La culture amazighe entre le local et le global
- Par Ahmed Boukous
Pages 153 à 166
Citer cet article
- BOUKOUS, Ahmed,
- Boukous, Ahmed.
- Boukous, A.
https://doi.org/10.3917/edb.039.0153
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- Boukous, A.
- Boukous, Ahmed.
- BOUKOUS, Ahmed,
https://doi.org/10.3917/edb.039.0153
Culture et « village global »
1Nous devons à Marshall McLuhan (1967) la notion de Global Village (« village planétaire) pour signifier l’unification du monde sous l’effet des médias et des technologies de la communication et de l’information. L’humanité vivrait ainsi « dans un même temps, au même rythme et par conséquent dans un même espace », avec une seule et même culture, « la culture globale ». Cependant, à en juger d’après la réalité que nous vivons aujourd’hui, cinquante ans après la prophétie de notre philosophe-sociologue, les communautés humaines sont toujours aussi divisées par les lois, les frontières, les systèmes politiques, les clivages économiques, les religions, les cultures, les nationalismes... Les divisions et les clivages sont encore plus manifestes qu’auparavant. Des visions apocalyptiques ont même reçu un début de théorisation avec « le choc des civilisations » (Samuel Huntington, 1997 [1996. USA]. Selon cet auteur, les civilisations se distingueraient par des éléments objectifs (la langue, l’histoire, la religion, les coutumes, les institutions) et par des éléments subjectifs d’auto-identification. Ce sont les différences ou les divergences entre les identités et les cultures qui engendrent conflits et alliance ; d’après lui la principale opposition est celle qui existe entre « la civilisation occidentale » et « la civilisation musulmane », cette dernière étant censée représenter « le mal absolu ». La politique au service des intérêts financiers et économiques aidant, la théorie du « choc des civilisations » a conduit à l’anéantissement de certaines parties du « monde musulman » et aux menaces permanentes d’interventionnisme sur toutes les contrées classées dans « l’axe du mal ». Pour pallier cet état de fait, l’Organisation des Nations Unies a créé le Forum d’Alliance des Civilisations à l’initiative de chefs d’État notamment Jose Luis Rodriguez Zapatero et Jorge Sampaio. Son programme comporte la coopération antiterroriste, la lutte contre les inégalités économiques et sociales et le dialogue culturel. Le Forum se prononce en faveur d’une culture de paix, le dialogue entre les civilisations et pour un dialogue des cultures et des civilisations, notamment le dialogue sur la coopération interconfessionnelle. L’ONU s’engage « à prendre des mesures propres à promouvoir une culture de paix et un dialogue aux niveaux local, national, régional et international ». L’objectif immédiat du Forum a été de remédier à l’état catastrophique du monde après l’invasion de l’Iraq et sa destruction ; il a été cependant incapable de juguler les violences qui ont conduit aux drames syrien et libyen.
2On le voit aisément, la vision culturaliste des relations internationales a contribué à semer le chaos ; ni la vision « communicationnelle » de M. McLuhan ni la vision violente de S. Huntington ni la vision idéaliste de l’ONU ne saturent l’explication de l’état culturel du monde ; la situation est plus complexe, moins réductrice à telle ou telle théorie exclusive. L’approche du phénomène doit être systémique en prenant en considération les paramètres signifiants au plan global et interagissant de façon dynamique pour produire une situation donnée. Ainsi, c’est l’articulation des paramètres politique et économique au plan global et produisant des effets au plan local qui montre comment la globalisation des échanges entre nations entraîne la dominance de certains éléments de la « culture mondiale », essentiellement « occidentale » d’ailleurs, notamment dans les domaines de la musique, du cinéma, du sport, de l’éducation, du costume, de l’architecture, des transports, de l’entreprise, de la cuisine, etc. La diversité culturelle du monde se réduit alors comme peau de chagrin du fait de l’échange culturel inégal entre les communautés humaines, et les manifestations de la présence de la culture « occidentale » au sein des communautés périphériques à travers « l’interculturel » ne font que traduire la difficulté sinon l’impossibilité de l’appropriation effective de « la culture occidentale » par la multitude, faute de ressources et à cause de blocages culturels endogènes. C’est dire que la hiérarchisation culturelle demeure fondamentalement verticale par la domination du Nord sur le Sud. La hiérarchisation est aussi patente sur le plan horizontal, au sein des communautés périphériques, en raison des fractures socio-économiques entre classes et couches sociales.
Culture et glocalisation
3La question cruciale à laquelle est confrontée la culture dans sa relation à son environnement réside dans la problématique complexe de l’articulation de la « globalisation » et de la « localisation ». La culture a-t-elle un environnement exclusivement local ou est-elle soumise inéluctablement à l’emprise de la globalisation ? Les analystes inclinent à considérer que le problème est mal posé si l’on assume que la culture ne peut être que localisée ou globalisée. En d’autres termes, opposer le fait local et le fait global dans la production et la circulation des expressions culturelles en en faisant des facteurs mutuellement exclusifs, c’est inscrire la culture, ses producteurs, ses modes de production et les usages sociaux que l’on en fait dans une vision anhistorique. Aujourd’hui, il semble bien que les expressions locales de la culture sont régies de facto par la logique capitaliste de la globalisation ; elles sont produites par des agents qui vivent, plus ou moins bien, de leurs activités en employant les outils et les mécanismes du marché dans la production, le marketing et la commercialisation de leurs produits. D’ailleurs, les secteurs et les producteurs qui résistent ou ne s’adaptent pas à cette logique n’ont aucun moyen de résister à la concurrence et perdurer. Du coup, de façon naturelle à la limite forcée, les cultures locales et leurs producteurs et consommateurs s’ouvrent sur le monde en empruntant les techniques, les processus et les stratégies marketing des cultures globalisées en les adaptant aux réalités du monde moderne. C’est ainsi que les communautés locales s’invitent dans la globalisation à travers « la glocalisation ». Le terme « glocalisation » est une combinaison de « global » et de « local » ; c’est un concept alliant les tendances globales et les réalités locales ; il traduit le terme japonais dochakuka signifiant la « localisation globale », et référant à l’adaptation des techniques agricoles modernes aux conditions locales, puis il a été employé avec un certain succès dans la stratégie marketing visant à intégrer les marchés locaux dans le système capitaliste global.
4Selon Roland Robertson (1994), l’hybridation du global et du local transcende à la fois la « localisation » comme lieu de reproduction des schèmes culturels traditionnels comportant le risque de figement dans une identité supposée immuable et faussement sécurisante opposée à la « globalisation » comme sphère de domination des cultures centrales sur les cultures périphériques et lieu d’extraversion et de perte de repères identitaires. Le dépassement syncrétique de l’introversion que produit la « localisation » et de « l’extraversion » que charrie la « globalisation » a toutes les chances de se réaliser dans le processus de « glocalisation » en tant que « globalisation » assagie qui s’adapte aux réalités locales, plutôt que de les ignorer ou de les laminer. Mais on comprend aussi que pour faire avancer la relation du « local » au « global », il faille « penser globalement et agir localement », en s’ouvrant sur le reste du monde, en communiquant à travers les nouvelles technologies de l’information et de la communication. La « glocalisation », dans ce sens, est une « globalisation » intériorisée représentant un mouvement alternatif qui consiste en une culture humanisée dont les biens sont agréés par les utilisateurs eux-mêmes. À une plus large échelle, les sociologues expliquent que la réalité émergente de la vie sociale dans les conditions de la « glocalisation » fournit les conditions préalables nécessaires aux espaces sociaux transnationaux, et que ce processus de glocalisation peut aboutir finalement à une société cosmopolite et transnationale. On pourrait alors considérer la globalisation comme une forme économique de transnationalisme, car le mouvement social décrit par le transnationalisme entraîne une réduction de la prégnance des frontières pour toutes les formes d’activité à l’échelle mondiale, des processus politiques aux processus culturels ou économiques. Ainsi, à mesure que les frontières perdent de leur importance en raison du mouvement transnational, l’intégration des forces mondiales dans lesquelles les personnes qui ont franchi les frontières interagissent en fin de compte ; ce processus de « glocalisation » peut fournir un encouragement sociétal pour une ouverture d’esprit plus culturelle du cosmopolitisme.
5On peut aussi définir la globalisation culturelle en termes d’identité culturelle et de langue (v. Ho Kin Tong et al., 2011). L’homogénéisation, l’hétérogénéisation et la « glocalisation » sont trois manières possibles de relever le défi de la mondialisation culturelle, mais la « glocalisation » peut être la solution la plus réaliste car elle semble être la voie d’une meilleure qualité de vie. Le processus d’exportation des identités culturelles vers d’autres pays est la mondialisation culturelle tandis que l’adaptation des produits économiques étrangers entrants aux besoins locaux est une « glocalisation » culturelle. La langue est un indicateur dans le domaine des styles de vie ainsi que le porteur de cultures identitaires des systèmes institutionnels et des valeurs spirituelles. Les langues étrangères entrantes et les produits économiques étrangers provoquent souvent des changements dans les identités culturelles locales. Il s’agit d’un processus interactif, car les changements de tout élément de configuration peuvent entraîner des modifications d’autres éléments de configuration. Pour être un communicateur efficace dans ce monde multilingue, les gens doivent développer des compétences multilingues et multiculturelles. Par exemple, l’expérience de Hong Kong et de Singapour dans la globalisation du mandarin et la croissance rapide du nombre d’apprenants et de locuteurs du mandarin dans le monde indiquent le potentiel de développement du mandarin dans une langue internationale, après l’anglais.
6Dans le contexte de la globalisation des échanges des biens matériels et symboliques, le risque d’uniformisation des cultures et de massification de leurs usages est réel car la tendance générale des États et de l’entreprise va dans le sens de la réification des savoirs et des savoir-faire en tant qu’objets et produits exclusivement marchands, on le voit bien avec le cinéma, la chanson, la peinture et dans un domaine d’une nature autre, le sport. Cependant s’affirme au sein de certaines couches sociales une prise de conscience de l’importance de la culture dans le développement durable servant essentiellement l’épanouissement de l’humain, le dialogue interculturel et la culture de la paix. Il ne faut cependant verser ni dans la vision marchande des collectionneurs faisant des objets culturels des produits dont la dimension esthétique est à finalité essentiellement commerciale ni dans une vision idéaliste qui voudrait ignorer la prégnance de la logique marchande, des usages sociaux des objets culturels. Sur un autre plan, l’humanité a de tout temps, selon des modalités variables, mobilisé la culture comme expression symbolique des identités, une mobilisation qui est allée le plus souvent dans le sens de l’auto-défense vis-à-vis de l’extérieur supposé, à tort ou à raison, animé d’un sentiment d’hégémonisme politique, économique, culturel... Par réaction, la communauté qui se sent menacée peut s’égarer dans la recherche de ses repères. Certaines en arrivent à utiliser les notions de « culture » et de « civilisation » dans le dessein d’opposer les communautés humaines entre elles, tel a été le cas de tous les empires (romain, musulman, ibérique, britannique, français, américain, soviétique, etc.). L’excellence de la culture et de la civilisation du conquérant a toujours servi d’alibi à la domination des peuples conquis. Cela a conduit à l’imposition de son modèle culturel et ipso facto à la mise en œuvre du processus d’uniformisation culturelle. La résistance des peuples soumis à la domination s’est nourrie à son tour du sentiment de légitimité historique de sa culture. C’est ce qui lui a donné la force de combattre le système impérial et de le mettre en péril à maints endroits de la planète.
7Au sortir des conflits mondiaux, l’humanité a connu un sursaut de conscience de la nécessité de gérer les différends entre les nations par des voies pacifiques. Force est de constater que ni l’expérience de la Société des Nations ni celle de l’Organisation des Nations Unies n’y sont parvenues de façon durable ; bien souvent elles ont été taillées à la mesure des intérêts des grandes puissances dont certaines n’hésitent pas à quitter les organisations qui refusent de se plier à leur volonté, on l’a vu récemment avec le retrait des USA de l’Unesco et du Conseil des droits de l’homme. Cependant, grâce aux efforts consentis par la communauté internationale dans le cadre de l’Unesco, la Déclaration universelle pour la diversité culturelle (2001) a adopté une nouvelle stratégie culturelle fondée sur la reconnaissance et la promotion de la diversité des cultures du monde, tout en soulignant que la diversité culturelle est constitutive de l’identité humaine même. La diversité culturelle est jugée dans la Déclaration aussi nécessaire pour le genre humain que la biodiversité dans l’ordre du vivant. L’article 2 de la Déclaration clarifie le passage de la diversité culturelle au pluralisme culturelle : « Dans nos sociétés de plus en plus diversifiées, il est indispensable d’assurer une interaction harmonieuse et un vouloir vivre ensemble de personnes et de groupes aux identités culturelles à la fois plurielles, variées et dynamiques. Des politiques favorisant l’intégration et la participation de tous les citoyens sont garantes de la cohésion sociale, de la vitalité de la société civile et de la paix. Ainsi défini, le pluralisme culturel constitue la réponse politique au fait de la diversité culturelle. Indissociable d’un cadre démocratique, le pluralisme culturel est propice aux échanges culturels et à l’épanouissement des capacités créatrices qui nourrissent la vie publique ». La contribution fondamentale de l’Unesco est « d’humaniser la mondialisation ». Les cultures spécifiques des communautés humaines étant consubstantielles, elles ne peuvent servir de motif à la discorde. Mais l’équation entre « identité de l’humanité » et « diversité culturelle » oblige en même temps à reconnaître au sein même du concept de « diversité » la présence de l’unité, sans laquelle la diversité ne serait que multiplicité. Il n’y a diversité que sur fond d’unité, et la reconnaissance étendue des différences culturelles, avec tout ce qu’elle comporte, est par nature une affirmation de l’unité fondamentale du fait humain, toutes ces différences s’observant sur un fond homogène. La diversité entretient avec la culture une relation fondatrice : la culture est diversité, déploiement infini des distinctions, des nuances, des renouveaux ; la culture est l’inlassable reprise de tout ce qui existe pour le rendre à la fois même et autre, pour le comprendre pour le faire vivre. Par nature, elle est diverse. Mais pour cette même raison, elle donne à cette diversité une dimension qui la dépasse et l’enveloppe : la diversité n’existe pas en soi, elle est même indéchiffrable en l’absence de culture. La diversité est construite par la culture qui lui donne sens, forme et profondeur.
8Le rôle positif de la « glocalisation » apparaît bien dans l’apport des industries culturelles au maintien de la diversité culturelle dans le monde. Il n’y aurait pas de diversité culturelle sans la capacité humaine à expérimenter et exprimer sa créativité. Les expressions littéraires, artistiques et esthétiques ne sont qu’une façon parmi d’autres d’exprimer les idées, les espoirs et les valeurs des communautés humaines ; tout en reflétant leur vision du monde, leur appartenance identitaire, elles contribuent au maintien de la diversité tout en étant un facteur de développement durable et de prospérité pour les créateurs et les entrepreneurs. C’est ainsi que dans un monde marqué par la compétition, la diversité en tant que source de créativité ancrée dans la tradition et ouverte sur la modernité, est un levier de plus-value sur le marché des produits culturels. Les analystes sont unanimes à considérer que les économies locales et internationales sont « boostées » par les industries culturelles depuis la fin du xxe siècle ; ce phénomène se poursuit au cours du xxie siècle pour devenir « un poste » essentiel dans la balance commerciale de certains pays.
9C’est en intégrant modernité et tradition que les communautés autochtones maintiennent leurs modes de vie, leurs identités, leurs valeurs et leurs visions du monde. La reconnaissance des savoirs locaux et autochtones remet en question beaucoup de notions de base sur le développement, la conservation de l’environnement, la protection du patrimoine, l’accès à l’information et l’éducation pour tous. Par « savoirs locaux et autochtones », on entend les connaissances, interprétations, systèmes de sens sophistiqués accumulés et développés par des peuples ayant une longue histoire d’interaction avec leur environnement naturel. Pour la grande majorité des peuples ruraux et autochtones, ces systèmes cognitifs sont à la base des décisions prises au niveau local concernant des aspects fondamentaux de la vie quotidienne tant économiques que socioculturels et écologiques. Ces modes de connaissance uniques sont des manifestations sensibles de la diversité culturelle mondiale ; ils font partie intégrante d’un système culturel qui se fonde sur la langue, l’utilisation des ressources, les systèmes de désignation et de classification, les rituels, la spiritualité et une vision du monde particulière. Les savoirs locaux et autochtones sont très souvent perçus comme une sagesse ancienne transmise à travers d’innombrables générations. « Tradition » et « patrimoine » sont alors interprétés comme synonymes de permanence, d’immobilisme et d’inflexibilité. En réalité, les savoirs locaux sont sujets à un processus perpétuel de réévaluation, de renouvellement et de développement. Chaque génération s’approprie les outils cognitifs et les notions requises pour vivre dans un monde en rapide évolution et, pour ce faire, adapte les connaissances de ses ancêtres à sa propre expérience et aux perspectives qui s’offrent à elle. Une indication importante du dynamisme inhérent aux savoirs locaux est la facilité avec laquelle les populations autochtones adoptent les technologies modernes et les adaptent à leurs besoins.
10La transmission des « savoirs locaux et autochtones » entre générations assure le dialogue intergénérationnel ; elle peut nourrir aussi les capacités communautaires à s’ouvrir sur les savoirs d’autres communautés, aussi bien les savoirs endogènes que ceux exogènes. De la sorte, les communautés locales se donnent les moyens de s’approprier à bon escient le principe de la « glocalisation ». Par exemple, la fabrication du tapis amazighe mobilise les savoirs traditionnels du tissage concernant les formes et les couleurs des représentations en enrichissant le tapis par des techniques, des formats et des designs inédits empruntés à la culture globale. Mais la « glocalisation » peut parfois donner de mauvais résultats. Par exemple, la restauration et la réfection des casbahs du sud-est marocain ne sont pas toujours heureuses, notamment lorsque les matériaux utilisés (ciment et béton armé) remplacent le pisé ou lorsque les tourelles crénelées sont mal disposées ou comportent des motifs inappropriés, toutes choses qui travestissent et enlaidissent ces merveilles de l’architecture mondiale. Il est d’autres domaines où l’ouverture sur la culture globale produit des œuvres novatrices dans la culture amazighe, c’est le cas de la littérature où les genres traditionnels se trouvent enrichis par l’appropriation de genres nouveaux comme le roman, la nouvelle, l’essai, ou d’autres expressions artistiques comme le cinéma, le théâtre et les arts plastiques. Naturellement, l’introduction de ces innovations peut perturber la transmission des savoirs traditionnels ou en détourner les jeunes générations qui pourraient les juger dépassés, primitifs ou même obsolètes. Cet état de fait peut conduire au dépérissement de certains aspects de la culture locale et du coup aller dans le sens de l’extraversion culturelle et de l’aliénation. Il revient alors au système d’éducation de prendre en charge l’inculcation des savoirs et des savoir-faire locaux aux générations tout en leur offrant les moyens de s’approprier les savoirs modernes.
11Il est évident que pour introduire de la cohérence dans l’articulation des savoirs locaux et des savoirs globaux, il est judicieux de les intégrer dans le processus de développement durable dans une vision cadrée par l’éthique, les valeurs et les principes moraux. Dans cette perspective, la reconnaissance de la diversité culturelle et la promotion du pluralisme ne seront plus synonymes de fragmentation et de repli identitaire et la survie de la diversité des cultures du monde dépend de la capacité de leurs acteurs d’entretenir une coexistence pacifique fondée sur le respect mutuel, la tolérance et le dialogue par l’établissement de nouvelles règles dans l’économie des échanges et le commerce équitable. Ces échanges sont envisagés dans le cadre des effets de la globalisation sur la diversité des cultures.
Culture amazighe et glocalisation
12La culture amazighe est souvent considérée comme faisant partie de la « culture populaire » qui est une notion employée dans le sens de culture des couches populaires déshéritées économiquement, socialement et culturellement (cf. Hoggart, 1970 ; Bourdieu, 1979). En quelque sorte, au Maroc, ce serait la culture des pauvres, la culture de la périphérie sous-développée, la culture du « Maroc inutile ». Les formes qu’elle prendrait sont celles du « folklore » véhiculé par les « dialectes ». Elle s’oppose ainsi à la « culture savante », la culture des élites véhiculée par les « langues prestigieuses » dotées du pouvoir politique, du pouvoir matériel et symbolique. La « culture populaire » serait ainsi une notion péjorative et dévalorisante. Quant à la notion de « culture du peuple », elle est employée dans un contexte historique particulier, celui des années 1970, marqué par la prédominance de l’idéologie de la « révolution culturelle » dans sa version maoïste et véhiculée à travers l’idéologie de l’extrême gauche française, notamment dans le sillage de mouvement « La cause du peuple » en France et dans le sillage de la mouvance « Servir le Peuple » au Maroc, toutes deux glorifiant « le peuple » en l’investissant de la mission de libération de l’humanité. La « culture du peuple » est conçue comme l’expression ou le reflet des conditions de vie matérielle et symbolique des masses populaires dans leur combat pour la dignité et l’égalité des chances. Certains y verraient aujourd’hui une idéologie « populiste » qui pourrait conduire à des dérives absolutistes.
13L’historicisation de la « culture populaire » est une opération critique nécessaire à la mise en perspective de la production symbolique des groupes sociaux dominés. Avec le recul historique, nous ne pouvons qu’admettre que les deux notions de « culture populaire » et de « culture du peuple » ont été utilisées par les sociologues et les anthropologues de la culture à des fins idéologiques qui ont contribué à leur opacité épistémique. En effet, la « culture populaire » a parfois servi de terrain de lutte entre les tenants d’une conception de la « culture des masses populaires » avec une autre qui, au nom du relativisme culturel, établit un égalitarisme virtuel entre les cultures du monde d’une part, et les cultures des groupes sociaux d’autre part. Cette conception, qui met en exergue la richesse thématique, la complexité de forme et de contenu de la « culture populaire », proclame que cette dernière n’a rien à envier à la culture savante, élitaire, intellectualiste et bourgeoise des classes dominantes (Khatibi, 1983 ; Mammeri, 1991 ; Boukous, 1995). Elle est corroborée, dans une certaine mesure, par la conception de Bourdieu (1974) qui repose sur le syllogisme suivant : le peuple est dominé et pauvre, du coup la « culture populaire » est pauvre et dévalorisée ; inversement, la culture des groupes dominants sur le plan économique est riche et prestigieuse. Au sujet de la théorie de Bourdieu, il convient cependant de noter ses analyses concernant la culture dans lesquelles il montre la cohérence et la complexité de la culture amazighe (voir idem, 1972), analyses qui s’écartent de la vision mécaniste de l’approche développée par Bourdieu dans La Distinction (1979). En définitive, juger hors de son contexte la « culture populaire », à partir des canons de la culture savante et élitaire, ne peut conduire qu’à la dépréciation de la première ; en revanche l’évaluer sur la base de sa propre esthétique, de ses conditions de production propres, c’est l’appréhender de manière objective et historicisée. Sur le plan méthodologique, c’est tenir compte de la bipolarité autonomie / hétéronomie de la « culture populaire » dans la relation qu’entretiennent les termes du processus de production de cette culture, à savoir : producteurs – conditions de production – produit.
14II a parfois été considéré que la « culture populaire » englobe une composante d’expression amazighe et une autre d’expression arabe dialectale, sachant que les deux composantes s’expriment en dialectes (littérature orale, chant), adoptent des techniques de production non sophistiquées (artisanat), sont produites par des agents d’extraction populaire (artisans et artistes populaires) et sont exposées sur le marché en tant que produits dévalorisés (folklore). Cette assimilation, si elle pouvait être soutenue il y a quelques décennies (voir Boukous, 1977 ; Mammeri, 1991), n’est plus de mise aujourd’hui avec le renouveau, la promotion et la reconnaissance constitutionnelle de la culture amazighe. En effet, l’amazighe est à présent une langue écrite, une langue et une culture prises en charge par le système éducatif et par les médias audio-visuels. La culture connaît un développement inédit en élargissant le répertoire des formes traditionnelles en intégrant de nouveaux modes d’expression (roman, nouvelle, théâtre, cinéma) ; enfin, elle est produite et consommée par des groupes sociaux qui ne sont plus exclusivement des « gens du peuple », notamment par la petite et la moyenne bourgeoisies. La sophistication sociale et esthétique d’une partie de la culture amazighe n’autorise plus à la considérer comme partie intégrante et exclusive de la « culture populaire ».
15De fait, la culture amazighe connaît des changements profonds induits par son contact avec d’autres cultures souvent plus puissantes, plus compétitives. Ces changements sont observables dans les domaines de la culture immatérielle et dans ceux de la culture matérielle. La littérature passe progressivement de l’oralité à l’écriture. Ce passage se fait par la perte d’un certain nombre de propriétés esthétiques, formelles, linguistiques et rhétoriques et rythmiques. Mais elle gagne en extension du répertoire, en enrichissement des genres et des types, en technique d’écriture et en thématique. Les arts amazighes, notamment le travail de l’argent, du bois, du tapis, et 1’architecture ont une renommée internationale auprès des spécialistes. Les groupes de musique adoptent une instrumentation moderne, une rythmique et des arrangements sophistiqués, ce qui leur permet d’être appréciés par la jeunesse et d’élargir leur audience à l’échelle nationale et internationale. Les défis à relever par les créateurs et les artistes sont nombreux. L’un des plus importants réside dans la mise à niveau des intervenants dans ce secteur, en termes de professionnalisation, de qualité des productions, d’encouragement et de motivation des artistes, d’organisation syndicale, de couverture sociale et médicale qui pourraient offrir de meilleures conditions de travail pour une production de qualité. C’est l’un des défis de la modernité véhiculée par la globalisation.
16Sur le plan technologique, toute culture ne peut raisonnablement prétendre à la durabilité, à l’efficacité, à la viabilité sans veille technologique. Dans cette perspective, la langue amazighe s’approprie progressivement les outils technologiques nécessaires à son développement (v. Rachidi et al., 2011). Un historique succinct est utile pour évaluer le chemin parcouru par l’amazighe. En 2004, l’IRCAM a préparé le fichier d’encodage de caractères tifinaghes selon les normes ISO Unicode et ISO 1064. Ce travail a consisté en l’organisation d’ateliers et de réunions scientifiques visant à étudier l’intégration du caractère tifinaghe dans les technologies modernes et le lancement de la recherche et du développement. Le 25 mai de la même année, la proposition de codification du Consortium Unicode a été officiellement présentée par le Maroc avec la participation d’experts du Canada et de France ; elle a été approuvée en un temps record. La reconnaissance internationale s’est ensuivie, du coup l’amazighe obtient le droit de posséder et d’utiliser son propre caractère à l’instar de toutes les autres langues, indépendamment de toute autre considération. Techniquement, il est devenu possible d’intégrer l’amazighe en informatique avec son propre caractère, le tifinaghe, ce qui lui a permis d’être intégré dans de nombreuses autres normes nationales et internationales. En 2005, l’encodage des caractères tifinaghes a été approuvé conformément à la norme nationale NM 17.1.100 (voir Journal officiel no 5348), confirmant le caractère tifinaghe en tant que système d’écriture de l’amazighe ainsi que son statut au niveau du codage. En 2006, l’IRCAM a proposé une seconde mouture pour créer son propre clavier préparé selon la norme ISO 9995, chose qui homogénéise la façon d’écrire l’amazighe par le moyen de l’ordinateur et permet aux caractères tifinaghes de coïncider avec les touches du clavier. Il a été adopté au niveau national la même année au titre de la norme NM17.6.000 (voir Journal officiel no 5444). Il a également été mis au point une troisième norme de la langue amazighe et les termes de l’ordre alphabétique en conformité avec les spécifications internationales ISO 14.651 ; cette norme est considérée comme un mécanisme nécessaire à l’aménagement du caractère tifinaghe pour le traitement automatique des textes amazighes, un mécanisme qui donne les règles du processus de caractères de tri et de chaînes de l’alphabet tifinaghe en général ; il traite aussi des cas particuliers tels que le chevauchement des caractères avec les alphabets de base. La ratification de cette norme s’est faite à l’échelle nationale sous l’appellation de la NM.17.2.000 (voir Journal officiel no 5444).
17Il est évident que toutes les opérations réalisées par l’IRCAM n’auraient pu se faire sans l’intégration de tifinaghe dans le système Unicode, suivie immédiatement d’ISO 10.646. Rappelons qu’il s’agit d’un standard informatique international permettant des échanges de textes dans différentes langues. Il est développé par le Consortium Unicode, qui vise au codage de textes écrits en donnant à tout caractère de n’importe quel système d’écriture un nom et un identifiant numérique, et ce de manière unifiée, quelle que soit la plate-forme informatique ou le logiciel utilisés (http://techterms.com/definition/unicode).
18La mise en oeuvre du processus de codification et de normalisation de l’alphabet tifinaghe-Ircam Unicode a duré près de trois ans avant d’être ratifiée le 25 juin 2005. Pour comprendre l’importance de ce processus, il suffit de mentionner deux caractéristiques fondamentales d’ISO-Unicode : (i) c’est un système de codage validé à l’échelle internationale et adopté par la plupart des grandes entreprises informatiques ; (ii) il s’ensuit que la majorité des logiciels informatiques fonctionne directement selon Unicode, et (iii) il permet de transférer des données multilingues entre des applications informatiques distinctes de manière naturelle sans compromettre les caractéristiques de chaque langue prise isolément.
19Toutes ces caractéristiques ont fait de l’option tifinaghe normalisée selon Unicode un choix stratégique facilitant un processus d’intégration efficient de l’amazighe dans les technologies modernes et ouvre des perspectives devant l’alphabet tifinaghe pour être disponible sur la carte des connaissances de l’Internet, ce qui permet à l’amazighe de se positionner parmi les cultures et les langues du monde. À ce titre, la collaboration entre Microsoft et l’IRCAM a permis une avancée exceptionnelle dans ce sens avec l’intégration de tifinaghe dans Windows 10. Des efforts sont déployés pour assurer une présence effective de l’amazighe en caractères tifinaghes dans Microsoft Office et dans Google.
20Avec le développement des technologies World Wide Web (Internet), le site de l’IRCAM est devenu le premier canal pour communiquer avec le monde, en particulier avec la démocratisation de cet outil de communication et d’information sur ses réalisations dans les domaines de la recherche et de développement autour de la langue et de la culture amazighes.
21En matière de développement d’applications pour les ressources en langue amazighe, l’IRCAM a également contribué au développement d’outils d’apprentissage de la langue amazighe destinés aux enfants et aux adultes, tels que les didacticiels ⴰⴷ ⵏⵍⵎⴷ ⵜⵉⴼⵉⵏⴰⵖ « Apprenons l’amazighe » et ⵜⵉⵏⵎⵍ ⵏ ⵜⵎⴰⵣⵜ « L’école amazighe ».
22Il convient de noter que les projets de l’Institut dans cette perspective ont pour objectif de combiner le contenu pédagogique adapté au public cible et de fournir des informations dans un espace interactif et convivial tout en offrant un maximum d’indépendance à l’usager dans le processus d’apprentissage.
23Dans le domaine de la dictionnairique, en partenariat avec l’Université de Tizi Ouzou, l’Université de Bejaia et MSH-Paris-Nord, il a été lancé un projet de développement d’un dictionnaire électronique de l’amazighe sur le web, sous la forme d’une banque de données numériques. Une version en a été publiée sur Internet avec la participation de chercheurs internes et externes à l’IRCAM. D’autres projets sont en cours de réalisation à l’IRCAM notamment un moteur de recherche en caractères tifinaghes lancé en 2009 sur son site, une base de données lexicographiques à partir de la reconnaissance automatique des textes ; un logiciel de conformité permettant entre autres opérations d’effectuer des opérations statistiques intratextuelles et d’analyser le contexte des termes ; et la participation à un projet open source contribuant à la reconnaissance optique du caractère tifinaghe (OCR).
24C’est ainsi que le travail accompli par l’IRCAM dans le domaine de la recherche-développement en matière d’application des NTIC à l’amazighe a conduit à :
- la normalisation et au codage de la graphie tifinaghe, graphie millénaire qui a donné la graphie standard-Ircam codifiée par l’organisation internationale ISO-Unicode. Cette opération permet l’usage de normes codifiées identiques pour tous les usagers de l’alphabet tifinaghe. Cette graphie est aujourd’hui utilisée comme option dans la téléphonie mobile (v. Aït Ouguengay, 2012) ;
- l’élaboration d’un jeu de polices de caractères varié permettant la saisie de textes sur ordinateur (v. Lguensat, 2011) ;
- la mise en œuvre du clavier tifinaghe (v. CD, IRCAM) ;
- la confection de CDs d’apprentissage de la langue et de la culture amazighes ;
- l’élaboration de supports multimédias favorisant la diffusion, le rayonnement, l’apprentissage de la langue et de la culture amazighes (v. CD, IRCAM).
26La veille technologique nous est imposée par la mondialisation. Aucune culture ne peut être compétitive sur le marché des biens symboliques sans assimiler la technologie moderne. Sur ce terrain, modestement, la culture amazighe fait ses premiers pas (v. Ataa Allah, 2016).
Conclusion
27La langue et la culture amazighes sont aujourd’hui officiellement reconnues au Maroc et en Algérie ; des institutions spécialisées sont dédiées à la recherche dans les divers domaines notamment l’éducation, la culture et les médias. Nous disposons aujourd’hui d’un assez grand nombre de bases de données brutes portant sur la langue et les différentes expressions culturelles ; pour leur assurer durabilité et diffusion, il faut les soumettre au traitement informatique. Dans cette optique, des efforts sont consentis par les institutions de recherche et d’aménagement notamment en termes de traitement automatique et de développement d’applications numériques. L’avenir est là. En d’autres termes, les chercheurs et les aménageurs de l’amazighe se doivent de gérer le binôme « localisation-globalisation », la localisation se rapporte à la somme de connaissances existantes sur le plan local, et la globalisation a trait aux opportunités qu’offre la circulation des nouvelles technologies à l’échelle globale. La gestion rationnelle et efficiente des termes du binôme dans l’optique de la promotion de la culture amazighe relève exactement de la glocalisation. L’integration des circuits des industries créatives en est le meilleur indice. C’est précisément le défi fondamental de l’adaptation de l’amazighe au monde moderne (v. Boukous, 2012).
Références bibliographiques
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- Boukous, Ahmed, Revitalisation de la langue amazighe, enjeux et stratégies, Publications de l’IRCAM, Rabat, 2012.
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