Compte rendu de lecture de l’ouvrage de Foudil Cheriguen, Dictionnaire d’hydronymie générale de l’Afrique du Nord (Algérie, Maroc, Tunisie), Tizi-Ouzou, Éditions Achab, 2012
- Par Mustapha Tidjet
Pages 219 à 221
Citer cet article
- TIDJET, Mustapha,
- Tidjet, Mustapha.
- Tidjet, M.
https://doi.org/10.3917/edb.034.0219
Citer cet article
- Tidjet, M.
- Tidjet, Mustapha.
- TIDJET, Mustapha,
https://doi.org/10.3917/edb.034.0219
1Le dictionnaire d’hydronymie générale de l’Afrique du Nord de Foudil Cheriguen est un ouvrage de 528 pages divisé en deux parties dont la première, pp. 9-35, est une introduction dans laquelle sont présentées les conditions historiques, sociologiques, climatologiques et linguistiques à l’origine de la formation des hydronymes de la région sud-méditerranéenne. On y trouve aussi les différents éléments méthodologiques. La seconde partie de l’ouvrage, la plus essentielle, est consacrée à la présentation/interprétation des hydronymes recensés sur l’ensemble de l’Afrique du Nord.
2Ce travail vient à un point nommé dans la mesure où il s’attaque à un domaine de recherche resté quasiment vierge jusqu’ici. Hormis des articles très restreints sur l’onomastique maghrébine s’intéressant à des aspects particuliers, et avec un nombre limité d’unités, exception faite des travaux de Gustave Mercier, d’Émile Laoust et d’Arthur Pellegrin. Il a fallu attendre l’année 1993 pour voir une publication de Foudil Cheriguen traitant, de manière systématique, d’un aspect de la toponymie algérienne, Toponymie algérienne des lieux habités (les noms composés), Alger, Épigraphe, 1993.
3Cet auteur a introduit de façon remarquable les études onomastiques dans l’université algérienne, notamment par la direction de mémoires de magistère et de thèses de doctorat, puis par un enseignement en master au département de français à l’Université de Bejaïa. Aujourd’hui on peut constater un nombre non négligeable de travaux (mémoires et thèses) publiés ou en voie de publication. Cependant, dans le domaine de l’hydronymie en particulier, les travaux de recherche sont peu nombreux, sinon quasi inexistants. Ce dictionnaire est à notre connaissance le premier ouvrage complètement dédié à l’hydronymie nord africaine. Il vient heureusement combler une lacune.
4Pour la transcription des hydronymes, l’orthographe française était la référence obligée comme l’a relevé, à juste titre, l’auteur : « La transcription des hydronymes a d’abord été celle des géographes en alphabet français dont les graphèmes se sont vite révélés insuffisants ou inadaptés pour certains d’entre eux » (p. 27). Chaque utilisateur a essayé de remédier, à sa manière, aux problèmes d’incompatibilité de cette orthographe avec les systèmes phonologiques des langues locales. Les variations de transcription abondent en la matière. Citons à titre d’exemple le cas d’un même son rendu par plusieurs caractères, r, gh, kr, g, k... Ainsi les noms kabyles adrar « montagne » et ada « pierre » peuvent être rendus par la même transcription : « La non distinction du r vibrant et du r uvulaire en français induit d’autres erreurs quand le géographe note le toponyme et/ou l’oronyme berbère Adrar signifiant « montagne » dans le cas des r vibrants et « pierre ou rocher » dans le cas des r uvulaires. Le caractère pertinent des deux phonèmes berbères ne peut donc pas être rendu sans faire appel à des graphèmes différenciés » (p. 27). En revanche, le même caractère peut être utilisé pour rendre plusieurs sons différents. C’est le cas notamment des sons spirants et emphatiques qui ne sont pas présents dans la langue française, alors ils sont rendus par les caractères de leurs équivalents simples du français. C’est ce qui crée une confusion entre des noms différents. Par exemple le phonème simple /z/ et l’emphatique /z/ sont rendus par l’unique caractère z, ce qui ne permet pas la distinction entre les noms formés à partir de azrar « collier » et az˙rar « gravier ».
5Le premier défi que doit relever l’onomasticien est de restituer la prononciation locale des unités recensées. C’est pour cela que l’auteur propose un système de transcription dans lequel est prévu un caractère et un seul pour chaque son pertinent des langues nord-africaines dans leur variation, berbère ou arabe dialectal. Chaque entrée est d’abord retranscrite en utilisant l’orthographe du français telle qu’elle est représentée dans les cartes, vient ensuite une notation avec le système proposé pour pouvoir rendre au mieux la prononciation effective des hydronymes : ce qui est déjà une interprétation.
6L’objectif ultime d’une recherche en onomastique étant l’interprétation des noms propres, l’auteur s’est astreint à certains principes pour obtenir les significations les plus probables. Malgré toutes les précautions prises, il a tenu à signaler d’emblée les possibles erreurs qui peuvent s’y glisser en raison du caractère hypothétique de toute interprétation d’un matériau onomastique. « Les onomasticiens sérieux connaissent bien le caractère hypothétique des interprétations dans ce domaine ». Il est donc probable qu’en dépit de toute la bonne volonté de l’auteur et de toutes les précautions dont il s’est entouré, « des erreurs d’interprétation sont susceptibles de se retrouver et à différents niveaux » (p. 22).
7Le premier principe consiste à donner la primauté, dans l’interprétation, à l’idiome où est localisé l’hydronyme. « Nous avons privilégié, autant qu’il nous est possible de le faire, la signification que l’hydronyme possède localement, c’est-à-dire que le parler en cours dans la région où se trouve l’hydronyme est le premier à être pris en considération » (Ibid.). Cependant ce principe est à relativiser car les noms de lieux en général, et les hydronymes en particulier, sont souvent fixés à des dates très anciennes. Les nouveaux occupants ne font en général que les altérer morphologiquement pour les adapter à leur idiome. Il arrive même qu’un nom soit, par une attraction paronymique, tout simplement remplacé par des mots de la nouvelle langue dont la prononciation est proche du toponyme. C’est pourquoi il serait peut-être plus judicieux de chercher d’abord dans les langues anciennes même si elles ont disparu de cette localité depuis un temps plus ou moins long. Témoin cet exemple où est donnée l’interprétation « altération arabe du berbère eğğed... » pour le nom Djid (p. 104), au lieu de se contenter de le rapprocher du terme arabe.
8D’un autre côté, ce premier principe est modéré par le second qui préconise la multiplication des hypothèses pour minimiser le risque d’erreur qui nous guette à chaque étape : « Devant toutes ces difficultés, il ne nous parait pas admissible, quand des noms à interpréter présentent une grande variation, particulièrement sémantique, de nous limiter à une seule interprétation. Nous avons choisi de renseigner le lecteur sur les différentes significations possibles en multipliant quelque peu les hypothèses » (p. 23). Il me semble que c’est ce principe qui doit prévaloir dans cette aire géographique.
9Un autre principe qui a prévalu tout au long de ce travail, même s’il n’a pas été explicitement énoncé, est cette volonté de toujours aller au-delà de cette forme apparente que nous livre la synchronie pour chercher l’interprétation en essayant de deviner autant que possible les raisons étiologiques qui ont présidé au choix d’un nom. Il nous suffit de prendre comme exemple l’hydronyme Bir el Bahri (p. 105) où le deuxième composant est rapproché du thème berbère ebher qui a donné le nom tibhirt « jardin maraîcher », tout en signalant les différentes significations que peut prendre ce nom sur l’ensemble du territoire concerné par l’étude, au lieu de se contenter de faire une lecture au premier degré, celle qui se serait imposée au non initié, et qui se confondrait avec le mot kabyle abehri « vent ». Ceci a été clairement explicité (p. 259) pour le nom Medjeret es Souf, pour lequel on trouve la notice suivante : « arabe pour le premier composant et berbère pour le second, en dépit de la transcription par es-souf comme s’il s’agissait d’un terme de souche arabe. Meğret Suf. Redondance, « cours d’eau » : chacun des composants étant la traduction de l’autre ». Il est à noter que même si globalement l’interprétation des hydronymes est satisfaisante, du fait qu’à chaque fois le doute est possible, il est fait mention d’un certain nombre d’hypothèses, il arrive qu’on ne soit pas d’accord avec certains choix opérés par l’auteur, chose tout à fait normale dans ce type de recherche en raison d’abord du caractère hypothétique de cette branche scientifique et surtout du nombre impressionnant d’unités à analyser.
10On ne peut conclure ce compte-rendu sans signaler la richesse du matériau lexicographique mobilisé et l’importance des références citées (pp. 23-25). Cet ouvrage vient combler un vide dans les études onomastiques de l’Afrique du Nord, particulièrement en hydronymie. Par ailleurs, la rigueur méthodologique dont fait preuve l’auteur, la richesse de la bibliographie et la somme des informations données en font de cet ouvrage une référence incontournable pour les futures futurs chercheurs en onomastique.