Régularités structurelles et relations sémantiques dans les expressions idiomatiques rifaines
- Par Mustapha El Adak
Pages 171 à 188
Citer cet article
- EL ADAK, Mustapha,
- El Adak, Mustapha.
- El Adak, M.
https://doi.org/10.3917/edb.034.0171
Citer cet article
- El Adak, M.
- El Adak, Mustapha.
- EL ADAK, Mustapha,
https://doi.org/10.3917/edb.034.0171
1Au cours de ces dernières décennies, force est de constater qu’un intérêt grandissant est accordé au domaine idiomatique dans la recherche linguistique. Bien entendu, les plus étudiées à cet égard sont les langues occidentales. Pour ce qui est de l’amazighe, soulignons d’emblée que les expressions idiomatiques ont bénéficié de peu d’analyses systématiques et approfondies. Bien que les travaux récemment parus aient apporté des contributions importantes à la collecte des corpus et à l’étude de certains aspects du figement linguistique, il reste encore apparemment du chemin à faire. En fait, ce qu’il faut retenir ici, c’est que les études phonético-phonologiques et morphosyntaxiques qui ont prédominé pendant un demi-siècle commencent progressivement à être complétées par la recherche sur les unités complexes fonctionnellement figées. Ces dernières offrent désormais la possibilité de mener plusieurs tâches de front : lexique, syntaxe, sémantique, analyse de discours, etc. Ainsi, leur approche sous des angles différents mais complémentaires remet en question toute une série de concepts portant sur la nature du signe linguistique, la référence, la dénomination, la dichotomie langue/parole, pour ne citer que les plus essentiels. Se trouvent également posées diverses questions élaborées par la linguistique cognitive-fonctionnelle comme l’interaction entre la langue et d’autres facultés humaines où interviennent la conceptualisation, l’analogie symbolique, la mémoire, etc.
2En prenant appui sur ce qui a été dit des croisements entre plusieurs aspects de la langue, et en particulier sur l’approche du lexique dans le cadre de la tradition structuraliste, cette contribution part de l’hypothèse suivante : bien qu’elles soient de nature polylexicale, les expressions idiomatiques sont des unités linguistiques dont le fonctionnement s’apparente à celui des unités simples (Thun 1975, Mejri 1997). De là à dire qu’elles font partie intégrante du lexique, à savoir qu’elles dénomment des situations, qu’elles sont mémorisées par les locuteurs et qu’elles sont indispensables à la maîtrise de la langue. Et comme dans le domaine du lexique, tout est construit sur des rapports, ces expressions n’échappent pas à cette règle : elles entretiennent des relations d’homonymie/polysémie, de synonymie et d’antonymie. Ce sont justement ces relations systématiques qui seront abordées dans la suite de cet article, et ce dans le but de mettre en évidence les différents aspects de leur réalisation.
I. Classification formelle
3Opter pour une approche structurale du sens des unités polylexicales suppose d’abord leur classement par catégories grammaticales. En effet, si un tel classement s’impose, c’est parce que le stock idiomatique au même titre que le lexique simple recouvre des unités d’ordres divers, lesquelles peuvent avoir des fonctions différentes dans le discours. La notion de catégories grammaticale ou syntaxique s’applique donc aussi aux expressions codées en langue. Conçues dans cet esprit, leur analyse permet de les regrouper en famille et de déterminer les rapports qui les unissent. Ainsi, les catégories regroupant les expressions étudiées ici se présentent comme suit :
-
Expressions verbales
Ireqqeḍ ussan
Il ramasse les jours
Il est en fin de vie, il vit ses derniers jours.Yuḏf ḏi ṯmurṯ
Il est entré dans le sol
Il est honteux et confus. -
Expressions à prédicat prépositionnel
Ɣar s azeǧif
Il a la tête
Il est intelligent.Ḏay s ṯamẓa
En lui l’ogresse
Il est très gourmand.Xaf s ḍar
Il est sous le pied
Il est soumis, dominé. -
Expressions construites avec le morphème aqqa « voici »
Aqqa ṯ sadu ufus nnes
Il est sous sa main
Il est sous sa dépendance. -
Expressions à auxiliaire de prédication ḏ « c’est »
Ḏ ṯiṭṭawin nnes
C’est ses yeux
Il l’aime beaucoup, il l’aime comme son œil. -
Expressions adverbiales
S wul
Avec cœur
De plein gré, volontiers.
5Faisons remarquer que les expressions verbales constituent de loin la part la plus importante du corpus. Viennent ensuite par ordre décroissant les expressions à prédicat prépositionnel, les expressions construites avec le morphème aqqa « voici », les expressions à prédicat nominal actualisé par l’auxiliaire de prédication ḏ « c’est » et les expressions adverbiales. Comme nous le verrons, l’importance quantitative des expressions verbales est constatée aussi au niveau du nombre élevé des procédés linguistiques structurant leurs relations sémantiques.
II. Relations sémantiques
1. Homonymie/polysémie
6Au même titre que les unités monolexicales, les expressions dites homonymes sont celles qui ont une forme identique et un sens différent. Rappelons à ce propos qu’au cours de son évolution, une expression est susceptible d’acquérir un sens fluctuant ou polysémique. De même, la ramification de ce sens peut aboutir à des acceptions nettement éloignées, et par conséquent, l’expression en question devient homonyme dans la mesure où elle se retrouve dans des champs sémantiques différents. En fait, à part les expressions imagées construites exclusivement à base de tropes, nombreuses sont celles qui offrent deux lectures : l’une littérale, l’autre globale (idiomatique) :
Iwḍa d x jjarf
Il est tombé dans le ravin
Il a perdu la raison.
Iwṯa aqiḍun
Il a installé la tente
Il a pris racine en un lieu, sa visite est trop longue et importune.
10Contrairement à ce genre d’expressions dont le sens idiomatique prend appui sur le sens littéral, certaines expressions sont construites à partir de tropes donnant lieu à des sens nettement distincts :
Iɣeṭṭer ifadden
Il affaiblit les genoux (à qqn.)
- Il fait pitié
- Il déshonore.
13Notons que l’écart entre les deux sens de l’expression dépend souvent de l’opposition humain/non-humain de l’agent auquel est attribué le procès indiqué par le verbe et du sujet (complément) qui subit ce procès :
Iqerε as d ur
Il lui a arraché le cœur
- L’agent du procès = [+humain] ou [-humain] et le complément = [+humain] : être écœuré par qqn. ou qqch. Cf. « lever, soulever le cœur ».
- L’agent du procès = [+humain] et le complément = [-humain] (projet, activité, etc.) : exécuter parfaitement une tâche, avoir une bonne maîtrise de qqch.
16En effet, les cas où il s’agit de deux ou plusieurs sens idiomatiques différents sont peu fréquents. En général, les expressions ont tendance à manifester des affinités sémantiques plutôt que des sens visiblement distincts. De fait, c’est le contexte qui détermine lequel des sens est visé. En voici quelques exemples :
Issars xaf s fus
Il a mis la main dessus
Réserver qqch., la mettre de côté Demander une femme au mariage.
Ḍebbar i wzeǧif nneš
Trouve une solution à ta tête
Débrouille-toi (à tes risques et périls) Attention ! Prends garde !
2. Synonymie ou variation sémantique
20Dans le champ de l’idiomatie, la synonymie entre les expressions se manifeste en grande partie à travers la substitution de leurs unités constitutives (verbes, noms, prépositions, etc.) au sein d’un paradigme donné. S’y ajoutent également d’autres modes d’équivalence liés à la variation portant sur la catégorie du nombre des constituants nominaux, à la structure formelle des expressions selon qu’elle est réduite ou étoffée, au degré d’intensité, à l’effet pragmatique, etc.
Variation du verbe
Geεεḏen/uryen as iḏammen
Le sang lui est monté
S’énerver, se mettre en colère.
Inɣa/išša ur nnes
Il a tué/mangé son cœur
Être insensible, apathique, indifférent.
23Dans ce dernier cas, on voit bien que les verbes susceptibles à la variation renvoient aussi bien à une même action, et donc sont considérés comme des synonymes (geεεeḏ/ari « monter) qu’à deux actions différentes (nɣ « tuer »/ešš « manger »).
Variation du nom
24Comme il a été mentionné plus haut, la variation par substitution du nom s’opère au niveau de l’axe paradigmatique au sein des expressions à même structure. Dans une expression comme :
Išša as imezzuɣn
Il lui a mangé les oreilles
Il l’a ruiné, il a épuisé toutes ses ressources. Le composant nominal imezzuɣn « oreilles » en position complément est substituable à toute une série de noms dont il partage le sens contextuel :
aεeddis « ventre »
ur « cœur »
iḍarn « pieds »
ixsan « os »
aḏuf « moelle »
ṯirmešt « peau ».
26Dans l’ensemble de ces expressions, le sens idiomatique (ruine matérielle) est à l’origine de l’association du verbe ešš « manger » avec plusieurs unités lexicales évoquant des images sans doute différentes pour les usagers de la langue. Donc, comme l’effet pragmatique dépend des intentions avec lesquelles elles sont énoncées, les nuances sémantiques de ces unités référant aux parties du corps ne pourraient être conçues de la même manière dans un tel contexte. Apparemment, leur emploi intensif est mesuré en termes de degré en raison de sa variabilité selon les locuteurs.
Variation du nombre
27Alors que les énoncés libres acceptent la variation du nombre des noms dont ils sont composés sans modification de leur sens, les expressions idiomatiques, en revanche, sont constituées de noms figés à des degrés divers. Ainsi, trois aspects de figement du nombre sont à retenir : le nom est figé au singulier, au pluriel ou au singulier et au pluriel. En voici deux exemples de variation concernant ce dernier cas :
Imneε ḍar/iḍarn nnes
Il a retenu son/ses pied(s)
Cesser d’aller dans un lieu donné, de rendre visite à qqn.
Variation de préposition
30Contrairement aux autres catégories syntaxiques (verbe, nom, etc.), la variation portant sur la préposition est très peu fréquente au niveau de l’équivalence sémantique entre les expressions. Un seul exemple de notre corpus illustre ce cas :
Innuɣ ḏg/akḏ yexf nnes
Il est coincé dans/avec sa tête
Être confronté à des difficultés insurmontables.
Variantes étoffées/variantes réduites
32Certaines expressions sont le résultat de troncation portant essentiellement sur l’expansion de leur énoncé principal. Étant une caractéristique principale du style relâché de la communication courante, ce procédé de réduction donne lieu à des formes d’expression plus vives et plus aptes à être mémorisées. Il va sans dire que les mots tabous ou appartenant au langage familier sont souvent les plus concernés. Ainsi, on a affaire à deux types de variantes : l’une à structure étoffée, l’autre à structure réduite :
Uryen as iḏammen (ɣar uzeǧif)
Le sang lui est monté (à la tête)
Être énervé, être en colère.
Iwṯa fus nnes (ar ṯaɣmarṯ)
Il a plongé sa main (jusqu’au coude)
Profiter de l’aubaine, en tirer profit.
Ḏay s ṯikešša (ḏi ṯexna)
En lui un ver (dans le derrière)
S’agiter, ne pas arrêter de remuer, ne pas tenir en place.
36Précisons par ailleurs qu’il est des cas où les expressions à structure étoffée constituent des variantes intensives de celles ayant une structure réduite :
a). S wul
Avec cœur
a’). S wul iṣṣfa
Avec cœur pur
a’’). S wul ḏ yexsan
Avec cœur et os.
40Le degré d’intensité dans ces trois dernières expressions se rapportant à l’idée de faire ou de dire quelque chose sans contrainte (de plein gré) n’est pas le même. La formulation en (a’’) où intervient le renforcement du sens par la redondance symbolique concernant les deux noms cordonnés est plus intense qu’en (a’) qui est à son tour plus intense qu’en (a).
Variantes intensives
41Dans les expressions idiomatiques, l’effet de l’intensité se manifeste de plusieurs manières. En plus de la diversité des modes de conceptualisation à travers le jeu symbolique et de manipulation de la forme syntaxique des expressions, elle peut aussi être inhérente au sémantisme des composants lexicaux comme nous l’avons évoqué plus haut à propos de la variation des noms. Jugeons-en par ces quelques exemples :
(a). Iwš as aḏan nnes
Il lui a donné ses intestins
Il lui a confié ses secrets.
(a’). Iwša as aḏan n waḏan nnes
Il lui a donné les intestins de ses intestins
Il lui a confié tous ses secrets.
(b). Axmi d ṯefruri zi ṯmeǧatš
Comme si elle était éclose (sortie) d’un œuf
Elle est très belle.
46Contrairement à (a) et (b), (a’) et (b’) sont des variantes intensives qui se distinguent par une puissance expressive permettant un meilleur ancrage dans le discours.
47Pour ce qui est de (a’), on peut clairement constater que la structuration sémantique repose sur un jeu de redondance mettant en relief le composant aḏan « intestin(s) » qui est symbole de « for intérieur ». De fait, le jeu de mots en question consiste à exprimer le plus haut degré d’une confidence à partir d’une combinaison syntaxique où le nom et le complément de nom (N de N) renvoient à un même référent : aḏan n waḏan nnes « l’ (les) intestin(s) de son (ses) intestin(s) ». Dans le même ordre d’idées, il y a lieu de constater que, sur le plan sonore, la redondance du même composant et de la même préposition rythme la construction à partir de l’enchaînement allitératif qui se manifeste par la reprise du son « n ». Par conséquent, cette construction est révélatrice du ton de ses composants et par là même de la volonté de convaincre et d’émouvoir l’interlocuteur.
48Concernant (b’), notons qu’à la différence de (b), l’aspect merveilleux et fantastique qui y est exprimé ne peut passer inaperçu. En effet, ce qui caractérise cette expression, c’est le renversement de valeurs qui élève la beauté féminine au plus haut degré possible. Ce renversement transcende le caractère isomorphe du rapport entre la femme et le soleil pour créer une image inouïe, un paradoxe laissant apparaître la prééminence de la beauté humaine sur la beauté de la nature que la doxa érige en modèle. À y regarder de près, la manière dont l’expression est formulée pourrait laisser penser à une menace structurée à partir de l’ordre de « descendre » tel que le montre le verbe ḍḍar-d à l’impératif et l’idée de subir une punition sous-jacente au verbe ari « monter » au futur dans le cas où le soleil ne fait pas acte de soumission. En transgressant la norme doxale, la femme aspire ainsi à supplanter le soleil qui est le parangon de la beauté. C’est en effet cette transgression de la norme sémantique transdiscursive qui est à l’origine de l’intensification extrême du contenu de l’expression.
49Toujours en nous référant au champ sémantique de la beauté, l’usage en tarifit admet plusieurs expressions possédant une représentation prototypique pour qualifier une femme très belle :
ḏ ṯfušt « c’est un soleil »
ḏ ṯaziri « c’est une lune »
ḏ yur « c’est un croissant (de lune) »
52or, chacune de ces expressions à sa saveur symbolique, et donc intensive. L’existence de telles expressions montre qu’il existe dans la langue des classes sémantiques partageant une même représentation prototypique, mais dont les mots-symboles n’ont pas la même valeur intensive. La lumière et l’énergie des astres, l’élégance de la perdrix, la dimension érotique de la pomme et la grâce de la nature qu’incarne la fleur sont tous des effets de sens qui structurent le haut degré de la beauté. Cependant, chaque symbole se distingue par son degré d’intensité. Se pose alors la question de la saillance sémiotique des symboles. À titre d’exemple, l’aire sémantique de ṯasekkurṯ « perdrix », ṯateffaḥt « pomme » et ṯanewwašt « fleur » ne structure pas l’expression de l’intensité au même titre que celle de ṯfušt « soleil » qui est particulièrement riche en images (lumière, énergie, force, vie...), d’où l’importance de son spectre dénominatif. Autrement dit, la composante intensive de l’ensemble des parangons de la beauté cités plus haut est susceptible d’être évaluée sur une échelle de degré. À ce propos, notons que les locuteurs rifains ont une préférence particulière pour les deux symboles ṯfušt « soleil » et ṯaziri « lune » pour intensifier l’idée de la beauté féminine. Viennent ensuite les autres symboles dans un ordre qui varie d’un locuteur à l’autre.
Variantes pragmatiques
53Bien qu’ils aient le même sens dénotatif, les constituants lexicaux interchangeables dans certaines expressions diffèrent par leurs composantes pragmatiques ou signifiés connotatifs. Cela s’applique également aux constituants dont les référents sont distincts mais mutuellement substituables dans un contexte donné. D’où la possibilité dans ce cas de choisir entre plusieurs variantes lexicales dans l’intention d’exprimer telle ou telle nuance. Les deux principaux aspects sur lesquels portent ces variantes sont la connotation et le niveau de langue.
• Variantes liées à la connotation
54Les expressions suivantes sont formées à base de mots neutres et de mots péjoratifs. En cela, elles sont interchangeables mais chacune a ses nuances pragmatiques :
-
Emploi neutre azeǧif « tête »/emploi péjoratif aqeyyuε « tête »
Inna as t uzeǧif/uqeyyuε nnes
Sa tête la lui a dite
Décider de qqch., agir à son idée. -
Emploi neutre : aεeddis « ventre »/emploi péjoratif aɣarmur « ventre »
Itegg as ḏeg wεeddis/wɣarmur
Il lui met dans le ventre
Nourrir qqn, l’aider à vivre.
56Pour éviter l’emploi des expressions qui offensent la pudeur (sexualité, fonction excrémentielle, etc.), on recourt souvent à des emplois euphémiques comme le montrent ces différents exemples où le terme iẓẓan « excréments » est remplacé par ššmeε « bougies » (analogie de forme) et deux autres termes arriḥṯ « odeur » et ššyaḍ « odeur de brûlé » qui renvoient (par contiguïté) aux vesses émises par l’anus et qui, apparemment, sont des variantes moins obscènes que le mot désignant les excréments :
Yarxud zzay s i yiẓẓan/ššmeε/arriḥṯ/ššyaḍ
Il lui a fait rejeter des excréments/des bougies/l’odeur/l’odeur de brûlé
Il l’a battu violemment, il lui a fait endurer des choses pénibles.
58Voici un autre exemple de transfert par analogie de forme où ṯaxna « derrière » a pour variante ifri « grotte » :
Iwša as i ṯexna/yefri
Il lui a pénétré le derrière/la grotte
Se faire avoir, être trompé. Cf. « l’avoir dans le cul, (l’os) ».
• Variation de niveaux de langue
60Les mots composant une expression peuvent être associés autant à l’usage courant ou standard qu’à l’usage familier. Bien entendu, ceux qui renvoient à la sexualité et à la défécation sont souvent ceux qui sont ressentis comme incongrus. Dans les quelques exemples qui suivent, les deux mots désignant le derrière en tarifit (nanna, ṯaxna) commutent avec azeǧif « tête », ur « cœur », aqemmum « bouche » et aεeddis « ventre » :
Iḥesseb x uzeǧif nnes/nanna-s
Il compte sur sa tête/son derrière
Qui se croit supérieur, qui est prétentieux.
Iqerε as d ur/ṯaxna
Il lui a arraché le cœur/le derrière
Exécuter parfaitement une tâche, avoir une bonne maîtrise de quelque chose.
Innurẓem as uεeddis/ṯennurẓem as ṯexna
Son ventre s’est ouvert/son derrière s’est ouvert
Être séduit, faire miroiter qqch. à qqn, lui donner de faux espoirs.
65On comprend donc que les expressions relevant du registre familier (vulgaire) ne sont pas que de simples variantes stylistiques de celles qui sont associées au registre courant. Au contraire, au-delà du fait d’enrichir le stock idiomatique sur le plan de la variation, elles participent à pallier les lacunes que présente le niveau de langue standard du point de vue de la conceptualisation ou de la construction du sens. En effet, lorsqu’une expression présente une réalité de manière triviale à travers les mots qui la composent, elle met en avant une autre manière de la concevoir et de l’exprimer. En d’autres termes, elle exprime ce en quoi la réalité qu’elle décrit est autre que ce que les mots courants ne sauraient dire et prévoir.
Variation de structure syntaxique
66Sur le plan syntaxique, la variation des expressions revêt plusieurs formes. Sans entrer dans les détails, ces formes peuvent être réparties en deux catégories principales : 1) des expressions constituées d’une partie stable et d’une partie variable ; 2) des expressions à structure hétérogène :
• Expressions à structure stable et variable
67Observons ces exemples se rapportant à l’idée d’« endurer de dures épreuves » :
a). Ṯekka xaf s ṯezri
a’). Ṯekka xaf s ḏ ṯabaršant
a’’). Ṯekka xaf s n yiṭan.
69La partie constante qui est l’énoncé principal ṯekka xaf s « lit. Elle est passée sur lui (elle) » est associée à trois expansions de statut syntaxique différent. En (a), l’expansion est un syntagme verbal : ṯezri « elle est tournée ». En (a’), c’est un syntagme prédicatif dont le nom est actualisé par la particule ḏ : ḏ ṯabaršant « c’est noire ». Enfin, en (a’’), il s’agit d’un syntagme prépositionnel n yiṭan « de chiens ». Toutes ces trois expansions ont pour rôle de caractériser l’énoncé principal par l’attribution de la qualité de l’épreuve subie.
• Expressions à structure hétérogène
70Les expressions antonymes sont définies comme des unités exprimant des sens contraires. À l’instar de la variation relative à la synonymie, l’antonymie se manifeste en grande partie par la négation des expressions assertives au moyen de l’adverbe négatif war... bu « ne... pas » et par la substitution au sein d’un paradigme donné des unités entretenant un rapport d’opposition. Celles-ci sont essentiellement des unités verbales, ce qui n’est pas le cas de la variation synonymique où c’est la substitution du nom qui joue un rôle de premier plan.
71Toutes les expressions suivantes sont des variantes décrivant « l’état d’essoufflement et d’épuisement ». À la différence du cas précédent, leurs structures syntaxiques sont de nature diverse :
Iffeɣ as d wur
Son cœur est sorti.
Immenḍar as d yirs
Sa langue s’est jetée.
Inḍar d ur nnes
Il a rejeté son cœur.
Ur nnes itekk d ḏg wqemmum nnes
Son cœur sort de sa bouche.
Ttekk as d ṯaṛuṯ zeg wqemmum
Les poumons lui sortent de la bouche.
77Il ressort de ce qui précède que les expressions idiomatiques n’échappent pas aux mêmes difficultés que pose la synonymie lorsqu’il s’agit du traitement des unités simples du lexique. Ces difficultés résident dans le fait que leur sens dépend essentiellement du contexte où elles sont utilisées, et par conséquent, la substitution d’une expression par une autre n’aboutit pas toujours au même effet de sens. C’est pourquoi il serait préférable de parler de variation et non de synonymie qui laisse entendre une identité sémantique absolue.
2. Antonymie
Opposition entre verbes
Ikessi ifadden
Il soulève (redresse) les genoux
Qui honore et procure de la considération (à sa famille).
Iɣeṭṭer ifadden
Il fait tomber (affaiblit) les genoux
Qui déshonore (ses proches) par son comportement avilissant, honteux, etc.
80Lorsqu’elle n’est pas totale comme dans les deux exemples précédents, l’opposition entre les verbes peut être partielle :
Igga ur
Il a fait du cœur
Qui est devenu enthousiaste, entreprenant.
Išša ur nnes
Il a mangé son cœur
Qui est apathique, mou, inconsistant.
83L’opposition liée aux verbes peut être accompagnée de l’opposition sémantique des prépositions :
a). Ṯuḏf as ḏg wur
Elle lui est entrée dans le cœur
Être aimée, admirée.
b). Ṯewḍa as zg wur
Elle lui est sortie du cœur
Être dépréciée, détestée.
86Dans l’expression (a), le sémantisme de la préposition ḏg « dans », s’accorde avec celui du verbe aḏf « entrer » dans la mesure où il traduit le « passage du dehors au dedans », d’où l’idée de l’« amour ». Par contre dans l’expression (b), le sens de la préposition zg « de » étant conforme au sens du verbe wḍa « tomber », exprime le « passage du dedans au dehors », d’où l’idée de la « répulsion ».
Emploi de l’adverbe négatif war... bu « ne... pas »
87Dans bon nombre de cas, les expressions assertives peuvent être employées négativement en plaçant l’adverbe négatif devant leurs prédicats. Plusieurs catégories d’expressions sont concernées par ce mode de négation :
• Expressions verbales
Igga ur
Il a fait le cœur
Qui est devenu enthousiaste, entreprenant.
War iggi bu wur
Il a n’a pas fait de cœur
Qui n’est pas enthousiaste, qui n’est pas entreprenant.
• Expressions à prédicat prépositionnel
Ɣar s azeǧif
Il a de la tête
Qui est intelligent, raisonnable.
War ɣar s bu wzeǧif
Il n’a pas de tête
Qui n’est pas intelligent, qui n’est pas raisonnable.
Ḏay s ur
En lui le cœur
Qui est énergique.
War ḏay s bu wur
Il n’a pas de cœur
Qui n’est pas énergique.
• Expressions construites avec le morphème aqqa « voici »
Aqqa ṯ ḏg wzeǧif nnes
Il est dans sa tête
Qui est conscient, qui n’a pas perdu sa lucidité.
Opposition entre expansions adjectivales
96L’opposition dans les expressions composées d’expansions adjectivales vise les constituants nominaux dont elle altère la valeur positive :
Ɣar s ur ḏ ašemrar
Son cœur est blanc
Qui est bon, indulgent.
Ɣar s ur ḏ abaršan
Son cœur est noir
Qui est impitoyable, dur, rancunier.
Ɣar s fus ifsus
Sa main est légère
Qui est rapide dans la réalisation d’une tâche.
Ɣar s fus iḏqer
Sa main est lourde
Qui est lent dans la réalisation d’une tâche.
• Variation de préposition
Iwša as t s wur
Il la lui a donnée avec le cœur
Il la lui donnée de plein gré.
Iwša as t awarni wur
Il la lui a donnée derrière le cœur
Il la lui a donnée à contre cœur.
Conclusion
103Parvenus aux termes de cette étude, nous concluons qu’à l’instar des unités simples, les expressions idiomatiques entrent dans toutes les relations qui structurent le lexique. L’analyse que nous leur avons consacrée ici a pu déterminer la nature de ces relations et mettre en évidence les différents mécanismes intervenant dans les structurations qui leur sont attachées. La synonymie ou la variation sémantique est bien entendu le mode de structuration qui apporte une richesse considérable à l’idiome rifain. En témoignent les différentes formes expressives permettant non seulement de mieux exprimer certaines nuances émotives, mais aussi de déterminer les régularités de création offertes par le système de la langue et mises en œuvre pour la génération des variantes dans le capital idiomatique.
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