Le pays, la mer et la femme dans la poésie kabyle de l’exil
(Troisième partie)
- Par Ali Sayad
Pages 149 à 171
Citer cet article
- SAYAD, Ali,
- Sayad, Ali.
- Sayad, A.
https://doi.org/10.3917/edb.038.0149
Citer cet article
- Sayad, A.
- Sayad, Ali.
- SAYAD, Ali,
https://doi.org/10.3917/edb.038.0149
Notes
-
[1]
Études et Documents Berbères, n° 34, 2015, pp. 125-150.
-
[2]
Études et Documents Berbères, n° 37, 2017, pp. 157-167.
-
[3]
Mouloud Mammeri, « Les mots, les sens et les rêves ou les avatars de tamurt », Awal, n° 2, 1986 ; repris dans Mouloud Mammeri, Culture savante et culture vécue (Études 1938-1989), Alger, Éditions Tala, 1991.
-
[4]
Theodor Adorno commit l’erreur de ne s’intéresser qu’à la musique « contemporaine », celle de Schoenberg notamment. Il manifestait un souverain dédain pour le jazz, musique selon lui trop folklorique
-
[5]
Amrouche (J.-M.), op. cit.
-
[6]
Voir Ali Sayad, « Le pays et l’exil dans l’œuvre chantée de Cherif Kheddam », Études et Documetns Berbères, no 32.
-
[7]
Djaout (Tahar), « Chérif Kheddam, un artisan du renouveau », Ruptures, n° 3, du 27.01. au 02.02.1993.
1La première partie de cette contribution [1] a traité de l’immigration algérienne, kabyle en particulier, commencée à la fin du xixe siècle. Confrontés au phénomène colonial, les Kabyles n’avaient pas renoncé à leur identité, à leur sens de l’honneur et les femmes ont joué un rôle essentiel dans la perpétuation des récits et mythes et des vertus qui ont fait que les Kabyles sont restés kabyles. La seconde partie [2] aborde le témoignage des poètes sur la peur des terriens confrontés à l’émigration par la mer. Évoquant la douleur, la frustration de l’exil ainsi que le risque de se perdre dans les chimères et le plaisir narcissique ils condamnent l’émigré qui, toute honte bue, a délaissé sa famille, son pays.
2Cette troisième partie traite de la tamurt (la terre nourricière, la patrie), un mot dont le sens soit se dérobe à la définition soit l’outrepasse de partout. Dans certains villages de Haute Kabylie, au cours des deux derniers tiers du xxe siècle, l’écrasante majorité des hommes en âge de travailler est en France et la vie se rythme sur l’aller et retour cyclique de l’homme émigré. Dans ce mouvement sans aspiration, il n’est plus jamais chez lui, nulle part. Hier encore champ clos de l’épopée, la tamurt du poète devient, avec les nouvelles conditions de l’émigration, par glissement de sens le lieu-dit d’un projet de vie et de société. En même temps, devenue matière des rêves, des chimères et des illusions, la tamurt est un espace de frustrations, de dénégation d’une identité. Mais c’est dans les déchirures qu’apparaît la création du poète. C’est la charge d’histoires d’un pays rude et dur, c’est l’exil et le dur labeur auxquels est contrainte une population émigrée, qui vont faire mûrir le poète kabyle et le fortifie. Souvent exilé parmi des exilés, son art musique et / ou poésie lui permettront de se saisir de sa sensibilité et de ne pas laisser le dernier mot à l’inhumanité.
3Belεid at Aεli – de son nom civil, Izarar Bélaïd – naquit en 1909 à Azrou ou Qellal, près de Aïn-el-Hammam. Sa mère Dahbia fut envoyée à l’école avec quatre ou cinq petites filles kabyles de son âge, chose rare à l’époque. Elle fut notamment dans la même classe que Fadma Aït-Mansour Amrouche. Elle sortit à l’âge de dix-sept ans, munie du brevet élémentaire, et obtint un poste d’enseignante auxiliaire. C’est elle qui apprit à Bélaïd, l’avant dernier de sept enfants – trois garçons et trois filles – ses premiers rudiments de français. Son frère aîné, Mbarek, vivait en France où il était marié, une de ses sœurs épousa un Français, une autre suivit son mari à Paris. Bélaïd fut envoyé tout jeune dans cette grande ville. Ce petit rouquin aux yeux et aux gestes vifs, se faisait familièrement appeler Robert. Dans Adrar-iw, Ma Montagne, Bélaïd soupire après son Djurdjura :
| Ay adrar Igawawen | Ô montagne des Zwawa |
| Lexyaṛ ggismawen | Le plus magique des noms |
| A win γef ţruγ di lγerba | Toi que je soupire dans mon exil |
| Sebḥan Win i γ-d-ixelqen | Grâce au Divin Créateur |
| Kra bbwin k-yettaxxṛen | Quiconque se détourne de toi |
| Yeţxiq yeţcedhi-k dima | S’accable et t’appelle de tous ses vœux |
| Wis acu tesεiḍ yeţţarzen | Qu’ait-il ya-t-il en toi de si captivant |
| Kra d-nudaγ kamlen | Durant toutes mes odyssées |
| D ul-iw daymen di Jeṛjṛa | Mon cœur vit dans le Djurdjura |
| Kecmeγ tamdint mucaεen | J’ai exploré une ville réputée |
| Tin yakkw k-ibeεden | Bien éloignée de toi |
| Zegreγ lebḥer γer dinna | J’ai traversé la mer pour y aller |
| Ufiγ ixxamen εlayen | J’ai trouvé de hautes maisons |
| Zzhu d yedrimen | Le bien-être et l’argent |
| Lakin ur d-cqiγ ara… | Mais peu m’importe |
| Nniγ-as anda yell’ usawen | Je me dis : mais où sont les sommets ? |
| Ay imeksawen | Pâtre |
| Ma teţγennim ur sliγ ara | Si vous chantez je ne vous entends pas |
| Anda llan wid ikerzen | Mais où sont donc ceux qui labourent |
| Akal d yedγaγen | Terre et pierrailles |
| Di lkifan neγ di lluḥa | Sur les pentes escarpées dans les plaines |
| Anda llan wid yemmuten | Mais où sont les disparus |
| S ţţesliliw neṭlen | Ceux enterrés avec des youyous |
| Mi γlin f nnif ṯtameγra | Quand tombés pour la gloire c’est une fête |
| Anda llan igerfiwen | Mais où sont les corbeaux |
| Lbaz ilef d wuccen | Et le faucon le sanglier le chacal |
| Anda telliḍ a lγaba | Mais où es-tu forêt |
| A-ten-a ffγen-d iwaziwen | Les mutualistes du travail avancent |
| Γef tilawin εezlen | S’écartent des femmes |
| Ass-enni d lexḍubegga | C’est jour de promesse d’alliance |
| Tamegra i yelmeẓyen | La moisson c’est pour les jeunes |
| D nutn’ i s-izemren | Ils ont la robustesse |
| Ma d imγaren… i lbaṛaka | Les plus vieux… c’est pour exalter ! |
| Gwrant-ed tullas d nutent’ i_ghekmen | Les jeunes filles elles règnent |
| S sser ccbuḥ d zzyen | Par leur grâce leur beauté leur charme |
| Awi-d ma ceḍḥent beṛka | Elles dansent ? C’est déjà assez ! |
| A-tent-ad ulint-ed s ixxamen | Elles remontent à la maison |
| Tid iţdekkiren | Celles qui chantent des louanges |
| D azal kant-ed si lexla | C’est la canicule, elles rentrent des champs |
| Neţţat tebbwi-d isγaren | Mais celle-là qui ramène du bois |
| Tebra-d i wallen | Elle baisse les yeux |
| Teţru ur tuklal ara | Elle pleure elle éprouve une peine injuste |
| Teggul ur teqqin ibzimen | Elle a juré de ne plus porter de fibules |
| Deg_gul-is teḥzen | Son cœur en est affligé |
| Yeǧǧa-ţ iṛuḥ γer Fṛansa | Il l’a abandonné il s’est exilé en France |
| Mmer d win yeqqnen kan allen | Pour qui ferme les yeux |
| Am_min dγa a yafgen | Par magie s’envole |
| Yers-ed ṣṣbeḥ zik di Lqwella | Se pose tôt le matin à Lqwella |
| A-ten-ad dihin d iMγellen | Là-bas c’est Imghelen |
| εni yagi kkren… | Sont-ils déjà levés |
| Muqqel ma teččuṛ lγella | Vois donc ils ramènent la récolte |
| D acu-t akka la xeddmen | Qu’ont-ils rapporté |
| T_tazart i jemmεen | Ils ont ramassé les figues |
| A Ṛebbi ziγ ṯtaggara | Mon Dieu c’est déjà la fin de l’automne |
| Qabel Jeddi Mangellat | Vois en face Jeddi Menguellat |
| Mi d-tuli tafat | Quand monte la lumière |
| A-ţ-an γer-k Lmisuṛa | Tiens regarde là-bas c’est El Missoura |
| A-t-a nnaqus la yekkat | Voilà que tinte la cloche |
| Di ssyagi nesla-t | D’ici je l’entends |
| Xas ur aγ-yeqrib ara | Malgré la distance |
| Di ssyenna bla ma nsemma-t | Là-bas sans le nommer |
| A-t-an annect ila-t | Il est majestueux |
| εqel kan Lalla Xdiğa | Tu reconnais le pic de Lalla Khedidja |
| A k-ǧǧeγ d ccγwel nesεa-t | Je te laisse j’ai du travail |
| Deg_gwsammer-inna hat | Sur le versant là-bas ensoleillé |
| Ad εeddiγ Baba Σmaṛa | Je couperai par Baba Amara |
| Imi d axxam ssya newεa-t | Je perçois déjà la maison |
| Nca Lleh dinna lembat | Plaise à Dieu j’y serai avant la nuit |
| Γer Sidi Ṭṭeyyeb at Xlifa | Près de Sidi Tayeb Aït Khelifa |
| Ad afeγ afenğal thegga-t | J’y délecterai le café tout chaud |
| D cceṛt ma teswa-t | C’est sûr elle n’y aurait pas touché |
| Dayem teţṛaǧu yemma | Celle qui m’attend toujours Maman |
| Yeḍḥa-d tamurt d idammen | C’est évident un pays c’est le sang |
| Anda bγun zedγen | Qu’importe où on habite |
| Kull wa d ans’ i d-yekka | Chacun a une origine |
| Ufiγ lxelq yemmuγben | J’ai côtoyé un homme dans le chagrin |
| Ayγer imeṭṭawen | Pourquoi ces pleurs lui demandai-je |
| Yenna-k bladi fi Sseḥṛa | Chez moi c’est au Sahara me répondit-il |
| Nekk Sseḥṛa-w d Igawawen | Mon Sahara c’est en pays zouaoua |
| D Rebb’ i yi-ḥemmlen | Dieu m’a favorisé |
| Din i y-iţṛaǧ’ uzekka | Là m’attend ma tombe |
4Mon Sahara à moi est en pays zouaoua, c’est là que m’attend ma tombe. Hélas Bélaïd est décédé le 12 mai 1950 loin de son pays natal tant aimé, à l’asile des vieillards de Saint-André-de-Mascara, il n’avait que 41 ans. Personne n’en fut informé, mis à part celui à qui il écrivait de longues lettres, le Père Dégezelle. La préoccupation la plus affligeante est la hantise de mourir et d’être enterré sur un sol étranger.
5La tamurt du poète est comme la tamurt de Mouloud Mammeri, c’est un mot dont le sens se dérobe à la définition, ou bien « l’outrepasse de partout ». Le Pays refuse les limites, il est des deux rives, leur fait résonance, l’écho s’amplifiant de l’une à l’autre berge, il « se charge de valeurs nouvelles ». « L’émigration n’est pas un corps social harmonieux où il y a tous les sexes, tous les âges, toutes les conditions, écrit Mouloud Mammeri. C’est un “extrait” artificiel et donc toujours “en appel” d’autre chose et qui se sent et se vit comme partiel, amputé, en attente de l’essentiel, qui est la vie “au pays” (g tmurt), un maître-mot qui revient dans les conversations de tous les jours comme un obsédant leitmotiv. Le nombre ici, malgré sa grandeur, n’est pas un critère décisif. Il y a des villages de Haute Kabylie dont toute la vie se rythme sur le mouvement perpendiculaire de l’émigration, parce que l’écrasante majorité des hommes en âge de travailler est di Fransa (en France). Le poète l’a dit : A neţṛuḥ a neţţuγal / Am yefṛax ifirellas ― Nous allons et revenons / Comme des hirondelles ».
| Mi d-nussa nebγa a nuγal | Sitôt arrivés nous voulons repartir |
| Mi nuγal nebγ’ a d-nas | Sitôt repartis nous voulons revenir |
| A neţruḥu neţţuγal | Nous allons et revenons |
| Am yefṛax ifirellas | Comme des hirondelles |
| Mi d-nusa nebγa a nuγal | Sitôt arrivés nous voulons repartir |
| Mačči s lebγi mačči s bessif | Ce n’est ni de gré ni de force |
| Σerqen-aγ meṛṛa lecγal | Sans savoir plus quoi faire |
| Anda nella nesḥetrif | Où que nous soyons nous allons à tâtons |
| Neţwali ur neţţaεqal | Nous voyons sans reconnaître |
| Am_min izeṭlen s lkif | Comme drogués au kif |
| Mi nuγal nebγ’ a d-nas | Sitôt repartis nous voulons revenir |
| D lεeqliya-nneγ teţbeddil | Nos humeurs se transforment |
| Akk’ i_grad uεessas | Au décret divin |
| Akkw d nekwni neţkemmil | Nous y ajoutons notre part |
| Neggum’ a nebnu llsas | Nous ne pouvons asseoir de fondations |
| Nuγ tannumi neţṛeḥḥil | Nous sommes apprivoisés par l’instabilité |
| La neţṛuḥu neţţuγal | Nous allons et revenons |
| Am lmujat di lebḥuṛ | Comme les vagues en mer |
| Nekkat ssira d uqlaqal | Nous allons au trot et au galop |
| Di tmacint akkw d lbabuṛ | En train sur le bateau |
| Neţţawi ddnub ur nuklal | Repus de Péchés sans démériter |
| Kull yiwen d ac’ i d-iγurr | Chacun débordant d’inconduites |
| Am yefṛax ifirellas | Comme les hirondelles |
| I d-yeţţasen di tefsut | Qui arrivent au printemps |
| Γas nketteṛ di ţţeḥwas | Nous cultivons les voyages |
| Lakin nettabaε lqut | Pour chercher l’ordinaire |
| Yeffeγ-ed unadi n kull-ass | Le quotidien se banalise |
| Baqi neţbeddil tamurt | Allant d’un pays à l’autre |
| La neţṛuḥu neţţuγal | Nous allons et revenons |
| Ma d leεqel ibda γef sin | L’esprit scindé en deux |
| D lmektub la d-yessawal | La fatalité nous appelle |
| Neţnadi nebγ’ a t-nissin | Et nous voulons la connaître |
| Tamurt d lγerb’ i tuγal | Le pays nous devient aussi exil |
| Ma nεeṭṭel ccheṛ neγ sin | N’y demeurant qu’un mois ou deux |
| Annaγ a Ṛebbi lekbir | Dieu Tu es le plus grand |
| Ili-k fell-aγ d amεiwen | Sois pour nous d’un bon secours |
| Di tmurt nxuṣṣ ţţeḍbiṛ | Dépourvus de préambules |
| Iεereq ukessar d usawen | Nous confondons progressions et pentes |
| D lγerba ur as-nezmir | Nous ne résistons à l’appel de l’exil |
| Testewḥac deg_gulawen | Qui pourtant angoisse les cœurs |
6Alors, dans cet aller et retour cyclique où l’homme, sans obligation ni aspiration, n’est plus jamais chez lui, nulle part. Slimane Azem compare ce va-et-vient périodique et régulier au vol des hirondelles ou, mieux, au mouvement des vagues en mer qui constamment arrivent et partent, sous l’impulsion de la marée ou du vent.
7« Les nouvelles conditions [de l’émigration] amènent une nouvelle perception de tamurt, écrit encore Mouloud Mammeri. Le terme se charge d’une connotation nouvelle, qui jusqu’ici n’y figurait qu’en filigrane. Parce que la vie des hommes et des femmes, jadis tout entière incluse dans l’aire mesurée, reconnue, balisée, lardée de légendes, toute bardée d’humanité qu’était “le pays”, désormais s’enclenche ou s’empêtre dans un espace plus vaste et qui a déjà ses lois, où vous êtes intrus ; tamurt, hier encore champs clos de l’épopée, devient par glissement de sens plus ou moins inconscient mais qui s’impose à un nombre de plus en plus grand d’hommes et de femmes, lieu-dit d’un projet tout à la fois politique, social, culturel, existentiel. Il ne désigne pas seulement, il invite et donne forme. D’étiquette, tamurt devient Verbe dynamique et mobilisateur, lieu-dit d’un projet de vie et de société [3]. »
8Mais qu’importe, le « pays », on le porte désormais sur soi, il devient matière et séjour de nos rêves et de nos chimères, de nos illusions et de nos créations, il est image positivée de nos manques. On peut en effet déraciner le Kabyle de sa tamurt, mais on ne peut déraciner la tamurt du cœur du Kabyle. Dans Ay akal, Chérif Kheddam traduit la filiation entre l’être émigré et la terre, pays d’éther et de neige, et une invocation d’une divinité mère, comme dans une prière :
| Ay akal i d aγ-d-yeğğan | Terre d’où nous sommes issus |
| Tamurt n lhawa d wedfel | Pays d’éther et de neige |
| D nekwn’ i tesεiḍ d imawlan | Nous sommes ta filiation |
| Nesεa lḥeqq a kem-nḥemmel | Nous avons le droit de t’aimer |
| Kull-ass neţţak-am-d sslam | Et de chaque jour te saluer |
| Anda nella a nessiwel | T’appeler où que nous soyons |
9Tamurt, terre d’art et d’histoire, terre magnifiée dans ses valeurs vraies ou supposées, quand on sait regarder, car tout est dans la manière de voir, de poser le regard qu’il faut au moment voulu, de mettre la lumière sur les objets, le paysage, les hommes, si on prend la distance nécessaire pour évaluer la beauté. La beauté, la perfection, l’histoire, les valeurs s’évaluent-elles ? Si on donne de l’éclat au principe idéal qui sert de référence à tamurt, si on donne de l’importance à un objet qui vaut que l’on s’y attarde, si on donne un sens au mot dans un contexte précis. Mais laissons Chérif Kheddam nous interpréter sa manière de voir, le rôle d’une œuvre musicale dans le chant du pays :
| Tamurt-iw teččur d lfen | Mon pays est terre d’art |
| Ulac i ţ-yifen | Il est le meilleur |
| Ma llan leεbad n ṣṣenεa | Avec des maîtres d’œuvre |
| Kull tiγilt win ibedden | Du haut de chaque colline |
| Ma yessen igwulmen | Quand on sait regarder |
| Ad iẓer d acu nesεa | On découvre les vraies valeurs |
10Le pays exalté d’hier, le haut lieu de la résistance, adrar n lεezz, la montagne de la dignité, adrar n nnif, la montagne de l’honneur, subsiste grâce à la sève ancestrale. L’émouvante histoire de la guerre de libération qui a vu couler tant de sang, tant de larmes, tant de maux et tant de mots, est cause de stupeur à quiconque songe à ceux qui ont voulu marginaliser cette terre. Tamurt est devenu espace de frustrations, de dénégation d’une identité. Dans les déchirures apparaît la création du poète. Chérif Kheddam, encore lui, condamne l’oubli d’un événement marquant de l’histoire alors les plaies demeurent ouvertes. L’oubli devient alors indécent, impudique, insensé :
11L’émigré, devenu homme-frontière, compose l’un des ingrédients de l’humanisme contemporain en suscitant une attention aux groupes victimes de discrimination. « L’homme dépaysé participe de deux cultures sans jamais s’identifier à aucune. Cet être dedans et dehors devient une condition de cultures sans jamais s’identifier à aucune. Cet être dedans et dehors devient une condition de l’humanisme », écrit Tzvetan Todorov à propos d’Edward Saïd. Mais laissons Chérif Kheddam nous dire l’homme-frontière qu’il était à la fin des années quarante dans le cadre de cette quête de soi :
« L’exil est l’un des plus tristes destins, mais l’exil, par sa déstabilisation, favorise la réflexion. En apprenant le français par les cours du soir, je ne faisais pas le deuil du kabyle. Quand je quittais la Kabylie, je ne quittais pas la langue, je n’étais pas soumis à choisir l’une au détriment de l’autre, chacune avait sa place dans une sphère différente.
« Renoncer au kabyle, c’est renoncer à une part de moi-même, c’est comme une ablation. Bien sûr, on peut continuer à vivre avec une ablation, mais sur le plan affectif, c’est une amputation.
« Le français, je le vis sur le plan professionnel et l’échange avec le monde extérieur. Le kabyle c’est la langue de la tendresse, du dialogue intime, du dialogue avec les miens. Le français, c’est la langue de l’adaptation, du pain et de l’ouverture sur autrui. Le kabyle, c’est la langue de soi et de la nourriture de l’âme, c’est avec elle que je continue d’exister. C’est la langue avec laquelle je pleure, je ris, je rêve, dis des mots tendres et… conçois la poésie.
« J’ai supposé qu’avant tout j’étais chanteur ; puis je me suis renvoyé que j’étais aussi Kabyle. Puis, je n’ai plus séparé en moi le chanteur du Kabyle, langue et identité, car l’une et l’autre qualité ne sont que le tourment d’une antique voix. Une voix qui fait de moi le riche de la parole qui m’est donnée.
« L’une est la langue de mon identité, de ma référence au Pays, Tamurt de mes origines. L’autre, c’est celle de mon adaptation, de mon installation dans un ailleurs, de mon acclimatation à cet ailleurs avec toute une série de combinaisons qui s’emboîtent dans une composition harmonieuse.
« Je garde de Tamurt que j’ai quitté, le souvenir d’une couche où j’ai dormi, aimé, rêvé d’un autre pays, celui du colonisateur. J’y mourrai sans doute. Mais si, par hasard, je rentrais dans ma Kabylie, saurai-je m’y arrêter encore, m’y reposer, y rêver, y aimer ? »
13« Tout intellectuel en émigration est un mutilé », écrivait en 1944 le philosophe Theodor Adorno [4], mais il a « le privilège épistémologique de l’exil » qui permet au regard décalé de voir ce que d’autres ne distinguent pas. Ces réminiscences, personne n’est disposé à les accueillir ni à les écouter. C’est cette charge d’histoires d’un pays rude et dur, c’est ce dur et âpre travail d’une population émigrée dans la sidérurgie, la mine, l’industrie automobile, la bâtiment et les grands travaux – les humiliations s’enchaînant –, qui va faire mûrir le poète kabyle et le fortifier, se gonfler en lui. Il va vivre le triste paradoxe d’être exilé parmi des exilés venus d’Italie, d’Espagne, de Pologne… et aussi des autres régions d’Algérie. La musique, un art de l’espoir, sera le support, le vecteur qui lui donnera la possibilité de (se) saisir de sa sensibilité et de s’imaginer, de ne pas laisser le dernier mot à l’inhumanité.
14Tout est ramené à la dimension humaine. Le langage devient le vecteur simple et immédiat de la pensée, où le vrai n’est pas voilé par le beau et participe de la vie, prolongeant les préoccupations sociales du quotidien. L’artiste compose ses chants comme la potière modèle et décore son amphore ou son vase, la vérité et la gravité excluent toute recherche d’acrobatie verbale dans des thèmes profondément humains. Ce que le poème exprime, chaque femme et chaque homme le ressent comme directement concerné : la beauté et l’esthétique, l’amour et la tendresse maternelle, la mort, l’exil et la peine endurée que « la résignation et l’effort transfigurent en un cérémonial de fête [5] ». La chanson charme l’oreille par sa fraîcheur, mais aussi par son innocence et sa fragilité, c’est-à-dire qu’elle contient tous les ingrédients qui traduisent la complexité par la simplicité. Simplicité de la langue, simplicité des problèmes soulevés, simplicité des impressions manifestées, simplicité des sentiments exprimés. Tamurt Umaziγ de Ben Muḥemmed, chanté par Idir traduit, de façon sublime, cette quête d’identité :
| Ur ẓriγ ansi d-kkiγ | Je ne sais d’où je viens |
| Ur walaγ s anda tedduγ | Je ne vois où je vais |
| Mi kkreγ ad steqsiγ | Quand je vais rechercher et fouiller |
| Ad afeγ liḥala tluγ | Je découvre une histoire éteinte |
| Amzun seg genn’ i d-γliγ | Comme chu et écarté du ciel |
| Ccah deg-i imi teţţuγ | Tant pis pour moi qui oublie |
15« Nul autre n’occuperait sa place » enseigne Fadhma d’El Hasnaoui. Dans Aḥbib bbul-iw, chanson de Mohamed Iguerbouchen très mal connue du public, Slimane Azem fait écho à Cheikh El Hasnaoui. Il approche avec art, finesse et discrétion la sensibilité de la femme kabyle dont l’ami est parti au loin, akkin i lebḥuṛ (au-delà des mers), la laissant, le cœur meurtri, sans nouvelle et sans remède :
| Aḥbib bbul-iw iṛuḥ | L’ami de mon cœur s’en est allé |
| Yeǧǧ-yi mebla ssebba | Il m’a quitté sans raison |
| Yeǧǧa-d ul-iw d amejruḥ | Me laissant le cœur sanglant |
| D amuḍin ulac ddwa | Déprimé il est sans remède |
| Aḥbib bbul-iw iṛuḥ | L’ami de mon cœur s’en est allé |
| Iţţu i s-xedmeγ lxiṛ | Il a méprisé mes faveurs |
| S lḥir i_gufeg am_mefṛux | Comme un oiseau il s’est envolé |
| Isellem-iyi itbeε lγir | Il m’a reniée il est allé vers d’autres |
| Iǧǧa-d ul-iw d amejruḥ | Laissant mon cœur blessé |
| Ma t_tasa-w la teţferfir | Et mes entrailles frémissantes |
| Iǧǧa-yi-d weḥd-i ţruγ | Il m’a laissée seule en pleurs |
| Iggum’ ad yesbeṛ wul-iw | Mon cœur refuse de se résigner |
| Ur ẓriγ anda tedduγ | Ne sachant où je vais |
| Iεerq-iy’ ula d cceγwl-iw | Délaissant même mes devoirs |
| Lexyal-is mačč’ a t-ţţuγ | Jamais je ne perdrais son souvenir |
| Yug’ ad ikkes ger wallen-iw | Son image reste gravée dans mon esprit |
| Kull-ass nekk ţruγ fell-as | Chaque jour je le pleure |
| Ma d neţţa yezha wul-is | Tandis qu’il est dans la joie |
| Aql-i am_min iţţewten s ṛṛṣaṣ | Je suis comme meurtrie par le plomb |
| Mi sliγ wi d-yudren isem-is | Quand on profère son nom |
| Yibbwas fell-i d aseggwas | Le jour est aussi long que l’an |
| Ţṛaǧuγ di lexbaṛ-is | J’attendrais toujours de ses nouvelles |
16Tandis que la femme chez Slimane Azem espère encore des nouvelles de « L’ami du cœur », Fadhma de Cheikh El Hesnaoui, dans un geste large, indique le large à son amant. Tout en faisant le mouvement qui indique le chemin de l’exil, akkin i lebḥuṛ, au-delà des mers, Fadhma se chante à elle-même pour conjurer le sort qui en est jeté, le sort qui la frappe dans son être. Toute absence est toujours prolongée, toujours trop longue. Cette dernière n’est pas dans l’ordre normal des choses, elle est incompréhensible, inquiétante, comme une disparition dont on ne veut pas dire le nom, une mort dans l’âme, une disparition dont le corps social est affecté, dont la femme est consciente, c’est-à-dire qui est du domaine du savoir et de la volonté.
17Le sort peut être aveugle, comme chez Oukil Amar et son Cmandifir bu wurfan, le Train lancé à toute vapeur, qui eut un immense succès au début des années 1960. Les trains forment des nœuds, se croisent, il peut s’agir de trains de mesures, souvent impopulaires quand elles concernent les défavorisés, les émigrés, ceux justement qui ont échoué dans leur train de vie et ont embarqué dans un train d’enfer. Tandis que d’autres, à fond le train, avec des mises en train, sont dans l’opulence du train de vie. Mais au train où vont les choses, il faut se manier le train, parce que le train n’attend pas. Quand le train peut en cacher un autre, il faut l’aiguiller, le train, car il mène d’une ville à l’autre pour battre le train de quelqu’un. Mais écoutons Oukil Amar en train de chanter ; pendant que le train passe ses nuits dans les gares, en ville, lui, il les passe dans les fonds de caves de cafés sordides :
| Cmandifir bu wurfan | Le train lancé à toute vapeur |
| Ileḥḥun s izerban | Sur le chemin de fer se presse |
| Lembat-ik di lemdina | Il se gare la nuit dans les villes |
| Ileḥḥu s zzhir | Il va dans un de ronflement continu |
| Yessawaḍ axbiṛ | Porter des nouvelles |
| I wid yellan di lγerba. | À ceux qui sont dans l’exil |
| Aql-iyi deg_gelPari | Me voici à Paris |
| Ay deg-gelPari | Oh oui à Paris |
| D axeddam di lluzinat | Mais ouvrier d’usines |
| Lmakla-w s aqehwaǧi | Je mange chez un gargotier |
| Rniγ akridi | Accablé de créances |
| Lembat-iw di lakabat | Je dors dans les fonds de caves |
| A zzehṛ-iw uεwij | Ô sort perfide |
| I_geḍran yid-i | Que n’ai-je donc pas enduré |
| Sbeε ssnin ma drus uya… | Sept ans n’est-ce pas assez… |
18Dans la famille des gallinacés aussi les couples se séparent. Même la perdrix, à la démarche élégante, acrured n tsekkurt, symbole de la beauté féminine, sera délaissée. Le perdreau quittera sa perdriole et changera de pays. La perdrie, volant bas, nidifie au pied d’un arbre Tella tezdayt di Sseḥṛa, akken i_gγezzif yixef-is, lbaz iεac s ufella, tasekkurt deg_gẓuran-is : « Dans le Sahara il y avait un palmier, à la cime très haute, l’aire du Faucon y culmine et la Perdrix niche au pied », reprend Idir d’un chant traditionnel. Lla Yamina a fait chanter à sa fille adoptive Wrida « la perdrix » dont le mâle a abandonné la nichée. Seule, elle est contrainte de garder la couvée : Tkennu tseṭṭa f_fayen turew, « la branche fléchit sous le poids de ses fruits ». La perdriolle, à laquelle le chant est dédié, niche au pied d’un olivier au parfum mariné, d’un jasmin aux essences paradisiaques, du laurier et de l’aubépinier au goût imprégné, d’un oranger, d’un citronnier aux arômes d’agrumes, n’a plus à se soucier du perdreau parti. Aimée de Dieu, elle n’a point besoin d’amulettes pour le faire revenir, il lui suffit de se consacrer à sa couvée. N’est-ce pas une femme qui a dit : Tura imi sεiγ argaz sg-ek ay argaz, inεel baba-k ay argaz, « Maintenant que j’ai un homme de toi l’homme, maudit soit ton père l’homme » La Chanson est reprise par Djidda, la cousine de Wrida, après que la première a arrêté de chanter.
| Ufiγ tasekkurt | J’ai vu une perdriolle |
| Di lqaεa t-tzemmurt | Au pied d’un olivier |
| Argaz-is iṛuḥ | Son compagnon s’en est allé |
| Ibeddel tamurt | S’en est allé dans une autre contrée |
| F ttejṛa l-yasmin | Sur le jasmin |
| Γef yers umqennin | Se pose le chardonneret |
| Lhu d yiman-im | Occupe-toi de ta beauté |
| S rriḥan uzyin | Avec son doux parfum |
| Γef ttejṛa l-lqares | Au pied du citronnier |
| Di ddunit faṛes | Profite de la vie |
| Lhu d yiman-im | Occupe-toi de ta beauté |
| Lmut la tḥewweṣ. | La mort ravit prématurément |
| Γef ttejṛa n lluz | Au pied de l’amandier |
| Mm lḥebb ameεzuz | Aux graines recherchés |
| Tin iḥubb Ṛebbi | Celle qui est aimée de Dieu |
| Ulayγer leḥruz | N’a point besoin d’amulettes |
19L’aurait-elle laissé partir ? L’aurait-elle encore voulu ? Nous connaissons la fable des deux pigeons qui s’aimaient tendrement, mais où le mâle aussi s’en est allé visiter d’autres lieux, d’autres colombes. Est-ce à dire que les mâles, peu importe les espèces, enlassent puis s’en lassent vite pour recommencer ailleurs une autre nichée ? Comme pour exorciser l’absence qui va s’en suivre, dans son désespoir, la femme lui dit : « Va… va, mon ami, va… ». Le goût du risque est séduisant, il défie l’inertie, l’inaction et invite à s’embarquer dans l’aventure : ṛuḥ a d-tawiḍ, kker at_twaliḍ, qqim ulac, « émigres tu vas rapporter, redresse-toi tu reconnaîtras, te tenir là tu n’auras rien ». Mais écoutons Cheikh El Hesnaoui chanter, sur une musique composée par le talentueux Iguerbouchène, les sensations, les émotions, les sentiments profonds de Fadhma qui laisse aller l’amant. Mais la rupture la désespère, et, dans un moment de renoncement et de sacrifice, terra tablaṭ i wul, « elle a mis une dalle sur le cœur », en attendant que de meilleurs jours, un meilleur climat le lui rendent, car elle sait d’expérience qu’isolé dans un autre milieu : Agu imnejli iẓuran, d awezγi ad iger tara, « Le brouillard qui s’écarte de sa souche, ne pourra jamais faire de boutures ». De celui qui cherche l’impossible la tradition populaire le plaisante : Yeţqellib f iẓuran n tagut, « Il cherche après les racines de la brume ». Alors on garde espoir, l’obscurité, la tristesse disparaîtra : am_mass-a at_tifrir tagut, « Un jour le brouillard se lèvera » :
| Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥ | Va… va mon aimé va… |
| Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥ | Va… va mon aimé va… |
| Ulac wayeḍ d aḥbib | Je n’ai d’ami que toi |
| Helkeγ ur ufiγ ṭṭbib | Tu me laisses alité et sans guérisseur |
| D lesnin fell-i d aγrib | Les années de ton exil je serais en exil |
| Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥ | Va… va mon aimé va… |
| Ḥemmleγ-k seg_gul yeṣfan | Je t’aime d’un cœur fidèle |
| Σawzeγ fell-ak uḍan | J’ai connu des nuits blanches |
| Ay aggur i wumi zzin yetran | Ô astre auréolé d’étoiles |
| Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥ | Va… va mon aimé va… |
| At_tcergeḍ fell-i tṛuḥeḍ | Tu t’en iras tu vas fendre les flots |
| Nekk la ţruγ kečč la tfeṛṛḥeḍ | Pendant que je pleure tu t’en réjouiras |
| Ugadeγ fell-ak a gma at_tjaḥeḍ | J’ai peur mon amour que tu te perdes |
| Ṛuḥ… ṛuḥ ay aḥnin-iw ṛuḥ | Va… va mon aimé va… |
20Fadhma de Cheikh El Hasnaoui et L’amie du cœur de Slimane Azem se trouvent toutes deux abandonnées. Elles n’ont plus le droit de se faire belles, même pour elles-mêmes, pour satisfaire une coquetterie. Dans un duo avec Cheikh Nordine, la chanteuse Ldjida Tameqrant se fait belle, se pare de tous ses atours pour recevoir l’homme attendu, l’homme beau comme un sou neuf. N’est-ce pas elle qui lui commandait de revenir ?
| I wasmi d-ceyyεeγ γur-ek | Je te conviais à venir |
| A ṛṛebε’ ajdid aεebbas | Pièce d’argent clinquant des Aït-Abbas |
| Sliγ yess-ek a d-taseḍ | Quand j’ai su ta venue |
| Aql-i heggaγ ameqyas. | Je me suis parée aussi de bracelets |
21Dans un duo, Slimane Azem et Bahia Farah traduisent chacun dans son couplet le désarroi de la femme et de l’homme kabyles victimes tous deux de la migration, chacun vivant agemmaḍ-in agemmaḍ-a i yellel agermuri, « l’un sur cette rive-ci, l’autre sur cette rive-là de la Méditerranée ». Ils sont acculés et tourmentés, l’une par la société des femmes au village, dure et médisante, l’autre, anxieux, n’arrivant pas à contourner les écueils de la vie, akkin i lebḥur, « de l’autre côté des mers ». Patiente, la compagne a trop longtemps attendu, ul iččuṛ, imi iqqur, ul’ ansi d-kken lehduṛ, « le cœur lourd, la bouche fanée, la parole ne pouvant sortir », le menace même de rompre le contrat conjugal : a d-truḥeḍ neγ ad zewǧeγ, « ou tu reviens ou je me remarie », car, ayen idergen f tiṭ, idreg i wul, « ce qui est dérobé à la vue est soustrait au cœur ». Il lui demande de languir encore jusqu’à un retour incertain : a tin ḥemmleγ, ul’ i m-xedmeγ, ṣbeṛ kan ard a n-awḍeγ, « ô toi que j’aime, qu’y puis-je faire, patiente jusqu’à mon retour » :
| Neţţat : | Elle : |
| Ay aεziz texḍεeḍ-iyi | Bien aimé tu m’as trahie |
| Tkellxeḍ fell-i | Tu m’as même bernée |
| Xuḍi mačč’ akk’ i nehdeṛ | Là n’étaient pas nos clauses |
| Tenniḍ : a m-d-awiγ kullci | Tu m’as promis tant de choses |
| Qqim kan thenni | Attends-moi dans la douce quiétude |
| Seg_gul-im kkes aḥebbeṛ | Ôte tout émoi de ton cœur |
| Tura tεecqeḍ di ṭṭwasi | Voilà que tu t’attaches aux petits verres |
| Treggwleḍ fell-i | Et tu te dérobes |
| Waqila tbeddleḍ lameṛ | Aurais-tu troqué tes sentiments |
| Aṭas i ṣebṛeγ aṭas i ṣebṛeγ | Longtemps je t’ai attendu |
| A d-truḥeḍ neγ ad zewğeγ | Ou tu reviens ou je me remarie |
| Neţţa : | Lui : |
| A taεzizt ul’ i m-xedmeγ | Bien aimée je ne peux rien faire pour toi |
| D zzheṛ i xuṣṣeγ | Je manque de chance |
| Mačč’ akka i bniγ a d-tas | Je m’attendais à autre chose |
| Mačči t-ţisselbi ay selbeγ | Je ne suis ni insensé ni fou |
| Neγ d ṛṛay i xuṣṣeγ | Je ne manque pas de logique |
| Mi ţ-bniγ thudd ar llsas | À peine l’ouvrage dressé qu’il s’écroule |
| Ula d nekk aql-i nṭerreγ | Je souffre autant que toi |
| Mačči d i ksaneγ | Je ne suis pas maître des choses |
| Akka i_grad uεessas | Ainsi est le décret divin |
| A tin ḥemmleγ ul’ i m-xedmeγ | Ô toi que j’aime qu’y puis-je faire |
| Ṣbeṛ kan ar n-uγaleγ | Patiente jusqu’à mon retour |
| Neţţat : | Elle : |
| Ḥeqrent-i tezyiwin-iw | Les femmes me raillent |
| Briγ i wallen-iw | Devant elles je baisse la tête |
| Qqaren-t : | Quand elles disent : |
| Argaz-im d imγerreq | Ton mari a sombré dans la perdition |
| Ţruγ armi yejreḥ yiẓri-w | Je pleure des larmes de sang |
| Iεeggwen yiles-iw | Ma langue se paralyse |
| Yeggum’ a d-yali lmenṭeq | À ne pouvoir formuler un son |
| Zriγ yemmut zzehṛ-iw | Je sais que mon sort est funeste |
| Ţţarraγ kan s ul-iw | Je refoule tant dans mon cœur |
| Iččur yebγ’ ad ifelleq | Qu’il déborde à en exploser |
| Aṭas i sebṛeγ aṭas i sebṛeγ | Longtemps je t’ai attendu |
| A d-tṛuḥeḍ niγ ad zewğeγ | Ou tu reviens ou je me remarie |
| Neţţa : | Lui : |
| A taεzizt a w’ i m-yeḥkan | J’aimerais tant te dire bien chère |
| At_teẓreḍ i_gellan | Tu te rendrais compte |
| Balak ad yiḥnin wul-im | Ton cœur s’attendrirait peut-être |
| Di lγerb’ ur ǧǧiγ amkan | J’ai exploré tout le pays |
| Aql-i ṛwiγ lemḥan | Je suis gavé par les épreuves |
| Di zzheṛ-iw i deg i teqqim | La chance m’a fait défaut |
| Ḍleb di ssaddaţ yeqwan | Invoque les saints influents |
| Ad ṣeggmen wussan | Que les jours soient meilleurs |
| Am_mass-a ad yezhu wul-im | Et ton cœur s’en exultera |
| A tin ḥemmleγ ul’ i m-xedmeγ | Ô toi que j’aime qu’y puis-je faire |
| Sbeṛ kan ar n-uγaleγ | Patiente jusqu’à mon retour |
22Dans une chanson écrite et composée par le grand Chérif Kheddam, Nouara s’adresse à l’homme attendu trop longtemps, séduit par une attente qui dure. Mariée à lui depuis une vingtaine d’années, dans sa patience elle compte les jours et les nuits et veille à sa vertu. Mais l’attente a des limites, des médisances colportées par le voisinage nuisent à sa réputation.
| A win i ruǧaγ aṭas, | Toi que j’ai tant espéré |
| Uggadeγ zzman a k-iγur | L’instant te séduit je le crains |
| Aql-i ḥesbeγ iḍ d wass, | Jour et nuit j’invoque |
| Melm’ ara feṛzen lumuṛ | Que se révèlent tes desseins |
| Aṛwiḥ yezga di lweswas | Mon cœur encore tu l’offenses |
| Sebṛeγ qerḥen-i lehdur | Les ragots calomnient ma patience |
| Ma sebṛeγ fhem iman-ik, | Les délais sont écoulés, que tu le saches |
| Lameεna ḥeţţbeγ ussan | Je compte les jours que tu gâches |
| Ur teţţu nekk d zzwaǧ-ik | Je suis ton épouse, ne l’oublie pas, |
| Σecrin d aseggwas εeddan | Depuis vingt ans passés déjà |
| Acḥal εusseγ f nnif-ik | J’ai veillé ma vertu contre le voisinage, |
| Terḥa-yi lhedṛa n lǧiran | Mais me poursuivent leurs commérages |
| I kečč mi sebṛeγ aṭas | Pour toi j’ai attendu longtemps |
| Cfu ssbeṛ yesεa lḥedd-is | Mais l’attente a aussi ses limites |
| Ṛǧiγ a d-terzuḍ yibbwas | J’espérais un jour prochain ta venue |
| Beṛka iḍes γef yiwen yidis | Mais tu persistes dans ta négligence |
| Ma nniγ i medden εfiγ-as | Même si j’affecte l’indifférence |
| Γuri ul-iw yerǧa lḥeqq-is | Mon cœur exige son dû |
| Terḥa-yi lhedṛa bbwiyiḍ | Humiliée par les médisances |
| Mi sliγ qqaren-as d amjaḥ | Quand on te dit « dévoyé » |
| Xdem leḥsab aţ-ţwaliḍ | Viens, vois et fais ton compte |
| Ayag’ i t-nniγ d ṣṣeḥḥ | Ce que je dis est vrai |
| Mmekti-d wid akkw teğğiḍ | Reviens vers ceux dont tu t’es écarté |
| Deg-sen aţ-ţdelbeḍ ssmaḥ | S’en excuser n’est pas une déchéance |
23Dans une chanson publiée en 1867 dans Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura du général Hanoteau, Kamal Hamadi a opéré un arrangement en réactualisant le thème de la femme délaissée à l’aune du contexte de l’émigration, interprétée et rendue célèbre par la chanteuse Hanifa. La femme laissée en Kabylie exécute tous les travaux des femmes rurales, elle engrange l’herbe, élève du bétail, entretient des oliviers et récolte les figues et les olives, pendant que son homme élève en secret un garçon, côtoie des Françaises en pantalons et à la longue chevelure. Pour que la prise de conscience ait lieu, seule une femme peut le dire à une autre femme sous la forme d’une confidence, prêtant sermon sur les saints patrons, les mausolées et les santons. Invitation à l’éternelle mineure, ces femmes naïves qui attendent ― et jusqu’à quand ? ― l’homme parti dans un exil voulu et doré, à prendre ses responsabilités ? Attendre encore ou partir ? Qui sait de quoi sera fait demain ? Hanifa, au-delà de l’affirmation, prend le courage d’une femme qui ose, elle ose dans une chanson courageuse, élague les fioritures inutiles dans un chant dépouillé de toute figure de style pour dire des vérités qui blessent « axiṛ tideţ iqerrḥen wala lekdeb yessefṛaḥen », dit le vieil adage :
| Taqbaylit acḥal tesbeṛ | Pendant qu’attend la Kabyle |
| Yerra-ţ i uzemmur | Qui lui récolte les olives |
| Debbeṛ neγ ṛuḥ | Décide de rester ou t’en aller |
24Rester ou s’en aller ! Il faut du courage dans l’un et de la lâcheté dans l’autre. La femme a largement enduré, supporté et retenu avec discrétion : ay terriḍ ar daxel ay ul, « tu as tant emmagasiné mon cœur », jusqu’à en brûler, fondre de chagrin : terγiḍ ay ul, tneggiḍ am nnfiḍ « le cœur dévoré par le feu, se répand comme la bougie qui coule ». En partant, elle est, à sa manière, une haraga, quitte à ce qu’elle soit rejetée par les siens, tamnafeqt. Les haragas sont ceux qui brûlent (les frontières, leurs papiers, leur passé, leur vie parfois…). Sous l’expression se cache un sujet d’actualité, brûlant et pourtant méconnu. Chez ces jeunes, qui ne fuient pas la guerre, et pas toujours la misère, mais dont le leitmotiv « partir ou mourir » résonne comme un cri de désespoir, la haraga est aussi un défi, contre vents et marées : « même si j’échoue, au moins, j’aurais essayé ! » Délinquants pour les uns, aventuriers pour les autres, artistes et intellectuels pour d’autres, qui sont-ils ? Que fuient-ils ? Que cherchent-ils ? Six danseurs algériens du Ballet national ont pris la clé des champs après leur représentation au Canada, ils ont exécuté une partition improvisée qui a fait parler d’elle beaucoup plus que leur prestation artistique à proprement parler, ils ont forcé les portes de l’émigration. Personne ne pouvait se douter que pareille « défection » pouvait survenir de la part de personnes issues de milieux culturels censés représenter des êtres bien dans leur tête, et qui, de surcroît, avaient d’une certaine manière le statut d’ambassadeurs de l’Algérie dans leur domaine de compétence, la culture. Le poète Ben Muḥemmed, qui a quitté le pays à la fin des années 1970, est un haraga d’un autre genre, il apporte des réponses à nos interrogations :
| Ad ṛuḥeγ ad beddleγ tamurt | Je m’en vais changer de pays |
| Ad nadiγ tafat | Pour rechercher la vérité |
| Ad ṛuḥeγ ad rewleγ i lmut | Je vais me soustraire à la mort |
| Ad beddleγ taswaεt | Pour aller vers un autre siècle |
| Ad ṛuḥeγ akin i tagut | Je vais vers d’autres cieux |
| S anga dessent lxalat | Là où les femmes ont le rire |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| I deg leḥmala d leḥṛam | Car l’amour y est rendu illicite |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tafsut | Je pars je vous laisse le printemps de mes vertes années |
| I deg ajeǧǧig yeţwazlam | Quand les fleurs sont mal reçues |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tafrut | Je pars je vous laisse les coutelas |
| I la izellun di ṭṭlam | Qui assassinent dans la nuit |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| Yekcem waḍu n tisselbi | Où souffle un vent de folie |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tatut | Je pars je vous laisse l’amnésie |
| Yerran ṛṛay d imerbi | Qui endort les esprits |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taḥjuṛt | Je pars je vous laisse le domino |
| Tin akken iteffer wemleεbi | L’unité que soustrait le joueur à la dérobée |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| Yesserwalen arraw-ines | Qui fait fuir ses enfants |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taγzut | Je pars je vous laisse la vallée |
| Yesmentagen dg-i times | Qui attise en moi le sinistre |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taylut | Je pars et laisse la cornemuse |
| Yesmeγwren deg-neγ lḥess | Qui gonfle en nous la clameur |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| Yeṭṭerrifen imusnawen | Qui exile les hommes de savoir |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ berγut | Je pars je vous laisse l’hypocrisie |
| I la d-yessemγaren acciwen | Qui fait pousser des cornes |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tabburt | Je pars je vous laisse la porte |
| Yeţbelεan deg_gudmawen | Qui se referme sur les gens justes |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| Ur nmegger ur neţţifi | Qui ne moissonne et ne produit |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taṛbut | Je pars je vous laisse le plat |
| Ur nuf’ awren deg kufi | Qui ne trouve pas de réserves dans le silo |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tacluḥt | Je pars je vous laisse le burnous |
| Yedlen tuyat uḥerfi | Pour vêtir le torse d’un pauvre |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| Yeţṛebbin tifiraqas | Où l’on élève des crabes |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taffugt | Je pars je vous laisse l’agitation |
| I d-yesnejmaεen at-tmenqas | Qui rassemble les fourbes |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ takurt | Je pars je vous laisse le ballon |
| Yeggunin deffir tuγmas | Bloqué derrière les buts |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| I deg ţmerriten at laxert | Où l’on torture jusqu’aux mourants |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ taḥbult | Je pars je vous laisse la galette |
| I γef ţmenγan f lweṛt | Dont on se dispute l’héritage |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tagdurt | Je pars je vous laisse la cruche |
| Yuzzlen aţ_ţzizdeg lfert | Pour nettoyer les tripes |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| Yerran luḍa d asawen | Qui fait d’une plaine une côte abrupte |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| I deg cergen imawen | Où les bouches sont disloquées |
| Ad ṛuḥeγ a wen-ǧǧeγ tamurt | Je pars et vous laisse le pays |
| I deg atmaten d aεdawen. | Où les frères deviennent ennemis |
25Qasi n Aït Ouyahia du village d’Adni :
| Ass n lεid ṣṣbeḥ l-leḥris | Tôt le matin en jour de fête |
| Lεeskeṛ ibd’ acali | Les armées entamèrent l’escalade |
| La d-ibeṭṭu d isaffen | Elles se répartirent en colonnes |
| S adrar n lεezz a t-yali | Pour gravir la montagne de la vertu |
| Ibda lmedfeε la iheddeṛ | Les canons se mirent à parler |
| Bu Ḥelwan la d-iṭṭilli | L’ennemi franchit le col de Bou Halouan |
| Taxeṛṛubt ay temqedleḥ | Près du caroubier s’engagea la bataille |
| Idim iγleb leḥmali. | Le sang coulait à flots |
| […] | |
| I_gjeggeḥ di lemqamat | Il viola et dévasta jusqu’aux lieux saints |
| Sid’ Aεli-u-Tayer n tizi | Partant de Sidi Ali ou Tayer du col |
| Ajeεbub deg gfus-ines | La longue-vue à la main |
| Γer Waylal ẓidet tmuγli | Il s’émerveilla devant Ouailal |
| Amalah a ṛebεin ṣṣellah | Hélas des quarante saints protecteurs |
| Mi terγiḍ a Bu Ziki | Quand brûla la mosquée de Bou Ziki |
| Lemmer am Waylal nessehl-it | Si les attaques étaient comme à Ouailal |
| Mi llan irgazen lεali | Des hommes braves pouvaient combattre |
| I d aγ-iγuṛṛen d iγallen | Mais dépossédés des crêtes on était fait |
| Fkan-ţ i lḥeṛb’ am ulli | Nous détalions comme des brebis égarées |
| Iḥuza-d arrac tiḥdayin | Il se saisit des femmes et des enfants |
| Seg-gBehlal i ten-id-ibbwi | Il les prit à Ibehlal en otage |
| Amalah a ccix Ben Aεṛab | Hélas cheikh Ben Arab |
| Aniwer tγabeḍ a lewli | Où te trouves-tu maintenant ô saint |
| Annaγ a sidi tenniḍ | Tu nous disais |
| Adrar ur t-id-iţţali | Jamais il ne gravira la montagne |
| Ass aneggaru | Au dernier moment |
| Iwet-it armi d At Yanni | Il a vaincu jusqu’aux Aït Yenni |
| Amalah a Faḍma n Summer | Hélas ô Fadhma de Soummer |
| Lall mm_memzur s lḥenni | Maîtresse à la longue chevelure teinte |
| Isem-is inuda leεṛac | Ton nom est connu de toutes les nations |
| Ibbwi-ţ tγab ur telli | Il l’emporta sans destination |
| Aha-ţ di Bni Sliman | Elle serait à Beni Slimane |
| Sil ay iẓri-w d leḥmali | Débordez mes yeux, coulez à flots |
| […] |
26Avant de terminer, revenons à Cherif Kheddam [6], ce parolier et compositeur distingué de la chanson kabyle :
| Aql-iyi di lγerba | Je suis en exil |
| Lakin ţsebbiṛ ul-iw | Mais temporise mon cœur |
| (Yelli-s n tmurt-iw) |
27Les confidences faites par le chanteur à son luth, dans le secret de l’alcôve, rejoignent les enseignements que nous donne l’Antiquité, même chez de très fortes personnalités, tel Gilgamesh, « l’homme qui ne voulait pas mourir », comme le notait Jean Bottéro. On voit naître la peur de la mort aussi quand, dans Hadès, Achille dit à Ulysse : Mieux vaut être le dernier des petits cordonniers sur terre, plutôt que le grand Achille dans les enfers. La résurrection – y compris celle de la chair – est promise à tous les fidèles par le christianisme et l’islam, façon de démocratiser la vie après la mort. Freud disait que dans notre inconscient nous sommes immortels. Chérif Kheddam, le sans-deuil, se consolera de la mort de son jeune frère avec la venue de son premier garçon et l’appellera Salah par transfert de nom :
| Yefṛeḥ mi d-yeğğ’ axalaf, | Heureux il a laissé une pousse, |
| M’ ulac ithenna wul | Il peut aller le cœur serein : |
| Ma fell-as yeεteb yenḥaf, | Il a souffert et enduré, |
| Гures kan i_geţmmuqul. | Il a maintenant le regard sur lui. |
| Yeẓra annegar’ ad yaf | Il sait que l’ultime relèvera l’empreinte |
| Ayen ur meḥḥun lefṣul | Que les temps ne pourront effacer |
| (Yeğğa-d axalaf). |
28À ce corollaire, l’autre explication nous est fournie par Tahar Djaout. C’est que depuis Boujlil, quand Chérif avait l’âge de sept - huit ans, il a presque toujours vécu loin des siens. L’écrivain assassiné pense que :
Cet éloignement, qui provoque sans doute des peines et des frustrations, possède aussi un avantage : Chérif Kheddam a toujours eu les coudées franches pour accomplir ce qu’il voulait, il était soustrait de la tutelle pesante de la famille [7].
30Enfin, troisième et ultime conséquence, issu de la noblesse de religion (il est chérif par son appartenance et Chérif par son nom), il est conscient, et il sait d’expérience la force de l’habitus : il a su sortir l’art du niveau inférieur où il était relégué et donner à l’artiste une dimension jamais atteinte en Algérie. Sachant ce qu’est la poésie, il s’en tient à ses manifestations véritables.
31Pour tout résumer, l’égalitarisme kabyle sociétal et linguistique se traduit aussi dans un quotidien solidaire qui unit des personnes. Les émigrés issus des anciennes colonies doivent réussir dans la société française, mais sans s’intégrer totalement, car l’abandon de leur culture et de leur langue d’origine est vécu comme une trahison, une trahison de l’honneur kabyle si important. Pour l’émigré, renoncer à sa kabylilité, c’est renoncer à une part de soi-même, c’est comme une ablation de la langue de l’identité, de la référence au Pays.
32L’exil est l’un des plus tristes destins, mais l’exil, par sa déstabilisation, favorise la réflexion. Devenu homme-frontière, l’émigré compose l’un des ingrédients de l’humanisme contemporain en suscitant une attention aux groupes victimes de discrimination. L’émigration est un arrachement auquel il faut savoir résister. L’aller et retour cyclique de l’homme en exil qui n’est plus jamais chez lui, nulle part peut se comparer au mouvement des vagues en mer qui constamment arrivent et partent, sous l’impulsion du vent.
33La femme et de l’homme kabyles, victimes tous deux de la migration, vivent chacun sur une rive de la Méditerranée. Ils sont acculés et tourmentés, l’une par la société des femmes au village, dure et médisante, l’autre n’arrivant pas à contourner les écueils de la vie. Si parfois la femme séparée de son compagnon espère encore des nouvelles de l’ami du cœur, souvent elle se chante à elle-même pour conjurer le sort qui la frappe dans son être, la laissant, le cœur meurtri. Abandonnée, elle n’a plus le droit de se faire belle, même pour elle-même. Lui, pendant ce temps, passe ses nuits dans les fonds de caves de cafés sordides.
34Si l’on peut déraciner le Kabyle de sa tamurt, on ne peut déraciner celle-ci du cœur du Kabyle. Le poète sait traduire la résilience de la filiation entre l’être émigré et sa terre. Par ses chansons, le/la poète kabyle établit pour l’exilé un lien au pays, à la famille, à l’être aimé, mais il assume aussi le lien entre être artiste et être exilé. Le langage devient le vecteur simple et immédiat de la pensée, où le vrai n’est pas voilé par le beau et participe de la vie. Simplicité de la langue, simplicité des problèmes soulevés, simplicité des impressions manifestées, simplicité des sentiments exprimés, tout est ramené à la dimension humaine. Prenant ses responsabilités le poète en exil a su sortir l’art du niveau inférieur où il était relégué et donner à l’artiste une dimension jamais atteinte en Algérie. Sachant ce qu’est la poésie, il s’en tient à ses manifestations véritables.