Le pays, la mer et la femme dans la poésie kabyle de l’exil (première partie)
- Par Ali Sayad
Pages 125 à 150
Citer cet article
- SAYAD, Ali,
- Sayad, Ali.
- Sayad, A.
https://doi.org/10.3917/edb.034.0125
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- Sayad, A.
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https://doi.org/10.3917/edb.034.0125
Notes
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[1]
Je tiens à remercier MM. Ouahmi Ould-Braham et Michel Porchet pour leur relecture attentive.
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[2]
Les habitants de Aït Hag, de la tribu des Irdjen, ont fait subir le 24 mai 1857 de lourdes pertes au général Renault : 33 hommes tués et 159 blessés.
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[3]
C’est à Ichraâiwen qu’est né le poète Si Mohand. Les habitants dépossédés de leurs maisons et de leurs terres se sont installés à Tizi Rached où ils reconstruisirent leur village. L’ancien village était localisé sur l’ancien emplacement de l’arsenal d’artillerie, et le télégraphe dans le fort.
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[4]
Icherriden appartient à la tribu des Aït Aggouacha, il est situé à quelques 6 km au sud-est de l’actuel Larbâa n Ath Iraten. C’est là que fut livré, le 24 juin 1857, le combat qui décida de la soummission de la Kabylie. L’armée française compta 44 morts et 327 blessés.
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[5]
Le tombeau de Sidi Muhend-Seghir, issu des Aït-Yenni, est érigé sur une petite colline dans la vallée de Takhoukht, sur un territoire neutre entre les Iwadiyen, les Aït Aïssi, Aït Iraten, Aït Yenni et les Aït Ouassif. Win iceṭṭḥen di Taxuxt (celui qui danse à Takhoukht), dépersonnalisé et sans parti pris dans ce no man’s land, il n’appartient à aucune de ces tribus et, par conséquent, n’est défendu ni encouragé par personne, hormis les marabouts, neutres, issus de cet ancêtre mythique. Le général Yusuf y campa au cours de sa marche vers les Aït Yenni.
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[6]
La mosquée de Taourirt-Mimoun, comme celles d’Aït-Larbâa et d’Aït-Lahcène chez les Aït Yenni ont été construites au début du xviie par des artisans turcs venus d’Alger. Elles faisaient l’admiration de tout le pays kabyle. Celle d’Aït-Lahcène a été canonnée le 26 juin 1857, il ne reste plus que le vestibule, aseqqif l_lbeṛğ ; à Aït-Larbâa seule une arcade est demeurée. La mosquée de Taourirt-Mimoun, au centre du village, y a en réalité échapé. Elle a été classée en 1970 monument historique.
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[7]
Lalla Fadhma n Soumeur a joué un rôle important dans la résistance kabyle contre l’occupant français durant les années qui ont précédé la campagne de 1857. Elle est issue d’une famille maraboutique des Aït Illilten où son père était cheikh de l’école coranique de Sidi Ahmed-Oumeziane. Donnée très jeune en mariage à un homme des Aït Itsouragh, elle ne tarda pas à s’insurger. Elle se retira dans le petit village de Soummeur où son frère Sidi Tahar, marabout inspiré, exerçait comme prédicateur.
Lalla Fadhma ne tarda pas à avoir elle-même des visions ; la lecture de l’avenir n’eut plus de mystère pour elle. Sa notoriété progressa rapidement, sa maison devenait le sanctuaire sacré où se rendaient ses nombreux partisans On venait la consulter des contrées les plus reculés de la Kabylie. Sa belle prestance, sa propreté et le luxe de ses toilettes recherchés, ses manières enjouées et familières imposaient aux hommes. « Elle recevait dans une chambre écartée et obscure et n’admettait qu’une seule personne à la fois. Au dire des Kabyles, les jeunes gens, doués d’un physique agréable, obtenaient d’elle des audiences beaucoup plus prolongées que les visiteurs moins favorisés de la nature. Tous, du reste, la quittaient charmés, car ses prophéties ne manquaient jamais d’être conformes à leurs désirs » (A. Hanoteau, Poésie populaire de la Kabylie du Jurjura, Imprimerie impériale, Paris, 1867, note 4, p. 126-127).
Pendant la durée de la résistance aux troupes du maréchal Randon, Lalla Fadhma mit son efficacité et son autorité au service de la cause nationale. Personne ne prêcha l’appel à la révolte avec plus d’ardeur. Le 11 juillet 1857, les colonnes des généraux Yusuf et Renault occupaient les territoires des Aït Itsouragh et des Aït Illilten. Lalla Fadhma, refugiée à Takhlidjt n Aït Adsou, tombait au pouvoir des zouaves commandés par le capitaine d’état-major Fourchault. Le maréchal Randon l’assigna, avec son frère Si Tahar, en résidence à la zawiya de Si Tahar ben Mahieddine, bachagha des Beni-Slimane dans le Titteri. -
[8]
Abdelmalek Sayad, La Double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, préface de Pierre Bourdieu, Le Seuil, 1999.
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[9]
Ali Sayad, « Chérif Kheddam, chantre algérien », Jeune Afrique, no 798 du 23.04.1976.
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[10]
Ali Sayad, « Chérif Kheddam, chantre algérien », op. cit.
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[11]
Gma, ne s’adresse pas exclusivement au frère, fils de la mère (ag+ma), « d gma g_giwen d yiwet » (frère issu d’un et d’une), c’est-à-dire de la même lignée, il s’adresse également aux germains et proches parents parallèles (les fils des oncles paternels et des tantes maternelles par rayons croissants), époux potentiels dans les mariages préférentiels, très rarement les cousins croisés, c’est-à-dire qui existent en puissance mais pas obligatoirement dans la réalité des stratégies matrimoniales, celui qui peut être considéré comme l’alter ego, ce « second moi-même », celui en qui on a toute confiance (cf. Ramon Basagaña et Ali Sayad, Habitat traditionnel et structures familiales en Kabylie, Mémoire du CRAPE, XXIII, Sned, Alger, 1974).
La Kabylie d’antan visait à l’égalité sociale tant dans ses structures sociétales que dans ses structures linguistiques. À société égalitariste, langage égalitariste, où aucun mot ne déborde sur un autre, reste dans le respect et la pudeur mais surtout dans le proportionnellement uniforme, le discours formé d’éléments liés en bonne entente : « Leεmeṛ γur-es awal yugaren gma-s » – il n’a jamais une parole qui dépasse son frère (plus haute que l’autre).
Cet égalitarisme kabyle se traduit aussi dans un quotidien solidaire qui unit des personnes : « - Anwa i d gma-k ay azger ? – D win wi d nekk kerrzeγ ! », – Qui est don ton frère ô bœuf ? – C’est celui avec qui je laboure ! Le poète Slimane Azem renforce cette affirmation donnant à la dimension de fraternité, une fraternité de classe : « Azger yeεqel gma-s, win wid neţţa yetmeḥḥen », le bœuf reconnaît comme frère celui avec qui il a peiné. L’amour devient cette autre forme de fraternité entre époux qui s’aiment, apparentés par les liens du mariage et solidaires devant l’exil qui les sépare. -
[12]
Mammeri (Mouloud), « Les mots, les sens et les rêves ou les avatars de tamurt », Awal, no 2, 1966 ; repris dans Mouloud Mammeri, Culture savante et culture vécue (Études 1938-1989), Éditions Tala, Alger, 1991.
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[13]
Préface de Meziane Lechani, Écrits berbères de Mohand-Saïd Lechani, son oncle, Éditions Fnar, Paris, 1996.
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[14]
Un des saints patrons de Bougie.
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[15]
Chez les Grecs, jeune homme pubert. Beau jeune homme.
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[16]
Hassina Kherdouci, La Chanteuse kabyle. Voix, texte, itinéraire, Édition Akili, Tizi-Ouzou, 2001.
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[17]
Idem.
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[18]
Idem. C’est nous qui soulignons.
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[19]
Malika Arabi, Éclats de vie, Tiwizi production, Paris, 2011, p. 55.
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[20]
Chant composé par Lalla Yamina et exécuté par Wrida vers le milieu des années 1950, dans le cadre des programmes en langue kabyle à Radio-Alger. Une seconde version fut enregistrée, quelques années plus tard, avec la voix d’El Djida Tamechtouht.
1L’immigration algérienne, commencée à la fin du xixe siècle, est indissociable du phénomène colonial. La colonisation française en Algérie reposait sur l’effondrement total de son organisation politique, économique, culturelle et sociale. L’établissement de la colonisation, en démantelant l’agriculture, provoqua un déplacement sans précédent des populations rurales. La conséquence fut l'émigration forcée, les villes algériennes n’étant pas en mesure de les recevoir. Une fois le mécanisme enclenché, le pays dans son ensemble sombra dans une spirale de sous-développement.
2En Kabylie, chaque tribu constituait une nation restée indépendante. Par esprit d’indépendance, le villageois y pratiquait l’autosuffisance en produisant par assolement la polyculture de montagne sur un même lopin de terre. L’économie kabyle, se faisant par le troc, a été bousculée par l'économie marchande avec l’introduction de la monnaie de l’occupant. En plus, à plusieurs reprises, hommes, bêtes et vergers furent méthodiquement abattus, les vivres répandus, les biens économiques, sociaux et culturels détruits. De petit paysan, le Kabyle tomba dans l’indigence, dû quitter famille et village, femme et enfants, pour se prolétariser. Il fut valet de ferme sur les domaines coloniaux, fondeur dans la sidérurgie lorraine, mineur de fond dans le Nord ou l’Est. Les départs des hommes favorisèrent la paupérisation des villages et, d’année en année, les populations devinrent de plus en plus dépendantes de leur émigration en France.
3Les Kabyles n'avaient pas renoncé à leur identité, à leur sens de l’honneur ? En silence, la masse montagnarde se reconstituait, fidèle à ses traditions ancestrales et à son histoire mouvementée. C’est par les femmes que se sont perpétués les récits et mythes émouvants des ancêtres, les chants et la poésie populaires, le culte des saints et des sites sacrés. Toutes les vertus qui font que les Kabyles sont restés Kabyles. L’homme est seul dans l’émigration, la femme est seule au pays, ils vivent la séparation, chacun dans sa solitude. Pour le prolétariat kabyle émigré, le chant pouvait se rêver comme une alternative à l’usine et aux champs, après une rude journée de travail. C'est ce qu'établit le présent article en s'appuyant sur poèmes et textes de chansons.
4La chanteuse Aït Farida a chanté à la fin des années 1950 Akkin i lebher i-gella wul-iw, « c’est au-delà de la mer que vit mon cœur ». Le cœur n’est pas seulement cet organe musculaire, moteur de la circulation sanguine, c’est aussi la partie centrale, active ou essentielle de quelque chose. On parle alors du cœur d’une ville, du cœur d’un débat, du cœur d’un problème, du cœur de l’hiver.
5Se souvenant d’un mythe ancien, où Yennayer (janvier), pour punir une vieille et sa chèvre, a demandé à Fuṛaṛ (février) l’emprunt d’un jour, Amerḍil (pl. imerḍilen), la jeune épouse, va dans cette complainte, au cœur du problème de la femme kabyle, en chantant son exil intérieur. Se plaignant à sa mère de sa situation dans un état provisoire jamais défini, comme dans un no man’s land, zone laissée à l’abandon, où elle n’est ni en guerre ni en paix, ni avec elle-même ni avec sa belle-famille, qui ne l’a jamais intégrée :
| A-t-a wul-iw a yemma | Mère mon cœur est tel |
| Am signa deg_gmerḍilen | Le brouillard du plein-hiver |
| Γef medden meṛṛa d iṭij | Alors que le soleil brille pour tous |
| Nekk d lehwa i d-yekkaten | Pour moi c’est la pluie battante |
| Yewεeṛ lḥewj l_lwali | Il est cruel d’être privée de soutien |
| Mi kkreγ ifadden kkawen | Dès mon éveil mes forces m’ont lâchée |
| Ul-iw a medden iγaḍ-i | Mon cœur fait pitié ô gens |
| Yessefruy lehwa tekkat | Lui qui rêve même sous une pluie d’orage |
| A yemm’ iṭij-iw imal | Mère mon soleil décline |
| Yebεed wansi d-yeṭṭili | Il se détourne de son lieu d’apparition |
| Iṭij medden yakkw yekker | Quand le soleil pour tous se lève |
| Winn-iw di lebher yeγli | Le mien choit dans l’océan |
6Traditionnellement, le cœur est le siège des sensations, des émotions, des sentiments profonds, des pensées intimes. On pense alors à un cœur sensible, tendre, ardent, à un cœur d’artichaut quand celui-ci est volage ; on peut aussi éprouver des blessures, des chagrins, des peines de cœur. Avoir du cœur c’est éprouver de la bonté, de la générosité, de la bienveillance, du courage, « avoir du cœur à l’ouvrage » se dit : Yefka-yas Ṛebbi ul i lxwedma, « Dieu lui a donné du cœur pour le travail », mais sans excès, selon un juste milieu. Ur ţţirẓig am qlilu, mmer a k-id-ssusfen, ur ţţiẓid am tament, mmer a k-summen : « Il ne faut pas avoir l’amertume de la centaurée, de peur d’être craché, ni la douceur du miel, de peur d’être sucé ». Le cœur, c’est l’organe par lequel on vit, que l’on peut convertir par transfert de sentiments pour l’être aimé, celui qui est au-delà de la mer. La mer est cette immense étendue d’eau salée, que l’on traverse en bateau pour atteindre l’autre rive. Naviguer, c’est partir, aller, mener un vrai combat sur mer, c’est se risquer quand elle est houleuse et agitée. Même si la Kabylie est géographiquement située sur la côte méditerranéenne, le Kabyle ne sait pas naviguer entre les écueils, il ne sait pas éviter les obstacles. Son vocabulaire maritime est d’ailleurs très pauvre pour exprimer les choses et les animaux marins. Ce qui signifie qu’il est originaire de très longue date, d’un autre océan, l’océan des sables, là-bas dans le désert, et que la côte était habitée par d’autres Berbères, soumis ou disparus. Il est devenu le terrien qui pratique l’arboriculture, qui n’a donc pas le pied marin. Il craint la mer et les voyages en bateau.
7Les anciens candidats à l’émigration et les actuels harragas en savent quelque chose quand la mer écume, déferle, monte et descend. Ce n’est donc pas leur métier que d’écumer les mers, pourtant, ils les sillonnent, ils les courent, poussés à un exil qui n’est pas toujours volontaire, qu’ils n’ont pas choisi. Ţţif lmut s nnif wala tameddurt n lḥif : « Mieux vaut la mort dans la dignité que de vivre toujours dans l’impasse ». Les jeunes vont jusqu’au sacrifice de leur vie, n’hésitent pas à partir, utilisant des embarcations de fortune pour « brûler » la frontière, traverser la mer, défier mille et un dangers, tellement est profond le gouffre de leur désespoir. Ils jalousent même les morts.
8S’exiler, c’est s’expatrier, quitter sa patrie (tamurt), son sol (akal). On portait d’ailleurs en relique un peu de sa terre comme un fétiche, pour ne pas être en perdition, pour se donner bonne conscience en permanence, en tant que partenaire social dans une conscience et une dynamique de groupe jusqu’au prochain retour. Cette idée de terre-amulette a été visitée par Chérif Kheddam :
| Lukan neẓra d acu i teswiḍ | Si nous savions ta valeur |
| A takwemmict bbwakal | Poignée de terre |
| Yili ur kem-neţţağ’ aţ_ţeγliḍ | Jamais nous ne te négligerions |
| Di lğib a kem-nawi d lfal | Dans la poche nous te porterions en fétiche |
9Les plaines, terres colonisables, et les villes, cités industrieuses, étaient soumises aux Français. Le maréchal Bugeaud avait de grands projets, il voulait faire de l’Algérie une seconde France en y implantant une population européenne, courageuse au travail et aussi nombreuse que la population autochtone. Il y expropria des tribus entières de leurs meilleures terres, étatisa d’immenses et innombrables forêts, privant ainsi le peuple algérien de ses moyens d’existence. Les villages démantelés et rasés, les tribus déstructurées se disloquèrent et, fractionnés en petits douars, ne furent évidemment plus contrôlables. Le peuple guerrier des premiers temps devint, d’année en année, un résidu fossile de créatures altérées, sans identité culturelle. De cette « poussière d’individualités » ayant perdu ses vertus, qui s’acharne à survivre, le cheikh Ben Badis dit un jour : « Un peuple qu’un tambourin réunit et qu’un policier disperse n’est pas un peuple. »
10Quant aux Kabylies – chaque tribu constituait une nation –, jusque-là restées indépendantes, elles furent soumises à deux reprises (1857 et 1871) au séquestre pour payer chèrement leurs résistances à l’occupant français. Quand l’économie kabyle, se faisant par le troc, a été bousculée par une économie marchande avec l’introduction de la monnaie de l’occupant – elle exportait alors de l’huile, des figues et, en désespoir de cause, en dernière ressource, ses hommes les plus économes, les plus attachés au sol, ceux qui savaient donner un sens à la famille, des hommes de ressources, pour compenser une économie paysanne déficitaire –, elle n’eut plus d’autres ressources, sachant que les chances de réussite étaient faibles. C’était l’économie du pot de terre contre celle du pot de fer. La colonisation ne se senti plus de joie.
11Dans un premier temps, adrar izdeγ-it wurrif « la montagne est hantée par la révolte » les hommes kabyles écartaient tout ce que l’Administration française leur proposait : ils boycottaient leurs écoles, leurs usages, leur apparence vestimentaire. Et quand, pour des commodités de travail, ils admettaient le vêtement européen, ils ménageaient dignement leur chéchia et leurs moustaches comme pour affirmer leur identité : A b-userwal t_tjiliţ, ṛṛay-ik ar tameddit : « Toi qui portes pantalon et gilet, tu régleras au soir de ta vie ton détachement de la tradition », avertit l’adage pour les nouveaux acquis aux comportements étrangers.
12Leurs femmes, nos aïeules, occupaient un poste stratégique dans la résistance à l’acuité et à la violence de la culture et de l’esprit occidentaux. Dépositaires vigilantes et fidèles de la culture et de la société kabyles, ce sont elles qui entravaient tout ce qui pouvait nous atteindre, telle une maladie honteuse, ce qui venait de l’extérieur, car ayen yeflen i tizi, ur d-itezzi : « ce qui a passé le col, irrévocablement, ne repasse pas ». C’est justement par elles que se sont perpétués les récits et mythes émouvants de nos ancêtres, nos chants et notre poésie populaires, le culte des saints et des sites sacrés, s leεnaya n at yegrawen d at wurawen (« sous la protection des saints de l’agora mystique aux bonnes actions ») ; bref, toutes les vertus qui font que les Kabyles sont restés Kabyles. Le vieil adage « qui veut la fin, veux les moyens » se trouve renforcé en Kabylie par des outils rituels anciens bien forgés : axxam bw’ iselqam izga innelqam : « une maison pourvue d’instruments (de dispositifs) est toujours stimulée ».
13Les scorpions ont acquis très tôt la signification symbolique d’une menace mortelle, mais reçurent aussi l’acception compensatrice de « porteurs de vérité ». Comme contrepoids à son venin, on évoque son pouvoir de guérison, puisqu’il est le symbole de la résurrection spirituelle. N’est-ce pas que le scorpion est l’animal emblématique du continent africain. Le serpent, quant à lui, est un animal symbolique à la signification ambiguë et contradictoire. Il réunit les valeurs du jour et de la nuit, du bien et du mal, de la vie et de la mort, du masculin et du féminin. Il est « le serpent d’airain » que Moïse érige dans le désert et que le christianisme considère comme l’annonce du Sauveur crucifié. Le bâton d’Aaron se transforme aussi en serpent au détriment des magiciens égyptiens. À la suite de l’oracle rendu par la pythie, de Delphes, Olympias, la prêtresse des mystères féminins, part faire un sacrifice à Zeus-Amon dans la ville de Thèbes en Égypte, où le roi des dieux la possède sous la forme d’un serpent. L’apparition posa son sceptre, prit place, consomma le mariage puis, posant ses mains sur les seins de la reine, lui dit : « réjouis-toi femme, car tu as conçu de moi un mâle qui vengera tes injures et qui sera un roi maître de l’univers. » Pour défendre son patrimoine culturel, le mythe kabyle dit que « la femme s’est ceint d’un serpent tandis que ses fibules sont des scorpions », tameṭṭut tebges s wezrem, txellel s tγerdmiwin. Et c’est armée de ces deux symboles qu’elle va fortifier son fils pour lui rappeler ses origines, s’il est amené à émigrer dans une hypothétique terre d’exil, où le verbe « dire » soutenu et répété, devient démarche, valeur et action :
| Nniγ-ak a mmi ad ak-iniγ | Je te dis et te le redis mon fils |
| F_fawal-ik ur γeffel ara | Ne manque pas à ta parole |
| Ma tnekṛeḍ ansi d_dekkiḍ | Renier ton origine |
| Amzun ur d-tluled ara | C’est refuser ta naissance |
14Les nations kabyles et leurs habitants étaient frappés dans leur chair jusqu’au dernier degré de la misère, ils étaient dans une faiblesse réelle : γas ifer-nsen d aberwaq ma ur daxel d uffalen, « si au dehors ils se sont parés de feuilles d’asphodèle, au dedans, ils sont aussi fragiles que les tiges de férules ». Leur enfoncement dans l’extrême indigence se trouve traduite dans le vieil adage : ur yekkat wugur siw’ aḍar yeddan ḥafi, « ne subit le choc que celui qui va pieds nus ».
15Lhadj Mohammed-ou-Lbachir de Aït Bou-Yahia, dans la tribu d’Aït Dwala de la grande confédération des Aït Aïssi, observateur très fin, était chroniqueur le 24 mai 1857 « de l’ascension des montagnes des Aït Iraten » (A. Hanoteau), et du combat d’Icherriden qui se déroula un mois plus tard. Il composa cette complainte qui trace dans la mémoire collective des repères comme on pose des jalons. Il donne dans sa chronique une autre approche de l’ampleur du désastre qui frappa les nations kabyles. On venait de terminer le jeûne du ramadhan et on se préparait à célébrer, lεid tameẓẓyant, la petite fête, celle qui clôt le rituel de l’abstinence en Islam, quand, profitant de cette opportunité – ô sacrilège –, les colonnes du maréchal Randon, profanant le sacré, investirent par traîtrise les lieux et les hommes, et enlevèrent Lalla Fadhma n Soummer dont ils firent un otage. Hommes, bêtes et vergers furent méthodiquement abattus, les vivres répandus, les biens économiques, sociaux et culturels détruits, sous le coup d’œil professionnel du maréchal Randon qui dressait les plans de batailles. Il n’admettait pas de Kabylies souveraines aux portes d’Alger. L’auteur de cette mélopée suit pas à pas la suite des événements avec un regard intérieur, donne une vision de l’histoire telle qu’elle est subie et vécue, et non comme elle est perçue par l’histoire coloniale :
| D lqessa a ţ-bduγ s nnṣeh | J’amorcerai mon épopée avec probité |
| Γef_fass n lεid ameẓẓyan | Le jour du petit aïd |
| D Afṛansis m’ id iserreḥ | Aussi nombreux que les vols d’étourneaux |
| S At Yiraten ad inadeḥ | Pour attaquer les Aït Iraten |
| Lekwmanda d maṛican | Le chef des opérations est un maréchal |
| D lmedfaε ibd’ asrireḥ | Les tirs de canons augurent les hostilités |
| D ṛṛṣaṣ am lehwa yeqwan | Les balles pleuvent comme une pluie d’orage |
| Ay fell-aγ γaben ṣṣellaḥ | Les saints se sont-ils démis |
| Ben Aεrab bab l_lberhan | Cheikh Ben Arab le valeureux |
| Staxrent-id imeqsaḥ | Est exilé par des barbares |
| Anid’ i s-beddlen amkan | On ne sait où ils l’ont déposé |
| Lγella yeğğa-ţ tedreḥ | Les arbres sont étendus au sol |
| Ay iẓri-w idammen fnan | Mes larmes fouettent le sang de mes yeux |
| D mkull wa tasa-s tejreḥ | Chacun est atteint dans ses entrailles |
| Γef tedyant yid-neγ iḍran | Sur les péripéties de nos épreuves |
| D Ayirat tura imeḥ | Les Aït Iraten vaincus et chassés |
| Uγen tiẓegwa idren | Sont dispersés dans une forêts dense |
| I_gruḥen di lerbaḥ | Que de biens détruits |
| D zzit amzun d lwidan | L’huile coulait comme des rivières |
| Seg At Ḥag sliγ inğaḥ | Les Aït Hag ont défait l’ennemi |
| Din wenεan-as d ihedman | Qui est tombé en déconfiture [2] |
| Ma f Ibehlal d ageswaḥ | Pour les Ibehlal ce fut un drame |
| Ibbwi lxalat d ṣṣebyan | Il a pris femmes et enfants en otages |
| Kra iḥuza din iṛtaḥ | Ceux qui ont été exécutés maintenant se reposent |
| A Ṛebbi sebbeṛ imawlan | Seigneur apporte la constance aux parents |
| Γer Laṛebεa ig_genṭaḥ | L’ennemi se base à Larbâa |
| Dinna i g_gebda lbenyan | Il a commencé à construire |
| Kull wa iẓri-s la isaḥ Γaḍen-i Icerεiwen nzan | Des larmes coulent de tous les yeux Notre pitié va aux habitants d’Ichrâiwen [3] spoliés |
| At Mangellat d ṛṛğal lemlaḥ | Les Aït Manguellat sont des hommes résolus |
| Si zik nitni d imawlan | De tous temps ils ont été les maîtres de la guerre |
| Mi ffγen ad yugut nndaḥ Deg Cerriḍen ay msebdan | Quand ils se risquent le combat devient coriace A Icherriden [4] ils se firent connaître |
| Ass-en fell-as d ageswaḥ | Pour l’ennemi ce fut un désastre |
| Gezment amzun d iqurman | Il a été brisé en menu morceaux |
| D Amlikec m’ i d-iserreḥ | Les Aït Mellikech belliqueux survinrent |
| Γewsen-d amzun d lbizan | Ils attaquèrent comme des faucons |
| Mkull wa ans’ i d-israreḥ | Poussant chacun des cris de guerre |
| S ujenwi yakkw d utaγan | Au génois et au yatagan |
| Ṛwan deg_gwrumi adebbeḥ | Avec allégresse ils cassèrent du Français |
| Gedha-s tarrawt n lγerban | Gloire aux fils des indomptables |
| A-t-a iṣubb-ed s At Fṛeḥ | L’ennemi descend vers les Aït Frah |
| Yuγ-ed abrid d isaffen | Il progresse en colonnes |
| Iruḥ di zzhu d umerreḥ Si Muḥed Sγir i_ghudden | Il avance allègrement Détruire le mausolée de Sidi Mohand-Seghir [5] |
| Isext-it di ţţeffaḥ | Dévaster son verger de pommiers |
| D lejnanat ucbiḥen | Et ses jardins féeriques |
| Weyyak a lbεebd aḥili | Ô homme corrompu |
| Di laxeṛt ad ţţuzmen | Dans l’autre vie tu relateras tes méfaits |
| Iddez-aγ amzun d afexsi | L’ennemi nous pille comme les glands |
| Nenza yakkw d igellilen | Appauvris sommes taillables et corvéables à merci |
| Mkull wa iwenneε-as tilwi | Tant ils ont tous été dépouillés |
| Ay gebbwi deg_gedrimen | Que d’argent il a emporté |
| Mkull wa ibren-as tiyersi | Tout le monde est pris à la gorge |
| Izla-ten amzun d iγiden | Ils les a saignés comme des chevreaux |
| Amalah ay At Yanni | Hélas des Aït Yenni |
| At lbarud iteqqsen | Nation à la pourdre brûlante |
| Ikecm-iten bḥal ulli | Par le maréchal et ses officiers |
| Mkull lḥara din teγli | Chacune des maisons est dévastée |
| Γaḍen-iyi lebnyan-nsen | Je déplore leurs belles habitations |
| Tiḥuna ţ_ţiferni Am tiggad Iziriyen | Leurs boutiques assorties Égalent celles d’Alger la ziride |
| Lğemaε n Tewrirt teγli | La mosquée de Taourirt-Mimoun est tombée [6] |
| Tin bnan Iṭerkwiyen | Elle qui a été construite par les Turcs |
| Irna-s zzin d lεali | Elle l’enlevait sur toutes en éminence |
| Irra-ţ irkwell d idγaγen | L’ennemi en a fait un amas d’agrégats |
| Iwata leḥzen a ṛṛas-i | Prends le deuil mon âme |
| D ṣṣadaţ ihudd-iten | Il a détruit aussi les tombeaux de saints |
| Aql-aγ di leγben ar iri | Nous voilà accablés jusqu’au cou |
| Irgazen at nnif kfan | Les hommes vertueux n’y sont plus |
| Ay d igwran ala ulli | Restent les moutons qui se laissent mener |
| Aggad ifent tsednan Fkan Faḍma i Urumi | Que les femmes distancent Ils ont livré Fadhma [7] au Français |
| Ay iẓri-w idammen fnan | Mes yeux pleurez des larmes de sang |
| Aseqqif-enni deg teţγimi | Le vestibule où elle se tenait |
| Iwata ad iḥzen kan | Devrait prendre à jamais le deuil |
| Asmi jeddi-s d lqawi | Tant que son aïeul encore puissant |
| D zziyar si kull mkan | Les dévots abondaient de partout |
| Dinna ay zellun ulli | On y immolait là des ovins |
| Si zik nitni d imawlan | C’était le hâvre de salut |
16Vers 1872, après que Bismarck eut réalisé l’unité allemande, l’Empire français perdit l’Alsace et une partie de la Lorraine. On installa massivement des réfugiés alsaciens, on ne songeait plus qu’à une occupation en masse des terres cultivales en Kabylie. Comme la Rome antique, la France a cru, elle aussi, bâtir pour mille ans. Méthodiquement, rigoureusement, implacablement, la colonisation européenne tentait de supplanter partout. Partout justement où elle pouvait succéder aux indigènes. L’esprit de la tribu perd pied, des familles jadis plus consolidées sont désormais diminuées, affaiblies et réduites à la mendicité.
17Les Kabyles avaient-ils vraiment renoncé à leur identité, à leur sens de l’honneur ? En silence, la masse montagnarde se reconstituait presque biologiquement, fidèle à ses traditions ancestrales et à son histoire mouvementée. Car, γas xellun-ţ εecṛa a ţ-iεemmeṛ yiwen : « même si dix désertent la nation, il suffit d’un seul pour la régénérer ».
18Par esprit d’indépendance, le villageois kabyle pratiquait l’autosuffisance en produisant par assolement la polyculture de montagne sur un même lopin de terre. De petit paysan indigène, le Kabyle tomba dans l’indigence la plus totale, dû quitter famille et village, femme et enfants, pour se prolétariser en ouvrier. Selon les saisons, il fut valet de ferme chargé de certains travaux sur les domaines coloniaux, fondeur dans la sidérurgie lorraine, mineur de fond dans le Nord ou l’Est de la France. Journalier, il sera le traîne-misère, le vagabond qui erre sur les chemins à la recherche d’un travail ou d’une maigre pitance, le paria hors caste, privé de ses droits les plus élémentaires, forcé de vivre exclu, méprisé, tenu à l’écart, mis au ban de la société, aussi bien celle d’où il vient que celle où il cherche un travail d’ouvrier à la journée, le z’oufri. L’amzoufri, c’est l’ouvrier, le z’ouvrier rustre forcé à rôder ça et là, le crêve-la-faim, le pauvre hère, le chemineau qui demande la charité, couchant sous les ponts.
19Les premiers candidats à l’émigration étaient tout d’abord convoyeurs sur les navires, puis, quand le petit pécule était constitué pour servir de capital de départ, ils devenaient marchands de tapis et de souvenirs d’Afrique du Nord qu’ils faisaient fabriquer à Lyon et qu’ils vendaient, en faisant du porte-à-porte à Paris.
20L’immigration algérienne, commencée à la fin du xixe siècle, était le premier grand flux migratoire venu des pays du Tiers-monde. Son installation en France, de façon de plus en plus durable, est indissociable du phénomène colonial d’une part et du sous-développement économique d’autre part. La colonisation française en Algérie reposait non seulement sur un saccage et une razzia systématique des biens économiques du pays, mais aussi et surtout sur l’effondrement total de son organisation politique, économique, culturelle et sociale. « Il n’est d’immigration qui n’est été précédée par une émigration, c’est-à-dire par l’expulsion (intentionnelle) d’une population de son territoire d’origine », écrit Abdelmalek Sayad dans La Double absence [8]. L’économie algérienne était basée essentiellement sur l’agriculture – elle l’est encore dans une certaine mesure. L’établissement de la colonisation, en la démantelant, provoqua un déplacement sans précédent des populations rurales par des mesures répressives et administratives. La conséquence fut leur émigration forcée, les villes algériennes n’étant pas en mesure de les recevoir. Une fois le mécanisme déclenché, le pays dans son ensemble sombra dans une spirale de sous-développement qui est encore loin de se résoudre.
21Quand le sein tarit, quand la mère tordue par la douleur de la faim, déchirée de ne plus pouvoir nourrir son enfant allaité et alité, la mort de celui-ci affecta beaucoup Chérif Kheddam. Quand la montagne ne pouvait plus nourrir ses hommes, il entendait encore sa mère se plaindre. Sliγ i yemma tenna, un souvenir qui ne s’est jamais effacé est une voix, un appel au jeune Chérif à partir comme z’oufri pour un nouvel exil, le premier ayant commencé à l’âge de huit ans quand on l’envoya à l’école coranique de Boujlil [9] :
22Parce qu’il est de son temps, la modernité chez Kheddam réside dans ce qu’il a été l’un des premiers à décrire la société kabyle de l’entre-deux-guerres avec le regard candide et expressif d’un enfant. Kheddam a fait ce qu’aucun poète n’avait encore chanté. Il a laissé un gamin raconter sa propre histoire, parler à une grande personne – sa mère – pour essayer de l’apaiser. Comme Andersen dans ses Contes ou Rousseau dans l’Émile, Chérif Kheddam a considéré, l’enfant comme une personne à part entière, avec ses caractères et ses travers. Par-delà le sort, par-delà le corps, par-delà la mort, réalités évidentes, apparaît l’imperceptible, l’impalpable invisible, l’autre dimension, celle de la vie de l’esprit. Elle nous mène où nous n’imaginons pas aller, vers quelque chose de soudain, d’imprévisible, de déroutant. Elle est espérance d’accomplissement qui chasse les croyances liées au monde de chair. Elle rappelle notre origine divine lorsque seule la réalité terrienne, celle du moi consommateur, avide de sécurité et de biens de toutes sortes devient notre seul souci, souci que Chérif Kheddam espère dans la prière et l’attente en se réfugiant auprès de l’Unique :
| Sliγ i yemma tenna : | J’ai encore entendu ma mère dire : |
| A mmi ifadden kkawen | Mon fils mes forces se sont vidées |
| Mačči s weclim d ukwerfa | Ce n’est pas avec du son et de l’ivraie |
| I s i gemmen yergazen | Que grandissent les hommes. |
| Ulac di teṛbut tekfa | Le plat est vide et dégarni |
| A nεanni a nraju Yiwen | Prions et attendons l’Unique |
23On peut sublimer l’angoisse de notre finitude par un surplus de qualité et d’intensité de la vie. Les contes et légendes apprennent à vivre avec la mort, apprennent à vivre la faim. Les jours étaient obscurs, ils s’ajoutaient aux longues nuits d’hivers. Toute la maisonnée était réunie, on se disait des contes pour apaiser la faim qui attise :
| Cfiγ yibbwas di ccetwa | Je me remémore un jour d’hiver |
| Nella nezzi-d i lkanun | On faisait cercle autour du feu |
| Neţţawi-d timucuha | On se disait des histoires |
| Akken laẓ medden a t-ţţun | Pour frapper d’amnésie la faim |
| Nessa-d agertil γer lqaεεa | Sur une natte étendue à même le sol |
| Uḍan ugin ad kfun | Les nuits noires s’éternisaient |
24« Invitation à partir ? Une nouvelle séparation ? De nouveaux déchirements ? La mère et la terre sont aux yeux du Kabyle le bien le plus précieux. Il est leur enfant qui ne saurait sortir du cercle familial, du cercle de leur tendresse sans dépérir [...] Une vie dure et austère pour le jeune homme qu’il était [10]. »
25Mais serions-nous devenus par négligence, par indifférence ou par mépris, oublieux de notre propre histoire ? Le temps apporte avec lui l’oubli, un fleuve d’oubli où l’on plonge la tête la première pour s’anéantir. Mais qui sait de quoi sera fait demain, s’interroge Chérif Kheddam :
| Tura kra din yekfa | Maintenant tout se perd dans l’oubli |
| Nerna-ten γer wid iεeddan | Il rejoint un passé sans souvenir. |
| Nuγal nbeddel tikli | Nos comportements ont changé |
| Neţţu wid leεmer ṛwan | Et l’opulence nous rend égoïstes |
| Imi d ddunit tețțezzi | Comme le monde change, |
| I uzekka anwa i_geẓran ? | Qui sait de quoi sera fait demain ? |
26Enfant, le Kabyle a la mort pour berceau, et l’imprécation à la mort pour le bercer (inεel lwald-im a lmut). Seul le deuil permet d’accepter la mort et par là, cesser d’espérer. Le seul fait qu’un nom soit gravé sur une pierre tombale concrétise le décès. Mais dans la Kabylie d’antan, toutes les tombes se ressemblaient – égalité dans la mort oblige –, sur les dalles qui les recouvrent, nulle mention n’est tracée sur la pierre témoin, ccahed, qui puisse s’ancrer dans la mémoire et, définitivement, faire le deuil. La souffrance se poursuivait, insidieusement, elle continuait son chemin, elle devenait un mode de vie, une expérience strictement intérieure, discrète dans le secret et la pudeur. Dans son exil, Chérif Kheddam n’est pas pris en flagrant délit de deuil lorsqu’il se confie à son vieil ami le luth, Lεud aqdim :
| Yiwen ur yeεlim s sser-iw | Nul ne savait mon secret |
| Kečč teγriṭ-ṭ am Leqwran | Tu l’as su comme on sait le Coran |
| M’i k-id-refdeγ s irebbi-w | Quand je te prends dans mes bras, |
| Akken a k-ḥkuγ iγeblan | Je te confie mes tourments ; |
| Yid-ek ara fakkeγ ussan-iw | Avec toi j’égraine mes jours, |
| Ma nru d aγbel i γ-ifnan | Et mes pleurs s’ajoute à ma douleur. |
27Les départs des hommes favorisèrent la paupérisation des villages et, d’année en année, les populations devinrent de plus en plus dépendantes de leur émigration en France. Par voix de conséquence, la subordination du pays à l’ancienne puissance colonisatrice alla en s’amplifiant. L’homme est seul dans l’émigration, la femme est seule au pays, ils vivent la séparation, chacun dans sa solitude. Dans un rêve insidieux, mensonger, un rêve brisé, un rêve qui hante le sommeil, dans ce cantilène, acewwiq, la femme fait à ses dépens l’amère constatation :
| Urgaγ targit leεca | J’ai fait un rêve cette nuit |
| Tecbeḥ tegwniţ-nni | Ce fut un instant d’évasion |
| Nekk γilleγ d win aεzizen | Mon aimé m’est apparu |
| I d-yusan deg_giḍ γur-i | Il est venu dans la nuit me visiter |
| Kkreγ a s-bduγ s sslam | Quand j’allais l’embrasser |
| Ukiγ saḥeγ d imeṭṭi | Mon réveil me plongea dans les larmes |
28La chair est tendre et le sang bouillant. Aït Menguellet connaît-il cet acwwiq ? Dans Bγiγ a d-iniγ, il fait écho à ce cantilène, comme pour lui dire ce que l’homme émigré ressent dans son exil :
| Urgaγ-ţ ass-nni | Cette nuit-là elle m’est apparue |
| Trefd-ed s wallen-is | Elle levait ses yeux sur moi |
| Γilleγ d ayenni | J’espérais enfin |
| Ad ṛwuγ udem-is | Assouvir mes désirs |
| La ţruγ a lγaci | J’ai pleuré braves gens |
| Mi beddleγ idis | En me retournant sur ma couche |
| Gwriγ-d weḥd-i | Je me retrouvais seul |
| Iṛuḥ lexyal-is. | Son image s’était envolée. |
29Dans un duo, Tebbwed-eḍ ssaεa, Chérif Kheddam traduit l’heure de vérité où, elle, neţţat, le cœur brisé, voit le « frère » s’en aller à l’aube pendant que la nuit tombe. L’arrachement est cruel, les yeux ruissèlent, elle essaye de se donne courage pendant qu’il avançait bizarrement :
| Neţţat : | Elle : |
| Tebbweḍ-ed ssaεa l_lefraq | Le moment de se détacher est arrivé |
| Ul-iw iceqqeq | Mon cœur en est brisé |
| F_faεziz ad isafer | L’aimé va s’en aller |
| Ur tenfiε tiṭ ma teţru | À quoi bon pleurer mon œil |
| Yura deg_gwqerru | Ainsi c’est écrit dans le ciel |
| I k-yefnan ay ul d ssbeṛ | Il faut t’affermir mon cœur. |
| Yeγli-d ṭṭlam taṣebḥit | L’aube s’est faite nuit |
| Ay at ddunit | Ô gens de ce monde |
| Lefraq i_gewεṛ a gma | L’arrachement est cruel mon frère [11] |
| Iẓri-w itedd’ am tiqit | Mes yeux ruisselent |
| Leεqel-iw yebbwi-t | Il emporte avec lui mon âme |
| Yeğğa-yi-d di lewhama | Me laissant toute abasourdie |
| I_gewεeṛ wass llefraq | Épouvantable est ce jour |
| Nemmekta-d nεewweq | Quand troublée je bafouillais |
| Mi s-nniγ ṛuḥ di sslama | Pour lui dire ‘‘va en paix’’ |
| Neţţa : | Lui : |
| Ssuṛa-w tebda tikli | Ma silhouette se mit en route, |
| Leεqel ifurq-i | Mon esprit m’abandonna, |
| Iṛuḥ anida yeqqim | Pour y rester. |
| Leḥḥuγ am ubuhali, | J’avançais, comme un insensé |
| Amzun di lxali, | Dans un pays sans âme, |
| Truḥ-i lxezṛa bbwallen-im. | Perdu est le regard de tes yeux. |
| Bdiγ ţbeqqiγ sslam | Je faisais mes adieux |
| Nekk akkw d at wexxam | À toute la maisonnée : |
| Ad ṛuḥeγ ur ṛwiγ udem-im. | Mais encore affamé de ton visage. |
| Neţţat : | Elle : |
| Ceggeε-ed tabraţ i yitbir : | Expédie ton pli par le pigeon : |
| Ad aγ-d-teţfekkir | Il sera mon évocation |
| F_fasm’ i lhan wussan. | Des jours heureux. |
| D neţţa i lxetyaṛ di ttiṛ : | Il est des oiseaux le plus aérien : |
| Neţṛağu-t s lḥir, | Je l’attends en urgence, |
| Ad i-d-yaweḍ s lεejlan. | Il me l’apportera avec diligence. |
| Ţṛağuγ-k am zal am yiḍ | Nuit et jour je t’attends, |
| Anida telliḍ | Là où tu te trouves |
30Le thème et le terme d’exil, lγwerba, « inhumaine coupure » (M. Mammeri), sont symptomatiques. Lγerb est l’ouest lointain pour les premiers musulmans qui venaient du Far East, à la conquête de l’Afrique du Nord. Le khalif Omar n’ a-t-il pas interdit de son vivant l’aventure maghrebine qui était l’exil des Arabes, tout comme s’exile le soleil en se levant au Machrek pour se coucher au Maghreb, l’extrême occident ? Il était le voyage dont on ne revient pas vivant, ssfeṛ l-lebda. On n’y envoyait que des têtes brûlées, comme ‘Oqba ibn Nafiâ, abrid-a ssufṛen iḍarren-is : « cette fois-ci ses pieds ont pris le train ». Il est des voyages dont on ne retourne pas, car perdu pour les siens : lγwerba d welma-s n lmut, « l’émigration est sœur de la mort ». Mot d’origine arabe, lγwerba se substitue au mot kabyle courant « inig » : « Ce n’est jamais celui-là qui est employé dans les vers, parce qu’il rend une toute autre résonance que lγerba. Inig est neutre ou même plutôt optimiste : on part certes, mais c’est pour revenir riche, à tout le moins pourvu ; on choisit son inig, mais on subit lγerba [12] ».
31Les isefra, les poèmes, étaient remplis de ces exils, car chacun vit son exil de manière personnelle et particulière, mais permettaient de se ressourcer, de se ressusciter dans une affirmation de soi, c’est-à-dire de revenir à ses racines, à ses sources, de suivre le courant pour retrouver une force morale dans une quête identitaire. Asefru a le même radical que asafar : l’ingrédient, la chose rare qu’emporte sur lui l’iminig, le voyageur, l’amsafer, de l’arabe ṣafer, partir.
32Mohand Saïd Lechani, né en 1893 à Aït Helli, Irdjen, fréquenta l’école de Tamazirt puis entra à l’École normale de la Bouzaréah d’où il sorti instituteur en 1912. Il a fait deux voyages, deux exils, qui l’ont mené l’un à l’école, l’autre au Maroc. « Las de subir l’humiliante surveillance des instituteurs d’origine indigène par leurs pairs français, il demande à s’exiler au Maroc [13]. » M.-S. Lechani, affecté à Marrakech, y restera trois longues années, dans un exil voisin de la mort. Il y composa Lγerba où il décrit son état léthargique, l’engourdissement de son esprit. Il fouille son âme avec fébrilité :
| Rewleγ-d si tmurt γef ljuṛ | J’ai fui le pays contre la tyrannie |
| Zedγeγ ger leεṛuṛ | J’ai vécu parmi des gens vils |
| Weḥd-i ur sεiγ aḥbib | Seul et sans amis |
| Lḥif fell-i yeţceṛcuṛ | La vexation se déverse en cascade |
| Iẓri-w yeţqudur | La larme à l’œil |
| Urzeγ yegwra-d dg-i lεib | Je me suis retenu, c’est mon travers |
| Ixf-iw yezga yeţfuṛṛ | Ma tête exhale des vapeurs |
| Kullci dg-i yeqqur | Ma démarche s’engourdit |
| Ssuṛa-w la teţţegririb | Apparemment mon aspect dépérit |
| Nejjem tamurt a ț-nzuṛ | Je soupire après le pays |
| A nerzu f leḥṛuṛ | Saluer les hommes vrais |
| Ass-en yebεed ur yeqrib | Mais ce jour est bien lointain |
| Nesbeṛ kan s ukamuṛ | Je me résigne par nécessité |
| A Lleh bu lumuṛ | Dieu qui détermine tout |
| Lḥif neεya a t-nbibb | Je suis las de porter mon malheur |
| Ma di Ṛbat i γ-teččuṛ | Si je dois succomber à Rabat |
| Ugur ad yimγur | Les obstacles seront majeurs |
| Aḥlil w’ immuten d aγrib | Que c’est dur de mourir en exil |
33L’exil de M.-S. Lechani n’a pas été au-delà de la mer, akkin i lebḥer. Il était pourtant favorisé par un capital culturel que n’avaient pas ceux qui ont fui la misère à la veille de la Première Guerre mondiale. Une première génération d’émigrés alla en France pour remplacer les immigrés italiens et polonais en grève. La vertu kabyle est sanctionnée quand : tamεict teṣεeb i lefḥel, « la pitance devient dure pour le brave ». Comme pour exorciser leur sort, les émigrés kabyles portaient comme viatique, aεwin, les isefra de Si Mohand qui connaissaient ainsi un nouveau milieu, un nouveau contexte, une nouvelle ambiance, celle de la solitude et du travail forcé. Aεwin vient justement de εiwen, aider, assister, secourir. Provision pour l’Au-delà, aεwin l_laxeṛt di ddunit i geţţebbwa : « le viatique de l’autre monde se cuisine ici-bas ». Mais les fils que l’on envoie en exil constituaient aεwin uqelmun (littéralement la provision du capuchon du burnous), les enfants de la promesse pour l’avenir. Les jeunes gens en exil, puis dans l’errance aux mille facettes, peuvent oublier le voyage du retour même quand ils sont d’étranges étrangers. Slimane Azem a connu la déportation en Allemagne dans le cadre du S.T.O., le Service du Travail Obligatoire, chante ses angoisses et ses misères. Il demande à Dieu de lui indiquer les bons chemins qui mènent au pays, dit deux fois dans le seul prélude, et quitter les pays :
| Lγwerba tejreḥ ul-iw | L’exil m’a blessé au cœur |
| Ccah di ṛṛay-iw | Tant pis pour mon égarement |
| Ṛwiγ anadi t_tmura | J’ai erré à l’étranger jusqu’à la nausée |
| A ṣṣalḥin n tmurt-iw | Saints tutélaires de mon pays |
| Dawit leεql-iw | Guérissez mon âme |
| Mlet-iyi iberdan tura | Montrez-moi maintenant les chemins |
| Rret-iyi γer tmurt-iw | Remettez-moi dans ma patrie |
| Ad xedmeγ ddin-iw | Je veux agir dans ma dévotion |
| Ad ẓreγ leḥbab-iw meṛṛa | Au milieu de tous les miens retrouvés |
| D aγrib d aberrani | Étrange étranger |
| Di tmura m_medden | Dans les pays étrangers |
| Lweḥc u lemḥani | Effroi adversité sont mon quotidien |
| D Ṛebb’ i_graden | Dieu a ainsi prescrit |
| Bdiγ lemεica bbweγrib | J’ai connu la condition d’émigré |
| Seg_gwasmi lliγ d ameẓẓyan | Alors que j’étais encore jeune |
| Tura yebda-yi-d ccib | Maintenant que me voilà chenu |
| Si lweḥc d lqedra l_lemḥan | L’angoisse et les soucis me rongent |
| Aql-i mazal-i d aγrib | Je vis encore dans l’exil |
| Ğğiγ leḥbab d imawlan | Négligeant amis et parents |
| Semman-i medden lmenfi | On m’a dit que je suis mis au ban |
| Ur nγiγ ur ukireγ | Je n’ai pourtant ni tué ni volé |
| Ula d ṛṛay itelf-i | Même mon jugement m’a quitté |
| Ţ_ţimura m_medden i xtaṛeγ | J’ai adopté les pays étrangers |
| Temẓ’ inu truḥ d akwerfi | Ma jeunesse est partie en corvées |
| Ẓriγ di zzheṛ i ţ-uγeγ | Mon sort en est atteint |
| Lγwerba teḥkem d ayen | L’exil domine sur moi |
| I ţ-ixedmen d ṛṛay-iw | Mon mauvais esprit en est la cause |
| Kif aseggwas εamayen | Un ou deux ans se valent |
| Di lγwerba i_gezdeγ wul-iw | L’exil habite mes pensées |
| Lesnin ţţemseḍfaṛen | Les années défilent |
| Ur ukiγ d yiman-iw | Sans me repérer |
| Tebbwi-yi lγerb’ am nnum | Mon exode est déployé tel un songe |
| Ruḥeγ di targit zhiγ | Tant mon rêve est heureux |
| Am_min isekṛen s ṛṛum | Comme enivré au rhum |
| Ur ẓriγ anida ddiγ | Ne sachant où j’allais |
| Ketren akkw fell-i lehmum | Mes peines étaient si nombreuses |
| Armi cabeγ i d-mmektiγ | Ne me souvenant qu’une fois chenu |
34« La chanson, suspend le temps, suspend le vol, mais il s’agit de notre temps, de notre vol, de notre envol, dirai-je. Il n’est pas question d’être le chanteur d’un autre temps », confie Chérif Kheddam. L’exil est vécu comme une complexité créative, une clé pour comprendre les hommes et les non-conformistes qui constituent, de fait, la généralité. Les émigrés, surtout quand ils sont issus des anciennes colonies, éprouvent une double culpabilité : ils doivent réussir dans la société française par une bonne maîtrise du français, mais sans s’intégrer, car l’abandon de leur culture et de leur langue d’origine est vécu comme une trahison. Aḥlil win yeẓran, aḥlil win ur neẓri : « est à plaindre celui qui a vu, comme est à plaindre celui qui n’a rien vu ». Le poète kabyle, dans ses chansons, établit le lien entre être artiste et être exilé. Pour le prolétariat kabyle émigré – au pays aussi –, le chant pouvait se rêver comme une alternative à l’usine et aux champs, après une rude journée de travail.
35La voix soprano de Allaoua Zerrouki l’exprime dans la mort symbolique de l’enivrement, dans une composition musicale venu d’un air du terroir, avec ses spécificités sensorielles :
36Pour ne pas être banni, l’exil peut être un moment d’éloignement quand le feu de l’amour brûle les cœurs, quand les sentiments frappés de tabous ne peuvent s’exprimer, quand le pays ne peut apaiser les jeunes amants, quand ils résistent et deviennent insubordonnés : Ur asen-tezmir tamart wala tamrart, « Ne peuvent les maîtriser ni le respect qu’ils doivent à un homme [barbe] ni la peur d’une pendaison [corde] ». Car dans la passion de l’ardeur on comble ses propres penchants sans tenir compte des interdits des autres : tacluḥt teεğeb win ţ-ilsan, maččči d win i ţ-iwalan, « le manteau séduit qui le porte, non pas qui l’a remarqué ». Alors, on s’organise autour du code de l’honneur, kečč ixellen s leḥrir, ur ssiγzif abruε i waluḍ : « toi qui noue ton habit avec des fils de soie, n’étend pas ses ailes vers la boue de peur qu’elle ne t’éclabousse ». Quand on se salit, c’est toute la famille qui se souille. Alors, celle-ci, pour éviter l’opprobre, exile les plus passionnés là où ils pourront enfin se calmer, assouvir leur faim d’amour : Anwa aεebbad n ddebza ur neẓẓil di taggara, « quel est le bagarreur qui ne se retrouve pas un jour étalé ». Ce poème des Aït Ziki, rapporté par Boualem Rabia dans son Florilège de poésies kabyles dit :
| As n ţțlata tameddit Aεwin irfed-it Ar Iεeẓẓugen yebda ssira | Un mardi soir Il prit ses provisions de voyage Vers Azazga il amorça son épopée |
| Yebbweḍ ar Lezzayer tjεer-it Lbabuṛ yugad-it S tedyant l_lγwerba yesla | Arrivé sous les murailles d’Alger Il redouta le bateau Il sut les adversités de l’exil |
| A Sidi Ţwati ḥadr-it Leεceq yeshebl-it Tamurt ur s-tezmir ara | Ô Sidi Touati [14] favorise-le L’amour le fait délirer Le pays ne peut le modérer |
37 Ad teḥzen tiṭ ur nkeḥḥel ternu taqemmuct ur nessuden : « tristes sont l’œil qui ne s’est pas fardé et la bouche qui n’a pas embrassé », disait un vieux barde séducteur de la beauté. Ailleurs, le poète, encore amant, invoque les deux coupes dans lesquelles ils ont communié, lui et la belle : sin lkisan, si tqemmuct i nemsudan, « doux calices, sur les lèvres nous nous sommes unis ». Le sage vient modérer les élans, les doux épanchements des jeunes gens en quête d’aventures. Les entreprises peuvent fleurir comme elles peuvent aussi avorter, pour l’un comme pour l’autre. Justement, une femme pour un homme dirait : win f i terγa timmit-iw, yeεma yi tiṭ-iw, « celui pour qui brûlent mes entrailles m’a aveuglé par son absence » ; un homme pour une femme révélerait : tin γef teggwa timmist-iw, tesderγel tiṭ-iw, « celle pour laquelle a mûri mon furoncle, m’a frappé d’aveuglement ». Ahcène Mezani, qui sait et a vécu dans sa chair l’émigration, à en mourir, freine les ardeurs inspirées par la passion :
| D acu k-yebbwin γer lebḥer | Pourquoi as-tu plongé dans l’océan |
| A win ur nessin i lεum | Ô toi qui ne sais pas nager |
| Lhemm n tullas yewεeṛ | L’amour des femmes est pénible |
| Ṛwu ṛṛay-ik a gma d amcum | Tant pis pour ta réputation perdue |
38L’opprobre ne concernait pas que les garçons. Les filles portaient au fond de leur intimité, à travers cette fine membrane que la pudeur appelle « hymen », que l’on évite de déchirer, accidentellement ou volontairement, tout l’honneur de la famille. Quand il était trop tard, quand elles arrivaient à l’endroit de l’irréparable, elles s’échappaient de la maison et fuyaient pour éviter à sa famille la honte et lui sauver en même temps la vie : l’honneur ne pouvait se laver que dans le sang, un meurtre rituel, derrière la nuque. À sa naissance, déjà une catastrophe, la fille est exposée à tous les « accidents » par le Code de l’honneur kabyle, tandis qu’il accorde tout au garçon. Taqbaylit, c’est à la fois la femme et la langue kabyles, l’honneur, le code de l’honneur. Yessen taqbaylit, signifie celui qui parle bien la langue kabyle, mais aussi se conduit en vrai Kabyle, pratique la « kabylité », le code de l’honneur kabyle. La femme prêche à juste raison : a Taqbaylit, ma yeṭṭes ssaεd-im, ssakwi-t, « Kabyle, si ta chance sommeille, réveille-la », étant entendu que la Kabyle est à la fois personne physique, langue et honneur, sur qui pèse la horma, la respectabilité du clan élargi aux générations passées et à celles à venir.
39Chérifa, la plus féministe des chanteuses kabyles, osait chanter à la fin des années 1940 le renoncement, non pas au monde, mais le total abandon de soi par amour pour « l’enfant » chéri, son éphèbe [15] :
40Chérifa, poursuivie par son mauvais sort, se demande pourquoi elle a été séduite et délaissée. Elle fait accompagner l’homme en migration par un oiseau migrateur, azerzur, l’étourneau. Elle devient elle aussi errante, à la recherche de l’être aimée. Ses déboires amoureux font d’elle une impotente du destin : A zzehr-iw ay aεiban, xedmeγ lxir ur iban, « ô fortune aveugle, j’ai fait du bien, il ne se révèle pas », a laman irna-k lexdeε, « le mal triomphe sur le bien » :
| Uh ay azerzuṛ | Va étourneau va |
| Tebε-it γel_lbabur | Migre avec lui sur le bateau |
| I nekk i wac’ i y-iγur | Pourquoi m’a t-il séduite |
| A k-yexdeε Ṛebb’ a ṛṛay-iw | Dieu te maudisse mon sort |
| Rniγ zzin-iw | Toi aussi ma grâce |
| Ṛwiγ anadi t_tmura | Je suis repue de courir les pays |
| Win ḥubbeγ am leεmṛ-iw | Celui que j’aime comme mon âme |
| Mliγ-as ul-iw | À qui j’ai ouvert mon cœur |
| Yenna-k lxiṛ ar zdat | M’a promis le bonheur à vie |
| Ziγen yedda d yeεdawen-iw | Il m’a trahie auprès de mes ennemis |
| Yeḥdeṛ di lmut-iw | Présent dans ma perte |
| Yeγzi-yi aẓekka d leḥyaț | Il a creusé la tombe moi encore vivante |
41« Chérifa a su comme toutes ses sœurs dépasser, briser des tabous avec des paroles symboliques, d’ailleurs ennemies de la morale sociale », écrit Hassina Kherdouci [16]. Sur les ondes de la Chaîne II, les chansons de Chérifa étaient classées dans la catégorie des « chansons légères » (tuγac xfifen) qui ne pouvaient être entendues qu’entre gens qui ont levé le tabou ou dans les cafés maures jamais fréquentés ensemble par le père et le fils, deux frères, l’oncle et le neveu, etc., tant qu’un certain respect lie les gens de la même parenté. C’est cette classification qui amena son oncle maternel, qui l’a recueillie après la mort de son père et le remariage de sa mère, à venir à Alger pour la menacer : « Asmi telliḍ mecṭuḥeḍ znuzuγ di lğal-im isγaren, asmi tmeqqwreḍ teswesxeḍ tamart-iw s lewsex ggergazen [17] » (Quand tu étais enfant je vendais pour t’élever du bois, maintenant que te voilà grandie, tu as sali ma barbe [mon honneur] avec l’éjaculation masculine). Chérifa, parlant de son enfance, dit expressément : « Ţţiwsireγ ţfiqiγ belli ţ_ţagujilt, ala iγezran i geţţaran fell-i, ţfiqiγ m’ ara ẓreγ tid yelsan... » (Je grandissais et prenais conscience de mon état d’orpheline, où seuls les ravins venaient à mon secours [18], tandis que je voyais les autres [filles] bien habillées...). Les ravins sont les lieux de rencontre privilégiés entre jeunes gens en quête d’aventures. Les jeunes ruraux entraînaient les filles amoindries socialement. Chérifa a le malheur de cumuler le double statut d’orpheline et de pauvre. Accepter de se perdre, c’est donc l’extrême renoncement à/de soi, allant jusqu’au sacrifice rituel, dans un acte d’abandon :
| Swiγ f_fudem am tixsi | J’ai bu étendue comme une brebis |
| Aman d aman ṛ_Ṛebbi | L’eau est venue du Ciel de Dieu |
| Ma txedεem-iyi | Si vous me mystifiez |
| A kwen-yexdeε Ṛebbi. | À votre tour Dieu vous mystifie. |
42L’adage populaire ponctue la chanson : Mi ddiγ d yir rfiq, iğğa yi deg_gir mdiq, « quand j’ai suivi ce compagnon pervers, il m’a abandonnée dans un quartier crapuleux ». Il ne lui reste plus qu’à maudire ceux qui ont abusé de sa confiance. La Complainte de la femme adultère, chantée par Taos Amrouche, traduit l’état de choc d’une jeune femme qui, pour l’amour de l’être aimé, sera exécutée par ses frères. Les crimes d’honneur, bien que statistiquement réduits, se manifestent encore en milieu rural, où une interconnaissance lie les individus. Ils deviennent rares dans les nouveaux centres rurbanisés. Sont-ils remplacés en cela par les suicides de plus en plus fréquents ?
43L’œil inquisiteur et la langue mauvaise du voisin sont là pour calomnier les femmes vertueuses, nuire à leur réputation. Médisance ? Malignité ? Jalousie ? Esprit de vengeance ? Ou pour le simple commérage. Il y a de tout ça à la fois, et les motifs ne manquent pas pour cancanner et dire du mal : Ay iles yellan d aksum, d acu k-yerran d asennan, « Langue faite de chair pourquoi tu juges en offensant ». C’est aux charognards que profite le malheur d’autrui : Acu yesgugmen isγan ? D win yețcemmiten tidma ! « Qui a rendu muets les percnoptères ? C’est celui qui dénigre les femmes honnêtes ! » Quoiqu’il en soit, Ma isura l_leḥrir xennqen, ula d yir lehdur neqqen, « Si les ganses tressées de soie étranglent, les mauvaises paroles anéantissent aussi ».
44Prêtant sa voix
45Hélas, Ur d-tekk ara tecreṭṭ zdat tamart, « Le tatouage des femmes n’a pas avantage sur la barbe de l’homme ». La femme auréole la respectabilité de la maison, qui est son charme et sa beauté, sa vertu et ses valeurs saintes : zzin n Teqbaylit t_tiεubja d ṭṭbiεa, « la beauté de la Kabyle sont dans ses qualités et ses mérites ». Dans un acewwiq célèbre, la chanteuse Hnifa, issue de la Kabylie maritime, implore les nymphes, ces divinités de la mer, pour préserver l’éphèbe aimé que le destin lui rendra peut-être un jour :
| A-la-la | |
| Aql-i di leğbel εaccur | Je suis sur le mont Achour |
| La jemmεeγ leεcuṛ | Quêtant des dîmes |
| I weqcic m’a d-iεeddi | À offrir au passage de l’éphèbe |
| A-la-la | |
| Fell-as zzin d aceṛcuṛ | La beauté l’inonde à flots |
| Yeţţudum s ennuṛ | L’éclat ruisselle de son être |
| Neγ aggur m’ a d-yeflali | Tel l’astre à son crépuscule |
| A-la-la | |
| Ay iεessassen l_lebḥur Ğğet-ţ ad yimγur | Divinités de la mer Épargnez-le moi longtemps |
| D lweεd a t-id-yerr γur-i | Le destin un jour me le rendra. |
| Ṛebbi Ṛebbi di lweqt-a | Dieu Dieu dans l’instant |
| Serreḥ-iyi ad ruḥeγ | Libère-moi pour partir. |
46Pour exprimer la douleur de la rupture, la littérature orale la compare à la morsure d’un acide : Lfiraq d bu tsuqqas, iţkerric mebla tuγmas, « la séparation porte des dards, elle meurtrit sans porter de dents ». Hanifa portait encore les contusions de la rupture. Dans A zzehṛ-iw anda tenziḍ, elle se demande sur quelle place de marché est vendu son sort. Cette chanson peint, à traits distordus par la douleur, sa vie errante, bouleversée et bouleversante, qui l’a rendue célèbre et sur laquelle on a tissé une légende grossie. Elle prend le bateau depuis le petit port d’Azzefoun pour aller à la recherche de l’amant perdu.
47Malika Arabi, écrivaine, originaire de Tarsift, près de Tigzirt en Kabylie maritime, regardait la mer depuis sa maison. Petite fille, les bateaux, qui se laissent bercer par la mer, la fascinaient, la faisaient rêver : partir en France et retrouver son père.
« – Tu crois que ces bateaux se dirigent vers la France ? ai-je demandé à ma mère
– Oui bien sûr. Tous les bateaux partent là-bas. Où veux-tu qu’ils partent sinon ?
– Et, tu crois que si je montais dans l’un d’eux, j’arriverais jusqu’à mon père ?
– Arrête de divaguer ! Les filles ne voyagent jamais, elles restent sagement à la maison et attendent le retour des hommes.
Ce fut l’une de mes première frustrations. N’avoir même pas le droit de rêver [19]. »
49Les rêves d’enfant de Malika Arabi ne sont pas la ferveur de Hnifa, jeune femme en quête de passion. Elle utilise tous les artifices de l’illusion, elle se fortifie de patience pour apaiser sa fibre émotionnelle : ay aḍar-iw jbu, a tiṭ-iw cfu, « rend-toi mon pied, souviens-toi mon œil », s’encourage-telle dans son chemin de croix pour marquer l’empreinte suivie pas à pas. Elle s’arme de la recommandation : lli tiṭ-im, ma tγefleḍ yedd’ uḍar-im, « ouvre le bon œil, si tu es distraite te voilà finie ». Elle invoque Sidi Djaâfer, le saint patron d’Azefoun, et conclut par un engagement solennel : A wEllah ar d a nemẓer am wass’ a nemẓer, « par Dieu nous nous reverrons, comme ce jour nous nous reverrons » car, comme elle le chante par ailleurs, lxiṛ d cceṛ d imseεfen s nnuba i d-ţţasen : « le bien et le mal se tolèrent, ils viennent chacun son tour ».
50Le bien et le mal se tolèrent, l’écrit est toujours précédé par l’oral, même quand on sait lire et écrire. Mais saurait-on lire les cœurs s’ils devenaient parchemins :
| A w-ufan ul-iw d lkaγeḍ | Ah ! faire de mon cœur un parchemin |
| Yili leḥbab akkw γran | Mes amis deviendraient tous lettrés |
| Win umi fkiγ tabraţ s afus | Il suffirait d’un écrit remis à la main |
| Ad iẓer yid’ i g_geḍran | Pour savoir ce que j’ai enduré |
| Ḥkiγ i lebḥer yeqqur | Quand j’ai dit, l’océan s’est asséché |
| Ad γiḍeγ inijel aquran. | Et le ronce épineux en est touché. |
51Wrida, elle aussi, ne jette pas la pierre au compagnon de vie, ne perd pas espoir. Elle sait pardonner, ménager les issues, passer outre les rancunes après l’épreuve : Cceḥna am tazart, kkes-as aqwedmir, tεerḍeḍ, teččeḍ, « le dépit est comme les figues, enlève leur le pédoncule, déguste et mange ». Le vieux dicton banalise bonheur et chagrin dans la marmite qui fête les jours heureux et ravale les jours d’affliction : anta tuggi ur nefriḥ, anta tuggi ur neqriḥ ? « Quelle marmite ne s’est pas réjouie, quelle marmite n’a pas peiné ? » N’est-ce pas que dans le ciel ula d iṭij d tziri ţţadnen, « même le soleil et même la lune se chagrinent ». Wrida garde confiance dans l’attente, elle interpelle son cœur même si elle ne nomme pas l’Être cher et attendu, parle de lui à la troisième personne – ce n’est que récemment qu’homme et femme, brisant le silence, ont levé le tabou et osent s’interpeller par leur prénom, même en présence des personnes dont ils ont le respect comme l’exige l’étiquette –, ay ul-iw ddu s leεqel, win yelhan am_mass-a a d-yeqqwel, « mon cœur va doucement, le fils de bonne extraction un jour reviendra ». Ur qeṭṭeε layas est le cri du cœur, de la générosité et de la passion d’une femme, sa flamme et son ardeur, sa générosité et son dévouement, son inquiétude et son angoisse, son attente et sa patience jusqu’au retour sublimé de l’Être aimé [20].
| Ay ul ur qeṭṭeε layas | Cœur ne te sépare pas de l’espoir |
| Ur qeṭṭeε layas | Ne te sépare pas de l’espoir |
| W’ illan d ḥeyy a d-yas | S’il est encore vivant il reviendra |
| Am_mass-a a d-yas | Comme ce jour il reviendra |
| Lbaz izedγen aẓru | Faucon qui peuple les cimes rocheuses |
| Di ccetwa amek yid-es tḍerru | Comment se protège t-il de l’hiver |
| Aql-aγ am neţţa am nekk | Privés l’un de l’autre |
| Wi εzizen am_mass-a a d-yejbu | Mais l’Être cher me reviendra un jour |
| Lbaz izedγen lexla | Faucon qui bat les campagnes |
| Di ccetw’ anida yeţţara | Où trouve t-il refuge en hiver |
| Aql-aγ am neţţa am nekk | Privés l’un de l’autre |
| Wi εzizen anda yella | Où trouver l’Être cher |
| Lbaz izedγen iγil | Le faucon qui peuple la montagne |
| Ul-iw fell-ak yeţmexlil | Mon cœur me rend folle |
| Amenεac ad i-yinin | Un jour viendra t-on me dire |
| A d-yuγal lbaz uzyin | L’Être cher est de retour |
| Aql-iyi am igider ggiγil | Je suis comme l’aigle des monts |
| Lεic-is qlil | Son quotidien est rare |
| Lmakla-s siw’ ibeεεac | Ne se nourrit que d’insectes |
| Ḍeεfeγ cbiγ ṭṭir-llil | Je maigris comme l’oiseau de nuit |
| Yețţafgen deg_giḍ | Qui vole dans l’obscurité |
| Nniγ zzehṛ-iw d ulac | Et mon sort est amoindri |
| Beṭṭu d wi εzizen yeţmexlil | La séparation avec l’Être cher m’affole |
| Ț_ţameγbunt aḥlil | Pauvre de moi je suis à plaindre |
| Ay ul-iw beṛka-k leγwcac | Mon cœur ne te tourmente point. |
52La femme délaissée du chanteur Cheikh Nordine demande à l’hirondelle de mer, la sterne, l’oiseau qui accompagne les bateaux, de sommer l’amant depuis le hublot :
| Ssiwel-as ay afṛux | Hèle-le oiseau de mer |
| Si ṭṭaq l_lbabur | Depuis le hublot |
| In-as : ‘‘teţrağ-uk | Dis-lui : « celle que tu as délaissée |
| Tin’ akken i d-iγur’’ | Aspire encore à ton retour » |
| Siwel-as ay afṛux | Hèle-le oiseau de mer |
53La Kabylie d’antan visait à l’égalité sociale tant dans ses structures sociétales que dans ses structures linguistiques. À société égalitariste, langage égalitariste : Leεmeṛ γur-es awal yugaren gma-s « il n’a jamais une parole qui dépasse son frère (plus haute que l’autre) ». Cet égalitarisme kabyle se traduit aussi dans un quotidien solidaire qui unit des personnes. Le poète Slimane Azem renforce cette affirmation donnant à la dimension de fraternité, une fraternité de classe.
54Les anciens et les actuels candidats à l’émigration contraints de sillonner les mers et poussés à un exil qui n’est pas toujours volontaire, qui ont choisi de risquer la mort dans la dignité plutôt que de vivre toujours dans l’impasse. Cependant, les émigrés, surtout quand ils sont issus des anciennes colonies, se trouvent confrontés à une double culpabilité : ils doivent réussir dans la société française donc parvenir à une bonne maîtrise du français, mais sans s’intégrer totalement, car l’abandon de leur culture et de leur langue d’origine est vécu comme une trahison, un trahison de l’honneur kabyle si important. Aḥlil win yeẓran, aḥlil win ur neẓri : « est à plaindre celui qui a vu, comme est à plaindre celui qui n’a rien vu ». Par ses chansons, le/la poète kabyle établit pour l'exilé un lien au pays, à la famille, à l'être aimé, mais il assume aussi le lien entre être artiste et être exilé.