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Le colonel Justinard et les manuscrits du Sous

Pages 53 à 66

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  • Agrour, R.
(2016). Le colonel Justinard et les manuscrits du Sous. Études et Documents Berbères, 35-36(1), 53-66. https://doi.org/10.3917/edb.035.0053.

  • Agrour, Rachid.
« Le colonel Justinard et les manuscrits du Sous ». Études et Documents Berbères, 2016/1-2 N° 35-36, 2016. p.53-66. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2016-1-page-53?lang=fr.

  • AGROUR, Rachid,
2016. Le colonel Justinard et les manuscrits du Sous. Études et Documents Berbères, 2016/1-2 N° 35-36, p.53-66. DOI : 10.3917/edb.035.0053. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2016-1-page-53?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.035.0053


Notes

  • [1]
    « Connaissance des Chleuh, tel est le titre qu’on aurait l’ambition de pouvoir donner à ces études. Ce sont des traductions d’anciens textes trouvés dans les zaouïas du Sous, lus et relus avec des gens du pays, éclairés par leurs commentaires et leurs récits, et qu’on souhaiterait rendus vivants par le contact avec les vivants, que rien ne peut remplacer. » (Léopold Justinard, Archives marocaines, 1933, p. VI).
  • [2]
    SHD, J. Mellun, Notes particulières et successives, Rabat le 24 octobre 1935, dossier militaire du colonel Léopold Justinard, 8 Ye 35657.
  • [3]
    Léopold Justinard, « Notes d’histoire et de littératures berbères », Hespéris, 8, 1928, p. 337.
  • [4]
    Quelques-unes de ces lettres de cet étonnant corpus avaient déjà été étudiées succinctement par le baron de Slane (1856) et René Basset (1886).
  • [5]
    Pour plus d’informations sur ce fameux fonds berbère voir Galand-Pernet (1973).
  • [6]
    Gaston Palewski, « Propos », Revue des deux Mondes, 1977, p. 659.
  • [7]
    C’est avec tristesse que j’ai appris la disparition de Pierre Justinard en octobre 2011 avec qui j’ai eu de très nombreux et chaleureux entretiens au cours desquels nous discutâmes tant de son père disparu trop tôt, du Maroc de Lyautey et des « Chleuh ». Il a été enterré près de son père dans le petit cimetière de Pont-sur-Seine. Que leur soit paisible à tous deux ce long voyage d’où l’on ne revient pas.
  • [8]
    Entretien avec feu Pierre Justinard, Paris le 29 avril 2003.
  • [9]
    Léopold Justinard, Archives marocaines, op. cit., p. 2.
  • [10]
    Justinard (1928) et Justinard (1933).
  • [11]
    D’après Ali Amahan (1993), le vaste mouvement d’ébullition littéraire que connut la tachelhit serait le résultat d’une stratégie des zaouïas pour assurer leur développement.
  • [12]
    Hassan Jouad, « Les tribulations d’un lettré en pays chleuh », Études et documents berbères, (2), 1987, p. 27.
  • [13]
    Léopold Justinard, « Poésie en dialecte du Sous marocain », Journal asiatique, octobre-décembre 1928, p. 218.
  • [14]
    Nico van den Boogert, La révélation des énigmes. Lexiques arabo-berbères des xviie et xviiie siècles, Aix en Provence, IREMAM, 1998, p. 10.
  • [15]
    Léopold Justinard, Les Aït Ba Amran, Paris, Champion, 1930, p. 2.
  • [16]
    Petit texte portant sur le devoir religieux des femmes (extrait de l’œuvre d’Aznag), et reproduit dans sa seule version traduite dans Aguedal 1943 (1).
  • [17]
    Seignette (1858).
  • [18]
    Luciani (1897).
  • [19]
    D’après des rapports militaires de l’époque, il serait mort vers 1926 par empoisonnement « selon des rumeurs persistantes » mais selon le témoignage d’el Housseyn Jouhadi, il serait mort de « mort naturelle quelque temps avant l’arrivée des Français » (Rabat le 5 juillet 2010).
  • [20]
    Léopold Justinard, Un grand chef berbère, le caïd Goundafi, Casablanca, Atlantides, 1951, p. 132.
  • [21]
    « Sidi et Mulay sont deux formules de politesse, sidi précède le nom de celui à qui l’on s’adresse ou de qui l’on parle s’il est lettré ou savant, chef de confrérie ou descendant d’un saint ; mulay est réservé aux descendants du Prophète et des savants particulièrement réputés » dans Paulette Galand-Pernet, Recueil de poèmes chleuhs. Chant de trouveurs, Paris, Klincksieck, 1972, p. 212.
  • [22]
    Angel Domenech Lafuente, Cuentos de Ifni, Tetuan, Editora Marroqui, 1952, p. 293 et 295- 296.
  • [23]
    Entretien avec Moulay Abella, Bagneux le 11 novembre 2008.
  • [24]
    SHD, colonel Justinard, La religion dans le Sous, mai 1933, 3H2162.
  • [25]
    En poste à Tiznit de 1928 à 1935.
  • [26]
    Léopold Justinard, Un petit royaume berbère, le Tazeroualt. Un saint berbère, Sidi Ahmed ou Moussa, Paris, Maisonneuve, 1954, p. 36.
  • [27]
    Léopold Justinard, « Notes d’histoire et de littérature berbères », Hespéris, 36, 1949, p. 322.
  • [28]
    Léopold Justinard, Archives marocaines, op. cit., p. 87.
  • [29]
    « Je revois les yeux pétillant de malice de Si Moussa Rezmouki, un vieillard, autre Chleuh et autre cadi, auquel je dois la communication de ce livre » dans Léopold Justinard, Fawaïd, traduit du texte arabe du xviie siècle, Chartres, Durand, 1953, Préface.
  • [30]
    Évariste Lévi-Provençal, Les Historiens des Chorfa, Paris, Larose, 1922, p. 258.
  • [31]
    « Cet exemplaire du Fawaïd el Jamma, copié sous la direction de l’auteur en ramadan 1046 (27 janvier-25 février 1637) est malheureusement en si mauvais état qu’une cinquantaine de feuillets, rongés par une encre corrosive, ont presque entièrement disparu » dans Pierre de Cénival, « La Zaouïa dite de Berad’a », Hespéris, 14-15, 1932, p.139.
  • [32]
    Archives marocaines (1933), Le marabout de Tasaft (1940) et Le Tazeroualt (1954).
  • [33]
    Neveu et successeur du caïd Tayeb Outgountaft (el Goundafi en arabe) avec qui Justinard travailla durant quatre ans (1917-1921) à tenir en respect, par la force ou par l’argent, les tribus de l’Anti-Atlas.
  • [34]
    « Et tout contre l’édifice devenu trop grand et trop beau pour les descendants dégénérés d’Ibn Toumert, une masure basse, plate, écrasée, a poussé comme une excroissance hideuse : c’est la mosquée actuelle » dans Henri Basset et Henri Terrasse, « Sanctuaire et forteresse almohade : Tinmel », Hespéris, 2, 1922, p. 43.
  • [35]
    Mohamed Hassar, mort en 1936 des complications d’une pleurésie contractée en prison, fut parmi les premiers jeunes militants nationalistes à faire parler d’eux dans les années 1930.
  • [36]
    Justinard (Léopold), Un petit royaume berbère, le Tazeroualt, op. cit., p. 94.
  • [37]
    Léopold Justinard, « Notes d’histoire et de littérature berbères », 1949, op. cit., p. 323-324.
  • [38]
    Sur cette petite tribu maraboutique des Aït Abella Ou Saïd, voir Chaumeil (1952).
  • [39]
    Compte-rendus des séances mensuelles de l’Institut des Hautes-Études marocaines, Hespéris, 1, 1921, p. 463.
  • [40]
    Avec l’ultime assaut sur l’Anti-Atlas en 1934, la « pacification » du Maroc s’achève ; c’est le moment que choisit la Résidence pour décider de la suppression de la Section sociologique et du versement de toute son importante bibliothèque à la Bibliothèque générale du Protectorat.
  • [41]
    La Section historique du Maroc s’attèlera à ce vaste chantier durant près d’un demi-siècle ; créée en 1919, elle perdurera jusque dans les années 1970 avec une interruption de 1937 à 1947 due principalement aux vicissitudes de la guerre. À l’indépendance du Maroc (1956), une partie de ses fonds seront récupérés par l’ambassade du Maroc à Paris. La SHM aura eu successivement à sa tête des hommes et des femmes tels qu’Henry de Castries, Pierre de Cénival, Philippe de Cossé Brissac et Chantal de la Véronne. Sa principale œuvre, monumentale, fut la collection des fameux numéros des Sources inédites de lhistoire du Maroc.
  • [42]
    Au moment de l’indépendance du Maroc, la désormais Bibliothèque générale reçoit tous les fonds de l’Institut des hautes études marocaines ; en 2003, elle prend la nomination de « Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc » et s’établit dans ses nouveaux locaux en 2008.
  • [43]
    Cette expression est empruntée à Daniel Rivet, spécialiste de l’histoire du Maroc lyautéen.
  • [44]
    « Compte-rendus des séances mensuelles de l’Institut des hautes-études marocaines », op. cit.
  • [45]
    Léopold Justinard, « Notes d’histoire et de littérature berbères », 1949, op. cit., p. 324.
  • [46]
    Henri-Paul-Joseph Renaud, « Notes critiques d’histoire des sciences chez les musulmans. Astronomie et astrologie marocaine », Hespéris, 29, 1942, pp. 41-63.
  • [47]
    Jacques Berque, al Youssi. Problèmes de la culture marocaine au xviie siècle, Rabat, Centre Tarik ibn Zyad, 2001 (1re édition : 1958).
  • [48]
    Léopold Justinard, Un petit royaume berbère, le Tazeroualt, op. cit., p. 5.
  • [49]
    Ibidem, p. 18.
  • [50]
    Léopold Justinard serait venu dans le Sous, tout jeune adolescent, bien avant l’intrusion coloniale au Maroc, pour parfaire sa connaissance de l’islam. Seul ses yeux clairs trahissaient sa qualité d’arumi mais l’indulgence du clerc préposé à l’enseignement lui permit de compléter son savoir avant de s’en retourner chez lui pour revenir plus tard en tant qu’officier français avec pour mission de dompter les tribus du Sous. La légende est la même partout, seul le lieu diffère selon les témoignages : Bou Naaman (Aït Brayyim) selon Afqir Hassan des Id Boufous (25 décembre 2005) ou encore Aguersif (Amanouz) selon Si Hmed des Id Delha (24 octobre 2009).
  • [51]
    Entretien avec Abdoullah Id Amr. le 25 octobre 2009.
  • [52]
    Léopold Justinard, « Notes d’histoire et de littérature berbères », 1949, op. cit., p. 330.
  • [53]
    André Adam, « Remarques sur les modalités du serment collectif dans l’Anti-Atlas occidental », Hespéris, 35, 1948, p. 309.

1Cette quête s’inscrit dans la courte séquence coloniale (en comparaison de l’Algérie voisine) que connut le Maroc où ce militaire de formation prit une part non négligeable dans le Sud-Ouest marocain.

2Durant cette période, Justinard, par goût mais aussi par obligation suite à un grave accident, passe insensiblement de l’action à l’érudition en s’intéressant de près à l’important héritage littéraire de l’« École du Sous » dont Jacques Berque fait allusion dans son el Youssi.

3De cette littérature, il s’intéresse plus particulièrement aux manuscrits qui traitent de l’histoire sociale et religieuse du Sous dans l’objectif tout militaire d’établir des cartes de la région pour prévoir des itinéraires de pénétration pour les colonnes futures ou pour étudier le système des alliances tribales qui s’opposeront aux troupes coloniales lors de l’ultime assaut. Il n’en délaisse pas pour autant les œuvres manuscrites de poésie de langue tachelhit chères à son cœur.

I. Connaissance des Ichelhin (Chleuh)[1]

4Officiant en Algérie depuis quelques années, où il s’initie à l’étude de l’arabe vernaculaire et littéraire, il intègre la Mission militaire française au Maroc (1911) en tant qu’instructeur des troupes du sultan Moulay Hafid.

5Comme une sorte de don et contre don, chers à Marcel Mauss, Justinard établit une relation particulière avec les soldats qu’il encadre, tous issus de l’aire tachelhit, et grâce auxquels il apprend leur langue par le biais des cantilènes qu’ils scandent le soir rassemblés autour d’un feu de camp.

6Interrompant la Grande Guerre, un ordre de Lyautey, nouveau proconsul d’un Maroc désormais « protégé », l’envoie à Marrakech, capitale des puissants caïds tachelhitophones du Haut-Atlas occidental (Adrar Ndern). Il est chargé de faire la liaison entre eux et le « Bureau » de la ville rouge. De là, il gagne assez rapidement Tiznit pour une « mission temporaire » qui durera près de cinq ans (1916-1921).

7Après quelques années passées à Marrakech, tentant d’enseigner le français à celui qui était considéré alors comme prince héritier (Moulay Dris), il est envoyé sur le front rifain où Si Mohand (Abdelkrim) met sérieusement en péril l’œuvre lyautéenne. C’est là que, après un vol au-dessus de la région de Targuist, il est victime d’un terrible accident d’avion qui le laissera défiguré (1926).

8Après plusieurs interventions chirurgicales et séjours de convalescence en France, il revient au Maroc où, étant désormais jugé inapte à commander une troupe par les instances militaires, il est nommé à la section sociologique de la Direction des affaires indigènes à Rabat. Il occupera ensuite le poste de chef de la section d’études des questions islamiques [2] jusqu’à sa retraite (1937).

9Nanti d’une masse de documents de littérature orale et écrite recueillis dans le Sous, il fera, lors de son séjour forcé à Paris au lendemain de son accident d’avion, un saut aux Archives nationales de Paris et y trouvera « des lettres écrites en caractères arabes et en dialecte chleuh et d’un intérêt assez mince » [3]. Il s’agit de missives de négociants Aït Sous pour l’essentiel en lien commercial avec la place de Tassourt (Mogador) [4]. Il est clair que pour Justinard, alors à la recherche de documents ayant trait à l’histoire du Sous, l’intérêt de ces correspondances de mercantis restait mince. Ces missives font partie des nombreux manuscrits de langue tachelhit rapportés par l’ancien consul français à Mogador, au milieu du xixe siècle, Jacques-Denis Delaporte, qui inaugure, par cet apport, le fonds berbère de la Bibliothèque nationale de Paris [5].

10C’est après son retour de Tiznit que Justinard, placé hors-cadre, a le loisir de mettre un peu d’ordre dans les innombrables documents qu’il a accumulés, entamant sans le savoir un important tournant de sa vie. Il commence ainsi une « étonnante carrière d’érudit, qui s’accentue encore à la suite du terrible accident d’avion qui devait le défigurer » [6].

11D’après son défunt fils, Pierre Justinard [7], le colonel parlait de « la loi des compensations », c’est-à-dire qu’à quelque chose malheur est bon : le temps des blessures l’amenant ainsi aux études berbères [8].

12C’est alors, toujours dans une attitude pleine d’humilité et de soif de connaissances, qu’il s’attaque à une nouvelle étape de sa quête. Il entreprend le déchiffrement et la publication de vieux manuscrits en rapport avec le Sous. Pour nous expliquer sa démarche il cite Renan, l’auteur d’Histoire des langues sémitiques, « La représentation des sons d’une langue non écrite, faite par des étrangers, si habiles qu’on les suppose est toujours défectueuse. Les idiomes écrits sont seuls des témoins sûrs en philologie » [9].

13Il faut distinguer deux types de manuscrits, ceux écrits en berbère à l’aide de l’alphabet arabe et ceux écrits en arabe littéraire. Justinard débute ce long travail de déchiffrement et de traduction par les premiers. Les seconds seront recueillis et exploités dans un second temps comme nous le verrons plus loin.

II. Les manuscrits de langue tachelhit

14Ces manuscrits ont pour origine la région des Aït Ba Amran et la tribu des Ida Oubaaqil. Ils lui ont été remis par les connaissances qu’il a su se faire dans le pays. Il semble qu’ils ont été réunis, pour la plupart d’entre eux, lors de sa période de Tiznit (1916-1921) puis publiés en deux fois [10].

15Ces écrits sont les héritiers d’un vaste mouvement littéraire né, sur l’aire tachelhit, vers la fin du xvie siècle et qui dura près de deux siècles ; des centaines d’ouvrages furent produits mais par la suite, ce bouillonnement littéraire déclina assez rapidement [11]. « Les œuvres poétiques nées de ce mouvement sont restées à l’état de copies manuscrites que les talebs chleuhs se transmettent depuis trois siècles en grand secret, comme les grimoires de quelque culte mystérieux » [12].

16Les auteurs de ces textes ont utilisé « pour transcrire leur langage, des caractères arabes avec quelques modifications » [13]. Cette façon de faire est très particulière à cette aire tachelhit au Maroc. D’après un éminent berbérisant contemporain « la tachelhit est le seul parler berbère possédant une longue tradition littéraire. Plus de deux cents textes, datant de la fin du xviiie siècle à aujourd’hui ont été conservés dans les manuscrits » [14].

17Chose étonnante pour l’époque, qui prouve vraiment l’ouverture d’esprit de Justinard et surtout son désir de tout envisager pour faciliter au maximum l’étude de la tachelhit, il propose un moment de reprendre cette tradition des Ichelhin d’écrire leur langue à l’aide d’une graphie arabe légèrement réaménagée. « Son très bon état [celui du manuscrit] permet de juger avec quelle simplicité un taleb berbère est capable de transcrire son langage à l’aide des signes arabes. Il serait peut-être bon et utile de se mettre à son école » [15]. Hélas, sans résultat probant, on avait d’autres projets pour les Berbères…

18De plus, il ne semble pas que Justinard se soit appliqué lui-même à cette façon de faire. Son carnet était empli de graphies arabes mais toujours pour transcrire des mots arabes (littéraires ou en darija).

19Ces manuscrits de tachelhit sont essentiellement des œuvres religieuses composées en vers pour faciliter leur mémorisation et leur récitation. On appelle généralement ce type d’ouvrage lmazɣi ou amaziɣ car écrit en langue berbère, awal amaziɣ.

20Elles étaient destinées à enseigner à la masse non lettrée les canons de leur religion. Les deux auteurs les plus illustres qui occupent une place centrale dans cette littérature religieuse furent Brahim Aznag (xvie s.) et Mhamed Aouzel (xviiie s.) qui, dans leurs écritures, s’appuyèrent principalement sur un ouvrage de référence en droit malékite d’un jurisconsulte égyptien du xive siècle, Sidi Khalil.

21Un seul court texte de ce courant littéraire sera publié par Justinard [16]. Ces travaux d’exégètes et de théologiens ne l’intéressaient point pour différentes raisons. La première était que les Aït Sous sont des musulmans de rite malékite comme quasi tous les musulmans d’Afrique du Nord ; ils ne professent pas un islam schismatique comme les petites communautés du Mzab en Algérie, de Jerba en Tunisie ou du massif des Infoussen en Libye. La seconde était que, à son époque déjà, la connaissance française des sociétés musulmanes, œuvres de spécialistes, était déjà bien avancée depuis l’intrusion algérienne. La troisième, qui découle de la seconde, était que les principaux ouvrages de références de la littérature religieuse du Sous avaient déjà été traduits comme l’Abrégé de Sidi Khalil [17] ou le Bassin d’Aouzel [18] dès la fin du xixe siècle.

22Justinard, donc, ne recueille et ne traduit que des manuscrits d’œuvres poétiques de langue tachelhit. Œuvres de quelques poètes lettrés qui couchent sur papier leurs plus belles compositions de cantilènes. Le cahier de poésies traitant de sujets plus temporels se relie à lmazɣi par le biais des textes des légendes pieuses (œuvres d’édification religieuse) qui constituent l’axe de basculement entre ces deux types de la littérature écrite de langue tachelhit.

23C’est durant sa période tiznitienne (1916-1921) où, en tant qu’officier de renseignements, il rassemble tous les documents susceptibles de le renseigner sur les tribus de l’Anti-Atlas qu’il a pour mission de « chloroformer » pour faire de la Marche de Tiznit un « front passif ».

24Le premier manuscrit d’amarg (poésie de langue tachelhit) lui est apporté en 1918 par l’un de ses principaux informateurs des Aït Ba Amran, Mohamed Ou Mbark Bouzalim [19]. Ce dernier était un commerçant important en relation avec de grosses maisons de Tassourt (Mogador) et de Saint-Louis du Sénégal qui avait compris que « puisqu’un Français s’installait à Tiznit [Justinard en octobre 1916], ce devait être le présage d’une occupation française ultérieure et qu’il y avait lieu de prendre contact » [20].

25Cet Abaamran récupéra de la veuve (Melaïd) d’un des plus grands poètes de la région (Brahim Ou Lhousseyn Aïkhelf) un précieux manuscrit où celui-ci compilait ses créations les plus méritantes.

26Fils d’un potier noir qui avait pour son fils l’ambition d’en faire un savant religieux, il l’envoie parfaire ses études théologiques dans la vallée du Dra où la couleur de sa peau n’est pas partout objet de dérision. Malheureusement, à son retour au pays, aucune assemblée villageoise ne veut lui offrir le poste de ṭṭalb de mosquée. Il n’a pas d’autre choix que de revenir au métier de potier ; il réussit tout de même à ce que les gens de son pays lui attribuent le titre de ssi, diminutif de sidi et qui désigne tout lettré en langue arabe [21]. Enfin, il est souvent invité par de gros notables de la région pour égayer de ses cantilènes improvisées des festivités qu’ils organisent. L’un de ces derniers était ce Bouzalim, admirateur fidèle et généreux de l’aède [22].

27De ce manuscrit, Justinard traduira et publiera deux longs poèmes : « La harka des enfants » et « La chanson du thé » (écrits respectivement en 1904 et en 1896) dans son Les Aït Ba Amran (1930).

28Le second manuscrit, venu à Tiznit « par la même voie » que le premier est elle aussi l’œuvre d’un poète lettré, Sidi Boubker Ijioui Aïkhelf. On ne sait rien sur ce dernier si ce n’est ce que nous en dit le colonel. De plus, son texte, « dépourvu de points et de voyelles », était quasiment illisible et Justinard nous avoue qu’en 1929 (10 ans après) sa traduction était un véritable « jeu de patience » toujours d’actualité pour lui. Des nombreux feuillets qui le composent, il publiera le texte et la traduction de douze d’entre eux qu’il a réussi à décrypter, toujours dans Les Aït Ba Amran (1930).

29Enfin, le manuscrit d’un Abaaqil anonyme, clerc (ṭṭalb) de son état, qui reproduit, en partie en arabe, en partie en tachelhit, quelques souvenirs et rencontres de joutes poétiques qu’il eut à disputer durant sa pérégrination de formation, en fréquentant successivement diverses médersas, en quête d’un maître.

30Justinard se vit remettre à Tiznit (1919) ce document de la main de Moulay Omar, grand ami de l’officier à qui il a dicté aussi, au milieu des vergers d’Ouijjan, à l’ombre d’un grand oranger, nombres cantilènes [23]. Ce manuscrit est reproduit et traduit in extenso, en 1928, sous le titre « Poésies et dialecte du Sous marocain » dans la revue Journal asiatique.

III. Les manuscrits de langue arabe

31Pour ce qui est des manuscrits de langue arabe, avec sa nomination, en 1930 au poste de chef de la section sociologique de la Direction des Affaires indigènes à Rabat, Justinard espère enfin pouvoir insuffler un nouveau souffle dans les études berbères régies depuis l’Institut des hautes études marocaines.

32À l’origine de sa quête des manuscrits arabes du Sous, il y a une mission d’enquête sur les confréries religieuses du Maroc que lui confia la Direction des Affaires indigènes en novembre 1930. Justinard est enthousiaste à l’idée de revenir dans le Sous dont il avait été un temps éloigné suite à son accident d’avion, les nombreuses interventions chirurgicales qu’il eut à subir et ses longues périodes de convalescence entre chacune d’entre-elles.

33Il estime que son département dont « la raison d’être est la connaissance du pays et de son passé » est tout à fait indiqué pour ce genre d’enquête et qu’il faut sans tarder « recueillir les souvenirs des vieillards » et se mettre à la recherche de manuscrits rares ou inédits [24].

34Durant trois années consécutives (1930 à 1932), il entame une fructueuse série de tournées dans le Sous (jusqu’à deux missions par an) où, grâce à son réseau de connaissances entretenu depuis près de vingt ans, il fait une moisson de découvertes intéressantes.

35En 1930, le premier manuscrit lui est envoyé par Sidi Ali, chef de la Maison d’Iligh (Tazeroualt), par le biais du commandant du Cercle de Tiznit, le chef d’escadron de Bellemare [25]. Ayant toujours maintenu le lien entre lui et ses amis du Sous, Justinard nous révèle que c’est Sidi Ali qui « connaissant [son] désir de trouver de vieux manuscrits, eut l’obligeance de [lui] communiquer le manuscrit de El Haoudigi » [26].

36L’auteur de ce texte, Sidi Mohamed Ahoudig, originaire du pays d’Amanouz, était un érudit savant en science religieuse, mort en odeur de sainteté à la fin du xviiie siècle à Imi n Talat Issi (Igounan). Il a rédigé un petit opuscule sur les saints du Sous ou reconnus comme tels à son époque. Ce type d’œuvre, manaqib en arabe que Justinard traduit par « Vie des saints » est, selon lui, d’un grand intérêt pour qui s’intéresse à l’histoire car c’est là que l’on « a chance de trouver quelques renseignements historiques, quelque date importante » [27].

37Cet ouvrage sera traduit partiellement par le colonel qui en publie différentes parties dans Archives marocaines (1933), Le marabout de Tasaft (1953) et Le Tazeroualt (1954).

38Cette première découverte encourage Justinard car elle augure de nouvelles découvertes pour sa prochaine campagne de recherche dans le Sous. Malgré le fait que ce manuscrit rare n’est pas inédit, il était « assez connu des lettrés du Sous, sous le nom de El Haoudigi, [il] était [cependant] à peu près ignoré dans le Nord du Maroc » [28].

39L’année suivante (1931), parcourant le Sous, le colonel fait une découverte exceptionnelle à Aglou. Il s’agit d’un manuscrit tout à fait inédit jusqu’alors, le Carnet dun lieutenant del Mansour (kennach en arabe). Ce précieux document lui est remis par le chef (Sidi Tayeb) de la tazawit (zaouïa) des Id Sidi Hsayn du pays d’Aglou. Cet ouvrage contient les notes d’un homme du pays (Brahim Ou Ali Agounidif) qui, vers la fin du xvie siècle, conduisit les troupes du sultan saadien Hmed el Mansour dans son expédition militaire contre les tribus de l’Anti-Atlas. D’un intérêt historique indéniable, Justinard le traduira en intégralité et le publiera dans Archives marocaines (1933).

40Mais c’est en 1932 que ses tournées dans le Sous seront les plus riches en découverte. Il retrouve un autre exemplaire d’une Vie des saints d’Ahoudig dans la tazaouit de Tidsi des Issendalen et un autre du Carnet dans la bibliothèque du cadi de Taroudant, Si Moussa Arsmouk [29]. C’est chez ce dernier qu’il fait la découverte d’un nouveau manuscrit inédit. Justinard fit ce voyage dans le Sous en compagnie de Pierre de Cénival, alors chef de la Section historique du Maroc à Paris. Ce dernier avait été mis sur la piste de cet ouvrage par le capitaine de la Chapelle qui lui avait conseillé de chercher du côté de la riche bibliothèque de Talaïnt, propriété du caïd des Aït Jerrar, mais c’est à Taroudant qu’on le découvrit. Dix ans auparavant, ce manuscrit était jugé perdu définitivement par le célèbre arabisant Evariste Lévi-Provençal : « Si l’on en juge par les quelques citations disséminées dans la Nozhat el Hadi d’Ifrani, le travail de Tinmarti devait constituer un document de grand intérêt sur l’histoire de la belle époque sa’dienne et sur celle de la capitale du Sous. Il demeure malheureusement introuvable même à Taroudant » [30].

41L’auteur du manuscrit (portant la date de 1046 c/à 1637), Sidi Abderahman Outmanart (mort en 1060 c/à 1650) occupa le poste de cadi de Taroudant à la fin du règne du souverain saadien Hmed el Mansour. Il a intitulé son œuvre d’hagiographie des saints du Sous d’un titre ronflant : Recueil de mots utiles daprès les savants. Il faut croire qu’elle eut un certain succès puisque, un siècle plus tard, Ahoudig l’utilisera pour l’écriture de son ouvrage.

42Du manuscrit retrouvé à Taroudant en 1932, malheureusement, seules les cent premières pages purent être traduites par Justinard, le reste étant en trop mauvais état pour être déchiffré [31]. Cette découverte de Justinard permit, entre autre, d’identifier avec certitude le lieu d’origine de l’un des fondateurs de la dynastie des Almoravides (xie et xiie siècles), Abdellah ben Yassin, qui n’était autre que la vallée du Tamanart, pays d’origine de l’auteur du manuscrit. Justinard utilisa ce texte pour quelques travaux [32] avant de publier une traduction partielle (le premier tiers de l’ouvrage seulement) en 1953 à l’aide d’un autre exemplaire découvert dans la bibliothèque fassi d’Abdelhay el Kettani.

43Après sa retraite (1937), Justinard n’en continue pas moins à traduire et à récolter de nouveaux manuscrits intéressant l’étude du passé du Sous. Ainsi l’année suivante, en visite dans le pays du Tagountaft, à l’étape de Tinmel où il est fêté à son arrivé par le caïd Mohamed Ou Brahim [33], celui-ci lui remet un précieux document manuscrit qui jette une lumière nouvelle sur l’histoire sociale de la région pour le xviiie siècle.

44Un don hautement symbolique aux yeux de Justinard car ayant lieu dans le décor grandiose où se trouvent les vestiges de la capitale déchue de celui que sa mère appelait « Ma joie », « Tumrt inw », l’Ibn Toumert des historiographes du Moyen Âge.

45C’est de la petite mosquée du petit village, qui a succédé à l’antique citadelle médiévale, adossée aux ruines majestueuses de la timzgida tumlilt (la mosquée blanche) des Almohades, une « misérable masure » [34] selon certains savants français, que l’on retire pour Justinard cet insolite manuscrit. Le texte de ce document relate les différentes péripéties qui jalonnèrent la fuite d’une famille de marabouts du Haut-Atlas poursuivie par d’hostiles séides du puissant sultan de l’époque, Moulay Smaïl.

46Justinard traduit et publie rapidement les écrits de cette échappée au cœur des tribus montagnardes de l’Adrar Ndern, sous le titre de La Rihla du marabout de Tasaft (1940). Il faut dire que depuis qu’il a été « rayé des cadres », déchargé de toutes responsabilité administrative et professionnelle, le temps nécessaire à ses recherches ne lui fait plus défaut. En effet, après sa retraite, il se replie dans la médina de Salé (1937). Il continue néanmoins à fréquenter assidûment l’Institut des hautes études marocaines, véritable nid d’intellectuels arabisants ou berbérisants. Dans son travail de traduction des manuscrits, il fera aussi bien appel à un Louis Massignon, un Gaudefroy-Demombines, un Si Mohamed Hassar [35] de Salé ou encore aux frères Nassiri qui travaillent, au sein de la Section sociologique, sur la traduction française de l’œuvre de leur illustre père, chroniqueur de l’histoire des dynasties marocaines [36].

47Pour autant, il n’oublie pas de se rendre très régulièrement dans le Sous, seul ou accompagné d’un photographe ou d’un peintre pour lui faire découvrir les hommes et les paysages de ce pays du Sud extrême.

48À cette époque il reconnaît son héritier, dans l’étude de l’histoire du Sous, en celui qu’il nomme el Hadj Mokhtar Derqaoui plus connu aujourd’hui sous le nom d’el Mekhtar Soussi :

49

« Si el hadj Mokhtar prépare actuellement une Histoire du Sous. Nul n’est plus qualifié que ce lettré marocain pour mener à bien ce travail si utile, grâce à sa grande culture arabe et à sa connaissance parfaite de la langue et du pays berbère » [37].

50Ceux qu’il a exhorté pendant tant d’années à l’étude des langues berbères, les officiers des Affaires indigènes, ne sont en effet pas prêts à prendre le relais de son travail sur le Sous.

51Il faut préciser qu’el Mekhtar Soussi, nationaliste établi à Marrakech, fut condamné en 1937 à une peine d’éloignement qui le conduisit pour plusieurs années en assignation à résidence dans son village natal de Dougadir Ilgh, situé dans le massif de l’Anti-Atlas (Aït Abella Ou Saïd) [38]. Par la suite, son régime d’éloignement fut assoupli et il put se déplacer librement, à condition de ne pas sortir des limites du Sous. Pendant quatre ans, il mit à profit ce temps en parcourant toutes les grandes bibliothèques des collèges religieux et des zaouïas.

52C’est lors d’une de ces pérégrinations, qu’il croise la route du colonel à Tiznit et lui remet plusieurs documents récemment découverts dans quelques bibliothèques d’une tazawit ou d’une lmdrst (médersa) du pays.

53Quoiqu’il en soit, le colonel traduira un de ces cours manuscrit que lui confia Soussi à Tiznit pour le publier dans un numéro de la revue Hespéris. Cet écrit du xviiie siècle, intitulé Parfums de jeunesse, rapporte les affrontements, pas toujours guerriers, de deux potentats locaux du Sous au xviie siècle.

IV. Localisation des manuscrits

54Dans le but de « mieux connaître les populations [qu’elle] doit gouverner et administrer » [39], l’administration du Protectorat, sous l’impulsion de Lyautey, se lance dans un vaste travail d’étude sur le Maroc et ses populations.

55Dès 1919, des dahir-s sont promulgués pour intégrer la « Mission scientifique » de Tanger qui est rapatriée avec tous ses fonds à Rabat où elle est rattachée à la Direction des affaires indigènes sous le nom de Section sociologique [40]. Parallèlement à ce rattachement, est créé à Paris la Section historique du Maroc qui est confiée à Henry de Castries [41]. Ces deux sections ont pour tâches principales de rechercher tout document manuscrit intéressant l’histoire du Maroc ; la SS concentre ses recherches sur le territoire de l’Empire fortuné tandis que la SHM s’attaque aux archives et bibliothèques de France et de l’étranger.

56La même année est décidée la création de la Bibliothèque générale du Protectorat [42] pour laquelle on désigne un conservateur (Pierre de Cénival) avant même que les bâtiments, qui doivent recevoir l’illustre institution, ne soient érigés. L’année suivante, c’est au tour de l’Institut des hautes études marocaines de voir le jour. Il a pour mission principal de coordonner et de centraliser toutes les études relatives au Maroc.

57Pour ce qui est des manuscrits, les directives de Lyautey sont claires, il s’agit de « photographier ceux dont les propriétaires ne veulent pas se dessaisir [et] d’acheter ceux qui sont à vendre ». Dans ce vaste projet, des budgets conséquents sont débloqués et l’on fait appel à « toutes les bonnes volontés », arabisants comme officiers, parmi ces derniers, l’archétype de l’officier au Maroc [43] : l’officier de renseignement qui sera un « précieux auxiliaire pour la recherche de documents anciens » [44].

58Le colonel ne se démarquera pas des hautes directives du légendaire homme à la barre : systématiquement, à chaque découverte de manuscrit, il fait minutieusement photographier chacun des feuillets de l’ouvrage inédit. Trois copies microfilmées en sont tirées et réparties entre la Section sociologique, la Bibliothèque générale du Protectorat et la Section historique du Maroc à Paris. Avec la « suppression » de la SS vers 1934, toutes ses reproductions photographiques sont versées à la BGP [45].

59Il semblerait que les manuscrits aient été seulement confiés un temps à Justinard pour reproduction avant d’être rendus à leurs différents propriétaires puisque plusieurs années plus tard, Henri-Paul-Joseph Renaud (pour Le Marabout de Tasaft) [46] et Jacques Berque (pour Recueil de mots utiles pour les savants) [47] utilisèrent les microfilms déposés à la BGP pour différentes recherches.

60À l’heure des bilans, deux ans à peine avant l’indépendance, Justinard jette un regard sur tout ce qui a été entrepris pour réunir cet énorme corpus de connaissance sur l’histoire du Maroc, malgré cela, il semble persuadé que ce Sous extrême renferme encore des trésors qui ne demandent qu’à être exploités : « Il reste encore à trouver des documents, surtout en pays berbère » [48]. Pour lui, c’est au fond des vieilles bibliothèques des tazawitin (sing. tazawit) et autres collèges religieux de ces pays que l’on a le plus de chance de trouver des œuvres rares et inédites.

61On le trouve d’ailleurs, en été 1952, sur le chemin de cette quête dans les montagnes de l’Anti-Atlas. Il visite la mosquée dite de Sidi Hmed Ou Moussa, près d’Anzi, que le saint aurait fréquenté pendant sa jeunesse. Il y apprécie l’atmosphère de méditation [49], on l’y laisse rentrer sans aucune opposition. Le respect de Justinard pour la religion musulmane, ses connaissances régionales, sa tachelhitophilie légendaire et son image d’aroumi amoureux des belles lettres font pièces des directives lyautéenne qui interdisaient, qui interdisent toujours aujourd’hui, l’entrée des mosquées du Maroc à tout non musulman.

62C’est ici qu’il faut mettre en liaison cette recherche avec les témoignages que j’ai recueillis, le présentant, adolescent, allant dans différentes lmdrsat (sing. lmdrst) et tazawitin du Sous pour puiser la Science religieuse dans de vieux grimoires [50].

63Si d’autres témoignages confirment sa maîtrise de l’arabe littéraire et sa quête des manuscrits dans les édifices religieux du pays, ils révèlent en même temps l’écrasant rapport langue dominée-langue dominante, en défaveur de la tachelhit, qui est assimilé et accepté par l’écrasante majorité des tachelhitophones. Ainsi de cet homme de Talaïnt n Da Oublal (el Aouina selon la terminologie officielle), près de Tiznit, qui m’affirmait que Justinard lisait le Coran. Quand je lui ai précisé qu’il pratiquait aussi la tachelhit, sa réponse fusa : « Il connaissait le Coran, il a récité un verset entier à la mosquée ! » [51].

64Cette affirmation sans appel nous renvoie aux dires d’un clerc du début du xviie siècle qui, pour départager partisans et opposants à la pratique de cantilènes en langue tachelhit ou en arabe littéraire, déclarait solennellement : « Je ne vois pas de différence entre le chanteur chleuh et le poète arabe, sauf que nous estimons plus l’arabe. Voilà tout » [52]. Tout est dit.

65Aujourd’hui encore, comme nous l’avons vu, pour les Ichelhin, le « degré supérieur de la civilisation » c’est la maîtrise de la langue du livre sacré [53].

66Les derniers travaux de traduction de Léopold Justinard ont eu pour objet des ouvrages d’arabe littéraire. Sur la fin de sa vie, après près de vingt ans passés au contact de l’urbanité arabe de la vieille cité de Salé la hadriya, aurait-il été finalement convaincu de la supériorité de la langue arabe sur la tachelhit par ses amis lettrés du Gharb et du Sous ?

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Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.035.0053