Article de revue

Sur l’ouvrage historique d’Al-Bayḏaq (VIe H. / XIIe siècle)

Observations d’un linguiste berbérisant

Pages 149 à 163

Citer cet article


  • Ould-Braham, O.
(2019). Sur l’ouvrage historique d’Al-Bayḏaq (VIe H. / XIIe siècle) Observations d’un linguiste berbérisant. Études et Documents Berbères, 41(1), 149-163. https://doi.org/10.3917/edb.041.0149.

  • Ould-Braham, Ouahmi.
« Sur l’ouvrage historique d’Al-Bayḏaq (VIe H. / XIIe siècle) : Observations d’un linguiste berbérisant ». Études et Documents Berbères, 2019/1 N° 41, 2019. p.149-163. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2019-1-page-149?lang=fr.

  • OULD-BRAHAM, Ouahmi,
2019. Sur l’ouvrage historique d’Al-Bayḏaq (VIe H. / XIIe siècle) Observations d’un linguiste berbérisant. Études et Documents Berbères, 2019/1 N° 41, p.149-163. DOI : 10.3917/edb.041.0149. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2019-1-page-149?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.041.0149


Notes

  • [1]
    Documents inédits d’histoire almohade : fragments manuscrits du « Legajo » 1919 du fonds arabe de l’Escurial, publiés et traduits avec une introduction et des notes par E. Lévi-Provençal, Paris, P. Geuthner, t. I, Introduction, traduction française et notes, XII-276, 4 pl., 2 cartes ; t. II, texte arabe, 152 p. (Textes arabes relatifs à l’histoire de l’Occident musulman ; volume I).
  • [2]
    Chacun de ces trois fragments a le début qui manque, si bien que les titres dont ils sont affublés sont somme toutes factices. Celui qui est attribué à la première partie du recueil par commodité est Rasā’il lil-Imām al-Mahdī wal-ḫalīfat ʻAbd al-Mu’min, = « Lettres d’Ibn Tūmart et ʻAbd al-Mu’min. » (Ibid. : 1 et 148 en table des matières). La deuxième partie c’est Al-muqtabas min Kitāb al-ansāb fī maʻrifat al-aṣḥāb = « Extraits du Kitāb al-ansāb ī maʻrifat al-aṣḥāb, ‘‘Le Livres des Généalogies pour connaître les Compagnons’’, du Mahdī Ibn Tūmart. » (Ibid. : 20 et 148 en table des matières).
  • [3]
    Pour Lévi-Provençal (1928a/I : XI), le vocable bayḏaq, « passé du persan à l’arabe s’emploie chez les Berbères du Sud pour désigner le « pion » du jeu d’échecs ». Le médiéviste cite en note le lexique français-tachelhit de Destaing (1920 : 221), où à l’entrée « pion », correspond le substantif lbīdĕq. Quant au sobriquet al-Bayḏaq, Loïc Bombrun (2008 : 93) souligne qu’il s’agit là d’un « surnom peut-être doté d’une vocation allégorique, l’auteur signifiant ainsi le point de vue adopté : celui de la communauté almohade. »
  • [4]
    Dans les fragments existants, il ne fournit aucune information sur sa vie au-delà de ses expériences avec Ibn Tūmart.
  • [5]
    De plus de trois mille manuscrits à l’époque jusqu’aux deux mille d’aujourd’hui, c’est qu’il y a eu des pertes entre-temps : en effet, au xviie siècle un grand incendie a fait périr une quantité importante des volumes de cette bibliothèque du monastère (Levi-Provençal, op. cit.).
  • [6]
    Sauf peut-être le deuxième fragment, anonyme, appelé, faute de mieux, Al-muqtabis min Kitāb al-ansāb. À ce sujet, S. Gaspariño García (2013 : 32) nous signale un manuscrit méconnu, conservé à la Bibliothèque Bodléienne de l’université d’Oxford, no 433, qui a pour titre Kitāb al-ansāb. L’auteur, Abū Ṣāliḥ b. Abī Ṣāliḥ ‘Abd al-Ḥalīm al-Maṣmūdī, comme dans le fragment de l’Escorial, traite lui aussi des généalogies almohades. Ce n’est pas une vue de l’esprit de retrouver, un jour, une copie de cet ouvrage ou d’une œuvre voisine dans une bibliothèque du Maghreb, et notamment du Maroc.
  • [7]
    Une année auparavant, l’éditeur marocain publia la partie dite Kitāb al-ansāb, telle que l’a établie Lévi-Provençal (1928a/II). Comme on l’a vue, c’est une œuvre anonyme, mais elle est mise ici bien à tort sur le compte d’al-Bayḏaq : Al-mustanabbī min Kitāb al-ansāb fi maʻrifat al-aṣḥāb ; taʼlīf Abū Bakr al-Ṣanhāǧī al-mukanná bi-al-Bayḏaq ; taḥqīq ʻAbd al-Wahhāb Ibn Manṣūr ; Rabat, éd. Dar al-Manṣūr, 1970, 59 p. ; 26 cm.
  • [8]
    L’ouvrage de ʻAbd al-Ḥamīd Ḥāǧīyāt a connu d’autres rééditions à Alger (2007, 2011).
  • [9]
    Un récit, quel qu’il soit, ne peut être neutre de manière absolue. D’où l’intérêt d’une analyse raisonnée. Cf. Huici Miranda (1949).
  • [10]
    Ibn Ḫaldūn, Kitāb al-ʿIbar. [cf. ed. Ḫ. Šihāda et S. Zakkār, 8 vol., Beyrouth, 1988, trad. française de Slane, Histoire des Berbères, 4 vol., Alger, 1847-1851]. – al-Ḥulal al-mawšiyya. [cf. trad. espagnole A. Huici Miranda, Tétouan, 1951]. – Ibn al-Qaṭṭān, Naẓm al-jumān li-tartīb mā salafa min aḫbār al-zamān. [cf. ed. M. ʿA. Makkī, Tétouan, 1964 ; Beyrouth, 1990]. – Al-Marrākušī, Kitāb al-muʿjib fī talḫīṣ aḫbār al-Maġrib. [cf. ed. R. Dozy, Leiden, 1881 ; trad. française E. Fagnan, Histoire des Almohades, Alger, 1893 ; trad. espagnole A. Huici Miranda, Lo admirable en el resumen de las noticias del Magrib (Colección de crónicas árabes de la Reconquista, t. 4), Tétouan, 1955. Autres éditions : Muḥammad Saʿīd al-ʿArjān et Muḥammad al-ʿArabī al-ʿAlamī, Casablanca, 1978 ; Muḥammad Zaynahum Muḥammad ʿAzb, Le Caire, 1994]. – Ibn Ṣāḥib al-Ṣalāt, Taʾrīḫ al-mann bi-l-imāma. [cf. ed. ʿAbd al-Hādī al-Tāzī, Beyrouth, 1964 ; trad. espagnole de A. Huici Miranda, Valencia, 1969].
  • [11]
    « La défaveur, voire l’interdit, qui pesèrent sur les Almohades et leur doctrine à leur déclin et après leur chute entachent aussi, il ne faut pas l’oublier, beaucoup de ces sources postérieures d’un caractère de partialité qui invite à la méfiance. » (Lévi-Provençal, 1928a/II : II). L’orientaliste de l’université d’Alger cite un cas, celui d’Ibn Abī Zar‘ de Fès, qui dans son Rawḍ al-qirṭās, a compilé et donné du crédit à nombre « de légendes ou de récits absurdes. » (Ibid.). Il en fut de même pour les historiens orientaux, comme le compilateur al-Nuwayrī ou Ibn al-Aṯīr, auteur du Kāmil, qui n’étaient pas mieux inspirés quand ils avaient intégré dans leurs livres volumineux sur les Almohades des informations improbables.
  • [12]
    « On a souvent considéré que [l’] auteur [des Mémoires] devait être un soldat berbère maîtrisant la langue arabe de manière imparfaite. Nous verrons au contraire que cet ouvrage n’a rien d’un écrit innocent réalisé par un simple soldat. Le genre narratif des mémoires adopté par l’auteur constitue une originalité intéressante puisqu’il offre une certaine liberté et donne une plus grande crédibilité au récit. » (Bombrun, 2012 : 93-4).
  • [13]
    « D’ailleurs, tout le récit a pris depuis quelques pages une forme très abrégée, et il n’est pas impossible qu’on n’ait plus affaire à l’œuvre proprement dite d’al-Bayḏaq, mais à un complément hâtif pour la partie non terminée du règne. » (Cité par Ben Hammadi, 1991 : 5).
  • [14]
    Une seule exception, qui concerne le fragment anonyme, le résumé des généalogies, où l’on a au début trois expressions berbères accompagnées de leurs traductions arabes. (Op. cit., 30,/trad. 45 : en 3 endroits).
  • [15]
    Sans trop insister, disons que des noms de localités bien connus, comme Merrakech et Tīnmāl, sont transcris respectivement Marākūš et Tīnmallāl (Tin Mellal).
  • [16]
    Prenons, par exemple, Qāla al-ḫalīfa lil-muwaḥḥidīn « asāfū », faqālū bil-lisān al-ġarbī « anaġzū al-sunnat wardam nabḍī », Le Calife dit aux Almohades : « asāfū », et il dirent en langue occidentale (en berbère) : « anaġzū assunnat wardam nabḍī ». (op. cit., 100, trad. 164). Pour les énoncés berbères, cf. supra : troisième passage.

1L’auteur du xiie siècle A.D., se désignant sous le nom d’al-Bayḏaq, eut à son actif un ouvrage historique qui reste une source de premier plan sur le mouvement almohade auquel ce personnage a appartenu depuis le début. Et l’une des particularités de son récit, outre des informations sur la vie des Nord-africains sous ses différentes facettes à une époque déterminée, est de contenir des passages dans l’une des langues natives de la région, le berbère (Ould-Braham, 2018). Le mouvement que l’auteur a suivi se réclamait d’un mahdī, un rédempteur eschatologique.

2C’est bien connu qu’à l’époque médiévale, parmi les grandes révolutions qui unifièrent l’Afrique du Nord entre le iv/xe et le vi/xiie siècles, deux s’inspirèrent principalement du mahdisme : celle des Fatimides au xe, sous la conduite ‘Abd Allah al-Mahdī, et celle des Almohades au xiie siècle, sous la prédication de Muḥammad Ibn Tūmart (Brett, 2000 : 93 ; Fierro, 2000 ; Buresi et Ghouirgate, 2013). C’était une forme islamique du messianisme judéo-chrétien, où dans le mahdisme, on « attendait l’arrivée d’un second Muḥammad pour inaugurer un âge d’or » (Brett, 2000 : 93). Si dans le cas des Fatimides, le roi fut le mahdi lui-même, chez les Almohades la question s’est posée différemment. Le Mahdī (Ibn Tūmart) fut en quelque sorte le Prophète qui fraie le chemin à son Calife (‘Abd al-Mu’min) qui va gouverner la destinée du monde.

3Outre les ouvrages de son fondateur Muḥammad Ibn Tūmart, le mouvement almohade a produit des œuvres, parmi celles qui nous sont parvenues, dans le domaine politique ou dogmatique mais aussi des sources historiques. Et plus particulièrement celle dont il est question ici, qui fait partie des Documents inédits d’histoire almohade, établis et traduits pour la première fois (1928a) [1] par Évariste Lévi-Provençal (1894-1956). Il s’agit à la base d’une liasse manuscrite que le médiéviste français a découverte en 1924 dans le fonds des manuscrits arabes de la Bibliothèque royale de San Lorenzo del Escorial de Madrid. Ces Documents inédits ont pour point commun de participer de l’histoire almohade. Ils consistent en trois œuvres distinctes, chacune matérialisée par un fragment manuscrit (Ould-Braham, 2017 : 323-4) :

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  • Le premier, le plus mutilé, semble provenir d’une collection de correspondances plus considérable, constituée de lettres almohades officielles, attribuées à Ibn Tūmart et à ‘Abd al-Mu’min. Ces missives exposent la doctrine nouvelle instituée par ces deux illustres personnages. (Lévi-Provençal, 1928a : t. I, traduction et notes, 1 – 24 ; t. II, texte arabe, 1 – 17).
  • Le deuxième fragment est un condensé du Kitāb al-ansāb fî ma‘rifat al-aṣḥāb, un ouvrage probablement perdu. Cette partie remonte, semble-t-il, au début du xiiie siècle. (Lévi-Provençal, 1928a : t. I, traduction et notes, 25 – 74 ; t. II, texte arabe, 18 – 49).
  • Le troisième fragment est l’œuvre historique d’al-Bayḏaq (Lévi-Provençal, 1928a : t. I, traduction et notes, 75 – 224 ; t. II, texte arabe, 50 – 133) qui est l’objet de cet article. C’est l’opus le mieux pourvu en termes de volume, car sur les 58 feuillets qui composent l’ensemble du recueil tripartite, 36 occupent à eux seuls le troisième fragment, c’est-à-dire toute la partie dont al-Bayḏaq est l’auteur.

I. Le contexte de la découverte et de la première édition de l’ouvrage

5Le contexte général au sein duquel s’effectua la découverte du fragment manuscrit de l’ouvrage d’al-Bayḏaq relève d’un environnement académique et savant, propice aux études orientales. L’orientalisme savant, qui s’est développé depuis le xixe siècle dans des échanges transnationaux continus, a fait émerger dans son vaste mouvement d’importantes recompositions selon les époques, comme les déchiffrements de langues « orientales », les collectes de manuscrits et d’artefacts, et l’élaboration des savoirs et leur traduction en disciplines académiques. Ce fut dans ce contexte, en Europe notamment, mais également en Algérie, au Maroc et en Tunisie, dans le cadre des institutions universitaires mais aussi des sociétés savantes, que s’est développé un savoir scientifique portant sur le présent et le passé des habitants de ces pays concernés.

6Comme il a été dit plus haut, l’orientaliste français Lévi-Provençal découvrit le manuscrit de cet ouvrage à la bibliothèque de l’Escorial de Madrid en 1924, au même titre que les deux autres documents d’intérêt historique qui proviennent, eux aussi, de liasses non cataloguées jusque-là. Ce professeur d’histoire médiévale à la Faculté des lettres d’Alger et directeur de l’Institut des hautes études marocaines édita l’ensemble des pièces retrouvées, en désignant en langue française plus spécialement l’œuvre d’al-Bayḏaq sous le terme de « Mémoires ».

7S’agissant de la partie arabe (Lévi-Provençal, 1928a/II), il n’est pas inutile de dire quelques mots à propos du titre proposé par l’éditeur scientifique. Pour l’ensemble du recueil, fait de trois fragments distincts, le titre qui lui a été donné toujours par Lévi-Provençal est Kitāb aḫbār al-Mahdī Ibn Tūmart wa ibtidā’ dawlat al-Muwwaḥḥidīn [ « Livre de l’histoire du mahdî Ibn Tūmart et des débuts de l’État almohade »] (Ibid. : page de couverture et 1). Quant au troisième fragment, c’est-à-dire la partie préservée de l’ouvrage d’al-Bayḏaq, on a Ta’rīḫ al-Muwwaḥḥidīn li-Abī Bakr b. ʻAlī al-Ṣanhāǧī, al-mukanná al-Bayḏaq = « L’Histoire des Almohades d’Abū Bakr b. ‘Alī aṣ-Ṣanhāğī, surnommé al- Baidaḳ. » (Ibid. : 50) [2].

8Sur al-Bayḏaq [3] nous savons peu de choses sur lui, c’est un grand absent des dictionnaires biographiques (Bombrun, 2012 : 93) qui ne semble pas avoir fréquenté les allées du pouvoir almohade (ibid.). Même s’il se présente comme un témoin oculaire de la plupart des événements qu’il relate, écrivant à la première personne, il est peu disert sur lui-même [4] : hormis au tout début de son ouvrage, il ne nous dit plus rien sur « ses quelques interventions en tant qu’acteur de son histoire ». Il n’en reste pas moins que l’auteur fut un fidèle compagnon du Mahdī Ibn Tumart dont il débute le récit par le séjour à Tunis, c’est-à-dire au retour d’Orient, pour regagner le pays natal. Il ne quittera le Mahdī qu’au décès de ce dernier pour faire partie ensuite de l’entourage de ‘Abd al-Mu’min. Ce que l’on sait aussi est que Muḥammed Abū Bakr b. ‘Alī al-Sanhāǧī al-Bayḏaq fut décédé postérieurement à 559 H./1164 (la dernière date connue).

9Avant de faire voir le jour à ces Documents inédits d’histoire almohade. Fragments manuscrits du « 1929, Legajo » 1919 du fonds arabe de l’Escurial, l’éditeur scientifique, Lévi-Provençal, s’attelait au cours de ces années-là à l’écriture de l’histoire de l’Espagne musulmane, notamment celle de l’époque almohade, poursuivant ses investigations dans des bibliothèques à fonds manuscrits arabes. En particulier, lorsqu’il complétait ses préalables recherches bibliographiques, au cours du printemps 1924 (Lévi-Provençal, 1928a, I : V). Ses trouvailles les plus heureuses eurent principalement lieu à la Bibliothèque royale de l’Escorial, réputée par son fonds arabe riche de pas moins de 2 000 manuscrits. Il y eut le Syrien maronite Michel Casiri qui en donna une première description, qui parut en deux volumes à Madrid en 1760-1770, puis le grand orientaliste, Henry Hartwig Derenbourg (1844-1908), membre de l’Institut de France et professeur de grammaire arabe à l’École spéciale des langues orientales vivantes, qui fut chargé d’une mission afin de mener à bien à l’Escorial une nouvelle description du fonds des manuscrits arabes de la Bibliothèque du monastère de San Lorenzo. Il en publia une première partie, Les Manuscrits arabes de l’Escurial (Paris, Publications de l’École des langues orientales vivantes, IIe série, volume X, 1884), correspondant aux 708 premiers manuscrits de la collection. Il continua la préparation du second volume qui ne fut jamais donné à l’impression, hormis un seul fascicule qui donna la description des manuscrits no 700 à no 785 (Lévi-Provençal, 1928c : VI). L’entreprise de l’orientaliste Harlwig Derenbourg est restée donc inachevée (Dussaud, 1929 : 173).

10Afin de poursuivre la rédaction du catalogue du précieux fonds de l’Escorial, Lévi-Provençal a été chargé d’une autre mission par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, avec l’accord de la veuve Hartwig Derenbourg, « à utiliser les notes laissées par le regretté savant. » (Lévi-Provençal, 1928c : VII). Au terme de son travail, il fera voir le jour, quatre années plus tard, à un troisième volume qui complète le catalogue des manuscrits arabes, allant jusqu’au no 1852. Et c’était là où il mit au jour les liasses (legajo), dont une – la 1919 – est constituée de trois fragments manuscrits, bien classés mais tous acéphales. C’est ce qu’il a d’ailleurs fait remarquer, pour notre troisième fragment, dans son ouvrage (Lévi-Provençal, 1928b : 28) : « la relation précise à l’extrême qu’al-Baiḏaḳ nous a laissée du voyage du Mahdī est malheureusement acéphale dans l’unique manuscrit, conservé à l’Escurial. Elle n’y débute qu’à son passage à Tunis, au retour d’Orient. »

11Quel est l’origine du fonds arabe de la bibliothèque de l’Escorial ? L’on apprend qu’au xviie siècle ce fonds, constitué par le roi Philippe II et ses successeurs, s’enrichit d’un coup grâce à une prise de guerre de course (Lévi-Provençal, 1928c : VIII). Le hasard de l’histoire, ce fut toute une bibliothèque ayant appartenu à un sultan marocain qui atterrit à Madrid. Ce monarque est le sa’adien Mawlāy Zaydān qui a régné de 1613 à 1627. Pour les circonstances de cette spoliation, écoutons d’abord ce qu’en dit Jacques Caillé (1960 : 43) :

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En 1612, un grave incident se produisit entre la France et le Maroc. Le sultan Moulay Zidan, que le marabout Abou Mahalli avait chassé de Marrakech, se rendit avec quelques fidèles, ses femmes et ses biens les plus précieux, à Safi, où le sieur Jean Philippe Castellane était consul de France et possédait un navire, le Notre-Dame-de-la-Garde. Le chérif affréta ce bâtiment moyennant 3 000 ducats, pour transporter à Agadir ses richesses et notamment sa bibliothèque, d’une très grande valeur. Arrivé en rade d’Agadir, Castellane ne voulut pas décharger sa cargaison avant d’avoir reçu le prix convenu. Comme le paiement ne se faisait pas et que ses vivres commençaient à s’épuiser, le Français mit à la voile et se dirigea vers Marseille. Il se proposait d’y remettre les richesses du sultan au duc de Guise, gouverneur de Provence et de demander à être désintéressé. Mais, au large de Salé, le Notre-Dame-de-la-Garde fut capturé par des vaisseaux espagnols et le tribunal de Cadix le déclara de bonne prise.

13Ensuite, nous dit Levi-Provençal (op. cit. : IX), « La prise fut menée en Espagne, et les livres de Maulâi Zaidân, au nombre de trois à quatre mille [5], furent déposés par Philippe III à la Bibliothèque du Monastère Royal de San Lorenzo del Escorial, où ils sont conservés depuis, portant encore pour la plupart, sur le recto du premier feuillet, la marque de possession des sultans sa’diens. »

II. À propos de cet ouvrage historique

14Les trois fragments manuscrits, qui ont été réunis, ont un autre point commun qui est d’être copiés tous d’une même main. Et suivant une indication à un endroit, la copie a été exécutée en 714 H./1314 par un nommé Ibrāhīm b. Mūsā b. Muḥammad al-Harġī, de la même tribu qu’Ibn Tūmart (Lévi-Provençal, 1928a, I : V). Précisons encore qu’ils « sont réunis en un recueil aujourd’hui relié, et tout entier de la même main (de 24 sur 16 centimètres). L’écriture en est assez fine et, en général, soignée. » (Ibid.). Les « Mémoires » d’al-Bayḏaq, comme les désignent l’éditeur scientifique, étendent « notre connaissance jusqu’ici bien réduite des débuts de l’histoire des Almohades dans l’Afrique du Nord » (Lévi-Provençal, ibid. : X). Le fragment manuscrit de l’Escorial, du plus haut intérêt pour l’histoire, est jusqu’ici unique au monde. C’est ce qui fait sa force et sa faiblesse, d’autant plus qu’aucune nouvelle découverte de copie n’a été signalée jusqu’ici [6].

15La version originale (langue arabe) de cet ouvrage du domaine historique, telle que l’a établie Lévi-Provençal (1928a/II), a fait l’objet d’une édition du texte en arabe au Maroc (en 1971) et en Algérie (1975), avec au moins une réédition pour chacun des deux pays :

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  • Kitāb aḫbar al-Mahdī Ibn Tūmart wa ibtidā’ dawlat al-Muwwaḥḥidīn, ta’līf Abū Bakr b. ʻAlī al-Ṣanhāǧī, al-mukanná bi-al-Bayḏaq, annot. ‘Abd al-Wahhāb Ibn Manṣūr [7], Rabat, éd. Dar al-Manṣūr lil-Ṭibāʻa wa-al-Wirāqa, 1971, 151 p. ; 26 cm.
  • Kitāb aḫbār al-Mahdī Ibn Tūmart, taʼlīf Abū Bakr b. ʻAlī al-Ṣanhāǧī al-mukanná bi-al-Bayḏaq ; taqdīm wa-taḥqīq wa-taʻlīq ʻAbd al-Ḥamīd Ḥāǧīyāt ; Alger, ed. Šarika al-Waṭaniya lil-Našr wal-Tawzī‘ (= SNED), 1974, [10], 219 p. ; 24 cm.
  • Kitāb aḫbār al-Mahdī Ibn Tūmart, taʼlīf Abū Bakr b. ʻAlī al-Sanhāǧī al-mukanná bi-al-Bayḏaq ; taqdīm wa-taḥqīq wa-taʻlīq ʻAbd al-Ḥamīd Ḥāǧīyāt [8] ; Alger, ed. Mu’assasa al-Wataniya lil-Kitāb (=ENAL), 1986, 185 p. ; 24 cm. Titre de la collection : Ḏaḫaʼir al-Maġrib al-ʻArabī, 13.
  • Aḫbar al-Mahdī Ibn Tūmart wa-bidāyat dawlat al-Muwaḥḥidīn, éd. ’Abd al-Wahhāb b. al-Manṣūr, Rabat, al-Maṭbaʻa al-Mālikiyya, 2004, 151, [2] p. ; 25 cm.

17Au-delà de la valeur historique et symbolique de l’ouvrage, on a souvent dit qu’al-Bayḏaq, un berbérophone originaire des Ṣanhāǧa, ne maîtrisait pas parfaitement la langue arabe classique. Mais le constat n’est guère satisfaisant car, comme on le verra plus bas, le niveau de langue utilisé peut relever d’une volonté stratégique de l’auteur. À l’instar du deuxième fragment de l’Escorial, celui-là anonyme consacré aux généalogies almohades, le texte d’al-Bayḏaq contient des vocables et expressions berbères et arabes dialectales dont nous allons donner des échantillons infra. Tout d’abord, c’est cet intérêt que peut susciter le récit d’al-Bayḏaq comme vecteur d’expressions en arabe populaire et également en phrases en langue berbère. Dans ce cas précis, elles sont transcrites avec des vocalisations (Lévi-Provençal, 1928a, I : XI), ce qui rend un grand service aux investigations des berbérisants. Il convient de signaler que la plupart ces phrases berbères du recueil ont été étudiées par Georges Marcy (1932), travail que nous avons repris personnellement à une date très récente (Ould-Braham, 2018) en discutant les hypothèses de notre prédécesseur et en proposant d’autres à la lumière d’une documentation renouvelée.

18Ensuite, l’ouvrage se situe dans une logique d’inscription, dans la mesure où le chroniqueur contribue à la fixation de l’histoire de la communauté almohade et de ses deux premiers leaders. Et l’auteur, volontiers, s’en faisait « le transmetteur, de l’arrivée du Mahdī à Tunis à l’avènement de ‘Abd al- Mu’min jusqu’à sa mort ou presque » (Bombrun, 2012 : 93). Lévi-Provençal a, de ce fait, exhumé un ouvrage important pour l’historien, un témoignage historiographique le plus ancien sur les Almohades, écrit par un personnage contemporain aux événements fondateurs dont il rapporte les informations. Malgré des reproches qui lui ont été faits, de nos jours, par tel ou tel commentateur, le récit d’al-Bayḏaq est considéré, à juste titre, comme un témoignage de première main, même si l’auteur, dans le feu de l’action, ne pouvait être exempt de subjectivité [9].

19Cet ouvrage à la gloire des Almohades a été utilisé aussi bien par le grand historien des Berbères, Ibn Ḫaldūn (732 H./1332 – 784 H./1406), que par l’auteur de al-Ḥulal al-mawšiyya (Lévi-Provençal, 1928a/I : XII ; Buresi, 2008 : 398 ; Fierro, 2016 : 75). Les médiévistes, aujourd’hui, reconnaissent l’apport de la chronique d’al-Bayḏaq à d’autres auteurs immédiatement postérieurs qui ont traité de la période almohade et certains même étaient de chauds partisans du mouvement : Ibn al-Qaṭṭān (m. après 608 H./1211-1212), Ibn Ṣāḥib al-Ṣalāt (m. après 594 H./1197), ʿAbd al-Wāḥid al-Marrākušī (m. après 621 H./1224) et bien d’autres. Tous ces auteurs médiévaux [10] présentent une histoire qui ne diffère pas substantiellement de celle contenue dans la partie qui nous est parvenue d’al-Bayḏaq.

20Ce n’est pas étonnant, si aux yeux de l’éditeur scientifique des « Mémoires » d’Al-Bayḏaq, l’ouvrage passe pour une œuvre non seulement majeure mais précieuse, car, en tous les cas, digne de confiance. À cet égard, au contraire du témoin oculaire qu’est le chroniqueur almohade et compagnon du Mahdī, cet orientaliste averti se défie des témoignages postérieurs, notamment mérinides, eu égard à leurs penchants idéologiques et doctrinaux, qui ne pouvaient avoir le recul nécessaire [11].

21L’autre aspect de l’œuvre, sa valeur en tant que témoignage au plan de l’histoire politique et doctrinale à une époque historique décisive. Depuis la découverte du manuscrit et l’édition des Mémoires d’Al-Bayḏaq, des historiens modernes qui ont étudié l’œuvre l’ont utilisée comme une source d’informations essentielle. D’autres ont tenté d’en faire un examen avec un regard plus ou moins critique (Zamāma, 1979 ; Ben Hammadi, 1991 ; Aguilar Sebastián, 1995 ; Bombrun, 2012 ; Fierro, 2016). D’autres encore n’ont pas manqué d’en souligner le caractère original [12]. Le modèle du prophète Muḥammad par les Almohades s’y manifeste clairement et on ne peut remarquer de la part de l’auteur des « Mémoires » un ton fort sympathique et un discours franchement engagé en faveur de la cause almohade, et en particulier celle de ‘Abd al-Mu’min. Et Bombrun, (2012 : 94) remarque à juste que l’œuvre d’Al-Bayḏaq participe davantage du genre Sīra, présentant les Almohades comme ayant « essayé de s’inscrire au sein d’une histoire islamique « classique » et de se représenter en tant qu’exécutants d’un plan divin. » (Ibid.).

III. Une lecture critique de l’œuvre

22Al-Bayḏaq présente Ibn Tūmart comme « un homme qui connaît Allāh, et qui est sur la terre celui qui le connaît le mieux. » (Lévi-Provençal, 1928a/II, 28 du texte arabe), mais sans préciser s’il s’agit d’une « connaissance de Dieu [...] à la fois livresque, due à la lecture du Coran et des ḥadīth-s, et surnaturelle et sans doute cette fois-ci liée à sa qualité de Mahdī » (Bombrun, 2012 : 100). S’il affirme au sujet du chef spirituel et politique des Almohades sa qualité « d’intermédiaire entre Dieu et les Hommes » (Ibid.), par contre, et cela pourrait être intéressant, il ne nous dit rien de manière explicite de l’œuvre écrite du grand homme.

23Le chercheur tunisien Amor Ben Hammadi (1991) a eu position très critique sur l’œuvre historique d’al-Bayḏaq, considérant la rédaction de celle-ci comme une simple stratégie de légitimation du règne du califat mu’minide sur le mouvement à ses débuts, sous la conduite du Mahdī Ibn Tūmart. Cela, en vertu de l’argumentation (Ibid. : 5-8) qui va suivre. Il est parfaitement clair qu’al-Bayḏaq n’est pas l’auteur de l’intégralité de l’ouvrage, même cette version incomplète qui nous est parvenue, et c’est le constat qui a été fait, en son temps, par l’éditeur scientifique lui-même, Lévi-Provençal (1928a/I : 205 n.2). Le lettré Abū Bakr b. ʻAlī al-Ṣanhāǧī, compatriote d’Ibn Tūmart et son fidèle compagnon, s’éteignit vers 549 H./1154-5, « car après cette date il ne s’agit plus que d’une brève énumération des grands événements historiques en Berbérie et en Espagne, jusqu’à la mort du calife, dont on ne donna pas la date, et même au-delà, puisque des faits, ayant eu lieu en Espagne, y sont relatés sous la date de 565/1169-70. » (Bel, 1930 : 121). C’était du vivant de ‘Abd al-Mu’min. Et à juste titre, Lévi-Provençal (op. cit.) [13] soulignait qu’après cette date la narration prit une forme abrégée, sinon schématique, condensant de nombreux événements et rompant le rythme avec ce qui précédait.

24Comme le note Ben Hammadi (1991 : 6-7), il paraît clair que le texte des « Mémoires » vise l’acte de légitimation du mouvement almohade, aussi bien à ses débuts quand ce dernier s’implanta dans la montagne des Maṣmūda sous l’égide d’Ibn Tūmart que par la suite, lors de la conquête du pouvoir sous la férule de ‘Abd al-Mu’min après la mort du Mahdī et, enfin, après le triomphe des Almohades à Marrakech suivi de la mainmise sur la totalité du pouvoir par le calife et sa famille. Citant Henri Terrasse (1949-50/I : 312), l’auteur de la note (op. cit. : 7) écrit ceci :

25

Al-Bayḏaq est, de toute évidence, un partisan de l’Almohadisme, ce qui a priori invite l’historien à beaucoup de discernement. Mais il me semble qu’on peut le considérer comme plus objectif dans sa relation des faits et gestes d’Ibn Tūmart, le ton n’est pas au panégyrique, et cela se comprend : en 549-550/ 1154-56, date où écrit al-Bayḏaq, Ibn Tūmart est mort depuis environ vingt-cinq ans (524/1130), al-Bayḏaq n’a plus rien à gagner à une quelconque exagération à son sujet. Par contre, tandis qu’il rédige ses souvenirs, notre chroniqueur a tout intérêt à flatter ‘Abd al-Mu’min, qui vient de s’emparer du pouvoir, de s’attribuer une autorité absolue, autrement dit de confisquer l’œuvre d’Ibn Tūmart.

26L’autre question abordée est celle de la date de la mise en forme de l’ouvrage historique à la gloire des Almohades par al-Bayḏaq. Comme l’a fait remarquer Lévi-Provençal (1928a/I : 199-200), les « Mémoires » s’arrêtent à l’année 549- 550 H./1154-55. De là, Ben Hammadi (1991 : 6) émet l’hypothèse que c’est probablement à cette date qu’al-Bayḏaq a commencé la rédaction de son ouvrage, à partir de ses notes consignées sur une longue période, portant témoignage sur la bese des événements qu’il a vécus. S’agissant de la date à laquelle l’auteur a rédigé sa chronique, il faut avouer qu’à ce sujet l’ouvrage reste muet.

IV. Témoignage sur le berbère médiéval

27Au-delà de ce que nous venons de voir à propos de la problématique, outre les enjeux liés à la rédaction de l’ouvrage par l’auteur almohade, ce qui attire notre attention ici, c’est son témoignage sur des questions d’ordre linguistique. Qu’il s’agisse de la situation sociolinguistique du berbère au Moyen Âge ou de la mise à disposition de vocables et de phrases de cette époque, tout ceci n’est pas pour nous déplaire. Les passages berbères se trouvant aussi bien dans les « Mémoires » d’al-Bayḏaq ou l’ouvrage anonyme des généalogies, dont Lévi-Provençal en a donné commodément le titre de Kitāb al-ansāb fî ma‘rifat al-aṣḥāb, ont été étudiés en son temps par Georges Marcy (1932). À la suite de ce travail pionnier, nous avons-nous-même apporté notre contribution (Ould-Braham, 2018). Signalons aussi que d’autres collègues se sont intéressés à ces passages berbères à un titre ou à un autre (parmi lesquels : Ghouirgate, 2015a ; Meouak, 2016).

28Maintenant, passons aux différents passages berbères de l’ouvrage. Il y en a quatre en tout, sauf que le second, un mot isolé, apparaît deux fois.

29Premier passage correspondant au no XI (Ould-Braham, 2018 : 341-2). Il s’agit du folio 30 vo du mss. (Lévi-Provençal, 1928a : I, 107 / II, 67 ; Marcy, 1932 : 73, n. 1) :

Description de l'image par IA : Delta majuscule en normal au carré suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins position de base suscrire oméga avec circonflexe exposant moins
ﺁ ْ ﻭ َ ـــــﻣ ْ ﻮ َ ﺭ ْ ﻥ َ ﻠـــــﻣ ّ ﻟﻮــــ ْ ﻨ ِ ـﻴـــ ْ ﻦ ﺍ ْ ﻥ ُ ﺱﻮﺳ ﺁ َ ﺍﺩ َ ﻭ ْ ﻥ ﻧ َ ﻚ

30Lecture plausible (Ould-Braham, 2018 : 343) :

31– awmawren mellulnin n Sus ad awen-nekk, « les awmawren blancs du Souss nous les rejoindrons [malgré vous] ».

32Deuxième passage (asmās) correspondant au no XII (Ibid. : 344-5) : première fois (Lévi-Provençal, 1928a : I, 94, 73 ; Marcy, 1932 : 73 et 74) ; seconde fois (Lévi-Provençal, 1928a : I, 153 / II, 94). « D’après le contexte d’apparition de ce terme, asmas désigne un repas d’une qualité exceptionnel, pour ainsi dire un repas princier, et pour lequel on ne boude pas son plaisir. » (Ould-Braham, 2018 : 345). Il faut rappeler qu’à juste titre Mehdi Gouirgate (2015b) a qualifié asmās de « plat emblématique des Almohades », toujours à travers ce récit d’al-Bayḏaq.

33Troisième passage correspondant au no XIII (Ould-Braham, 2018 : 346-7). Il s’agit du folio 44, vo, ligne 13. (Lévi-Provençal, 1928a : I, 163 / II, 100 ; Marcy, 1932 : 174, n. 1) :

Description de l'image par IA : Texte arabe écrit en cursive.
ﺃ ََ ﺎﺳ ﻓ ُ ﻮ
ﺃ َٰ ﻧ ْ ﻐ ُ ﺍﻭﺰ ﺃ َ ﻟ ّ ﺴ ٰ ﻨ ْ ﺔ َ ﻭ ْ ﺭ َ ﺩ ْ ﻡ ﻧ َْ ﺒ ِ ﻲﻈ

34Lecture plausible (Ould-Braham, 2018 : 347) :

35

  • asafu ! – a neγzu essunna, wer d awen-nebḍi, « – Asafu ! (le Guide almohade) ».
  • « Nous allons, (répondent-ils), ... la Sunna sur laquelle nous n’avons pas divergé (entre vous et nous) » (?).

36Quatrième passage correspondant au no XIV (Ibid. : 347-8). Il s’agit du folio 52, vo du mss. (Lévi-Provençal, 1928a : I, 194 / II, 118 ; Marcy, 1932 : 75) :

Description de l'image par IA : deux points j appartient à j exposant prime position de base égale 3 par conséquent 3 par conséquent 3 égale 1
ﺃ ََ ﻏ ٰ ــــــﺘ ْ ﻦ ُ ﺩﻮــــﻛ ﺃ َْ ﺭ َ ﺎﻏ ْ ﻥ

37Lecture plausible (Ould-Braham, 2018 : 348) :

38aγ atten (?) kud rγan, « Prends de ces coups de javelots pendant qu’ils sont ardents ».

V. Conclusion

39Le constat que nous faisons et qu’ont fait d’autres chercheurs, parmi lesquels Buresi et El Aallaoui (2013 : 8, n.19), est que le recueil de l’Escorial (legajo 1919), est appelé par commodité à la suite de son découvreur, Évariste Lévi-Provençal, Kitāb aḫbār al-Mahdī. Il est composé d’une deuxième partie, le « Kitāb al-ansāb fī maʿrifat al-aṣḥāb, dont on ne conserve qu’un résumé (al-muqtabis min kitāb al-ansāb fī maʿrifat al-aṣḥāb) et une autre partie [la troisième] appelée Ta’rīḫ al-muwaḥḥidīn. » (Ibid.). L’on pourrait se poser la question, bien que ce soit une hypothèse faible, si à l’origine les deux œuvres n’en constituaient qu’une. Si cela se confirme, il restera à prouver si al-Bayḏaq en est l’unique auteur. De plus, on ne doit pas minimiser le rôle du scribe qui a copié et élaboré l’ensemble du recueil qui s’est conservé aujourd’hui à travers les trois fragments. Dans le passé, l’ouvrage d’al-Bayḏaq a été utilisé par des historiens postérieurs, ensuite il a été considéré comme définitivement perdu, avant que l’arabisant Lévi-Provençal, dans les années 1920, n’en redécouvre le fameux recueil, certes incomplet, pour établir une édition critique de ses différents fragments avec une traduction française.

40En matière de contenu et pour revenir à des questions proprement linguistiques, comme il a été dit plus haut nous devons insister que l’ouvrage d’al-Bayḏaq contient des phrases et des locutions en langue berbère. Cependant, dans cette narration telle qu’elle nous est parvenue la quantité de ces matériaux linguistiques est moins importante que celle contenue dans le second fragment, c’est-à-dire celui dédié aux généalogies almohades. Que ce soit l’auteur anonyme que ce soit al-Bayḏaq, ils recourent tous les deux à des expressions notées directement en berbère mais sans juger utile de les traduire [14]. De là on peut en déduire que ces ouvrages ne pouvaient s’adresser qu’à un lectorat particulier connaissant les deux langues, en fait des lettrés appartenant à l’Occident musulman. La chronique s’inscrit de ce fait dans un ensemble régional et géoculturel bien déterminé.

41À cet égard, comme le souligne si bien V. Aguilar Sabastián (1995 : 16), l’on a ici un ouvrage exceptionnel qui renseigne aussi sur la situation linguistique du Maġrib occidental au xiie siècle. Les deux témoins de premier plan, que sont l’anonyme du Muqtabis et al-Bayḏaq, nous rapportent à travers leurs fragments respectifs des passages berbères soigneusement transcrits, avec des lettres vocalisées et parfois des signes diacritiques supplémentaires (Ould-Braham, 2018) pour restituer la prononciation exacte des phonèmes qui n’existent pas en arabe littéral (par exemple, le g, noté avec un kāfsurmonté de trois points est assez courant). Les voyelles sont notées dans un souci de rendre de manière aussi fidèle que possible la prononciation locale des vocables et notamment les noms propres [15].

42Ce qui est inhabituel dans la littérature médiévale de langue arabe c’est de désigner la langue berbère, non pas par des expressions courantes comme al-lisān al-barbarī ou bien al-luġat al-barbariyya ou encore al-barbariyya tout court, mais par l’appellation al-lisān al-ġarbī (langue occidentale). Cette dénomination, qui est probablement moins connotée, on la retrouve dans plusieurs passages, aussi bien dans les « mémoires » d’al-Bayḏaq [16] (67 et 100/trad. 107 et 163-4) que dans le fragment généalogique (op. cit., 26, 30, 36, 38, 39 et 40/trad. 39, 45, 54, 57, 59, 61). Autre signe distinctif de l’ouvrage, c’est de renfermer tout un stock de toponymes et d’anthroponymes qu’on ne trouve nulle part ailleurs pour certains.

43Outre le berbère, assez présent comme nous venons de le voir, ce qui est surprenant c’est l’utilisation dans le récit d’al-Bayḏaq de l’arabe dialectal, ou arabe moyen dans le parler du Maġrib occidental. (Colin, 1931 : 105 ; Aguilar Sabastián, 1995 : 16 ; Vicente, 2012 : 106-9). Cela mérite que l’on y regarde de près, même si ce n’est pas spécialement notre sujet d’étude. En nous appuyant notamment sur E. Lévi-Provençal (1928, Glossaire : 231-246) et G.S. Colin (1930), nous allons donner quelques échantillons, des exemples significatifs sur les formes dialectales de l’arabe nord-africain du xiie siècle. Commençons par des unités lexicales : ‘aǧūz « femme en général (litt. la vieille) » (78, l.18) ; zūǧ « deux » dans zūǧ ktab « deux messages ? » (75, l.1) ; tāq « fenêtre » (105, l.5) ; band « essaim d’abeilles » (54, l.13) ; sakkīn al-ġaddar « poignard dissimulable permettant de frapper par traîtrise. » (105, l.3).

44Maintenant, faisons un court passage en revue des éléments grammaticaux, et parmi les plus caractéristiques que l’on peut retrouver aujourd’hui encore dans les parlers arabes maghrébins. Dans le cas des prépositions, prenons al, « vers », dans sīrū lahum (76, l.4) « rendez-vous auprès d’eux » ; ṣār li-‘Alī (68, l.18) « il se rendit auprès de ‘Alī ». Il y a aussi la préposition d’appartenance, antéposée aux substantifs, mtā‘ « de », équivalent au n annectif du berbère, on la retrouve dans ces deux exemples : al-’aḥad mtā‘ Īmlīl « le marché du dimanche d’Īmlīl » (71, l.13) ; ššāqūr mtā‘ al-ḫabā’« la hache de la tente » (101, l.15). Signalons aussi cette conjonction typiquement maghrébine, bāš « pour que ; au moyen de quoi », dans l’énoncé a‘ṭahum al-fīsān bāš yaḥfarū « il leur donna des pioches pour creuser le sol » (105, l.4). Et terminons par les syntagmes verbaux qala‘a ilā (79, l.1) « lever le camp pour se rendre à... » et lā tahabṭū li-luṭā’ (75, l.17) « ne descendez pas vers la plaine ! »

45Le mot de la fin, c’est qu’à l’époque almohade, même s’il n’y a pas eu d’actions spectaculaires en faveur de la langue de la majorité des locuteurs du Maġrib, en l’occurrence la langue autochtone, il y a eu tout de même quelques signes forts, comme le prêche du vendredi en berbère. À travers la littérature qui est préservée, on ne peut qu’observer le fait que l’affirmation de la berbérité a été de mise. Et c’est ce qui transparaît à travers les pages de notre chronique historique.

46Beaucoup moins encore qu’al-Bayḏaq, nous ne savons à peu près rien sur le copiste Ibrāhīm b. Mūsā b. Muḥammad al-Harġī. C’est ce lettré-scribe nostalgique de l’épopée almohade qui a recopié avec un zèle soutenu, aux alentours du rabī‘ al-aḫīr de l’année 714 H./juillet 1314, des ouvrages d’une époque qu’il affectionnait et qui a préservé – en partie seulement – une mémoire à la gloire des personnages illustres comme Ibn Tūmart et ‘Abd al-Mu’min, Il y a aussi un érudit qui mérite toute notre reconnaissance, c’est le découvreur de ce « dossier almohade » à la bibliothèque du monastère royal de l’Escorial (Espagne) : le médiéviste Évariste Lévi-Provençal. Il a non seulement mis au jour des « documents inédits », mais il a donné de la valeur ajoutée scientifiquement parlant à des sources qui, par la suite, ont pu documenter un peu mieux la geste almohade.

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Date de mise en ligne : 06/07/2020

https://doi.org/10.3917/edb.041.0149