Article de revue

Interactions digitales et construction identitaire sur les sites web berbères

Pages 233 à 253

Citer cet article


  • Lafkioui, M.
(2010). Interactions digitales et construction identitaire sur les sites web berbères. Études et Documents Berbères, 29-30(1), 233-253. https://doi.org/10.3917/edb.029.0233.

  • Lafkioui, Mena.
« Interactions digitales et construction identitaire sur les sites web berbères ». Études et Documents Berbères, 2010/1 N° 29-30, 2010. p.233-253. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2010-1-page-233?lang=fr.

  • LAFKIOUI, Mena,
2010. Interactions digitales et construction identitaire sur les sites web berbères. Études et Documents Berbères, 2010/1 N° 29-30, p.233-253. DOI : 10.3917/edb.029.0233. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2010-1-page-233?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.029.0233


Notes

  • [1]
    Toutefois, le statut socio-politique des langues berbères est en train de changer en Afrique du Nord. Elles ont récemment acquis un statut national – mais non pas « officiel » – au Maroc (1994) et en Algérie (2002). Des instituts nationaux comme le HCA (Haut Commissariat de la Culture Amazighe ; 1995) en Algérie et l’IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazighe ; 2001) au Maroc ont été créés afin de maintenir et de développer le patrimoine culturel berbère. L’insertion du berbère dans le programme d’éducation nationale de ces pays est un résultat important de cette évolution, même si ces langues sont encore considérées, selon la constitution nationale des états respectifs, comme des « dialectes » qui servent à améliorer l’acquisition et la maîtrise de l’arabe standard. Cette politique linguistique s’inscrit parfaitement dans les programmes d’enseignement linguistique pour les langues minoritaires existant dans la diaspora.
  • [2]
    À ce propos, voir aussi Lafkioui (2008a, 2008b).
  • [3]
    L’approche alternative de socio-psychologie a l’inconvénient de simplifier le rapport entre langue et identité en raison de sa vision unidirectionnelle : elle positionne les actants dans un contexte monolingue et monoculturel qu’elle utilise comme critère de comparaison avec des contextes multilingues (Hamers et Blanc, 2000 ; Hoffman, 1989 ; Pavlenko, 2002 ; Williams, 1992).
  • [4]
    Le programme argumentatif contient les objectifs et fonctions interactifs du site Web.
  • [5]
    Voir Goffman (1974) pour le concept complexe de footing qui se réfère à la fois à la notion de présupposé et de position interactive.
  • [6]
    Le fait que l’IRCAM (Institut Royal de la Culture Amazighe) ait opté pour l’alphabet tifinagh pour leurs pratiques d’alphabétisation a eu un certain impact sur l’orientation de la dynamique de la notation des langues berbères au Maroc.
  • [7]
    À l’exception de la note de bas de page (1) qui essaie d’expliquer le syntagme verbal ad ninit (nous désirerons).
  • [8]
    J’ai obtenu ces informations par le biais d’un entretien direct avec l’auteur.
  • [9]
    Il importe de signaler la contribution importante de Roel Otten à la traduction et la publication de la production littéraire rifaine aux Pays-Bas.
  • [10]
    À propos de l’usage des pseudonymes sur les sites de chat, voir Bechar-Israeli (1995).
  • [11]
    Dans une certaine mesure, le contexte digital permet également d’éviter le risque de perte de face des interactants (voir Goffmann, 1967 pour la notion de « face »).
  • [12]
    La notion de « pays » renvoie ici à la signification de « pays d’origine » et donc de « patrie ».
  • [13]
    Drifa s’implique fortement dans son discours en utilisant cette expression déictique. En fait, l’ensemble de l’extrait révèle un degré élevé d’engagement discursif de la part de l’interactant.
  • [14]
    Cet énoncé se réfère à la compétence du rifain.

1En dépit de la précarité et de la position socio-politique marginale des langues berbères en Afrique du Nord et dans la diaspora, une explosion d’expressions culturelles hybrides, tant du point de vue de la forme que du contenu, a eu lieu au cours des dernières années  [1]. Maintenant plus que jamais, ces langues fonctionnent comme une source centrale pour la construction et la reconstruction de l’identité collective berbère, un processus dans lequel l’alphabétisation et les médias électroniques jouent un rôle important. L’un des médias les plus accessibles et tout englobant est Internet. Il fournit de nouveaux moyens pour créer de nouveaux discours et contextes, à savoir des interactions digitales (tout genre d’interaction assistée par ordinateur).

2J’examinerai, dans la présente contribution, la façon dont l’identité est (re)construite dans les interactions digitales sur les sites Web berbères  [2]. J’ai opté pour des sites Web à base néerlandaise car ils sont bien développés et régulièrement mis à jour. Ces sites montrent également un niveau élevé de créativité liée à la forte présence de Berbères aux Pays-Bas qui expriment un vif intérêt pour la préservation et la promotion de leur tradition culturelle et de leur identité ethnique. Les sites Web considérés dans cette recherche sont les plus développés (voir le nombre et la conception des liens hypertextes mis à jour, les sous-pages et les items) et les plus populaires (voir nombre de membres inscrits et de hits) : www.amazigh.nl (7446 membres enregistrés le 25/06/08 ; 7912 sujets forum) et www.tawiza.nl (1255 membres enregistrés le 25/06/08 ; 2652 sujets forum). Les exemples présentés dans cet article proviennent du site Tawiza (www.tawiza.nl).

3Il importe de noter que relativement peu d’attention a été accordée aux problématiques sociolinguistiques et pragmatiques dans la recherche sur la communication assistée par ordinateur (Computer Mediated Communication), à l’exception de certaines références notables comme Herring (1993, 1996, 1999), Georgakopoulou (1997, 2003) et Androutsopoulos (2006a/b).

4La démarche la plus appropriée pour une connaissance approfondie des processus fondamentaux de la construction identitaire dans un contexte multiculturel et multilingue est la sociolinguistique interactionnelle, principalement en raison de sa conception dynamique de l’identité (Goffman, 1974, 1981, 1983 ; Gumperz, 1982 ; Gumperz & Hymes, 1972 ; Rampton, 1995 ; Lafkioui, 2008b). Les identités sont construites et reconstruites en permanence par les interlocuteurs au cours de leurs interactions verbales et non verbales. Elles sont donc des processus sémiotiques interactifs. En ce qui concerne la multiplicité de l’identité (âge, classe, sexe, origine géographique et ethnique, situation géopolitique, statut social, orientation sexuelle, religion) et son hybridité, cette perspective permet l’analyse minutieuse d’un nombre considérable de variables par le biais d’une corrélation entre les variables sociales et les variables linguistiques dans un cadre multidimensionnel  [3].

5Cette approche est enrichie par l’utilisation de notions de la perspective sociolinguistique post-structuraliste, qui est fondée sur le modèle interactionnel. C’est le critère de pouvoir (surtout le pouvoir politique) qui est particulièrement important pour la présente étude car le discours en tant que processus social peut être une source d’acquisition et d’exercice du pouvoir, ce qui le rend, par conséquent, essentiel pour la (re)construction des identités par des groupes ou des individus minorés ou opprimés (Bourdieu, 1982, 1991 ; Encrevé, 1982, 2004 ; Encrevé et Fornel, 1983 ; Gal, 1989 ; Heller, 1988, 1992, 1995a, 1995b ; Encrevé, 2004 ; Blackledge & Pavlenko, 2002). Des rapports de pouvoir inégaux peuvent empêcher le « droit à la parole » et conduire à un repositionnement de l’interlocuteur « dominé » dans l’espace interactif et à la reconstruction de son identité (Bourdieu, 1991).

Les sites web berbères et leurs ressources digitales

6Dans l’environnement multilingue des Nord-Africains en Afrique et dans la diaspora, les différentes langues en usage n’ont pas le même statut sociolinguistique ni les mêmes fonctions socioculturelles (Lafkioui, 1998, 2006, 2008a, 2008b). Les politiques nationales et locales déterminent fondamentalement la hiérarchie sociolinguistique des langues employées. De ce fait, dans la diaspora et plus précisément aux Pays-Bas, les langues maternelles comme le tarifit (langue berbère de plus de 70 % des Nord-Africains aux Pays-Bas), ayant un statut de langue « non-officielle » et de langue « minoritaire », ne peuvent pas faire concurrence aux langues dominantes : le néerlandais qui est la seule langue officielle aux Pays-Bas et l’anglais qui est généralement considéré comme la langue internationale. En outre, aucune formation de manière officielle n’est donnée dans la langue maternelle aux Pays-Bas.

7Les internautes visitant des sites Web berbères à base néerlandaise utilisent principalement le néerlandais et le tarifit pour leurs interactions digitales. Ce sont aussi les deux langues dans lesquelles ces sites sont assemblés. L’arabe (arabe marocain ou standard), l’anglais et le français sont généralement employés quand un texte écrit ou multimodal est inséré dans le site Web sous son format original. Ainsi, les interactants sont restreints dans leur choix de langue pour leurs interactions digitales par leur propre répertoire linguistique (compétences linguistiques et interactives) et par le contexte digital dans lequel les interactions se produisent.

8Le contexte digital englobe à la fois le microcontexte d’une instance d’interaction spécifique dans un cadre temporel bien précis (une interaction de type chat forum par exemple) et le macrocontexte du site Web berbère transnational. Le fait d’avoir accès à ces contextes et, par conséquent, à leurs avantages et restrictions, implique un partage des ressources digitales que les sites Web sollicitent, en l’occurrence, le néerlandais et le tarifit qui fonctionnent comme ressources linguistiques et interactives.

9Le partage de ces ressources entraîne, cependant, l’exclusion d’autres ressources linguistiques, comme l’arabe et le français par exemple, ce qui peut être motivé différemment suivant le programme argumentatif du site  [4]. Le tarifit assume essentiellement la fonction de marqueur symbolique de l’identité collective berbère par opposition à d’autres identités collectives locales et translocales, telles par exemple l’identité turque (identité ethnolinguistique locale), hollandaise (identité nationale locale) ou arabo-islamique (identité internationale translocale). Un rôle plus pragmatique et instrumental est attribué au néerlandais comme ressource digitale, même si cette langue peut indiquer une identité collective hollandaise par contraste avec d’autres identités nationales, telles que l’identité française sur des sites Web berbères à base française.

10Différentes fonctions interactives et catégories sociales sont donc attribuées à différentes ressources, qu’elles soient activées ou non activées dans des contextes en ligne ou hors ligne. Les structures et les fonctions des ressources digitales sont stratifiées et hiérarchisées (Hymes, 1966, 1996 ; Fairclough, 1992 ; Blommaert, 2005) et, par conséquent, les identités – considérées comme des productions sémiotiques interactives – le sont aussi.

11Internet, comme instrument de la mondialisation, permet de remplir les fonctions des ressources linguistiques translocalement et de les repositionner dans l’espace interactif (espace substantiel et cognitif). Les langues berbères qui, en Afrique du Nord, sont toujours officiellement considérées comme des « dialectes » de « minorités » à statut socioculturel bas peuvent gagner en prestige à travers le transfert translocal par Internet. Au niveau translocal, ces langues peuvent symboliser des valeurs culturelles hautement estimées et peuvent être inscrites dans des contextes locaux spécifiques (diaspora berbère aux Pays-Bas par exemple) pour créer des identités collectives spécifiques. En outre, Internet peut aussi améliorer leur flexibilité sémiotique car, par exemple, la même phrase peut être utilisée dans différents contextes en ligne composés de diverses positions interactives à partir desquelles des identités variées peuvent être construites.

Construction identitaire par reconstruction digitale des genres oraux

12Le caractère oral des langues berbères est en train de changer rapidement en Afrique du Nord et dans la diaspora, principalement en raison de la présence de l’écrit et des médias électroniques (Lafkioui, 2008a, 2008b ; Lafkioui & Merolla, 2008 ; Merolla, 2005, 2008). Ces derniers ont sérieusement modifié la poésie et la narration orales – tant du point de vue de la forme que du contenu – qui symbolisent les savoirs et les valeurs berbères soigneusement préservés et transmis depuis des siècles en Afrique du Nord.

13Mon intérêt portera dans cette section sur la manière dont certains genres et productions littéraires de la tradition orale berbère servent de base représentative pour la construction et la revendication des identités berbères translocales.

14Le bilinguisme ou multilinguisme est un aspect important de ce processus de création identitaire. D’une part, il élargit le potentiel sémiotique et, de ce fait, la capacité interactive des interactants. D’autre part, il est un indicateur important de la façon dont les interactants se projettent dans leur discours digital (Lafkioui, 2008a).

Reconstruction digitale de la narration orale

15Je présenterai, dans ce qui suit, un cas de reconstruction de la narration orale berbère par le biais d’Internet (Lafkioui, 2008a, 2008b). Je montrerai comment le transfert translocal d’un texte oral au moyen d’Internet peut profondément affecter sa nature, sa structure et parfois même ses fonctions.

Exemple (01)

Description de l'image par IA : Texte en Tamazight avec transcription en alphabet latin, aligné en colonnes.

Exemple (01)

Tmazight – DV, 11-09-2003 (20.42) sur Tawiza (http://www.tawiza.nl/content/awid.php?id=87&sid=1&andra=artikel)

16Cet exemple est un extrait d’un texte narratif écrit provenant du site Web berbère à base néerlandaise Tawiza. Ce texte « re-raconte », en néerlandais principalement, un conte berbère traditionnel que l’auteur appelle Oom Ooievaar (néerlandais) ou 3emmi Bheleizh (rifain), ce qui signifie ‘Oncle Cigogne’. Du fait qu’il fournit le dévoilement de la narration, l’énoncé wallah ma ath fathgegh 3emmi Bheleizh thayit yinnan (‘Par Dieu, je ne le dénoncerai pas, Oncle Cigogne me l’a dit ! ’) est emphatisé par son expression en rifain ; autrement dit, l’alternance de code entre le rifain et le néerlandais produit l’effet d’emphase. Outre la fonction de contraste narratif, cet énoncé assume également une fonction emblématique et expressive par le biais de sa structure morphosyntaxique bien déterminée (sermon expressif = formule de sermon + négation ; voir Lafkioui, 1996) et de son intonation expressive qui n’est cependant pas représentée dans la notation. L’expression tfoe est un marqueur d’oralité intéressant car il représente littéralement l’acte de cracher, d’habitude réalisé de manière orale (verbalement et non verbalement) dans les interactions berbères. Les parties en néerlandais révèlent également une dimension orale, principalement indiquée par leur style simple et direct et par la forte présence de locutions brèves et expressives.

17Les contes berbères traditionnels sont généralement narrés par des femmes, souvent d’un certain âge. Selon la croyance ancestrale berbère, il est permis de les raconter seulement la nuit, si l’on ne veut pas infliger, en guise de punition magique, à l’audience une calvitie. Bien que cette croyance ait perdu sa force pour les jeunes générations de Berbères, elle remplit encore toujours la fonction de contexte d’interaction, un cadre ritualisé bien défini dans lequel des narrations anciennes aussi bien que contemporaines sont localisées.

18Le conte digital de 3emmi Bheleizh (exemple 01) montre donc comment la narration orale originale, produite en rifain dans des contextes hors ligne ro ; bien spécifiques, a été radicalement reconstruite afin de répondre aux critères linguistiques et interactifs que le site Web Tawiza requiert. Ce dernier fonctionne ainsi comme une sorte de système de conventions de contextualisation (« contextualisation conventions » de Gumperz, 1992). La recontextualisation digitale du conte oral (reframing) engage différentes dimensions de l’interaction (linguistique, sociale, culturelle et historique), toutes synchronisées dans une seule fonction signifiée, le conte digital. La recontextualisation digitale a changé la capacité créative de la narration orale, mais non sans altérer les catégories sociales et culturelles qui lui sont associées. Comparée au texte original – étant généralement considéré comme normatif –, la version digitale pourrait être perçue comme non littéraire, non authentique, non berbère, ou non adaptée aux présupposés linguistiques et culturels concernant la forme et la fonction du conte berbère (« wrong-footed »  [5]).

Reconstruction digitale des devinettes orales

19Les sites Web berbères à base néerlandaise offrent généralement aussi, sous l’Hyperlink « Taal » (‘langue’), des devinettes et expressions idiomatiques « traditionnelles » en rifain, écrites en notation latine et traduites en néerlandais.

20Le bilinguisme de la composition des devinettes, extraites du site Web Tawiza et présentées ci-dessous dans l’exemple (02), dévoile différentes fonctions et valeurs que les éditeurs/concepteurs du site ont allouées au tarifit et au néerlandais.

Exemple (02)

Description de l'image par IA : Page de livre avec du texte en colonnes, titre "Exemple (02)" et mention du site Tawiza.

Exemple (02)

Extrait de devinettes du site Tawiza (http://www.tawiza.nl/content/sectie.php?cid=48&secties=cat)

21Le tarifit occupe une position centrale dans la présentation de ces devinettes qui ont été rédigées en deux systèmes de notation à base latine. La première et principale ligne de texte est écrite dans une notation que les éditeurs du site Tawiza emploient généralement de manière adéquate, mais sans toutefois donner aucune information à ce sujet. Ce manque d’information expliquerait pourquoi la plupart des textes présentés sur ce site sont rédigés dans une notation propre aux interactants, comme le montrent les expressions rifaines de l’exemple (01). La seconde notation berbère (cinquième ligne de la devinette) est présentée comme la notation berbère « standard » (Standaard tamazight), bien qu’en réalité aucune notation unifiée ou « standard » – qu’elle soit fondée sur le latin, l’arabe ou le tifinagh (alphabet berbère ancien) – n’ait été conçue ni pour le tarifit comme une seule langue (ou variété) ni pour les langues berbères dans leur ensemble. Son étiquetage comme « standard » exprime l’aspiration des éditeurs du site Web de transmettre ces devinettes – produites oralement initialement – dans un format culturel « moderne » incarné par l’écrit et l’homogénéité linguistique.

22La présentation du tarifit comme une langue « écrite » et « standardisée » répond non seulement à la demande et la pression omniprésentes de « modernité », mais rend aussi cette langue plus puissante sur le plan interactif par le relèvement de son statut social et culturel. Le choix d’une notation à base latine renforce ce statut parce qu’elle est communément considérée, dans le monde universitaire aussi bien que dans les milieux militants, comme l’option la plus viable et « moderne » pour écrire le berbère. Néanmoins, l’alphabet tifinagh est un concurrent de plus en plus important dans le débat sur la notation berbère (Lafkioui, 2002)  [6].

23Il est remarquable de constater que le transfert de ce genre littéraire d’un contexte interactif oral et local vers un contexte digital et translocal n’affecte pas sa fonction sociale et culturelle primaire, à savoir la transmission et l’échange de la tradition culturelle berbère. L’ensemble de l’imaginaire symbolique que ces expressions évoquent et requièrent afin d’être comprises fait également partie de cette tradition littéraire (Lafkioui, 2008a, 2008b).

Relocalisation digitale de la poésie orale

24Dans cette section, j’examinerai comment la poésie orale et, plus précisément, son contexte de performance, peut être reconstruit par le biais d’Internet. Les deux exemples suivants (03 et 04), extraits du site Web Tawiza, montreront comment la poésie orale berbère peut être relocalisée en remplaçant son contexte traditionnel, c’est-à-dire des échanges verbaux entre le/la poète et une audience physiquement présente dans un espace déterminé à un moment précis, par un contexte digital contenant du texte écrit qui peut être lu à tout moment par tout internaute visitant le site.

Exemple (03)

Description de l'image par IA : Page web avec texte en turc, titre "Tinit n umuni" par Said Khottour.

Exemple (03)

Said Khottour (2001) – DV, 11-09-2003 (20.42) sur Tawiza (http://www.tawiza.nl/content/awid.php?id=435&sid=1&andra=artikel)

25Le poème Tinit n umuni (‘Le désir de la compagnie’, exemple 03) est présenté sur la sous-page « Poësie » (‘Poésie’) de l’Hyperlink « Literatuur » (‘Litérature’) sans aucune traduction ou information  [7]. Son auteur est un militant berbère qui a quitté le Maroc à un âge avancé avec une certaine connaissance et affection pour la langue et la culture rifaines  [8]. Les productions littéraires (poèmes, expressions, devinettes, contes, etc.) de ce genre de poète sont généralement composées en tarifit et souvent suivies d’une traduction en néerlandais, comme c’est aussi le cas dans l’exemple (04) ci-dessous provenant d’un autre poète.

Exemple (04)

Description de l'image par IA : Deux colonnes de texte en néerlandais avec des vers et des phrases traduites.

Exemple (04)

Ahmed Ziani - DV on 21-11-2004 (23.14) sur Tawiza Extrait de la collection Ighembab yarezzun x wudem nsen deg wudem n waman Traduction néerlandaise : K. Awragh (http://www.tawiza.nl/content/awid.php?id=576&sid=1&andra=artikel)

26Ziani est un poète connu dans le mouvement culturel rifain. Il fait partie de la première génération de Rifains en Europe qui ont essayé de promouvoir la culture berbère par la poésie. Au cours de son long séjour aux Pays-Bas, il a assisté et participé à l’essor et la diversification de la production littéraire rifaine contemporaine. Conformément aux coutumes de sa génération, il a créé et présenté sa poésie d’abord oralement, et ce exclusivement en berbère. C’est seulement avec l’introduction de la pratique de noter les poèmes oraux (généralement en caractères latins) depuis les vingt dernières années que les poètes rifains se sont intéressés à la traduction  [9]. La poésie écrite rifaine et sa traduction en néerlandais ont connu un élan considérable avec l’arrivée des sites Web berbères à base néerlandaise. Ces derniers offrent non seulement des moyens plus rapides, captivants et bon marchés pour (re)publier des textes mais les rendent aussi accessibles à un lectorat potentiel plus large. Sur ces sites Web « minoritaires », l’écrit et la traduction occupent une position prépondérante pour des raisons interactives et translocales.

27Contrairement aux deux poèmes précédant (exemples 03 et 04), le poème Tijd (‘Temps’) de l’exemple (05) est composé pour une publication digitale. L’absence du nom de l’auteur et de la date de publication confirme que ce poème n’a pas déjà été publié hors ligne. Au-delà du fait que l’auteur a choisi de publier sa poésie sur un site berbère, l’emploi du pseudonyme artistique berbère Tilmasin marque fortement son choix identitaire. Ce nom masculin est d’ailleurs écrit selon une des notations usuelles du tarifit.

28Avec ce poème, l’auteur appelle à la reconnaissance et la préservation de l’identité rifaine, et ce avec une certaine nostalgie pour le passé et une vénération pour les combattants de la résistance berbères.

Exemple (05)

Description de l'image par IA : Page web avec texte en néerlandais, titre "Tilmasin", et menu de navigation à gauche.

Exemple (05)

Tilmasin – DV, 02-07-2003 (23.49) sur Tawiza (http://www.tawiza.nl/content/awid.php?id=430&sid=1&andra=artikel)

29Bien que la description affective de la résistance ne comporte pas de précisions historiques dans ce poème (‘Temps’), la référence au mouvement de résistance des tribus rifaines contre les colons espagnols et français au début du vingtième siècle serait la plus vraisemblable pour ceux qui connaissent l’histoire récente du Rif (savoir commun comme contexte). Cependant, diverses autres interprétations sont possibles, du fait de l’absence d’indication temporelle. L’occupation arabo-musulmane de l’Afrique du Nord, qui a fini par supplanter des domaines variés de la culture berbère par sa nature et sa structure hégémoniques (domination culturelle), pourrait être une interprétation appropriée, car elle expliquerait l’énoncé :

30

Velen ontkennen de bezetting maar het is een vaststaand feit.
‘Plusieurs nient l’occupation, mais c’est un fait accompli.’

31La guerre de résistance du Rif contre l’occupation occidentale est un fait historique bien connu au Maroc. En effet, elle contribue encore, de nos jours, à l’identité nationale marocaine qui avait besoin d’être reconstruite après l’indépendance, et ce comme une alternative opposée à l’hégémonie des colons occidentaux. De ce fait, l’occupation la plus probable à laquelle renvoie le poète serait celle des Arabes musulmans ; elle a perdu sa catégorisation sociale de « colon » avec le temps à cause des effets d’amnésie que son hégémonie idéologique exerce. Le caractère tout-englobant et coercitif de l’idéologie arabo-musulmane rend sa présence imperceptible pour les adhérents à son système (Barthes, 1957). Ce poème digital pourrait être donc une voix translocale exprimant un désaccord avec certaines idéologies. Mais il pourrait, toutefois, aussi correspondre à de nombreux autres signifiés car sa contextualisation digitale et translocale élargit ses interprétations potentielles de manière considérable.

32L’expression emphatisée « onze rif » (‘notre Rif’) de l’extrait suivant se réfère à un espace interactif spécifique correspondant à un espace physique – l’aire géographique du Rif dans laquelle des pratiques interactives ont lieu – autant qu’à un espace cognitif composé de croyances historiques, sociales, culturelles et idéologiques.

33

Niemand weet wat de toekomst ons zal brengen,
maar « onze rif » die zullen wij nooit ontkennen !!
‘Personne ne sait ce que le futur nous apportera,
mais « notre rif » nous le nierons jamais !! ’

34Du fait de sa nature translocale, le contexte digital (le site Tawiza) non seulement fait ressortir les aspects cognitifs de cette expression mais favorise aussi la (re)construction de l’identité collective berbère. Pour des raisons de repositionnement du Soi et de l’Autre dans l’espace interactif global, le translocalisme (transnationalisme) constitue un élément mobilisateur important pour la reconstruction des identités collectives (Vertovec, 2001). De la sorte, l’identité translocale rifaine a été relocalisée dans ce poème digital qui est incorporé dans un contexte local néerlandais, représenté essentiellement par l’usage de la langue néerlandaise sur le site berbère Tawiza (Appadurai, 1991, 1995 ; Meyrowitz, 2005). Le marqueur déictique onze (‘notre’) indique que l’auteur/interactant s’identifie avec l’identité collective orthodoxe rifaine correspondant à des représentations spécifiques sur la langue, la culture et l’histoire. L’emploi de cette expression révèle également un important engagement subjectif de la part de l’auteur par rapport à son discours. En fait, tout le poème dévoile un degré élevé d’investissement discursif de la part du poète.

Construction identitaire par interaction digitale sur des « chat forum »

35C’est sur les sites Web berbères, dans les « chat forum » (forums de discussion ; Lafkioui, 2008b), que les processus de construction identitaire se laissent particulièrement bien observer. Ainsi, j’ai pu constater que les représentations linguistiques des interactants exprimées par leurs interactions digitales sur ces forums sont fortement reliées à leurs histoires ainsi qu’à des discours idéologiques particuliers. L’extrait suivant du site berbère Tawiza le confirme (exemple 06). Il présente une discussion digitale entre Yidir (masculin) et Drifa (féminin), deux noms qui sont fort probablement des pseudonymes  [10].

Exemple (06)

Description de l'image par IA : Capture d'écran d'un forum avec des messages en néerlandais. Les messages discutent de l'identité et de l'intégration des Tawizighen.

Exemple (06)

Extrait d’interaction chat forum sur Tawiza

36Drifa ouvre la discussion en exprimant son étonnement sur le défaut de connaissances et compétences du tarifit chez les jeunes berbères aux Pays-Bas. De ses paroles ressort clairement que ses parents surveillent strictement sa performance ainsi que sa compétence en tarifit. Elle exprime également sa désapprobation de l’usage du néerlandais ou de l’arabe dans les interactions entre berbérophones, bien qu’elle-même utilise le néerlandais pour son échange digital avec son interactant berbérophone Yidir :

37

Erger nog, zij praten Nederlands of Arabisch met elkaar... sad emoticon
‘Pire encore, ils parlent le néerlandais ou l’arabe entre eux... emoticon triste’

38Son attitude négative à l’égard de cet état de choses est affichée par l’expression erger nog (‘pire encore’) et ‘l’emoticon triste’ qu’elle a choisi comme clôture à son jugement de valeur. Son choix lexical implique une recatégorisation de l’objet de discours (sujet de discussion – forum topic), qui est Wie praat er Thmazight met z’n/haar ouders ? (‘Qui parle tamazight avec ses parents ?’). Par son choix lexical, Drifa s’engage fortement par rapport à son discours et augmente ainsi la potentialité de tension interactive entre elle et son interactant digital Yidir.

39Cependant, l’expression de cette prise de position (stance) n’entraîne pas en fait un sérieux risque de conflit entre les interactants car un consensus de base est assuré par le site Web berbère qui fonctionne comme attributive centring institution (Silverstein, 1998) et comme gate-keeping apparatus (Gumperz, 1982) régulant dans une certaine mesure les propriétés du langage, ses fonctions et sa contextualisation  [11]. La plupart des personnes qui participent aux forums sur ces sites adhèrent plus ou moins aux idéologies militantes berbères (group-specific ideologies), comme le confirment les expressions emblématiques Azul (‘Salut ! ’), D wenni nta (‘Au revoir !’) et en particulier l’expression Tawmat N Imazighen (‘Fraternité berbère’) employée par Yidir comme une sorte de signature à la fin de sa réponse. La composante Tawmat (‘Fraternité’) de cette dernière expression révèle une référence sémantique et pragmatique implicite aux valeurs translocales mais subculturelles très ancrées dans le concept fort médiatisé de « Fraternité afro-américaine ».

40Le fait que Drifa fasse ici exactement ce qu’elle désapprouve, c’est-à-dire l’emploi du néerlandais avec un berbérophone, suggère un écart entre ses représentations du tarifit et ses pratiques langagières in vivo. Le tarifit en tant que ressource digitale assume ici la fonction interactive de marqueur symbolique – l’icône – de l’identité collective berbère. En revanche, la fonction instrumentale de la langue – généralement remplie par des langues interactivement « dominantes » dans les contextes hors ligne – est attribuée au néerlandais.

41Dans sa réponse, Yidir formule son accord avec Drifa sur la « perte » de la langue maternelle berbère au sein des jeunes, mais tente toutefois aussi de l’expliquer : Dat heeft een oorzaak (‘Il y a une cause pour cela’). Il l’attribue à des facteurs sociaux, historiques et politiques, et ce avec une certaine autorité accordée par lui-même à son discours. À son avis, ceux qui sont aussi à blâmer pour cette situation particulière sont les parents qui préfèrent enseigner le darija (‘arabe dialectal’, en l’occurrence, l’arabe marocain) à leurs enfants pour des raisons religieuses (« taal » van religie – ‘ « langue » de la religion’), idéologiques (« taal » van land – ‘ « langue » du pays’  [12]) et/ou économiques (« kan er geen brood mee verdienen » – ‘ « on ne peut pas gagner son pain avec »’). Ce sont eux qu’il juge responsables de la crise d’identité qu’ils subissent et qu’il font subir à leurs enfants.

42Drifa répond dans le troisième paragraphe qu’elle regrette cette dégradation de onze mooie en unieke taal en identiteit (‘nos belles et uniques langue et identité’). Le marqueur déictique onze (‘notre’) montre que Drifa s’identifie à l’identité collective berbère orthodoxe comprenant des représentations spécifiques sur la langue, la culture et l’histoire  [13]. Son adoption de cette identité implique un certain rejet de l’usage des langues non berbères en présence de personnes berbérophones. Car pour Drifa, adopter l’identité berbère signifie l’assimilation de sa langue et de son histoire, comme indiqué dans la citation suivante en néerlandais :

43

Het is eigenlijk het verlochenen afstand doen van jouw afkomst als je het niet spreekt en niet op de hoogte bent van het rijke en emotionele historische verleden van onze voorouders. Ik zal mijn kinderen het thmazight letterlijk en figuurlijk met de paplepen inbrengen... inschaAllah.
‘C’est, en fait, réfuter (et) renoncer à ton origine si tu ne la parles pas et si tu n’es pas au courant du passé historique riche et émotionnel de nos ancêtres. Moi, je nourrirai mes enfants avec du berbère à la cuillère au sens propre et figuré... si Dieu le veut.’

44Ainsi, la langue berbère est une composante définitoire essentielle de l’identité collective berbère, construite en opposition à l’hégémonie étatique, que ce soit en Afrique du Nord ou dans la diaspora. La notion de communauté berbère est fortement présente dans les discours en ligne et hors ligne actuels des militants berbères parce que l’idée de communauté linguistique augmente la capacité de créer des identités collectives (Silverstein, 1998).

45Cependant, les interactions digitales in vivo sur les sites Web berbères à base néerlandaise et leurs pratiques de construction identitaire correspondantes sont pour la plupart bilingues ou multilingues. Les personnes qui participent à ces interactions, en partageant les ressources digitales requises, constituent donc une communauté de langage (speech community), un concept qui se distingue de celui de communauté linguistique ou communauté de langue (language community) qui indexe le fait que les interactants estiment qu’ils parlent et/ou écrivent la même langue (Silverstein, 1998).

46Comme le montre l’exemple qui suit (07), l’activité de « chatting » permet aussi de recontextualiser (méta-) discursivement les instances interactives, telles que des textes oraux et écrits, et ce par le biais de la nature réflexive de la langue (Rampton, 2001 ; Verschueren, 2001 ; Lafkioui, 2008b).

Exemple (07)

Description de l'image par IA : Page de forum avec texte et images, incluant des discussions et des photos de chats.

Exemple (07)

Extrait d’interaction chat forum sur Tawiza

47Dans cet extrait, Ilizi demande comment traduire en néerlandais ces deux expressions berbères :

48

Tennûrzm ay i tawwûrt deg ûârûr
Littéralement : ‘Une porte a été ouverte dans mon dos’.
→ Expression employée quand on sent tout à coup une douleur aiguë dans le dos.

49

Têttf ay i tuccentt deg ûdâr
Littéralement : ‘Le chacal femelle m’a pris par le pied’.
→ Expression employée quand on sent tout à coup une crampe au pied.

50Dans ces interactions, les pratiques de code-switching entre le rifain et le néerlandais expriment des représentations du Soi et de l’Autre. Des témoignages d’identité encore plus explicites sont les « signatures » qui figurent à la fin de chaque échange :

51

Asermed di temzi am tira deg wezru (tarifit)
‘Apprendre jeune, c’est comme la gravure sur pierre’.  [14]

52

De enige oplossing voor Arif is op zijn minste Autonomie (néerlandais)
‘La seule solution pour le Rif c’est du moins son autonomie’.

53Les deux prises de position ont une charge émotive importante, mais celle formulée en rifain contient tout de même une plus grande charge symbolique et expressive du fait du code linguistique utilisé.

Conclusion

54Internet contribue, de manière essentielle, au passage de l’oral à l’écrit des langues à tradition orale. Il permet aussi de diversifier l’oralité – oralité multimodale – comme production culturelle et métaculturelle et la rend accessible au monde. Des présentations de poésie, des interviews, des films, des spectacles de danse, entre bien d’autres productions, peuvent être écoutés et visualisés dans leur forme digitale par tout un chacun connecté à Internet. Bien que la valorisation de certains genres et productions littéraires traditionnels sur les sites Web « minoritaires » puisse avoir comme objectif principal la revendication et la construction identitaires, leur reproduction comme composantes du « patrimoine » culturel correspond aux discours idéologiques hégémoniques d’exclusivité culturelle et de modernité (Kirshenblatt-Gimblett, 2004).

55Au cours des interactions bilingues/multilingues de type chat forum, un consensus de base est généralement atteint entre les interactants sur le contenu de leur discours ainsi que sur les positions de l’espace interactif qu’ils occupent pour s’exprimer. Le contexte digital permet donc cette négociation des identités conjointement (re)créées – des représentations du Soi et de l’Autre – à partir de positions interactives symétriques et relativement plus convenables.

56Cependant, les sites Web berbères sont des contextes institutionnalisés qui regroupent différents genres institutionnalisés au sein d’un « institutional discursive regime » (Fairclough, 1992) translocal plus large. Les sites Web berbères constituent des fora discursifs en plein essor qui recueillent des idéologies collectives spécifiques ; certaines d’entre elles sont visibles comme marqueurs symboliques d’identité collective, d’autres, en revanche, demeurent invisibles en raison de leur nature tout englobant. Internet est donc un instrument de pouvoir contenant des symboles puissants. Le transfert de ces multiples symboles à travers Internet offre un énorme potentiel sémiotique pour la construction et la reconstruction des identités collectives.

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Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.029.0233