Un ouvrage sur la métrique chleuhe et ses rapports avec la musique
- Par François Dell
- et Mohamed Elmedlaoui
Pages 207 à 209
Citer cet article
- DELL, François
- et ELMEDLAOUI, Mohamed,
- Dell, François.
- et al.
- Dell, F.
- et Elmedlaoui, M.
https://doi.org/10.3917/edb.027.0207
Citer cet article
- Dell, F.
- et Elmedlaoui, M.
- Dell, François.
- et al.
- DELL, François
- et ELMEDLAOUI, Mohamed,
https://doi.org/10.3917/edb.027.0207
Notes
-
[1]
Il en va de même dans le melẖun en arabe maghrébin, comme l’a montré Tahar (1975). Ce sont les travaux de Hassan Jouad qui ont jeté les bases de la recherche sur la versification en chleuh et en tamazight, voir Jouad (1983).
-
[2]
Il s’agit des vers 2, 10 et 21 de la chanson examinée au chapitre 1. Dans notre notation, un mot comportant une lettre soulignée est un mot emphatisé parce que comportant au moins une emphatique sous-jacente.
-
[3]
‘‘Droit’’ (straight) est un terme arbitrairement choisi. Pour être droit, un mètre doit en outre remplir une condition d’alternance que nous laissons de côté ici pour faire court.
1François Dell et Mohamed Elmedlaoui, 2008 : Poetic Meter and Musical Form in Tashlhiyt Berber Songs. Série Berber Studies, vol. 19.
2Cologne : Rüdiger Köppe Verlag, 274 pages, 1 CD.
3Ce livre fait suite à un autre ouvrage des mêmes auteurs, Syllables in Tashlhiyt Berber and in Moroccan Arabic (Kluwer 2002, 384 p.), étude phonologique où les données tirées de la langue versifiée jouaient déjà un rôle important. Le livre de 2008 tient pour acquise l’analyse de la syllabe chleuhe développée dans le livre précédent et concentre l’attention sur la métrique des textes poétiques.
4Comme en grec ancien, en sanscrit ou en arabe, la métrique traditionnelle du chleuh est fondée sur la distinction entre syllabes lourdes et syllabes légères. Chaque mètre est caractérisé par l’ordre dans lequel syllabes légères et syllabes lourdes se succèdent dans le vers [1]. Voici par exemple trois vers bâtis sur le même mètre [2] ; leur texte est donné en (1) et leur scansion en (2).
5(1)
n-ḏalb=ak ad=yyi t-saka-t l-xiṟ a-fus=nnk
Je t’adresse ma prière. Que ta main me dispense ses bienfaits.
A wanna rag=giR i-ṯsa, smħ-aR i=w-awal=nns
Ceux qui veulent se moquer de moi, je ne les écouterai pas.
a-zmz R=ur s-gutti-nt, awal=ns ar tt-imim-n
Quand elle n’est pas en léthargie, son chant est agréable.
7(2)
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | |
| L | H | L | L | L | H | L | L | L | L | L | L | H | |
| n | dal | ba | ka | di | yit | sa | ka | tl | xi | ra | fu | snn | k |
| a | wa | na | ra | gi | Riṯ | sa | sm | ħa | Ri | wa | wa | lnn | s |
| a | zmz | Ru | rs | gu | tin | ta | wa | ln | sa | rt | ti | mim | n |
8Chaque vers comporte treize syllabes. Les syllabes 2, 6 et 13 sont lourdes (H) et les autres sont légères (L). Les mètres chleuhs sont d’une grande variété. L’examen de plus de deux cent chansons chleuhes nous a permis de répertorier plus de cent mètres différents. Nous avons cherché à découvrir les principes qui règlent la combinaison des syllabes légères et des syllabes lourdes au sein de cet inventaire.
9Une propriété des mètres chleuhs qui les rend particulièrement intéressants pour la métrique générale, c’est leur apparente apériodicité. De par le monde les mètres ont le plus souvent une structure périodique, c’est-à-dire qu’ils sont formés en répétant un motif élémentaire. Un exemple classique de mètre périodique est l’hexamètre dactylique du grec ancien : chaque vers est une suite de six répétitions d’un motif (un pied) qui consiste en une syllabe lourde suivie de deux syllabes légères ou d’une syllabe lourde. Cette structure est représentée schématiquement en (3).
10(3)
11Nous nous sommes attachés à montrer que contrairement aux apparences les mètres chleuhs ont eux aussi une structure périodique. Cette structure repose sur deux décomptes parallèles, celui des syllabes et celui des mores.
12Nous posons trois pieds, LLH, LHL et LLLL. Une syllabe H comptant pour deux mores et une syllabe L comptant pour une seule more, ces pieds sont les seules suites de quatre mores qui commencent par une syllabe L. (4) est l’analyse en pieds du mètre de (2) :
13(4)
| 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | |
| (L | H | L | (L | L | H | (L | L | L | L | (L | L | H | ( |
14Dans ce mètre chaque pied est réalisé sous sa forme pleine. Les pieds ont en outre des formes tronquées qui ne sont permises qu’en bout de vers. En début de vers ce sont les syllabes initiales du pied qui peuvent manquer, et en fin de vers ce sont les syllabes finales. Comparons le mètre (4), qui est reproduit en A dans le tableau (5), avec deux autres mètres également attestés :
15(5)
| | | | | | | | | | | |||||||||||
| A | (L | H | L | (L | L | H | (L | L | L | L | (L | L | H | ( | |
| B | (L | L | H | (L | L | L | L | (L | L | H | (L | H | |||
| C | H | L | (L | L | H | (L | H | L | (L | L | H | (L |
16Le mètre B est terminé par un pied tronqué LH, c’est-à-dire un pied LHL amputé de sa dernière syllabe. Le mètre C comporte un pied tronqué à chaque extrémité : il commence par HL, qui est un pied LHL amputé de sa première syllabe, et se termine par L, qui est un pied dont n’est conservée que la première syllabe.
17Disons qu’est ‘‘droit’’ tout mètre qui s’analyse en pieds comme expliqué ci-dessus [3]. La moitié seulement des mètres que nous avons répertoriés sont des mètres droits. C’est dire que notre recherche d’une périodicité n’a abouti qu’en partie.
18La poésie chleuhe traditionnelle est toujours chantée, et les canons de la chanson chleuhe exigent une certaine concordance entre la structure des vers et celle des mélodies sur lesquelles ces vers sont chantés. De l’examen systématique des rapports entre textes et mélodies on peut espérer tirer des indices sur la structure des mètres. Dans la plupart des chansons composées sur un mètre droit, on observe un rapport régulier entre le texte et la mélodie : la pulsation de la mélodie découpe le texte en tranches successives de quatre mores chacune, chaque temps fort tombant sur la deuxième more d’un pied. En haut de la table (5) les traits verticaux représentent les temps forts des mélodies de chansons composées sur les mètres A, B et C. (6) représente une mélodie compatible avec le mètre B. L’alignement vertical des syllabes de (5) B avec les temps forts indiqués en haut de (5) reflète le fait qu’en (6) la première note d’une mesure, qui porte le temps fort par convention, correspond à la deuxième syllabe d’un pied.
19(6)
20Les trois premiers chapitres du livre sont consacrés à une présentation du système que nous venons d’esquisser. Les deux derniers traitent de problèmes d’intérêt général sans rapport avec le découpage en pieds.
21Le chapitre 4 traite de la division d’un texte métrique en domaines de syllabation. Nous examinons deux chansons où vers et domaine de syllabation ne sont pas coextensifs. Le découpage en vers est en conflit avec le découpage en mots dans la première, et avec la structure de la mélodie dans la seconde.
22Le cinquième et dernier chapitre examine les rapports entre texte et mélodie au niveau de la syllabe et en dessous. Le chant a besoin de vibrations glottales. Or certaines syllabes chleuhes ne contiennent aucun segment voisé. Comment ces syllabes se chantent-elles ? Une implication générale de ce chapitre est qu’une théorie des correspondances formelles entre texte et mélodie dans le chant doit distinguer au moins deux niveaux de représentation. Alors qu’au niveau abstrait les objets textuels mis en correspondance avec les notes de la mélodie sont des unités linguistiques, syllabes ou noyaux syllabiques, au niveau superficiel ces objets sont des portions voisées de la chaîne parlée qui ne sont pas forcément coextensives avec des unités linguistiques.
23Le livre contient le texte et la scansion métrique complète de neuf chansons chleuhes. Le CD encarté dans le livre contient Audacity, un logiciel libre très facile à utiliser, ainsi qu’un enregistrement de chaque chanson. Grâce à Audacity les lecteurs peuvent aisément localiser et jouer sur un ordinateur n’importe quel passage des enregistrements. Les dernières pages du livre sont un court mode d’emploi d’Audacity.
24Autant qu’aux berbérisants, ce livre s’adresse aux chercheurs dont les travaux portent sur la métrique ou sur les rapports formels entre texte et mélodie dans le chant.
- Jouad, Hassan, 1983 : Les éléments de la versification en berbère marocain tamazight et tachelhit. Doctorat de Troisième Cycle, Université de Paris 3.
- Tahar, Ahmed, 1975 : La poésie populaire algérienne (melhûn) : rythme, mètre et formes. Alger : Société Nationale d’Édition et de Diffusion.