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Faut-il retraduire le poète Si Mohand ou Mhand ?

Pages 39 à 50

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  • Bala, S.
(2007). Faut-il retraduire le poète Si Mohand ou Mhand ? Études et Documents Berbères, 25-26(1), 39-50. https://doi.org/10.3917/edb.025.0039.

  • Bala, Sadek.
« Faut-il retraduire le poète Si Mohand ou Mhand ? ». Études et Documents Berbères, 2007/1 N° 25-26, 2007. p.39-50. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2007-1-page-39?lang=fr.

  • BALA, Sadek,
2007. Faut-il retraduire le poète Si Mohand ou Mhand ? Études et Documents Berbères, 2007/1 N° 25-26, p.39-50. DOI : 10.3917/edb.025.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2007-1-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.025.0039


En hommage à Mme Magdalena Nowotna Professeur à l’inalco, Paris. C’est par son intermédiaire que j’ai su ce qu’est réellement la traduction

1 Chers ami (s), (es), chers collègues, c’est avec un immense plaisir de participer au même titre que vous à ce colloque avec cette modeste contribution. Je tiens à remercier vivement M. Ouahmi Ould-Braham pour l’intérêt qu’il a accordé particulièrement à ma participation

2 Notre communication portera sur la traduction, et plus particulièrement du kabyle vers le français à partir d’un petit échantillon du répertoire poétique de Si Mohand Ou Mhand. Ce dernier, kabyle du xixe siècle est l’une des figures emblématiques de la poésie berbère et kabyle de façon précise. Il constitue à lui seul un grand centre d’intérêt. Il a été témoin de l’insurrection de 1971 guidée par le savant-soufi, al-Shâykh Belhaddad, maître de la célèbre confrérie religieuse al-Raḥmâniya. Si Mohand a été aussi voyageur, il a sillonné divers horizons. Poète oral, ses dires circulaient chez les gens. Il a été sauvé en grande partie par l’écrit. Ses poésies ont fait l’objet de travail de plusieurs descripteurs. Elles ont été collectées successivement par Amar Saïd Boulifa, Mouloud Feraoun, Mouloud Mammeri, Younès Adli, et probablement d’autres.

3 Ces collecteurs ont accompagné ces textes, de versions françaises, c’est-à-dire de leur traduction dans cette langue. On peut lire le poète dans deux langues. Comme il existe aussi quelques fragments traduits vers l’arabe.

4 Voici ce qui nous intéresse : Qu’en est-il de cette traduction dans la poésie de Si Mohand du kabyle vers le français ?

Point de vue

5 La traduction de la poésie de Si Mohand Ou Mhand pose un certain nombre de questions au lecteur. Celui-ci en tant qu’instance de réception, de par sa position allant du simple observateur à l’analyste a son point de vue à dire.

6 Parmi les questions qu’il peut se à poser à ce propos, il y a : Ce qui a été attribué à ce poète exceptionnel en langue kabyle, a t-il été redit convenablement en français ou non ? Si oui pourquoi ? Si non pourquoi ?

7 Il y a autant de questions que de réponses. Les réponses sont données par les textes ; seul moyen qui confortera ou non notre argumentation dans ce cas précis.

8 Or, si l’on examine la traduction avec les yeux d’aujourd’hui, on se rendra compte qu’il peut y avoir des points de convergences et des points de divergences entre texte source et texte cible. Probablement un jugement de valeur. Mais on ne peut s’en passer. Il n’y a pas de théorie d’activité théorique sans tension disait H. Meschonnic (2004 : 70), un des spécialistes de la traduction actuellement.

9 On s’inscrit donc, et machinalement dans une logique qui a déjà été énoncée par d’éminents spécialistes. Ce même auteur H. Meschonnic par exemple (1999 : 14-16), a scindé la traduction en deux dans son ouvrage Poétique du traduire, la conception de la traduction avec une rupture capitale au xxe siècle :

  • Connue comme le passage d’une langue à une autre
  • Au vingtième siècle, la traduction se transforme. On passe peu à peu de la langue au discours, au texte comme unité.

11 On découvre selon son expression toujours, qu’une traduction d’un texte littéraire doit faire ce que fait un texte littéraire ; pour sa prosodie, son rythme, sa signification, comme des formes de l’individuation, comme forme-sujet.

12 À partir de ce constat, on peut dire :

  • La traduction n’est pas un simple aller retour d’une langue à une autre.
  • L’enjeu réel dans la traduction, est d’éviter de faire dire à un texte quelconque dans une autre langue ce qu’il n’a pas dit à l’origine ou dans la langue source.

14 Elle doit reproduire ce qui a été dit par l’auteur, tout en sachant qu’il y a des contraintes et des rapprochements possibles.

15 Il s’agira d’abord de connaître le texte à traduire. Une fois su, ce texte doit être transposé ensuite et, convenablement dans la langue cible. Mais comment faire ?

16 Des choix s’imposent, et doivent avoir leur place dans le champ théorique.

17 Notre point de vue s’inspire de la traduction discursive de Magdalena nowotna, éminente sémioticienne et spécialiste de traduction.

18 Son point de vue, s’inspire en plus de la linguistique énonciative d’Émile Benveniste et de la phénoménologie, de la théorie du sens de Jean-Claude Coquet et des travaux d’Henri Meschonnic.

19 Elle dit (2002 : 124) : La traduction discursive comprise comme une attitude qui prend en compte la pluralité d’aspects d’une œuvre littéraire est riche en conséquences.

20 Le choix de ce paradigme de la traduction discursive est une voie salutaire et peut rendre énormément de services à la langue berbère qui souffre actuellement du transfert des connaissances des autres langues.

Concrètement :

21 La traduction discursive :

  • met un terme à l’emprise de la linguistique sur la traduction et de la linguistique descriptive et structurale en particulier et privilégie le courant réaliste cité par Jean-Claude Coquet (1997 : 144) et, qui tient compte du l’histoire et le sujet, le temps, la présence au monde, et la vérité telle que la formule l’instance de discours selon son expression.
  • Elle se focalise sur la notion de sujet comme centre du discours. Concept jugé indésirable par ceux qu’on dénomme sémioticiens objectalistes particulièrement, et qui revient à la charge à tel point qu’il est considéré selon Nowotna (1993 : 07) le centre, le foyer où se rencontrent les sens et leurs manifestations.
  • Elle permet de voir dans une traduction quelconque, les lieux de déviation et de traduction.

23 Faisons parler les textes.

Application

24 On se contentera de quelques textes extraits arbitrairement choisis de l’œuvre de Mouloud Mammeri, Les isefra de Si Mohand, et on essayera, de tirer des conclusions de la traduction française de ces poèmes collectés en kabyle.

Texte 01 : (116-117)

Semman-i medden a lmetluf
Nekk heğğaγ leḥruf
Armi γriγ seţţin ḥizeb
On m’a surnommé l’égaré
Moi qui a psalmodié les lettres
Et appris les soixante sourates
Ism-iw γer medden mechur
Taẓallit d leṣfuf
G zik bbwḍeγ d ṭṭaleb
Mon nom était célèbre
Chaque jour j’entrais dans les rangs des Prieurs
Était depuis longtemps clerc
Tura mi tebεeγ sut lḥuf
Ikfa-yi umesṛuf
Γliγ di lkaṛta d cceṛb
Maintenant je suis adonné aux filles
Vidé d’argent
Voué aux cartes et à la boisson

Commentaire :

25 Un bon observateur peut déjà déceler un certain décalage entre la version kabyle et française du poème. En effet, dans le premier vers déjà, il a remplacé quelque chose de précis medden (les gens) par le « on » qui est selon une certaine dénomination est une fausse instance. Au deuxième vers, il a remplacé pour heğğaγ épeler-moi par plasmodié, accompli. Il a établi plus de distance encore quand il remplacé l’apprentissage du coran en entier par les soixante lettres sourates.

26 Au second tercet, évoquant la célébrité de son nom auprès des gens, chose qui n’est pas évidente dans la traduction. Sa célébrité l’est dans le passé. En dehors de cet instant, on en sait rien. De même pour la précision chez les gens, elle est effacée. Il s’en suit l’évocation dans le vers suivant la prière collective mais, ce qui se voit clairement modifié dans la traduction où il a introduit sa personne son action et le lieu.

27 Dans le troisième tercet, il y a particulièrement l’effacement des déterminants de la première personne dans le texte traduit. Cela peut affecter le renvoi de l’action dans la version traduite et transformer le contenu du texte.

28 En résumé, les quelques éléments soulevés dans cette traduction font valoir le décalage présent entre le texte et sa traduction.

Texte 02 : (136-137)

Aql-aγ newḥel di ddunit
Lḥal ţ_ţameddit
Neţţazal nugi a ţ-neqḍeε
Me voici devant le la vie désemparé
Le soir tombe
Je cours en vain sans la rattraper
Tekcem lεibad teḥṛaymit
Teṛkem taẓẓallit
εerqen iberdan n ccṛeε
L’esprit du mal à pénétré tous les cœurs
On oublie la prière
Et les voies du droit
Akka i t-nufa di lḥadit
Qbel-it neγ eǧǧ-it
Wagi d lweqt axeddaε.
Ainsi l’ai-je trouvé dans les livres
Que tu le veuilles ou non
Le siècle est celui du mensonge.

29 La signifiance globale, concept utilisé par Nowotna, du texte source n’est pas rendue convenablement dans le texte cible.

Arguments

– Des sujets différents

30 – La structure des instances n’est pas gardée intacte ; elle est aux antipodes du but recherché par la traduction discursive selon M. Nowotna (2002 : 126)

31 L’instance énonçante collective et inclusive (le « je » et les autres) du texte source est remplacée par une instance individuelle (le « je ») dans le texte cible

  • « Aql-aγ » qui veut dire nous voici est traduit par me voici et qui se traduit par « Aql-i » qui a le sens du présentatif.
  • « Neţţazzal » (nous courons), est traduit par je cours « ţţazzaleγ ».
  • « Akka ay t-nufa » (Nous le trouvâmes ainsi), est par l’ai-je trouvé ainsi « akka ay t-ufiγ ».

33 Le sujet parlant parlait en son nom et au nom des autres dans le texte source en kabyle. Cet autre conjoint au « je » peut être quiconque : lui, moi, toi, nous, vous, elle, ils, ... Cet autre est disjoint au sujet parlant, il se voit éliminé dans le texte cible.

34 Le traducteur a remplacé une instance énonçante par une autre.

– Rapprochements inattendus

35 Le traducteur a fait des rapprochements inattendus entres les deux poèmes et les deux petits mondes textuels différents.

  • Les choix du sujet se voient transformés. Il parlait de la confusion qui s’est instaurée dans la jurisprudence « Ccṛeε » et le traducteur parlait de droit tout court au sixième vers. On voit un remplacement de quelque chose de précis par quelque chose de plus général.
  • Il évoquait la « tradition » prophétique probablement au septième vers et elle est traduite par livres.
  • Au dernier vers, le traducteur a remplacé quelque chose d’imprécis « lweqt » (ère) par « siècle ».

37 Le traducteur a surchargé le texte traduit en introduisant des éléments inexistants dans le texte source. C’est le cas du septième vers. A l’origine, le texte parlait du mal qui hanté les gens. Dans le texte traduit, il y a eu une généralisation pour tous les gens.

38 C’est presque le même principe dans la suite du poème.

39 Au second tercet, il a introduit quelque chose dans la traduction qui n’existe pas auparavant. Il parlait de l’esprit du mal qui hante les gens et dans la traduction il le reproduit mais en lui substituant un élément nouveau. Ce mal concerne les gens et non pas tous les cœurs tel qu’il est énoncé dans la traduction.

40 Autre problème dans le troisième tercet, il a remplacé une instance collective de la première personne par une instance individuelle et exclusive dans la traduction. À l’origine si on traduit un peu, on aura « l’ayant ainsi rencontré dans la tradition prophétique ». Le sujet parlant est remplacé. et la tradition prophétique – le terme lḥadit exprime souvent cela ou une autre sagesse – est remplacé par livres.

41 On termine par cette remarque au dernier vers, l’auteur parle de ce siècle et non pas d’un autre est traduit par le siècle tout court et même les éléments linguistiques et grammaticaux choisis pour la traduction sont très lourds.

42 En voyant ce décalage même de façon non détaillée, il est tout à fait légitime de dire qu’il faut reconsidérer la traduction de ce poème.

Texte 03 : (150-151)

Feṛḥen medden mi nenfa
Ur neţban ara
Ay εudden medden nemmut
On était aise de me savoir banni
ne paraissant plus nulle part
On me donnant déjà pour mort
A ṣṣalḥin akka ar Mekka
Amek iga wakka
Nekk γilleγ aţ_ ţifrir tagut
Saints d’ici à la Mecque
Que veut dire tout ceci
Je comptais voir se dissiper la brume
D isγan i guγen ddula
Lbaz innejla
Win yesεan aḥbib yeţţu-t.
Mais les charognards ont le pouvoir
Le Faucon est banni
Et les amis oublieux.

Commentaire

43 Le sujet de ce neuvain et son identité ne sont pas aussi rendus convenablement dans le texte cible. Le traducteur a projeté quelque chose d’autre, le décalage est de taille entre le poème en kabyle de Si Mohand et sa traduction au français.

44 En effet, si l’on suit le programme projeté par le sujet et les transformations spatio-temporelles, on pourra évaluer le discours produit par ce genre de traduction. La théorie des instances énançantes permet de relever les points sensibles du texte pour voir ensuite leurs arrangements dans le texte de sa traduction.

45 L’instance énonçante du texte d’origine qui est une instance collective, se manifeste par l’emploi du pronom personnel de la première personne du pluriel le nous qui se traduit en berbère dans ce cas par l’indice de personne (n___), et qui est aussi une marque obligatoire de verbe dans cette langue [n — : nenfa, neţban, nemmut].

46 Elle est traduite par la première personne subjective du singulier dont les marques linguistiques de ses manifestations sont les déterminants suivants : mon, j’, je.

47 L’instance collective et inclusive (le « je » énonçant et les autres) du texte source, devient l’instance individuelle et exclusive dans le texte cible.

48 Tel est le premier décalage entre le texte et sa traduction.

49 Le programme projeté par l’auteur et sa manifestation sur le plan textuel, n’est pas le même. Le subordonnant « mi » du premier vers du texte source exprimant le temps (quand en français) est effacé. Ce temps est un point sensible, car le programme de joie qui s’est déclenché chez les gens, commence à partir de cet instant. Il s’en suit que le devenir du sujet à propos de la réjouissance n’est pas le même. Cette ‘‘réjouissance’’ chez les gens intervient à un instant bien précis. C’est quand le sujet parlant s’est exilé. Il y a deux programmes qui se suivent : exil est réjouissance.

50 Ils sont brouillés dans la traduction par l ‘effacement de ce qui exprime l’existence même de deux programmes dans le texte cible.

51 Une autre remarque dans le deuxième vers, il y a la forme négative par l’emploi du monème à signifiant discontinu « ur ara » (ne pas) et le verbe paraître (neţban) à la forme intensive dont le sujet ou le monème prédicateur est le nous (n — ) et qui sont remplacés.

52 Au quatrième vers l’interpellatif A disparaît, et c’est la relation du sujet énonçant des choses qui dans ce cas ce sont les saints qui se transforme. On passe d’une relation ternaire à une relation binaire, selon la terminologie sémiotique. Le programme obtenu n’est pas celui exprimé à l’origine.

53 Autres décalages dans la suite du poème :

54 Il est dit au troisième tercet que : C’est les percnoptères qui ont pris le pouvoir. Ce qui n’est pas le cas dans la traduction, le présentatif disparaît et la vérité précise devient une vérité générale. Le terme percnoptère implique aussi charogne mais charogne est imprécis et peut englober tout oiseau de proie. Le vers suivant évoque l’aigle et sa volatilisation. Dans la traduction il le faucon est son bannissement. L’aigle s’est volatilisé si l’on traduit un peu selon le point de vue adopté, a donné : Le faucon est banni. A la fin du poème le sujet s’adresse à la personne absente celui qui est complètement inexistante en français.

55 Tel est en partie notre évaluation de la traduction de ce poème

Texte 04 : (152-153)

Ggulleγ seg Tizi Wezzu
Armi d Akeffadu
Ur ḥkimen deg-i akken llan
Je le jure de Tizi-Ouzou
Jusqu’à l’Akfadu
Nul d’eux ne me commandera.
A nerreẓ wala a neknu
Axiṛ deεwessu
Anda ţqewwiden ccifan
Plutôt rompre que plier
Plutôt être maudit
Dans un pays où les chefs sont des entremetteurs
Lγerba tura g_gwqerru
Welleh ar nenfu
Wala leεquba ger yilfan
L’exil m’est prédestiné
Par Dieu j’aime mieux l’exil
Que la loi des pourceaux

56 L’instant du sujet parlant n’est pas le même dans les deux textes. Il était en terme sémiotique en visée rétrospective dans le texte source. Le programme du sujet parlant était tourné vers le passé. Le traducteur a gardé la même instance, celle de la première personne du singulier, mais son instant où son ancrage dans le temps a changé. D’une visée rétrospective dans le texte source il devient en visée concomitante dans le texte cible.

57 L’instant du sujet n’est pas rendu convenablement par le traducteur.

58 Le programme exprimé dans le second tercet se voit transformé. Le sujet projette un programme collectif tourné vers l’avenir, il est en terme sémiotique en visée prospective et peut prétendre à un sujet de quête. La traduction n’évoque nullement cela, il n’y a ni l’instance d’origine, ni le programme futur, ni relation quelconque du sujet aux choses.

59 Dans le dernier tercet, le programme exprime ne renvoi nullement à la première personne. Son introduction dans la traduction exprime un autre programme. Dans le vers suivant, l’assertion en tant que forme discursive introduite, ne concerne pas la même instance, car l’instance n’est pas la même. L’instance collective est traduite l’instance individuelle. La structure des instances n’est pas gardée intacte.

60 Voici une autre évaluation de la traduction.

Texte 05 : (158-159)

Nsiγ f uẓekka-s neţru
γriγ-d lḥemdu
Rniγ ṛṛbeε n yasin
J’ai passé la nuit à pleurer sur sa tombe
J’ai récité la sourate de la louange
Et un quart de la sourate Yacin.
Iγaḍ-i ţţejṛa l-leḥlu
Wid neţţembuddu
Immut d ṣṣebyan meskin
J’ai pitié de l’arbre aux doux fruits
Nous nous aimions
Il est mort tout jeune pauvre de lui
Seğğdeγ γer Ṛebbi ndeεεu
Ad fell-as yeεfu
Ad nemlil di lğennet i sin
Prosterné devant Dieu j’ai invoqué
Son pardon pour Oualhadj
Et l’ai prie de nous réunir tous les deux au paradis.

61 Le programmes projetés dans le texte et sa traduction ne semblent être les mêmes. En effet, l’auteur dit : j’ai passé la nuit sur sa tombe, et ajoute nous pleurâmes. Il le traduit par « j’ai passé la nuit à pleurer sur sa tombe ». Or le texte source contient deux programmes : « le passage de la nuit du sujet parlant » à titre individuel et les larmes collectives qui sont versées par les sujets collectifs.

62 Ils ne sont pas les même dans la version française. Le passage de la nuit auprès de la tombe est traduit mais, cette action du corps « larmes » pendant ce temps n’est pas énoncée à l’origine.

63 Ce rapprochement n’est pas conforme.

64 Autre problème, le programme effectué dans le deuxième et le troisième vers n’est pas le même dans la traduction. Il dit j’ai récité « lḥemdu » puis le quart de « Yasin ». Or, dans ce cas, il a récité la moitié du Coran : « lḥemdu », qui est le quart d’en haut du Coran et le quart de Yacin, qui est le quart d’en bas du Coran. Ce qui fait la moitié.

65 Dans le texte cible, le sujet parlant a récité, la sourate de la louange et le « quart » de la « sourate de Yacine ». Ce qui veut dire sept versets pour la louange (c’est le nombre de versets qu’elle contient) et le quart de la sourate de Yacine (contenant quatre vingt deux versets). Au total ce qui n’atteindra même pas une trentaine de versets.

66 Le sujet dans le cinquième vers se réfère à la personne absente « ceux » et elle est traduite par le nous.

67 Au septième vers cependant, il y a deux programmes consécutifs, ma prosternation devant Dieu et notre prédication. Ce qui n’est pas le cas dans la traduction, la prosternation n’est pas liée à un sujet quelconque mais la prédication devient invocation et concerne seulement le « je ». Au qui suit le programme projeté concerne une personne quelconque non nommée, elle devient Oulhadj dans la traduction, il y a changement et orientation de la traduction. De même pour le dernier vers, le programme projeté par le sujet est hypothéqué par l’introduction d’un médiateur entre le sujet et l’objet.

68 Le programme de départ ne convient nullement au programme d’arrivée. Autre argument sur la nature de cette traduction.

Texte 06 : (168-169)

Tamurt g tγab tideţţ
εebden tiḥileţţ
Amussnaw ibγa ad ijal
En ce pays la vérité est morte
L’on adore la ruse
Le sage manque devenir dément
Iḥzen lbaz bu tferreţţ
Aγbub yeţferres
Yuγal wakli d amellal
Le faucon aux belles plumes a pris le deuil
La bécasse se mêle de chevalerie
Et les noirs ont blanchi
Izem yewqeε di tcerkeţţ
Aqjun la t-iteţţ
At Zitun kesben Camlal
Et le lion pris dans les rets
Subit la morsure des chiens
Les Aït Zitun sont devenus les maîtres de Chamlal

Commentaire

69 Ce poème parle d’abord d’un pays où règne le mensonge, il s’agit d’un pays quelconque et non de ce pays comme ce fût le cas dans la traduction. Le ils du second vers est traduit par le on. L’amussnaw n’est pas seulement le sage, il est le savant.

70 Au second tercet, l’aigle même s’il s’apparente, n’est pas le faucon. L’inversion de l’ordre des valeurs a fait de l’esclave un héros par ironie, n’est pas bien exprimé en français car le terme de noirs n’est pas synonyme d’esclave. Le sujet parle d’« esclave » au singulier ce qui dans la traduction a donné noirs.

71 Ces quelques éléments nous font réfléchir sur la retraduction de ce poème.

Texte 07 : (286-287)

A ccix Muḥend u Lḥusin
Nusa-d a k-nissin
Neḍmeε si lǧiha-k cwiṭ
Cheikh Mohand ou Lhoussine
Je suis venu te connaître
Car j’attends quelques chose de toi
A lbaz izedγen leḥṣin
Iḥubb-ik weḥnin
Amkan-ik ḥedd ur t-ibbwiḍ
Faucon qui hantes le manoir
Tu es aimé de Dieu très Bon
À ta hauteur nul n’atteint
Γer ssfeṛ heggi-d aεwin
Ul-iw d amuḍin
Tamurt aţ-ţbeddel wiyiḍ
Pour le voyage prépare le viatique
Mon cœur souffre
Ce pays va changer d’hommes

Commentaire.

72 L’interpéllatif « a » utilisé par le sujet parlant dans le texte source disparaît dans la version française et à deux endroits du texte ; quant il s’adresse au au shaykh et quand il s’adresse au faucon.

73 L’imploration est effacée.

74 L’instance collective (groupant le sujet parlant et les autres), est remplacé par l’instance individuelle. Seul le sujet « je » apparait dans la traduction.

75 Le programme collectif est remplacé par un programme individuel.

76 Le poème par exemple quand il se terme en évoquant pays quelconque et devient ce pays dans la traduction est en fait le vouloir du traducteur qui en traduisant ne s’est jamais préoccupé des problèmes que peuvent engendrer comme répercussion sur le sens portés par les poésies de Si Mohand dans sa langue.

77 Le sujet parlant et son programme n’ont pas trouvé sa place dans la traduction.

Synthèse et perspective

78 La comparaison de la traduction des poèmes de Si Mohand par Mammeri révèle même si c’est un survol sur un corpus choisi arbitrairement et qui est très réduit, l’état dans lequel baigne la traduction en berbère.

79 Sur la base de quelques outils conceptuels de la traduction discursive, on peut dire que le sujet et son identité, la signifiance globale des textes du poète ne sont pas rendus convenablement en français. L’enseignement de la traduction discursive est à l’ordre du jour. Celle-ci, par son pouvoir « magique » et son efficacité, peut débarrasser l’enseignement de la traduction de l’empirisme et aider les gens à mieux traduire.

80 Si l’on revient aux poésies de Si Mohand, on reprendra ce point de vue de Henri Mesconnic sur la Bible lorsqu’il dit (2004 : 15) qu’il faut la retraduire.

81 Pour notre part, nous dirons : il faut retraduire Si Mohand ou Mhand si, et seulement si, les mêmes problèmes examinés ici se répètent dans d’autres textes.

Références

  • Mammeri (M.), – 1982, Les isefras de Si Mohand, Maspero, Paris.
  • Meschonnic (H.), – 1999, Poétique du traduire Verdier, Paris.
  • Meschonnic (H.), – 2004, « Embibler, taamiser le traduire », in Actes du colloque Les enjeux de la traduction littéraire, Publisud, Paris.
  • Nowotna (M.), – 1993, Le sujet et son identité dans le discours littéraire polonais contemporain, Institut d’études slaves, Paris.
  • Nowotna (M.), – 2002, Le sujet, son lieu, son temps. Sémiotique et traduction littéraire, Peeters, Paris-Louvain.

Date de mise en ligne : 19/07/2022

https://doi.org/10.3917/edb.025.0039