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Le pays, la mer et la femme dans la poésie kabyle de l’exil

(Troisième partie)

Pages 149 à 171

Citer cet article


  • Sayad, A.
(2017). Le pays, la mer et la femme dans la poésie kabyle de l’exil (Troisième partie) Études et Documents Berbères, 38(2), 149-171. https://doi.org/10.3917/edb.038.0149.

  • Sayad, Ali.
« Le pays, la mer et la femme dans la poésie kabyle de l’exil : (Troisième partie) ». Études et Documents Berbères, 2017/2 N° 38, 2017. p.149-171. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2017-2-page-149?lang=fr.

  • SAYAD, Ali,
2017. Le pays, la mer et la femme dans la poésie kabyle de l’exil (Troisième partie) Études et Documents Berbères, 2017/2 N° 38, p.149-171. DOI : 10.3917/edb.038.0149. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2017-2-page-149?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.038.0149


Notes

  • [1]
    Études et Documents Berbères, n° 34, 2015, pp. 125-150.
  • [2]
    Études et Documents Berbères, n° 37, 2017, pp. 157-167.
  • [3]
    Mouloud Mammeri, « Les mots, les sens et les rêves ou les avatars de tamurt », Awal, n° 2, 1986 ; repris dans Mouloud Mammeri, Culture savante et culture vécue (Études 1938-1989), Alger, Éditions Tala, 1991.
  • [4]
    Theodor Adorno commit l’erreur de ne s’intéresser qu’à la musique « contemporaine », celle de Schoenberg notamment. Il manifestait un souverain dédain pour le jazz, musique selon lui trop folklorique
  • [5]
    Amrouche (J.-M.), op. cit.
  • [6]
    Voir Ali Sayad, « Le pays et l’exil dans l’œuvre chantée de Cherif Kheddam », Études et Documetns Berbères, no 32.
  • [7]
    Djaout (Tahar), « Chérif Kheddam, un artisan du renouveau », Ruptures, n° 3, du 27.01. au 02.02.1993.

1La première partie de cette contribution [1] a traité de l’immigration algérienne, kabyle en particulier, commencée à la fin du xixe siècle. Confrontés au phénomène colonial, les Kabyles n’avaient pas renoncé à leur identité, à leur sens de l’honneur et les femmes ont joué un rôle essentiel dans la perpétuation des récits et mythes et des vertus qui ont fait que les Kabyles sont restés kabyles. La seconde partie [2] aborde le témoignage des poètes sur la peur des terriens confrontés à l’émigration par la mer. Évoquant la douleur, la frustration de l’exil ainsi que le risque de se perdre dans les chimères et le plaisir narcissique ils condamnent l’émigré qui, toute honte bue, a délaissé sa famille, son pays.

2Cette troisième partie traite de la tamurt (la terre nourricière, la patrie), un mot dont le sens soit se dérobe à la définition soit l’outrepasse de partout. Dans certains villages de Haute Kabylie, au cours des deux derniers tiers du xxe siècle, l’écrasante majorité des hommes en âge de travailler est en France et la vie se rythme sur l’aller et retour cyclique de l’homme émigré. Dans ce mouvement sans aspiration, il n’est plus jamais chez lui, nulle part. Hier encore champ clos de l’épopée, la tamurt du poète devient, avec les nouvelles conditions de l’émigration, par glissement de sens le lieu-dit d’un projet de vie et de société. En même temps, devenue matière des rêves, des chimères et des illusions, la tamurt est un espace de frustrations, de dénégation d’une identité. Mais c’est dans les déchirures qu’apparaît la création du poète. C’est la charge d’histoires d’un pays rude et dur, c’est l’exil et le dur labeur auxquels est contrainte une population émigrée, qui vont faire mûrir le poète kabyle et le fortifie. Souvent exilé parmi des exilés, son art musique et / ou poésie lui permettront de se saisir de sa sensibilité et de ne pas laisser le dernier mot à l’inhumanité.

3Belεid at Aεli – de son nom civil, Izarar Bélaïd – naquit en 1909 à Azrou ou Qellal, près de Aïn-el-Hammam. Sa mère Dahbia fut envoyée à l’école avec quatre ou cinq petites filles kabyles de son âge, chose rare à l’époque. Elle fut notamment dans la même classe que Fadma Aït-Mansour Amrouche. Elle sortit à l’âge de dix-sept ans, munie du brevet élémentaire, et obtint un poste d’enseignante auxiliaire. C’est elle qui apprit à Bélaïd, l’avant dernier de sept enfants – trois garçons et trois filles – ses premiers rudiments de français. Son frère aîné, Mbarek, vivait en France où il était marié, une de ses sœurs épousa un Français, une autre suivit son mari à Paris. Bélaïd fut envoyé tout jeune dans cette grande ville. Ce petit rouquin aux yeux et aux gestes vifs, se faisait familièrement appeler Robert. Dans Adrar-iw, Ma Montagne, Bélaïd soupire après son Djurdjura :

Ay adrar IgawawenÔ montagne des Zwawa
Lexyaṛ ggismawenLe plus magique des noms
A win γef ţruγ di lγerbaToi que je soupire dans mon exil
Sebḥan Win i γ-d-ixelqenGrâce au Divin Créateur
Kra bbwin k-yettaxxṛenQuiconque se détourne de toi
Yeţxiq yeţcedhi-k dimaS’accable et t’appelle de tous ses vœux
Wis acu tesεiḍ yeţţarzenQu’ait-il ya-t-il en toi de si captivant
Kra d-nudaγ kamlenDurant toutes mes odyssées
D ul-iw daymen di JeṛjṛaMon cœur vit dans le Djurdjura
Kecmeγ tamdint mucaεenJ’ai exploré une ville réputée
Tin yakkw k-ibeεdenBien éloignée de toi
Zegreγ lebḥer γer dinnaJ’ai traversé la mer pour y aller
Ufiγ ixxamen εlayenJ’ai trouvé de hautes maisons
Zzhu d yedrimenLe bien-être et l’argent
Lakin ur d-cqiγ araMais peu m’importe
Nniγ-as anda yell’ usawenJe me dis : mais où sont les sommets ?
Ay imeksawenPâtre
Ma teţγennim ur sliγ araSi vous chantez je ne vous entends pas
Anda llan wid ikerzenMais où sont donc ceux qui labourent
Akal d yedγaγenTerre et pierrailles
Di lkifan neγ di lluḥaSur les pentes escarpées dans les plaines
Anda llan wid yemmutenMais où sont les disparus
Description de l'image par IA : Texte en yoruba et traduction en français. Liste de phrases correspondantes.
Description de l'image par IA : Texte en français avec traduction en dessous
Description de l'image par IA : Liste de phrases en deux colonnes, une en langue étrangère et l'autre en français, avec des correspondances entre les deux.
S ţţesliliw neṭlenCeux enterrés avec des youyous
Mi γlin f nnif ṯtameγraQuand tombés pour la gloire c’est une fête
Anda llan igerfiwenMais où sont les corbeaux
Lbaz ilef d wuccenEt le faucon le sanglier le chacal
Anda telliḍ a lγabaMais où es-tu forêt
A-ten-a ffγen-d iwaziwenLes mutualistes du travail avancent
Γef tilawin εezlenS’écartent des femmes
Ass-enni d lexḍubeggaC’est jour de promesse d’alliance
Tamegra i yelmeẓyenLa moisson c’est pour les jeunes
D nutn’ i s-izemrenIls ont la robustesse
Ma d imγaren… i lbaṛakaLes plus vieux… c’est pour exalter !
Gwrant-ed tullas d nutent’ i_ghekmenLes jeunes filles elles règnent
S sser ccbuḥ d zzyenPar leur grâce leur beauté leur charme
Awi-d ma ceḍḥent beṛkaElles dansent ? C’est déjà assez !
A-tent-ad ulint-ed s ixxamenElles remontent à la maison
Tid iţdekkirenCelles qui chantent des louanges
D azal kant-ed si lexlaC’est la canicule, elles rentrent des champs
Neţţat tebbwi-d isγarenMais celle-là qui ramène du bois
Tebra-d i wallenElle baisse les yeux
Teţru ur tuklal araElle pleure elle éprouve une peine injuste
Teggul ur teqqin ibzimenElle a juré de ne plus porter de fibules
Deg_gul-is teḥzenSon cœur en est affligé
Yeǧǧa-ţ iṛuḥ γer FṛansaIl l’a abandonné il s’est exilé en France
Mmer d win yeqqnen kan allenPour qui ferme les yeux
Am_min dγa a yafgenPar magie s’envole
Yers-ed ṣṣbeḥ zik di LqwellaSe pose tôt le matin à Lqwella
A-ten-ad dihin d iMγellenLà-bas c’est Imghelen
εni yagi kkrenSont-ils déjà levés
Muqqel ma teččuṛ lγellaVois donc ils ramènent la récolte
D acu-t akka la xeddmenQu’ont-ils rapporté
T_tazart i jemmεenIls ont ramassé les figues
A Ṛebbi ziγ ṯtaggaraMon Dieu c’est déjà la fin de l’automne
Qabel Jeddi MangellatVois en face Jeddi Menguellat
Mi d-tuli tafatQuand monte la lumière
A-ţ-an γer-k LmisuṛaTiens regarde là-bas c’est El Missoura
A-t-a nnaqus la yekkatVoilà que tinte la cloche
Di ssyagi nesla-tD’ici je l’entends
Xas ur aγ-yeqrib araMalgré la distance
Di ssyenna bla ma nsemma-tLà-bas sans le nommer
A-t-an annect ila-tIl est majestueux
εqel kan Lalla XdiğaTu reconnais le pic de Lalla Khedidja
A k-ǧǧeγ d ccγwel nesεa-tJe te laisse j’ai du travail
Deg_gwsammer-inna hatSur le versant là-bas ensoleillé
Ad εeddiγ Baba ΣmaṛaJe couperai par Baba Amara
Imi d axxam ssya newεa-tJe perçois déjà la maison
Nca Lleh dinna lembatPlaise à Dieu j’y serai avant la nuit
Γer Sidi Ṭṭeyyeb at XlifaPrès de Sidi Tayeb Aït Khelifa
Ad afeγ afenğal thegga-tJ’y délecterai le café tout chaud
D cceṛt ma teswa-tC’est sûr elle n’y aurait pas touché
Dayem teţṛaǧu yemmaCelle qui m’attend toujours Maman
Yeḍḥa-d tamurt d idammenC’est évident un pays c’est le sang
Anda bγun zedγenQu’importe où on habite
Kull wa d ans’ i d-yekkaChacun a une origine
Ufiγ lxelq yemmuγbenJ’ai côtoyé un homme dans le chagrin
Ayγer imeṭṭawenPourquoi ces pleurs lui demandai-je
Yenna-k bladi fi SseḥṛaChez moi c’est au Sahara me répondit-il
Nekk Sseḥṛa-w d IgawawenMon Sahara c’est en pays zouaoua
D Rebb’ i yi-ḥemmlenDieu m’a favorisé
Din i y-iţṛaǧ’ uzekkaLà m’attend ma tombe

4Mon Sahara à moi est en pays zouaoua, c’est là que m’attend ma tombe. Hélas Bélaïd est décédé le 12 mai 1950 loin de son pays natal tant aimé, à l’asile des vieillards de Saint-André-de-Mascara, il n’avait que 41 ans. Personne n’en fut informé, mis à part celui à qui il écrivait de longues lettres, le Père Dégezelle. La préoccupation la plus affligeante est la hantise de mourir et d’être enterré sur un sol étranger.

5La tamurt du poète est comme la tamurt de Mouloud Mammeri, c’est un mot dont le sens se dérobe à la définition, ou bien « l’outrepasse de partout ». Le Pays refuse les limites, il est des deux rives, leur fait résonance, l’écho s’amplifiant de l’une à l’autre berge, il « se charge de valeurs nouvelles ». « L’émigration n’est pas un corps social harmonieux où il y a tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions, écrit Mouloud Mammeri. C’est un “extrait” artificiel et donc toujours “en appel” d’autre chose et qui se sent et se vit comme partiel, amputé, en attente de l’essentiel, qui est la vie “au pays” (g tmurt), un maître-mot qui revient dans les conversations de tous les jours comme un obsédant leitmotiv. Le nombre ici, malgré sa grandeur, n’est pas un critère décisif. Il y a des villages de Haute Kabylie dont toute la vie se rythme sur le mouvement perpendiculaire de l’émigration, parce que l’écrasante majorité des hommes en âge de travailler est di Fransa (en France). Le poète l’a dit : A neţṛuḥ a neţţuγal / Am yefṛax ifirellas ― Nous allons et revenons / Comme des hirondelles ».

Mi d-nussa nebγa a nuγalSitôt arrivés nous voulons repartir
Mi nuγal nebγ’ a d-nasSitôt repartis nous voulons revenir
A neţruḥu neţţuγalNous allons et revenons
Am yefṛax ifirellasComme des hirondelles
Mi d-nusa nebγa a nuγalSitôt arrivés nous voulons repartir
Mačči s lebγi mačči s bessifCe n’est ni de gré ni de force
Σerqen-aγ meṛṛa lecγalSans savoir plus quoi faire
Anda nella nesḥetrifOù que nous soyons nous allons à tâtons
Neţwali ur neţţaεqalNous voyons sans reconnaître
Am_min izeṭlen s lkifComme drogués au kif
Mi nuγal nebγ’ a d-nasSitôt repartis nous voulons revenir
D lεeqliya-nneγ teţbeddilNos humeurs se transforment
Akk’ i_grad uεessasAu décret divin
Akkw d nekwni neţkemmilNous y ajoutons notre part
Neggum’ a nebnu llsasNous ne pouvons asseoir de fondations
Nuγ tannumi neţṛeḥḥilNous sommes apprivoisés par l’instabilité
La neţṛuḥu neţţuγalNous allons et revenons
Am lmujat di lebḥuṛComme les vagues en mer
Nekkat ssira d uqlaqalNous allons au trot et au galop
Di tmacint akkw d lbabuṛEn train sur le bateau
Neţţawi ddnub ur nuklalRepus de Péchés sans démériter
Kull yiwen d ac’ i d-iγurrChacun débordant d’inconduites
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en arabe à gauche et leur traduction en français à droite.
Description de l'image par IA : Liste de phrases en deux colonnes, une avec du texte en alphabet latin et l'autre avec du texte en alphabet cyrillique.
Am yefṛax ifirellasComme les hirondelles
I d-yeţţasen di tefsutQui arrivent au printemps
Γas nketteṛ di ţţeḥwasNous cultivons les voyages
Lakin nettabaε lqutPour chercher l’ordinaire
Yeffeγ-ed unadi n kull-assLe quotidien se banalise
Baqi neţbeddil tamurtAllant d’un pays à l’autre
La neţṛuḥu neţţuγalNous allons et revenons
Ma d leεqel ibda γef sinL’esprit scindé en deux
D lmektub la d-yessawalLa fatalité nous appelle
Neţnadi nebγ’ a t-nissinEt nous voulons la connaître
Tamurt d lγerb’ i tuγalLe pays nous devient aussi exil
Ma nεeṭṭel ccheṛ neγ sinN’y demeurant qu’un mois ou deux
Annaγ a Ṛebbi lekbirDieu Tu es le plus grand
Ili-k fell-aγ d amεiwenSois pour nous d’un bon secours
Di tmurt nxuṣṣ ţţeḍbiṛDépourvus de préambules
Iεereq ukessar d usawenNous confondons progressions et pentes
D lγerba ur as-nezmirNous ne résistons à l’appel de l’exil
Testewḥac deg_gulawenQui pourtant angoisse les cœurs

6Alors, dans cet aller et retour cyclique où l’homme, sans obligation ni aspiration, n’est plus jamais chez lui, nulle part. Slimane Azem compare ce va-et-vient périodique et régulier au vol des hirondelles ou, mieux, au mouvement des vagues en mer qui constamment arrivent et partent, sous l’impulsion de la marée ou du vent.

7« Les nouvelles conditions [de l’émigration] amènent une nouvelle perception de tamurt, écrit encore Mouloud Mammeri. Le terme se charge d’une connotation nouvelle, qui jusqu’ici n’y figurait qu’en filigrane. Parce que la vie des hommes et des femmes, jadis tout entière incluse dans l’aire mesurée, reconnue, balisée, lardée de légendes, toute bardée d’humanité qu’était “le pays”, désormais s’enclenche ou s’empêtre dans un espace plus vaste et qui a déjà ses lois, où vous êtes intrus ; tamurt, hier encore champs clos de l’épopée, devient par glissement de sens plus ou moins inconscient mais qui s’impose à un nombre de plus en plus grand d’hommes et de femmes, lieu-dit d’un projet tout à la fois politique, social, culturel, existentiel. Il ne désigne pas seulement, il invite et donne forme. D’étiquette, tamurt devient Verbe dynamique et mobilisateur, lieu-dit d’un projet de vie et de société [3]. »

8Mais qu’importe, le « pays », on le porte désormais sur soi, il devient matière et séjour de nos rêves et de nos chimères, de nos illusions et de nos créations, il est image positivée de nos manques. On peut en effet déraciner le Kabyle de sa tamurt, mais on ne peut déraciner la tamurt du cœur du Kabyle. Dans Ay akal, Chérif Kheddam traduit la filiation entre l’être émigré et la terre, pays d’éther et de neige, et une invocation d’une divinité mère, comme dans une prière :

Ay akal i d aγ-d-yeğğanTerre d’où nous sommes issus
Tamurt n lhawa d wedfelPays d’éther et de neige
D nekwn’ i tesεiḍ d imawlanNous sommes ta filiation
Nesεa lḥeqq a kem-nḥemmelNous avons le droit de t’aimer
Kull-ass neţţak-am-d sslamEt de chaque jour te saluer
Anda nella a nessiwelT’appeler où que nous soyons
Description de l'image par IA : Texte en français avec traduction anglaise en regard. Contient des phrases sur la nature et les sentiments.

9Tamurt, terre d’art et d’histoire, terre magnifiée dans ses valeurs vraies ou supposées, quand on sait regarder, car tout est dans la manière de voir, de poser le regard qu’il faut au moment voulu, de mettre la lumière sur les objets, le paysage, les hommes, si on prend la distance nécessaire pour évaluer la beauté. La beauté, la perfection, l’histoire, les valeurs s’évaluent-elles ? Si on donne de l’éclat au principe idéal qui sert de référence à tamurt, si on donne de l’importance à un objet qui vaut que l’on s’y attarde, si on donne un sens au mot dans un contexte précis. Mais laissons Chérif Kheddam nous interpréter sa manière de voir, le rôle d’une œuvre musicale dans le chant du pays :

Tamurt-iw teččur d lfenMon pays est terre d’art
Ulac i ţ-yifenIl est le meilleur
Ma llan leεbad n ṣṣenεaAvec des maîtres d’œuvre
Kull tiγilt win ibeddenDu haut de chaque colline
Ma yessen igwulmenQuand on sait regarder
Ad iẓer d acu nesεaOn découvre les vraies valeurs
Description de l'image par IA : Liste de vers en français et leur traduction. Deux colonnes, texte noir sur fond blanc.

10Le pays exalté d’hier, le haut lieu de la résistance, adrar n lεezz, la montagne de la dignité, adrar n nnif, la montagne de l’honneur, subsiste grâce à la sève ancestrale. L’émouvante histoire de la guerre de libération qui a vu couler tant de sang, tant de larmes, tant de maux et tant de mots, est cause de stupeur à quiconque songe à ceux qui ont voulu marginaliser cette terre. Tamurt est devenu espace de frustrations, de dénégation d’une identité. Dans les déchirures apparaît la création du poète. Chérif Kheddam, encore lui, condamne l’oubli d’un événement marquant de l’histoire alors les plaies demeurent ouvertes. L’oubli devient alors indécent, impudique, insensé :

Amek tebγam ad ţţuγ lejruḥComment oublier les blessures
Ljerḥ mazal-it d ajdidQuand les plaies sont vives
Win mi ṛuḥeγ ad as-ḥkuγCeux à qui je conte mes souffrances
Ini-d d axṣim yeqqwel-iyi-dDeviennent mes adversaires
Ula deg_geḥbiben ţcukkuγDe mes amis même je me méfie
Xas s udem-iw ḍsan-iyi-dQuand à la face ils me sourient
Description de l'image par IA : Texte imprimé en braille avec des points en relief sur fond blanc.

11L’émigré, devenu homme-frontière, compose l’un des ingrédients de l’humanisme contemporain en suscitant une attention aux groupes victimes de discrimination. « L’homme dépaysé participe de deux cultures sans jamais s’identifier à aucune. Cet être dedans et dehors devient une condition de cultures sans jamais s’identifier à aucune. Cet être dedans et dehors devient une condition de l’humanisme », écrit Tzvetan Todorov à propos d’Edward Saïd. Mais laissons Chérif Kheddam nous dire l’homme-frontière qu’il était à la fin des années quarante dans le cadre de cette quête de soi :

12

« L’exil est l’un des plus tristes destins, mais l’exil, par sa déstabilisation, favorise la réflexion. En apprenant le français par les cours du soir, je ne faisais pas le deuil du kabyle. Quand je quittais la Kabylie, je ne quittais pas la langue, je n’étais pas soumis à choisir l’une au détriment de l’autre, chacune avait sa place dans une sphère différente.
« Renoncer au kabyle, c’est renoncer à une part de moi-même, c’est comme une ablation. Bien sûr, on peut continuer à vivre avec une ablation, mais sur le plan affectif, c’est une amputation.
« Le français, je le vis sur le plan professionnel et l’échange avec le monde extérieur. Le kabyle c’est la langue de la tendresse, du dialogue intime, du dialogue avec les miens. Le français, c’est la langue de l’adaptation, du pain et de l’ouverture sur autrui. Le kabyle, c’est la langue de soi et de la nourriture de l’âme, c’est avec elle que je continue d’exister. C’est la langue avec laquelle je pleure, je ris, je rêve, dis des mots tendres et… conçois la poésie.
« J’ai supposé qu’avant tout j’étais chanteur ; puis je me suis renvoyé que j’étais aussi Kabyle. Puis, je n’ai plus séparé en moi le chanteur du Kabyle, langue et identité, car l’une et l’autre qualité ne sont que le tourment d’une antique voix. Une voix qui fait de moi le riche de la parole qui m’est donnée.
« L’une est la langue de mon identité, de ma référence au Pays, Tamurt de mes origines. L’autre, c’est celle de mon adaptation, de mon installation dans un ailleurs, de mon acclimatation à cet ailleurs avec toute une série de combinaisons qui s’emboîtent dans une composition harmonieuse.
« Je garde de Tamurt que j’ai quitté, le souvenir d’une couche où j’ai dormi, aimé, rêvé d’un autre pays, celui du colonisateur. J’y mourrai sans doute. Mais si, par hasard, je rentrais dans ma Kabylie, saurai-je m’y arrêter encore, m’y reposer, y rêver, y aimer ? »

13« Tout intellectuel en émigration est un mutilé », écrivait en 1944 le philosophe Theodor Adorno [4], mais il a « le privilège épistémologique de l’exil » qui permet au regard décalé de voir ce que d’autres ne distinguent pas. Ces réminiscences, personne n’est disposé à les accueillir ni à les écouter. C’est cette charge d’histoires d’un pays rude et dur, c’est ce dur et âpre travail d’une population émigrée dans la sidérurgie, la mine, l’industrie automobile, la bâtiment et les grands travaux – les humiliations s’enchaînant –, qui va faire mûrir le poète kabyle et le fortifier, se gonfler en lui. Il va vivre le triste paradoxe d’être exilé parmi des exilés venus d’Italie, d’Espagne, de Pologne… et aussi des autres régions d’Algérie. La musique, un art de l’espoir, sera le support, le vecteur qui lui donnera la possibilité de (se) saisir de sa sensibilité et de s’imaginer, de ne pas laisser le dernier mot à l’inhumanité.

14Tout est ramené à la dimension humaine. Le langage devient le vecteur simple et immédiat de la pensée, où le vrai n’est pas voilé par le beau et participe de la vie, prolongeant les préoccupations sociales du quotidien. L’artiste compose ses chants comme la potière modèle et décore son amphore ou son vase, la vérité et la gravité excluent toute recherche d’acrobatie verbale dans des thèmes profondément humains. Ce que le poème exprime, chaque femme et chaque homme le ressent comme directement concerné : la beauté et l’esthétique, l’amour et la tendresse maternelle, la mort, l’exil et la peine endurée que « la résignation et l’effort transfigurent en un cérémonial de fête [5] ». La chanson charme l’oreille par sa fraîcheur, mais aussi par son innocence et sa fragilité, c’est-à-dire qu’elle contient tous les ingrédients qui traduisent la complexité par la simplicité. Simplicité de la langue, simplicité des problèmes soulevés, simplicité des impressions manifestées, simplicité des sentiments exprimés. Tamurt Umaziγ de Ben Muḥemmed, chanté par Idir traduit, de façon sublime, cette quête d’identité :

Ur ẓriγ ansi d-kkiγJe ne sais d’où je viens
Ur walaγ s anda tedduγJe ne vois où je vais
Mi kkreγ ad steqsiγQuand je vais rechercher et fouiller
Ad afeγ liḥala tluγJe découvre une histoire éteinte
Amzun seg genn’ i d-γliγComme chu et écarté du ciel
Ccah deg-i imi teţţuγTant pis pour moi qui oublie
Description de l'image par IA : Texte en français avec des mots disposés en forme de grille.

15« Nul autre n’occuperait sa place » enseigne Fadhma d’El Hasnaoui. Dans Aḥbib bbul-iw, chanson de Mohamed Iguerbouchen très mal connue du public, Slimane Azem fait écho à Cheikh El Hasnaoui. Il approche avec art, finesse et discrétion la sensibilité de la femme kabyle dont l’ami est parti au loin, akkin i lebḥuṛ (au-delà des mers), la laissant, le cœur meurtri, sans nouvelle et sans remède :

Aḥbib bbul-iw iṛuḥL’ami de mon cœur s’en est allé
Yeǧǧ-yi mebla ssebbaIl m’a quitté sans raison
Yeǧǧa-d ul-iw d amejruḥMe laissant le cœur sanglant
D amuḍin ulac ddwaDéprimé il est sans remède
Aḥbib bbul-iw iṛuḥL’ami de mon cœur s’en est allé
Iţţu i s-xedmeγ lxiṛIl a méprisé mes faveurs
S lḥir i_gufeg am_mefṛuxComme un oiseau il s’est envolé
Isellem-iyi itbeε lγirIl m’a reniée il est allé vers d’autres
Iǧǧa-d ul-iw d amejruḥLaissant mon cœur blessé
Ma t_tasa-w la teţferfirEt mes entrailles frémissantes
Iǧǧa-yi-d weḥd-i ţruγIl m’a laissée seule en pleurs
Iggum’ ad yesbeṛ wul-iwMon cœur refuse de se résigner
Ur ẓriγ anda tedduγNe sachant où je vais
Iεerq-iy’ ula d cceγwl-iwDélaissant même mes devoirs
Lexyal-is mačč’ a t-ţţuγJamais je ne perdrais son souvenir
Yug’ ad ikkes ger wallen-iwSon image reste gravée dans mon esprit
Kull-ass nekk ţruγ fell-asChaque jour je le pleure
Ma d neţţa yezha wul-isTandis qu’il est dans la joie
Aql-i am_min iţţewten s ṛṛṣaṣJe suis comme meurtrie par le plomb
Mi sliγ wi d-yudren isem-isQuand on profère son nom
Yibbwas fell-i d aseggwasLe jour est aussi long que l’an
Ţṛaǧuγ di lexbaṛ-isJ’attendrais toujours de ses nouvelles
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en français et en alphabet latin.

16Tandis que la femme chez Slimane Azem espère encore des nouvelles de « L’ami du cœur », Fadhma de Cheikh El Hesnaoui, dans un geste large, indique le large à son amant. Tout en faisant le mouvement qui indique le chemin de l’exil, akkin i lebḥuṛ, au-delà des mers, Fadhma se chante à elle-même pour conjurer le sort qui en est jeté, le sort qui la frappe dans son être. Toute absence est toujours prolongée, toujours trop longue. Cette dernière n’est pas dans l’ordre normal des choses, elle est incompréhensible, inquiétante, comme une disparition dont on ne veut pas dire le nom, une mort dans l’âme, une disparition dont le corps social est affecté, dont la femme est consciente, c’est-à-dire qui est du domaine du savoir et de la volonté.

17Le sort peut être aveugle, comme chez Oukil Amar et son Cmandifir bu wurfan, le Train lancé à toute vapeur, qui eut un immense succès au début des années 1960. Les trains forment des nœuds, se croisent, il peut s’agir de trains de mesures, souvent impopulaires quand elles concernent les défavorisés, les émigrés, ceux justement qui ont échoué dans leur train de vie et ont embarqué dans un train d’enfer. Tandis que d’autres, à fond le train, avec des mises en train, sont dans l’opulence du train de vie. Mais au train où vont les choses, il faut se manier le train, parce que le train n’attend pas. Quand le train peut en cacher un autre, il faut l’aiguiller, le train, car il mène d’une ville à l’autre pour battre le train de quelqu’un. Mais écoutons Oukil Amar en train de chanter ; pendant que le train passe ses nuits dans les gares, en ville, lui, il les passe dans les fonds de caves de cafés sordides :

Cmandifir bu wurfanLe train lancé à toute vapeur
Ileḥḥun s izerbanSur le chemin de fer se presse
Lembat-ik di lemdinaIl se gare la nuit dans les villes
Ileḥḥu s zzhirIl va dans un de ronflement continu
Yessawaḍ axbiṛPorter des nouvelles
I wid yellan di lγerba.À ceux qui sont dans l’exil
Aql-iyi deg_gelPariMe voici à Paris
Ay deg-gelPariOh oui à Paris
D axeddam di lluzinatMais ouvrier d’usines
Lmakla-w s aqehwaǧiJe mange chez un gargotier
Rniγ akridiAccablé de créances
Lembat-iw di lakabatJe dors dans les fonds de caves
A zzehṛ-iw uεwijÔ sort perfide
I_geḍran yid-iQue n’ai-je donc pas enduré
Sbeε ssnin ma drus uyaSept ans n’est-ce pas assez…
Description de l'image par IA : Texte en turc à gauche, texte en français à droite. Deux colonnes de phrases correspondantes.

18Dans la famille des gallinacés aussi les couples se séparent. Même la perdrix, à la démarche élégante, acrured n tsekkurt, symbole de la beauté féminine, sera délaissée. Le perdreau quittera sa perdriole et changera de pays. La perdrie, volant bas, nidifie au pied d’un arbre Tella tezdayt di Sseḥṛa, akken i_gγezzif yixef-is, lbaz iεac s ufella, tasekkurt deg_gẓuran-is : « Dans le Sahara il y avait un palmier, à la cime très haute, l’aire du Faucon y culmine et la Perdrix niche au pied », reprend Idir d’un chant traditionnel. Lla Yamina a fait chanter à sa fille adoptive Wrida « la perdrix » dont le mâle a abandonné la nichée. Seule, elle est contrainte de garder la couvée : Tkennu tseṭṭa f_fayen turew, « la branche fléchit sous le poids de ses fruits ». La perdriolle, à laquelle le chant est dédié, niche au pied d’un olivier au parfum mariné, d’un jasmin aux essences paradisiaques, du laurier et de l’aubépinier au goût imprégné, d’un oranger, d’un citronnier aux arômes d’agrumes, n’a plus à se soucier du perdreau parti. Aimée de Dieu, elle n’a point besoin d’amulettes pour le faire revenir, il lui suffit de se consacrer à sa couvée. N’est-ce pas une femme qui a dit : Tura imi sεiγ argaz sg-ek ay argaz, inεel baba-k ay argaz, « Maintenant que j’ai un homme de toi l’homme, maudit soit ton père l’homme » La Chanson est reprise par Djidda, la cousine de Wrida, après que la première a arrêté de chanter.

Ufiγ tasekkurtJ’ai vu une perdriolle
Di lqaεa t-tzemmurtAu pied d’un olivier
Argaz-is iṛuḥSon compagnon s’en est allé
Ibeddel tamurtS’en est allé dans une autre contrée
F ttejṛa l-yasminSur le jasmin
Γef yers umqenninSe pose le chardonneret
Lhu d yiman-imOccupe-toi de ta beauté
S rriḥan uzyinAvec son doux parfum
Γef ttejṛa l-lqaresAu pied du citronnier
Di ddunit faṛesProfite de la vie
Lhu d yiman-imOccupe-toi de ta beauté
Lmut la tḥewweṣ.La mort ravit prématurément
Γef ttejṛa n lluzAu pied de l’amandier
Mm lḥebb ameεzuzAux graines recherchés
Tin iḥubb ṚebbiCelle qui est aimée de Dieu
Ulayγer leḥruzN’a point besoin d’amulettes
Description de l'image par IA : Liste de mots en turc et leur traduction en français.

19L’aurait-elle laissé partir ? L’aurait-elle encore voulu ? Nous connaissons la fable des deux pigeons qui s’aimaient tendrement, mais où le mâle aussi s’en est allé visiter d’autres lieux, d’autres colombes. Est-ce à dire que les mâles, peu importe les espèces, enlassent puis s’en lassent vite pour recommencer ailleurs une autre nichée ? Comme pour exorciser l’absence qui va s’en suivre, dans son désespoir, la femme lui dit : « Va… va, mon ami, va… ». Le goût du risque est séduisant, il défie l’inertie, l’inaction et invite à s’embarquer dans l’aventure : ṛuḥ a d-tawiḍ, kker at_twaliḍ, qqim ulac, « émigres tu vas rapporter, redresse-toi tu reconnaîtras, te tenir là tu n’auras rien ». Mais écoutons Cheikh El Hesnaoui chanter, sur une musique composée par le talentueux Iguerbouchène, les sensations, les émotions, les sentiments profonds de Fadhma qui laisse aller l’amant. Mais la rupture la désespère, et, dans un moment de renoncement et de sacrifice, terra tablaṭ i wul, « elle a mis une dalle sur le cœur », en attendant que de meilleurs jours, un meilleur climat le lui rendent, car elle sait d’expérience qu’isolé dans un autre milieu : Agu imnejli iẓuran, d awezγi ad iger tara, « Le brouillard qui s’écarte de sa souche, ne pourra jamais faire de boutures ». De celui qui cherche l’impossible la tradition populaire le plaisante : Yeţqellib f iẓuran n tagut, « Il cherche après les racines de la brume ». Alors on garde espoir, l’obscurité, la tristesse disparaîtra : am_mass-a at_tifrir tagut, « Un jour le brouillard se lèvera » :

Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥVa… va mon aimé va…
Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥVa… va mon aimé va…
Ulac wayeḍ d aḥbibJe n’ai d’ami que toi
Helkeγ ur ufiγ ṭṭbibTu me laisses alité et sans guérisseur
D lesnin fell-i d aγribLes années de ton exil je serais en exil
Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥVa… va mon aimé va…
Ḥemmleγ-k seg_gul yeṣfanJe t’aime d’un cœur fidèle
Σawzeγ fell-ak uḍanJ’ai connu des nuits blanches
Ay aggur i wumi zzin yetranÔ astre auréolé d’étoiles
Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥVa… va mon aimé va…
At_tcergeḍ fell-i tṛuḥeḍTu t’en iras tu vas fendre les flots
Nekk la ţruγ kečč la tfeṛṛḥeḍPendant que je pleure tu t’en réjouiras
Ugadeγ fell-ak a gma at_tjaḥeḍJ’ai peur mon amour que tu te perdes
Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥVa… va mon aimé va…
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en anglais à gauche et leur traduction en français à droite.

20Fadhma de Cheikh El Hasnaoui et L’amie du cœur de Slimane Azem se trouvent toutes deux abandonnées. Elles n’ont plus le droit de se faire belles, même pour elles-mêmes, pour satisfaire une coquetterie. Dans un duo avec Cheikh Nordine, la chanteuse Ldjida Tameqrant se fait belle, se pare de tous ses atours pour recevoir l’homme attendu, l’homme beau comme un sou neuf. N’est-ce pas elle qui lui commandait de revenir ?

I wasmi d-ceyyεeγ γur-ekJe te conviais à venir
A ṛṛebε’ ajdid aεebbasPièce d’argent clinquant des Aït-Abbas
Sliγ yess-ek a d-taseḍQuand j’ai su ta venue
Aql-i heggaγ ameqyas.Je me suis parée aussi de bracelets
Description de l'image par IA : Texte en français avec traduction en dessous. Deux paragraphes, chaque mot aligné avec sa traduction.

21Dans un duo, Slimane Azem et Bahia Farah traduisent chacun dans son couplet le désarroi de la femme et de l’homme kabyles victimes tous deux de la migration, chacun vivant agemmaḍ-in agemmaḍ-a i yellel agermuri, « l’un sur cette rive-ci, l’autre sur cette rive-là de la Méditerranée ». Ils sont acculés et tourmentés, l’une par la société des femmes au village, dure et médisante, l’autre, anxieux, n’arrivant pas à contourner les écueils de la vie, akkin i lebḥur, « de l’autre côté des mers ». Patiente, la compagne a trop longtemps attendu, ul iččuṛ, imi iqqur, ul’ ansi d-kken lehduṛ, « le cœur lourd, la bouche fanée, la parole ne pouvant sortir », le menace même de rompre le contrat conjugal : a d-truḥeḍ neγ ad zewǧeγ, « ou tu reviens ou je me remarie », car, ayen idergen f tiṭ, idreg i wul, « ce qui est dérobé à la vue est soustrait au cœur ». Il lui demande de languir encore jusqu’à un retour incertain : a tin ḥemmleγ, ul’ i m-xedmeγ, ṣbeṛ kan ard a n-awḍeγ, « ô toi que j’aime, qu’y puis-je faire, patiente jusqu’à mon retour » :

Neţţat :Elle :
Ay aεziz texḍεeḍ-iyiBien aimé tu m’as trahie
Tkellxeḍ fell-iTu m’as même bernée
Xuḍi mačč’ akk’ i nehdeṛLà n’étaient pas nos clauses
Tenniḍ : a m-d-awiγ kullciTu m’as promis tant de choses
Qqim kan thenniAttends-moi dans la douce quiétude
Seg_gul-im kkes aḥebbeṛÔte tout émoi de ton cœur
Tura tεecqeḍ di ṭṭwasiVoilà que tu t’attaches aux petits verres
Treggwleḍ fell-iEt tu te dérobes
Waqila tbeddleḍ lameṛAurais-tu troqué tes sentiments
Aṭas i ṣebṛeγ aṭas i ṣebṛeγLongtemps je t’ai attendu
A d-truḥeḍ neγ ad zewğeγOu tu reviens ou je me remarie
Neţţa :Lui :
A taεzizt ul’ i m-xedmeγBien aimée je ne peux rien faire pour toi
D zzheṛ i xuṣṣeγJe manque de chance
Mačč’ akka i bniγ a d-tasJe m’attendais à autre chose
Mačči t-ţisselbi ay selbeγJe ne suis ni insensé ni fou
Neγ d ṛṛay i xuṣṣeγJe ne manque pas de logique
Mi ţ-bniγ thudd ar llsasÀ peine l’ouvrage dressé qu’il s’écroule
Ula d nekk aql-i nṭerreγJe souffre autant que toi
Mačči d i ksaneγJe ne suis pas maître des choses
Akka i_grad uεessasAinsi est le décret divin
A tin ḥemmleγ ul’ i m-xedmeγÔ toi que j’aime qu’y puis-je faire
Ṣbeṛ kan ar n-uγaleγPatiente jusqu’à mon retour
Description de l'image par IA : Tableau avec texte en deux colonnes, une en langue étrangère et l'autre en français, contenant des phrases correspondantes.
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en haut et en bas, écrites en français et en alphabet cyrillique.
Neţţat :Elle :
Ḥeqrent-i tezyiwin-iwLes femmes me raillent
Briγ i wallen-iwDevant elles je baisse la tête
Qqaren-t :Quand elles disent :
Argaz-im d imγerreqTon mari a sombré dans la perdition
Ţruγ armi yejreḥ yiẓri-wJe pleure des larmes de sang
Iεeggwen yiles-iwMa langue se paralyse
Yeggum’ a d-yali lmenṭeqÀ ne pouvoir formuler un son
Zriγ yemmut zzehṛ-iwJe sais que mon sort est funeste
Ţţarraγ kan s ul-iwJe refoule tant dans mon cœur
Iččur yebγ’ ad ifelleqQu’il déborde à en exploser
Aṭas i sebṛeγ aṭas i sebṛeγLongtemps je t’ai attendu
A d-tṛuḥeḍ niγ ad zewğeγOu tu reviens ou je me remarie
Neţţa :Lui :
A taεzizt a w’ i m-yeḥkanJ’aimerais tant te dire bien chère
At_teẓreḍ i_gellanTu te rendrais compte
Balak ad yiḥnin wul-imTon cœur s’attendrirait peut-être
Di lγerb’ ur ǧǧiγ amkanJ’ai exploré tout le pays
Aql-i ṛwiγ lemḥanJe suis gavé par les épreuves
Di zzheṛ-iw i deg i teqqimLa chance m’a fait défaut
Ḍleb di ssaddaţ yeqwanInvoque les saints influents
Ad ṣeggmen wussanQue les jours soient meilleurs
Am_mass-a ad yezhu wul-imEt ton cœur s’en exultera
A tin ḥemmleγ ul’ i m-xedmeγÔ toi que j’aime qu’y puis-je faire
Sbeṛ kan ar n-uγaleγPatiente jusqu’à mon retour

22Dans une chanson écrite et composée par le grand Chérif Kheddam, Nouara s’adresse à l’homme attendu trop longtemps, séduit par une attente qui dure. Mariée à lui depuis une vingtaine d’années, dans sa patience elle compte les jours et les nuits et veille à sa vertu. Mais l’attente a des limites, des médisances colportées par le voisinage nuisent à sa réputation.

A win i ruǧaγ aṭas,Toi que j’ai tant espéré
Uggadeγ zzman a k-iγurL’instant te séduit je le crains
Aql-i ḥesbeγ iḍ d wass,Jour et nuit j’invoque
Melm’ ara feṛzen lumuṛQue se révèlent tes desseins
Description de l'image par IA : Texte en français avec des mots inclinés et empilés, incluant des phrases comme "Je n'ai pas" et "Que se passe-t-il".
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases en deux colonnes, certaines en alphabet latin et d'autres en alphabet cyrillique.
Aṛwiḥ yezga di lweswasMon cœur encore tu l’offenses
Sebṛeγ qerḥen-i lehdurLes ragots calomnient ma patience
Ma sebṛeγ fhem iman-ik,Les délais sont écoulés, que tu le saches
Lameεna ḥeţţbeγ ussanJe compte les jours que tu gâches
Ur teţţu nekk d zzwaǧ-ikJe suis ton épouse, ne l’oublie pas,
Σecrin d aseggwas εeddanDepuis vingt ans passés déjà
Acḥal εusseγ f nnif-ikJ’ai veillé ma vertu contre le voisinage,
Terḥa-yi lhedṛa n lǧiranMais me poursuivent leurs commérages
I kečč mi sebṛeγ aṭasPour toi j’ai attendu longtemps
Cfu ssbeṛ yesεa lḥedd-isMais l’attente a aussi ses limites
Ṛǧiγ a d-terzuḍ yibbwasJ’espérais un jour prochain ta venue
Beṛka iḍes γef yiwen yidisMais tu persistes dans ta négligence
Ma nniγ i medden εfiγ-asMême si j’affecte l’indifférence
Γuri ul-iw yerǧa lḥeqq-isMon cœur exige son dû
Terḥa-yi lhedṛa bbwiyiḍHumiliée par les médisances
Mi sliγ qqaren-as d amjaḥQuand on te dit « dévoyé »
Xdem leḥsab aţ-ţwaliḍViens, vois et fais ton compte
Ayag’ i t-nniγ d ṣṣeḥḥCe que je dis est vrai
Mmekti-d wid akkw teğğiḍReviens vers ceux dont tu t’es écarté
Deg-sen aţ-ţdelbeḍ ssmaḥS’en excuser n’est pas une déchéance

23Dans une chanson publiée en 1867 dans Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura du général Hanoteau, Kamal Hamadi a opéré un arrangement en réactualisant le thème de la femme délaissée à l’aune du contexte de l’émigration, interprétée et rendue célèbre par la chanteuse Hanifa. La femme laissée en Kabylie exécute tous les travaux des femmes rurales, elle engrange l’herbe, élève du bétail, entretient des oliviers et récolte les figues et les olives, pendant que son homme élève en secret un garçon, côtoie des Françaises en pantalons et à la longue chevelure. Pour que la prise de conscience ait lieu, seule une femme peut le dire à une autre femme sous la forme d’une confidence, prêtant sermon sur les saints patrons, les mausolées et les santons. Invitation à l’éternelle mineure, ces femmes naïves qui attendent ― et jusqu’à quand ? ― l’homme parti dans un exil voulu et doré, à prendre ses responsabilités ? Attendre encore ou partir ? Qui sait de quoi sera fait demain ? Hanifa, au-delà de l’affirmation, prend le courage d’une femme qui ose, elle ose dans une chanson courageuse, élague les fioritures inutiles dans un chant dépouillé de toute figure de style pour dire des vérités qui blessent « axiṛ tideţ iqerrḥen wala lekdeb yessefṛaḥen », dit le vieil adage :

Ma tebγiḍ ad am-neggalSi tu veux je peux te jurer
Aḥeq Sidi ΣicPar Sidi Aïch
Argaz-im di LpariTon homme à Paris
La iţṛebb’ aqcicEntretient un garçon
Taqbaylit acḥal tesbeṛPendant qu’attend la Kabyle
Yerra-ţ i leḥcicQui engrange l’herbe
Debbeṛ turaDécide de tes charges
Ma tebγiḍ ad am-neggalSi tu veux je peux te jurer
Aḥeq Sidi HlalPar Sidi Hillal
Argaz-im di LpariTon homme à Paris
Ileḥḥu d mm userwalCôtoie une femme en pantalon
Taqbaylit acḥal tesbeṛPendant qu’attend la Kabyle
Yerra-ţ i lmalQui lui élève du bétail
Debbeṛ turaDécide de tes charges
A tiḥdayin a yessetmaJeunes filles mes sœurs
Lleh ya ṚebbiAllah mon Dieu
Tin yumnen argaz texlaMéfiez-vous de votre ingénuité
A yessetma ţţaken ilesIls savent user des mots mes sœurs
A lweεd-ik ya LlehÔ Dieu quel destin
A tigellilt a weltmaPauvre sœur innocente
A tin ufan d nniyyaOn te trouve bien niaise
Ma tebγiḍ ad am-neggalSi tu veux je peux te jurer
Aḥeq tiqwerrabinPar tous les santons
Argaz-im di LpariTon homme à Paris
Ileḥḥu t_tṛumyinFréquente des Françaises
Taqbaylit acḥal tesbeṛPendant qu’attend la Kabyle
Yerra-ţ i tzemrinQui entretient les oliviers
Debbeṛ turaDécide de tes charges
Ma tebγiḍ ad am-neggalSi tu veux je peux te jurer
Aḥeq Bu ZerzurPar Bou Zerzour
Argaz-im di LpariTon homme à Paris
Ileḥḥu d mm_memzurVisite une femme à la longue chevelure
Description de l'image par IA : Liste de phrases en français avec leurs traductions en anglais. Contient des expressions et des mots en arabe et en anglais.
Description de l'image par IA : Liste de phrases en turc et en français. Deux phrases par langue, texte noir sur fond blanc.
Taqbaylit acḥal tesbeṛPendant qu’attend la Kabyle
Yerra-ţ i uzemmurQui lui récolte les olives
Debbeṛ neγ ṛuḥDécide de rester ou t’en aller

24Rester ou s’en aller ! Il faut du courage dans l’un et de la lâcheté dans l’autre. La femme a largement enduré, supporté et retenu avec discrétion : ay terriḍ ar daxel ay ul, « tu as tant emmagasiné mon cœur », jusqu’à en brûler, fondre de chagrin : terγiḍ ay ul, tneggiḍ am nnfiḍ « le cœur dévoré par le feu, se répand comme la bougie qui coule ». En partant, elle est, à sa manière, une haraga, quitte à ce qu’elle soit rejetée par les siens, tamnafeqt. Les haragas sont ceux qui brûlent (les frontières, leurs papiers, leur passé, leur vie parfois…). Sous l’expression se cache un sujet d’actualité, brûlant et pourtant méconnu. Chez ces jeunes, qui ne fuient pas la guerre, et pas toujours la misère, mais dont le leitmotiv « partir ou mourir » résonne comme un cri de désespoir, la haraga est aussi un défi, contre vents et marées : « même si j’échoue, au moins, j’aurais essayé ! » Délinquants pour les uns, aventuriers pour les autres, artistes et intellectuels pour d’autres, qui sont-ils ? Que fuient-ils ? Que cherchent-ils ? Six danseurs algériens du Ballet national ont pris la clé des champs après leur représentation au Canada, ils ont exécuté une partition improvisée qui a fait parler d’elle beaucoup plus que leur prestation artistique à proprement parler, ils ont forcé les portes de l’émigration. Personne ne pouvait se douter que pareille « défection » pouvait survenir de la part de personnes issues de milieux culturels censés représenter des êtres bien dans leur tête, et qui, de surcroît, avaient d’une certaine manière le statut d’ambassadeurs de l’Algérie dans leur domaine de compétence, la culture. Le poète Ben Muḥemmed, qui a quitté le pays à la fin des années 1970, est un haraga d’un autre genre, il apporte des réponses à nos interrogations :

Ad ṛuḥeγ ad beddleγ tamurtJe m’en vais changer de pays
Ad nadiγ tafatPour rechercher la vérité
Ad ṛuḥeγ ad rewleγ i lmutJe vais me soustraire à la mort
Ad beddleγ taswaεtPour aller vers un autre siècle
Ad ṛuḥeγ akin i tagutJe vais vers d’autres cieux
S anga dessent lxalatLà où les femmes ont le rire
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
I deg leḥmala d leḥṛamCar l’amour y est rendu illicite
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tafsutJe pars je vous laisse le printemps de mes vertes années
I deg ajeǧǧig yeţwazlamQuand les fleurs sont mal reçues
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tafrutJe pars je vous laisse les coutelas
I la izellun di ṭṭlamQui assassinent dans la nuit
Description de l'image par IA : Liste de phrases en français avec traductions anglaises.
Description de l'image par IA : Liste de phrases en deux colonnes, une en langue étrangère et l'autre en français.
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases en deux colonnes, certaines répétées, contenant des mots en ancien français et leur traduction moderne.
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
Yekcem waḍu n tisselbiOù souffle un vent de folie
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tatutJe pars je vous laisse l’amnésie
Yerran ṛṛay d imerbiQui endort les esprits
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taḥjuṛtJe pars je vous laisse le domino
Tin akken iteffer wemleεbiL’unité que soustrait le joueur à la dérobée
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
Yesserwalen arraw-inesQui fait fuir ses enfants
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taγzutJe pars je vous laisse la vallée
Yesmentagen dg-i timesQui attise en moi le sinistre
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taylutJe pars et laisse la cornemuse
Yesmeγwren deg-neγ lḥessQui gonfle en nous la clameur
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
Yeṭṭerrifen imusnawenQui exile les hommes de savoir
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ berγutJe pars je vous laisse l’hypocrisie
I la d-yessemγaren acciwenQui fait pousser des cornes
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tabburtJe pars je vous laisse la porte
Yeţbelεan deg_gudmawenQui se referme sur les gens justes
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
Ur nmegger ur neţţifiQui ne moissonne et ne produit
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taṛbutJe pars je vous laisse le plat
Ur nuf’ awren deg kufiQui ne trouve pas de réserves dans le silo
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tacluḥtJe pars je vous laisse le burnous
Yedlen tuyat uḥerfiPour vêtir le torse d’un pauvre
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
Yeţṛebbin tifiraqasOù l’on élève des crabes
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taffugtJe pars je vous laisse l’agitation
I d-yesnejmaεen at-tmenqasQui rassemble les fourbes
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ takurtJe pars je vous laisse le ballon
Yeggunin deffir tuγmasBloqué derrière les buts
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
I deg ţmerriten at laxertOù l’on torture jusqu’aux mourants
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taḥbultJe pars je vous laisse la galette
I γef ţmenγan f lweṛtDont on se dispute l’héritage
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tagdurtJe pars je vous laisse la cruche
Yuzzlen aţ_ţzizdeg lfertPour nettoyer les tripes
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
Yerran luḍa d asawenQui fait d’une plaine une côte abrupte
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
I deg cergen imawenOù les bouches sont disloquées
Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurtJe pars et vous laisse le pays
I deg atmaten d aεdawen.Où les frères deviennent ennemis

25Qasi n Aït Ouyahia du village d’Adni :

Ass n lεid ṣṣbeḥ l-leḥrisTôt le matin en jour de fête
Lεeskeṛ ibd’ acaliLes armées entamèrent l’escalade
La d-ibeṭṭu d isaffenElles se répartirent en colonnes
S adrar n lεezz a t-yaliPour gravir la montagne de la vertu
Ibda lmedfeε la iheddeṛLes canons se mirent à parler
Bu Ḥelwan la d-iṭṭilliL’ennemi franchit le col de Bou Halouan
Taxeṛṛubt ay temqedleḥPrès du caroubier s’engagea la bataille
Idim iγleb leḥmali.Le sang coulait à flots
[…]
I_gjeggeḥ di lemqamatIl viola et dévasta jusqu’aux lieux saints
Sid’ Aεli-u-Tayer n tiziPartant de Sidi Ali ou Tayer du col
Ajeεbub deg gfus-inesLa longue-vue à la main
Γer Waylal ẓidet tmuγliIl s’émerveilla devant Ouailal
Amalah a ṛebεin ṣṣellahHélas des quarante saints protecteurs
Mi terγiḍ a Bu ZikiQuand brûla la mosquée de Bou Ziki
Lemmer am Waylal nessehl-itSi les attaques étaient comme à Ouailal
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en langue étrangère à gauche et leur traduction en français à droite.
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec des phrases en langue étrangère suivies de leur traduction en français.
Mi llan irgazen lεaliDes hommes braves pouvaient combattre
I d aγ-iγuṛṛen d iγallenMais dépossédés des crêtes on était fait
Fkan-ţ i lḥeṛb’ am ulliNous détalions comme des brebis égarées
Iḥuza-d arrac tiḥdayinIl se saisit des femmes et des enfants
Seg-gBehlal i ten-id-ibbwiIl les prit à Ibehlal en otage
Amalah a ccix Ben AεṛabHélas cheikh Ben Arab
Aniwer tγabeḍ a lewliOù te trouves-tu maintenant ô saint
Annaγ a sidi tenniḍTu nous disais
Adrar ur t-id-iţţaliJamais il ne gravira la montagne
Ass aneggaruAu dernier moment
Iwet-it armi d At YanniIl a vaincu jusqu’aux Aït Yenni
Amalah a Faḍma n SummerHélas ô Fadhma de Soummer
Lall mm_memzur s lḥenniMaîtresse à la longue chevelure teinte
Isem-is inuda leεṛacTon nom est connu de toutes les nations
Ibbwi-ţ tγab ur telliIl l’emporta sans destination
Aha-ţ di Bni SlimanElle serait à Beni Slimane
Sil ay iẓri-w d leḥmaliDébordez mes yeux, coulez à flots
[…]

26Avant de terminer, revenons à Cherif Kheddam [6], ce parolier et compositeur distingué de la chanson kabyle :

Aql-iyi di lγerbaJe suis en exil
Lakin ţsebbiṛ ul-iwMais temporise mon cœur
(Yelli-s n tmurt-iw)
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases en italique et entre parenthèses. Contient des mots en italique et en italique entre parenthèses.

27Les confidences faites par le chanteur à son luth, dans le secret de l’alcôve, rejoignent les enseignements que nous donne l’Antiquité, même chez de très fortes personnalités, tel Gilgamesh, « l’homme qui ne voulait pas mourir », comme le notait Jean Bottéro. On voit naître la peur de la mort aussi quand, dans Hadès, Achille dit à Ulysse : Mieux vaut être le dernier des petits cordonniers sur terre, plutôt que le grand Achille dans les enfers. La résurrection – y compris celle de la chair – est promise à tous les fidèles par le christianisme et l’islam, façon de démocratiser la vie après la mort. Freud disait que dans notre inconscient nous sommes immortels. Chérif Kheddam, le sans-deuil, se consolera de la mort de son jeune frère avec la venue de son premier garçon et l’appellera Salah par transfert de nom :

Yefṛeḥ mi d-yeğğ’ axalaf,Heureux il a laissé une pousse,
M’ ulac ithenna wulIl peut aller le cœur serein :
Ma fell-as yeεteb yenḥaf,Il a souffert et enduré,
Гures kan i_geţmmuqul.Il a maintenant le regard sur lui.
Yeẓra annegar’ ad yafIl sait que l’ultime relèvera l’empreinte
Ayen ur meḥḥun lefṣulQue les temps ne pourront effacer
(Yeğğa-d axalaf).
Description de l'image par IA : Texte en deux colonnes avec poésie en langue étrangère à gauche et traduction en français à droite.

28À ce corollaire, l’autre explication nous est fournie par Tahar Djaout. C’est que depuis Boujlil, quand Chérif avait l’âge de sept - huit ans, il a presque toujours vécu loin des siens. L’écrivain assassiné pense que :

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Cet éloignement, qui provoque sans doute des peines et des frustrations, possède aussi un avantage : Chérif Kheddam a toujours eu les coudées franches pour accomplir ce qu’il voulait, il était soustrait de la tutelle pesante de la famille [7].

30Enfin, troisième et ultime conséquence, issu de la noblesse de religion (il est chérif par son appartenance et Chérif par son nom), il est conscient, et il sait d’expérience la force de l’habitus : il a su sortir l’art du niveau inférieur où il était relégué et donner à l’artiste une dimension jamais atteinte en Algérie. Sachant ce qu’est la poésie, il s’en tient à ses manifestations véritables.

31Pour tout résumer, l’égalitarisme kabyle sociétal et linguistique se traduit aussi dans un quotidien solidaire qui unit des personnes. Les émigrés issus des anciennes colonies doivent réussir dans la société française, mais sans s’intégrer totalement, car l’abandon de leur culture et de leur langue d’origine est vécu comme une trahison, une trahison de l’honneur kabyle si important. Pour l’émigré, renoncer à sa kabylilité, c’est renoncer à une part de soi-même, c’est comme une ablation de la langue de l’identité, de la référence au Pays.

32L’exil est l’un des plus tristes destins, mais l’exil, par sa déstabilisation, favorise la réflexion. Devenu homme-frontière, l’émigré compose l’un des ingrédients de l’humanisme contemporain en suscitant une attention aux groupes victimes de discrimination. L’émigration est un arrachement auquel il faut savoir résister. L’aller et retour cyclique de l’homme en exil qui n’est plus jamais chez lui, nulle part peut se comparer au mouvement des vagues en mer qui constamment arrivent et partent, sous l’impulsion du vent.

33La femme et de l’homme kabyles, victimes tous deux de la migration, vivent chacun sur une rive de la Méditerranée. Ils sont acculés et tourmentés, l’une par la société des femmes au village, dure et médisante, l’autre n’arrivant pas à contourner les écueils de la vie. Si parfois la femme séparée de son compagnon espère encore des nouvelles de l’ami du cœur, souvent elle se chante à elle-même pour conjurer le sort qui la frappe dans son être, la laissant, le cœur meurtri. Abandonnée, elle n’a plus le droit de se faire belle, même pour elle-même. Lui, pendant ce temps, passe ses nuits dans les fonds de caves de cafés sordides.

34Si l’on peut déraciner le Kabyle de sa tamurt, on ne peut déraciner celle-ci du cœur du Kabyle. Le poète sait traduire la résilience de la filiation entre l’être émigré et sa terre. Par ses chansons, le/la poète kabyle établit pour l’exilé un lien au pays, à la famille, à l’être aimé, mais il assume aussi le lien entre être artiste et être exilé. Le langage devient le vecteur simple et immédiat de la pensée, où le vrai n’est pas voilé par le beau et participe de la vie. Simplicité de la langue, simplicité des problèmes soulevés, simplicité des impressions manifestées, simplicité des sentiments exprimés, tout est ramené à la dimension humaine. Prenant ses responsabilités le poète en exil a su sortir l’art du niveau inférieur où il était relégué et donner à l’artiste une dimension jamais atteinte en Algérie. Sachant ce qu’est la poésie, il s’en tient à ses manifestations véritables.


Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.038.0149