, l’accent mis sur l’expérience amazighe de la révolution et ses conséquences (cf. en particulier Fathi Ben Khalifa) est extrêmement précieux dans la mesure où il ajoute une nouvelle perspective à un phénomène – « le printemps arabe » – qui est souvent compris comme « arabe » dans un sens ethniciste. Enfin, les contributions linguistiques et littéraires (Lameen Souag et Anna Maria Di Tolla – Valentina Schiattarella, mais on pourrait également inclure ici l’étude socio-littéraire fort intéressante de Luca D’Anna sur le rap politique dans la révolution libyenne), constituent des apports inespérés à la littérature sur la langue berbère et arabe d’Afrique du Nord.
13En substance, le volume s’organise autour de cinq sections principales avec quinze contributions et une introduction d’Anna Maria Di Tolla, qui s’interroge sur les différences entre la réalité historique concernant la Libye et sa représentation, surtout dans un pays comme l’Italie qui a toujours eu un rapport ambivalent avec son ex-colonie, sans jamais avoir vraiment abordé la question de la colonisation et celle des relations plus récentes d’une manière aussi claire que satisfaisante. À ce propos, il faudrait juste rappeler qu’en Italie il y a encore un manque de connaissances manifeste de la réalité historique, sociale, linguistique d’un pays pourtant si proche. Mis à part les contributions de chercheurs internationaux, nous, éditrices du volume, avons fait le choix que ce dernier soit aussi un espace où vont trouver leur place des témoignages d’acteurs qui, aujourd’hui comme hier, ont été en première ligne pour essayer de comprendre la situation complexe de la Libye et ses relations avec l’Italie. C’est pour cette raison que la première section intitulée The conflict in Libya : Notes and witnesses contient les témoignages de l’ex ambassadeur italien Trupiano et de l’ex directeur du Congrès Mondial Amazigh, Fathi Ben Khalifa. Les deux notes peuvent être considérées comme des témoignages de deux figures institutionnelles qui, suite à leur expérience, ont nourri des conclusions surtout en ce qui concerne les erreurs faites par le pouvoir central, pendant et après Qadhafi, qui n’ont pas tenu compte des besoins et et des revendications légitimes de la population libyenne ainsi que des minorités, et berbères en particulier.
14La deuxième partie, intitulée Libya and the construction of a Political Identity comprend les contributions de quatre chercheurs italiens qui s’intéressent de la période qui va du 1911 jusqu’à la fin de la colonisation italienne. La contribution de Chiara Pagano qui se concentre sur la période dite ‘libérale’ de la colonisation italienne (1911-1918) est la première tentative de mettre en place ce qui avait été annoncé dans l’introduction, c’est-à-dire analyser, de manière critique, la narration qui veut que les deux groupes ethniques principaux libyens – arabes et berbères – soient mutuellement en opposition. L’auteure se focalise, en effet, sur les intérêts politiques de différents groupes locaux, sans insister sur les différences culturelles. Deux études dans cette section sont dédiées à la figure de Sulayman al-Baruni, respectivement celles de Federico Cresti et d’Anna Baldinetti. Cresti s’intéresse à ce personnage dans la période immédiatement successive à la fin de la Première Guerre mondiale (1919-1920) à partir de documents d’archives qui nous renseignent sur les séjours en Italie al-Baruni et de sa position face aux nouvelles stratégies politiques de la puissance coloniale. Quant à Baldinetti, toujours en se basant sur des documents d’archives et des articles de presse en arabe, pose un regard plutôt sur le rôle qu’al-Baruni a exercé, d’un point de vue idéologique, dans la création d’une Libye se définissant comme arabo-islamique, dans le but surtout de dépasser les clivages entre la Cyrénaïque et la Tripolitaine. L’influence de cette figure charismatique a eu des résonances aussi parmi les Libyens en exil, en Tunisie, en Syrie, etc., qui résistaient à la colonisation italienne. La dernière contribution de cette section est celle de Antonio M. Morone qui s’intéresse au cas de la famille bin Sha’ban qui a su soigner ses intérêts personnels, en tirant profit d’une situation particulière, dans la période de transition vers l’indépendance du pays.
15La troisième section intitulée Libya and the Italian colonisation se concentre sur la manière dont l’Italie a décidé de se définir, représenter et le rôle que la Libye a eu pour cette narration. Cette partie comprend trois contributions de chercheurs qui abordent ce sujet sous des angles différents : Negro s’intéresse à la production littéraire des Libyens dans la période post-coloniale et se rend compte que, à la différence de ce qui s’est avéré dans d’autres pays colonisés, la Libye manque d’une littérature en langue italienne, même si la présence des Italiens en Libye a été relativement durable. Néanmoins, la représentation des conséquences de la colonisation italienne n’est pas absente, si l’on considère les thématiques abordées dans la littérature orale ou dans la production d’auteurs libyens qui abordent des questions sensibles liées à la domination d’un pouvoir étranger. Laura Trovellesi Cesana s’occupe d’un autre type de narration, celle faite par la presse. Son article interroge le rôle joué par le média écrit pour convaincre l’opinion publique italienne à soutenir l’esprit interventionniste de l’Italie et cela en dépit du fait que la guerre était clairement une affaire pour privilégier les classes dirigeantes, plutôt que le reste de la population. Pour conclure cette section, l’intervention de Silvana Palma analyse tous les stéréotypes et mythes nés pendant la période coloniale, utilisés pour justifier l’intervention militaire et obtenir le consensus parmi les Italiens et les colonisés.
16La quatrième et avant-dernière section intitulée History, representations and transition est aussi composée de trois contributions liées cette fois à la représentation de la communauté berbère en Libye, toujours face aux questions de nature politique plus ou moins récentes. Mansour Ghaki prend en considération la Libye comme une entité politique et géographique à travers des significations différentes au cours de l’histoire. Il est entendu que la Libye antique, à travers les sources grecques et latines correspondait à un territoire plus vaste, habité par les populations autochtones qui ont très fréquemment dû s’adapter aux influences de populations provenant d’ailleurs. Marisa Fois, quant à elle, aborde la question de l’identité berbère et des revendications de ces minorités après les mouvements commencés en 2011. Ali Bensaâd s’intéresse à la transition en Libye. Il aborde comment celle-ci, en se prolongeant excessivement, est devenue, de ce fait, génératrice de rentes pour des acteurs qui, à la faveur du contexte d’incertitudes, ont conquis des structures de transition, s’y sont enkystés et en ont fait des instruments pour tenter de prolonger leur pouvoir.
17Pour terminer, la dernière section (la cinquième) dont le titre est Socio-political and linguistic aspects of Libyan Berber traite de questions sociolinguistiques. Luca D’Anna prend en considération le cas typique du rappeur Ibn Thabit qui, à travers ses textes de contestation, a accompagné les manifestations en 2011. Cet artiste engagé appelait ses compatriotes, les jeunes libyens à la résistance, sans oublier d’inclure dans ses tirades enflammées les minorités berbères, si peu représentées pendant le régime de Qadhafi. Lameen Souag fait un examen sérieux des différentes variétés berbères en Libye aux fins de comparer le statut de chacune d’entre elles et d’essayer d’évaluer quelle variété serait la plus susceptible d’être prise en considération dans différents domaines, et notamment celui de l’enseignement. Le dernier article, par Anna Maria Di Tolla et Valentina Schiattarella, est un essai qui fait le rappel des sources disponibles aujourd’hui sur la variété berbère parlé dans le Djebel Nefousa. C’est pour inciter à approfondir l’analyse dans des domaines encore peu explorés dans un parler important. Ces deux dernières contributions, qui s’inscrivent dans le domaine linguistique, ont pour objectif de fixer le cap nécessaire dans les études berbères libyennes.
18Les éditeurs ont rassemblé ce riche ensemble de contributions, en espérant que ces efforts seront suivis d’effet par des apports interdisciplinaires supplémentaires dans les études nord-africaines. Nous espérons que ceci servira à des études historiques plus vastes, notamment pour tous ceux qui s’intéressent aux sociétés libyennes, berbères ou non, et que le volume soit susceptible de stimuler un tournant interdisciplinaire important dans le domaine des études berbères.