Article de revue

À propos des études phonétiques d’André Basset appliquées au berbère

Pages 151 à 162

Citer cet article


  • Ould-Braham, O.
(2004). À propos des études phonétiques d’André Basset appliquées au berbère. Études et Documents Berbères, 22(1), 151-162. https://doi.org/10.3917/edb.022.0151.

  • Ould-Braham, Ouahmi.
« À propos des études phonétiques d’André Basset appliquées au berbère ». Études et Documents Berbères, 2004/1 N° 22, 2004. p.151-162. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2004-1-page-151?lang=fr.

  • OULD-BRAHAM, Ouahmi,
2004. À propos des études phonétiques d’André Basset appliquées au berbère. Études et Documents Berbères, 2004/1 N° 22, p.151-162. DOI : 10.3917/edb.022.0151. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2004-1-page-151?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.022.0151


Notes

  • [1]
    Joseph Vendryes, Le Langage : introduction linguistique à l’histoire, Paris, la Renaissance du livre, 1921, XXVIII-439 pp. (L’Évolution de l’humanité : synthèse collective. Première section, Préhistoire, protohistoire ; 3).
  • [2]
    Créé par l’arrêté viziriel du 11 février 1920 (langues et civilisation), l’IHEM est une institution chargée de former des cadres administratifs marocains pour le Makhzen rénové. Au plan des publications et recherches, c’est principalement au sein de son organe Hespéris, que sont insérés des travaux originaux concernant le domaine berbère et nord-africain en général.
  • [3]
    Bertil Malmberg, Histoire de la linguistique : De Sumer à Saussure, Paris, PUF, 1991, 496 pp. Pour le champ scientifique français, voir Gabriel Bergounioux, Aux origines de la linguistique française, Paris, Pocket, 1994, 366 pp. (Agora Les classiques).
  • [4]
    Un autre établissement, qui peut s’enorgueillir d’avoir accueilli la phonétique expérimentale en son sein, est la Faculté de Grenoble, par création en 1904 d’une maîtrise de conférence de philologie, d’un laboratoire, puis d’un Institut de phonétique. Cette institutionnalisation est due au dynamisme et à la personnalité de Théodore Rosset (1877-1961).
  • [5]
    André Basset, « Le nom de la ‘‘porte’’ en berbère », Mélanges René Basset, t. 2, 1923, pp. 1- 16 ; id. « Notes de linguistique berbère », Hesperis, t. 3, 1923, pp. 69-81 ; id. « Le nom de coq en berbère », Mélanges Linguistiques Vendryes, 1925, pp. 41-54 ; id., « Sur quelques termes berbères concernant la basse-cour », Mémorial Henri Basset 1, 1928, pp. 5-28.
  • [6]
    Antoine Meillet et Joseph Vendryès, Traité de grammaire comparée des langues classiques, Paris, É. Champion, 1924, XIV-684 pp. (Plusieurs rééditions).
  • [7]
    La langue berbère. Morphologie. Le verbe. Etude de thèmes, Paris, E. Leroux, 1929, Avant-propos, p. XI.
  • [8]
    Ibidem.
  • [9]
    Parmi ses ouvrages : Le Dialecte arabe parlé à Tlemcen, grammaire, textes et glossaire (1902) ; Le Dialecte arabe des Ulâd Brahîm de Saïda, département d’Oran (1908) ; id ; Textes arabes de Tanger, Transcription, traduction annotée, glossaire (1911). En collaboration avec Abderrahmân Guîga, il est aussi auteur du volume intitulé Textes arabes de Takroûna. Transcription, traduction annotée (1925).
  • [10]
    Cet article a inspiré une note d’André Basset, « À propos de l’article de Schuchardt sur la rupture d’hiatus en berbère », Actes du XIXe Congrès international des orientalistes, 1938, pp. 111-13.

1 Le texte qu’on vient de lire n’est pas un texte isolé. C’est un ensemble de notes pour un cours d’introduction à la linguistique générale (telle que définie par l’ouvrage de Vendryes [1]) et à la linguistique berbère. Ce cours – le dernier du programme annuel – introduit la phonétique historique pour le berbère.

2 À l’exception d’une introduction à la linguistique générale, les autres cours, donnés pendant cette année universitaire 1928-1929, se rapportent tous à des questions de phonétique articulatoire, de syllabe, de quantité, d’accent... Ils étaient professés, à la Faculté des Lettres d’Alger, par le jeune André Basset, chargé depuis quelques années d’un enseignement temporaire de linguistique berbère. Amar Saïd Boulifa, jusqu’à son départ à la retraite (1928), avait assuré une maîtrise de conférences.

L’auteur face aux préoccupations de son temps

3 André Basset (né le 4 août 1895 à Lunéville en Lorraine et décédé le 24 janvier 1956 à Paris) a fait ses études aux universités d’Alger et de Nancy avant d’entrer à l’Ecole normale supérieure pour passer l’agrégation de grammaire. Il est le fils de René Basset (1855-1924), orientaliste célèbre (arabisant et berbérisant de premier plan), directeur depuis 1894 de l’Ecole supérieure des Lettres d’Alger puis jusqu’à sa mort doyen quand celle-ci est devenue Faculté (en 1909).

4 Après l’Ecole de la rue d’Ulm, André Basset suit des leçons de grammaire comparée et de linguistique générale auprès d’Antoine Meillet et de Joseph Vendryès à l’Ecole pratique des hautes études (EPHE) et au Collège de France.

5 Il a commencé sa carrière comme maître de conférences à l’Institut des hautes études marocaines [2] (IHEM), à Rabat, de 1922 à 1925, puis directeur d’études au sein du même établissement de 1925 à 1930. En même temps qu’il officiait à l’IHEM (Rabat), il fut chargé d’enseignement temporaire de linguistique berbère à la Faculté des Lettres d’Alger de 1925 à 1929. Après avoir été professeur à la Faculté des Lettres de 1930 à 1941, il quitte Alger pour Paris et occuper la chaire de berbère à l’Ecole des langues orientales, de 1941 à 1956.

6 En 1929, les sciences du langage ont accompli des progrès patents et, du même coup, les études berbères en ont bénéficié soit directement doit indirectement. En outre, les exigences d’une transcription fine des différents dialectes berbères rendent nécessaire l’étude de la phonétique, ou sciences des sons du langage.

7 Les notations elles-mêmes ont considérablement évolué par rapport à celles qui étaient préconisées par l’Ecole supérieure des Lettres d’Alger (A. Hanoteau, E. Masqueray, B. Ben Sedira, R. Basset et ses élèves). On essaie de transcrire toutes les nuances de la chaîne parlée, et parfois même jusqu’à l’accent. Cette tendance moderne s’est imposée sous la houlette de l’Allemand Hans Stumme (1864-1936) et, à partir de 1915, de l’Ecole supérieure de langue arabe et de dialectes berbères de Rabat (Nehlil, Abès, Destaing, etc.) devenue l’Institut des hautes études marocaines (IHEM) en 1920.

8 La transcription du berbère a été le fruit d’une mutation et d’une maturation visibles par l’action des linguistes non francophones, comme Stumme et les berbérisants italiens, suivis en cela par les chercheurs de l’IHEM.

9 Pour en arriver jusque là, quelles ont été les conditions objectives de réalisation ? Tout d’abord, le marché de la linguistique française est riche de tendances : alors que les transcriptions sont nombreuses et variées (amérindianistes des Etats-Unis, indo-européistes, romanistes, etc.), les sciences du langage font au milieu des années 20s leur mue de manière indiscutable. En 1928, se tient à La Haye le premier congrès international des linguistes, initié par Meillet. Il a permis à des fondateurs du Cercle linguistique de Prague, signataires, avec Serge Karcevski, Roman Jakobson et Nikolaj Troubetzkoy, de « la Proposition 22 » de donner naissance à la phonologie.

10 En second lieu, la linguistique berbère, qu’elle soit statique ou historique, s’est institutionnalisée et s’intégrant du coup aux tendances du moment. Ceci après avoir bénéficié des fruits d’un long processus qui a fait ses preuves en Europe pour les langues anciennes ou vivantes. Et cela avait commencé au plan scientifique par la grammaire comparée.

Grammaire comparée

11 La grammaire comparée [3], fondée par Franz Bopp (1791-1867), le maître de Wilhelm von Humboldt et August-Wilhelm von Schlegel, fut pendant quelques décennies une science allemande. C’est Michel Bréal (1832-1915), devenu en 1868 secrétaire de la Société linguistique de Paris et le premier directeur de l’Ecole pratique des hautes études (EPHE), qui traduit en français la grammaire du comparatiste allemand (quatre volumes de 1866 à 1872). Ici, les ressemblances sont établies par comparaison, en cherchant des analogies entre les vocables. Plutôt que le lexique, ayant subi potentiellement des emprunts, ce sont les morphèmes grammaticaux et flexionnels qui retiennent l’attention.

12 Par la suite en France, la grammaire historique et comparée a fait des progrès indéniables. Après avoir pris une certaine distance de la philologie au sens stricte (étude et établissement des textes), elle opère à partir de règles phonétiques, à la faveur de correspondances bien établies. Après Bopp, déjà cité, ce sont le germaniste Jakob Grimm (1785-1863), l’indo-européiste Rasmus Rask (1787-1832), le latiniste Louis Havet (1849-1925), et beaucoup d’autres, qui ont fait avancer les connaissances dans le domaine. Le travail d’August Schleicher (1821-1867), paru en 1861-1862 en allemand (Abrégé de grammaire comparée des langues indo-européennes) a été le parfait modèle pour deux ou trois générations de comparatistes français.

13 En France, Michel Bréal (1832-1915), Abel Bergaigne (1838-1888), James Darmesteter (1849-1894), Antoine Meillet (1866-1936) et leurs élèves ont beaucoup travaillé sur les langues indo-européennes. La diffusion du comparatisme en France doit beaucoup aussi à des romanistes comme Gaston Paris (1839-1903) ou Paul Meyer (1840-1913).

14 Cet essor a été favorisé par l’implication de quelques institutions. L’enseignement supérieur et la recherche ont, en effet, reconnu les études médiévistes. La grammaire historique du français se trouve enseignée dans plusieurs établissements (Ecole des chartes, Collège de France, EPHE). Aux efforts des romanistes se sont conjugués les apports de la philologie sacrée (grec, hébreu, araméen) et de l’étude des langues exotiques, et notamment asiatiques, qui ont donné un sérieux coup de pouce à la linguistique hexagonale.

Travaux sur la phonétique historique

15 Les progrès de la grammaire comparée aidant, la phonétique apparaît comme une des conditions de cette dernière. Les néo-grammairiens, héritiers de la grammaire comparée (Curtius, Paul et Brugman), vont aller plus loin que la simple observation des changements diachroniques. Ils préconisent que ceux-ci soient expliqués par des lois ayant une portée générale.

16 La phonétique historique traite de faits évolutifs en se fondant sur les sons (et non sur les lettres de la graphie). Tenant compte de la tradition des études de la philologie historique, elle applique les méthodes de la grammaire comparative tout en se basant sur les nouvelles acquisitions de la phonétique expérimentale. Avec l’émergence de celle-ci, les phonéticiens définissent la nature des sons de la parole dont il étudient les transformations : approche organogénétique et acoustique ; intonation ; accentuation ; quantité ; classement des voyelles et consonnes.

17 La phonétique historique a construit un domaine spécifique, qui est celui des sons du langage dans une perspective évolutive. Arsène Darmesteter (1846- 1888), dans La Vie des mots étudiée dans leurs significations (1886), en a abordé quelques questions. Mais c’est le jeune Ferdinand de Saussure (1857-1913) qui, dans son Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo-européennes (1879), avait apporté une contribution majeure. Maurice Grammont (1866-1946), un élève de Rousselot, a traité aussi de la phonétique historique dans sa thèse, La Dissimilation consonantique dans les langues indo-européennes et dans les langues romanes (1895). De 1895 jusqu’à la fin de sa carrière en 1939, il occupe la chaire de Grammaire et Philologie de la Faculté des Lettres de Montpellier, où il fonde le Laboratoire de phonétique expérimentale.

18 Outre Darmesteter, d’autres romanistes, comme Ferdinand Brunot (1860- 1938) ou Edouard Bourciez (1854-1946), ont abordé dans leurs travaux la phonétique historique de manière décisive. En particulier E. Bourciez, qui fut professeur de langue et littérature romanes à la Faculté des Lettres de Bordeaux jusqu’à sa retraite en 1930, est devenu une référence dans la linguistique historique du français. Son Précis historique de phonétique française (1889), réédité plusieurs fois avec des ajouts et des révisions, en témoigne. En 1927, soit deux années avant ce cours sur la phonétique historique du berbère, on en était à la sixième édition de cet ouvrage.

Progrès de la science phonétique

19 Bien qu’apparue dans le cadre de la grammaire comparée, la phonétique s’est posée la question des conditions de la recherche physique sur l’acoustique (Helmholtz, Brücke, Bell).

20 C’est au tournant du xxe siècle qu’elle accède au statut de science expérimentale. Elle récupère, pour l’oral, tout l’acquis linguistique accumulé par la tradition grammaticale et bénéficie du même coup de méthodes et de moyens de mesure procurés par la physiologie (travaux d’Étienne Jules Marey au Collège de France), l’acoustique et l’électromécanique. C’est l’abbé Rousselot (1846-1924) qui a joué un rôle fondateur en France pour cette nouvelle discipline, et ce n’est pas l’université, mais c’est l’Enseignement Libre qui crée, en 1882, pour lui à l’Institut Catholique la première chaire et un laboratoire de phonétique, le premier du genre à travers le monde. En 1897 Michel Bréal, le titulaire de la chaire de Grammaire comparée du Collège de France, fortement intéressé par les méthodes nouvelles de l’analyse de la parole, fait nommer Rousselot sur un poste de préparateur au sein du laboratoire de phonétique expérimentale qu’il vient de créer auprès de sa chaire. Rousselot occupera par la suite d’autres postes dans cette voie novatrice jusqu’à sa mort en 1924. Auteur d’une somme, les Principes de phonétique expérimentale (1897-1901), sa thèse soutenue en 1892 s’intitule Les modifications phonétiques du langage étudiées dans le patois d’une famille de Cellefrouin en Charente. Il avait montré par là l’intérêt des enregistrements sur le terrain.

21 C’est ce qu’a appliqué aussi Ferdinand Brunot, qui obtient en 1911 la création, à l’intérieur de la Sorbonne, d’une phonothèque ou « Archives de la parole ». À partir de cette date, des missions d’enquête et d’enregistrement sont entreprises dans quelques provinces de France (Ardennes, Berry, Limousin).

22 Avec l’abbé Rousselot et également avec Paul Edouard Passy (1859-1940), la phonétique se met au service de la pédagogie [4], en révolutionnant l’enseignement des langues vivantes, prenant en compte tout à la fois la dimension orale de la langue et l’utilisation de données et de méthodes instrumentales. Elle intervient en fait dans la qualité de la restitution de la prononciation. Paul Passy, spécialiste de l’acquisition des langues étrangères, fonde l’Association phonétique des professeurs d’anglais, qui se transforme ensuite en l’Association phonétique des professeurs de langue vivante, puis en Association phonétique internationale (API). Sa thèse de doctorat ès lettres (1894) porte sur l’Etude sur les changements phonétiques et leurs caractères généraux et il enseigne la phonétique à la Sorbonne (1894-1926). Militant de la réforme de l’orthographe, il est aussi fondateur du Maître Phonétique et co-auteur avec D. Jones de l’Alphabet Phonétique International (API), dont il promeut la diffusion.

Un cours sur la phonétique historique

23 Au cours de ce premier tiers du xxe siècle, on a un contexte scientifique nourri de positivisme et favorable à la linguistique générale, et en particulier à la science phonétique.

24 Voici la liste des cours de linguistique berbère qu’André Basset a prononcé en 1928-1929 à l’Université d’Alger :

1. 16 novembre 1928La linguistique. Les parties : Phonétique ; Morphologie ; Vocabulaire ; Syntaxe. – Les tendances actuelles des études linguistiques : Phonétique expérimentale, Linguistique statique ; Linguistique historique ; Géographie linguistique.
2. 23 novembre 1928Phonétique Le point d’articulation
3. 30 novembre 1928– Le degré d’ouverture
4. 7 décembre 1928
5. 14 décembre 1928
– L’action du voile du palais et des cordes vocales
– Les voyelles
6. 21 décembre 1928– Les voyelles nasales
7. 4 janvier 1929– L’emphase
8. 29 janvier 1929– Le son : mouvements
9. 1er février 1929– Centre et limite de syllabe
10. 8 février 1929– La quantité vocalique
11. 15 février 1929– La quantité consonantique
12. 8 mars 1929– Rapport quantitatif des parties du son
– L’énergie articulatoire – la pression de l’air
13. 15 mars 1929– L’accent
14. 22 mars 1929– L’évolution phonétique.
Evolution consonantique : de position ; groupe de 2, de 3 consonnes. – la réduction, l’épenthèse vocalique, consonantique. – de voisinage : assimilation totale, partielle, contiguïté, dissimilation. Evolution inconditionnée
Description de l'image par IA : Une femme marche dans une rue animée de Paris, des bâtiments historiques en arrière-plan.

25 La majorité de ces cours ont pour objet la description phonétique. Celle-ci prend, en règle générale, la langue en synchronie. Les traits dégagés de la procédure ne sont liés que pour un état précis de la langue, limité dans l’espace et le temps. Seul le dernier cours (Évolution phonétique) porte un intérêt sur la diachronie. Il est vrai, la linguistique statique s’est solidement construite dans l’institution française en tant que discipline, ou science du langage pourvoyeuse d’une étude objective, descriptive et explicative de la structure, du fonctionnement soit des langues en général, soit d’une langue en particulier. Cette linguistique synchronique, par exemple, a permis de décrire les patois des provinces de France et les langues de l’empire colonial.

26 L’examen rapide de cette liste des cours de linguistique berbère, donnés à la Faculté des Lettres, permet de faire le constat qu’un des principes saussuriens de la langue est totalement pris en compte. Ce principe considère la langue en tant que système d’ordre complexe, qui rend nécessaire son étude selon deux axes : synchronique et diachronique. Le premier axe étudie la statique de la science en se fondant sur l’observation des éléments d’une langue à un moment donné de son histoire, indépendamment de toute évolution dans le temps, alors que le second prend en considération l’aspect évolutif de la langue. Si André Basset a appliqué à sa langue de prédilection (le berbère) les principes de la linguistique moderne, cela n’a rien de surprenant quand on sait que cet enseignant-chercheur fut un élève de Meillet, professeur à l’Ecole pratique des hautes études et au Collège de France, qui lui-même fut l’assistant puis le successeur de Ferdinand de Saussure à l’EPHE, à l’enseignement de Grammaire comparée des langues indo-européennes. Même si le Cours de linguistique générale (1916), une publication post-mortem de Saussure à partir de notes d’étudiants, Bally et Sechehaye (deux de ses disciples), n’a eu la réception véritable dans le monde académique français qu’à partir de 1947, ni Meillet, ni Vendryès, ni Basset n’ont pu ignorer cet ouvrage novateur dans le domaine de la linguistique théorique.

27 Si bien que le jeune enseignant de l’Université d’Alger inscrit sa démarche scientifique, pour l’époque et toutes proportions gardées, dans la linguistique de pointe. Jusqu’en 1929, il prépare ses deux thèses, l’une porte sur La langue berbère. Morphologie. Le verbe. Étude de thèmes (1929), l’autre sur des Études de géographie linguistique en Kabylie (1929). Il a aussi commis quelques articles du domaine de la lexicographie dans le cadre du comparatisme dialectale [5].

L’histoire de la langue

28 Il est admis, depuis plus d’un siècle, que les institutions humaines changent sans cesse : les lois, les coutumes, les pratiques religieuses, les faits économiques ou sociaux, les langues, etc. se modifient suivant les époques. S’agissant des langues naturelles, la démarche diachronique est plus aisée quand on a à dégager un état de langue en fonction de son évolution à partir d’un état antérieur. La comparaison entre plusieurs langues de tradition écrite étant de mise, mais il ne saurait être question de dégager les principales modifications phonétiques (redécouvrir les fameuses « lois »), selon les schémas classiques, pour le berbère, une langue de tradition orale où les textes anciens sont extrêmement rares. Ni les antiques inscriptions libyco-berbères, très mal déchiffrées, ni les témoignages des écrivains de l’Antiquité ou du Moyen Âge (dans la littérature de langue arabe) ne pouvaient constituer à cette époque des sources parfaitement fiables ou bien assurées.

29 Cette quasi absence de traces écrites conséquentes va être compensée en recourrant à la reconstruction des formes supposées et en opérant sur la variation dialectale. André Basset, qui a pratiqué les dialectes berbères au plan des enquêtes, a connu, étudiant, le Suisse Jules Gilliéron (1854-1926), qui enseignait la dialectologie romane à l’EPHE de 1883 jusqu’à sa mort. Ce linguiste a publié, en collaboration avec Edmont, le monumental Atlas linguistique de la France (1902-1910).

30 Le berbérisant de l’IHEM de Rabat et de la Faculté des Lettres d’Alger voulait en quelque sorte dépoussiérer les études berbères en y appliquant des méthodes ayant eu cours dans le champ scientifique parisien. Il poursuivit la voie tracée par des praticiens de la grammaire comparée des langues celtiques, comme Emile Ernault ou Joseph Vendryès, obtint des résultats à peu près semblables pour les dialectes berbères, dégageant ainsi une description raisonnée de la langue berbère (au singulier). L’autre modèle est le Traité de grammaire comparée des langues classiques[6] de ses maîtres Antoine Meillet et Joseph Vendryès.

31 Il se reconnaissait aussi dans des travaux des romanistes comme Gaston Paris ou Paul Meyer, mais aussi de l’occitaniste Charles de Tourtoulon (1836- 1913), auteur Des dialectes, de leur classification et de leur délimitation géographique (1890). Sa note intitulée Arabophones et berbérophones dans le Nord marocain (1926) n’est pas sans rappeler l’Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue d’oïl (1876) du même Tourtoulon.

32 La dialectologie dans ces années 20s étant devenue une disciple majeure de la linguistique française, pourquoi ne pas appliquer ses méthodes à la linguistique berbère ? C’est ce qu’a fait ce berbérisant dès le début de sa carrière.

33 Pour A. Basset, l’une des tâches les plus prioritaires en linguistique berbère est de mettre de l’ordre dans les faits patiemment recueillis jusque là et de les confronter entre eux [7]. « Classer les formes, en indiquant pour chacune d’elles le degré d’ancienneté et la part d’innovation, travail préliminaire indispensable à toute comparaison linguistique [8]. » Distinguer ensuite ce qui est commun et ce qui relève du local avant de s’acheminer à la reconstruction du berbère commun et à l’étude de la dialectologie. Cela déboucherait, selon ce chercheur, à retracer le sens de l’évolution en cours et « créer ainsi une ébauche de l’histoire de la langue en suppléant à l’absence de documents du passé par l’observation de faits contemporains. »

34 Si cette tendance à faire de l’histoire de la langue a dominé ses recherches, nous sommes cependant loin de penser que toute l’œuvre de ce berbérisant a relevé de la linguistique diachronique. Il n’est de considérer ses deux grammaires kabyles : le Cours de berbère (parlers de la Kabylie). Fascicule I. Exposé grammatical (1937), en collaboration avec Jean Crouzet, ou bien les Eléments de grammaire berbère, Kabylie-Irjen (1948), en collaboration avec André Picard.

Le champ scientifique

35 Qu’en est-il du champ scientifique, en cette année 1929, dans les domaines spécialisés berbère, arabe, voire africain ?

36 En premier lieu à l’Université d’Alger, on ne pouvait ignorer le legs de l’école René Basset. Les disciples du maître, relativement nombreux, occupaient des postes à Alger, Oran, Constantine, mais aussi au Maroc (chercheurs à l’IHEM, interprètes militaires, contrôleurs civils) et à Paris (Ecole des langues orientales). Certains ont été même très brillants.

37 William Marçais (1872-1956), après une carrière nord-africaine, devient professeur d’arabe maghrébin à l’Ecole des Langues orientales de Paris en 1920 et directeur à l’EPHE. Professeur d’arabe au Collège de France en 1927, il est considéré comme une sommité dans le domaine des études arabes. Plusieurs de ses études ont porté sur l’arabe parlé [9]. Incontestablement, il s’est révélé le maître de la dialectologie maghrébine.

38 Un autre savant, rompu aux méthodes de la grammaire comparée qu’il applique aux langues sémitiques, a lui aussi placé haut la barre. Il s’agit de Marcel Cohen (1884-1974) qui a étudié Le parler arabe des juifs d’Alger (1908), ainsi que les langues d’Abyssinie. Il publie, en collaboration d’Antoine Meillet et un groupe de linguistes, Les langues du monde (1924), un ouvrage historico-comparatif, poursuivant un but synthétique en donnant une présentation linguistique de toutes les langues. Le critère de classement est la parenté génétique par familles de langues là où c’est possible. Il a magistralement montré que le berbère se classe convenablement parmi les langues chamito-sémitiques. En 1931, il fondera le Groupe d’études des langues chamito-sémitiques (GLECS), André Basset étant aussi un des membres fondateurs.

39 Toujours dans le domaine des études arabes, on peut citer Maurice Gaudefroy-Demombynes, (1862-1957) et Louis Brunot (1882-1965). Le premier, professeur à l’Ecole des langues orientales, a publié, en collaboration avec Louis Mercier, un Manuel d’arabe marocain, avec introduction historique et géographique (1917) et, aveccAbd elcAziz Zenagui, un Récit en dialecte tlemcénien (1904). Le second est l’auteur de Notes lexicologiques sur le vocabulaire maritime de Rabat et Salé (1920), de Yallah ! ou l’Arabe sans mystère (1921) et des Textes arabes de Rabat (1931).

40 Dans le domaine des langues africaines de la zone subsaharienne, le linguiste et ethnologue, spécialiste de Madagascar, Gabriel Ferrand (1864-1935), a constitué un Essai de grammaire malgache (1903) et un Dictionnaire de la langue de Madagascar d’après l’édition de 1658 et l’histoire de la grande Isle Madagascar de 1661 (1905). Sa thèse pour le doctorat d’université (1909) s’intitule Essai de phonétique comparée du malais et des dialectes malgaches. De son côté, l’administrateur Maurice Delafosse (1870-1926) a publié entre autres un Essai de manuel de la langue agni parlée dans la moitié orientale de la Côte d’Ivoire (1901), un Essai de manuel pratique de la langue mandé ou mandingue (1901), Les Langues voltaïques, boucle du Niger (1911) et une Esquisse générale des langues de l’Afrique (1914). Les travaux de la missionnaire, linguiste et directrice d’études de linguistique africaine à l’EPHE, Lilias Homburger (1880-1969), ont été un quasi-modèle pour André Basset. Il n’y a qu’à citer l’Étude sur la phonétique historique du bantou (1914), ou bien les Noms des parties du corps dans les langues négro-africaines (1929), ou encore Les Préfixes nominaux dans les parlers peul, haoussa et bantous (1929).

Le domaine berbère

41 Pour terminer en considérant le domaine berbère, on signalera combien l’Institut des hautes études marocaines s’est montré actif : Emile Laoust (1876- 1952) publie coup sur coup des ouvrages conséquents : Etude sur le dialecte berbère des Ntifa. Grammaire, Textes (1918), Mots et choses berbères (1920), Cours de berbère marocain. Grammaire, vocabulaire, textes. Dialectes du Sous, du Haut et de l’Anti-Atlas (1921). Après avoir été, comme Laoust, un pur produit de l’Ecole des Lettres d’Alger, Samuel Biarnay (1879-1917) passe lui aussi à sa période marocaine en publiant Six textes en dialecte berbère des Beraber de Dades (1912), suivis par l’Etude sur les dialectes berbères du Rif (1917) et les Notes d’ethnographie et de linguistique nord-africaines (posthume, 1924).

42 Les travaux de langue allemande des deux premières décennies du siècle, qui ont le plus fait parler d’eux, sont ceux de Hans Stumme de l’Université de Leipzig et ceux du grand linguiste autrichien Hugo Schuchardt (1842-1927). Hans Stumme, auteur d’un manuel solide sur le berbère chleuh (Handbuch der Schilḥischen von Tazerwalt, Grammatik, Lesestücke, Gespräche, Glossar, 1899) est un orientaliste distingué. Quant à Hugo Schuchardt, membre de l’Académie Impériale des Sciences de Vienne et professeur de l’Université de Graz, il s’est intéressé à plusieurs langues, qui vont des langues romanes et germanique jusqu’aux créoles, en passant par le basque et le berbère. Sur cette langue particulière, il a publié de 1908 à 1922 pas moins de six articles, dont Berberische Hiatustilgung[10] (1916) et Die romanischen Lehnworter im Berberischen (1918). Pour ce scientifique, la langue n’est jamais une entité homogène et il faut alors la considérer comme un continuum où l’on peut trouver toute sorte de mélanges linguistiques. Il a formulé la fameuse « théorie des ondes » qui explique de manière saisissante la variation dialectale et l’hétérogénéité linguistique.

43 L’école italienne de berbérologie, avec principalement Francesco Beguinot (1879-1953), titulaire de la chaire de berbère à Naples depuis 1914 et auteur de plusieurs études, dont Sul trattamento delle consonanti B, V, F in berbero (1924). On peut citer aussi Pietro Bronzi et Alfredo Trombetti. Le premier est connu pour ses Frammento di fonologia berbera (1919) et le second pour ses Elementi di glottologia (1922), une étude comparatiste au sein de laquelle le berbère est classé dans « le chamitique septentrional » avec l’égyptien.

44 À Paris, le professeur de berbère à l’Ecole des langues orientales, Edmond Destaing (1872-1940), après avoir rédigé un Dictionnaire français-berbère : dialecte des Beni-Snous (1914), commet une Etude des Aït Seghrouchen, Moyen Atlas marocain (1920), puis une Etude sur la tachelhit du Sous. I, Vocabulaire français-berbère (1920).


45 Dans cette note, nous avons voulu montrer que ce texte d’André Basset, datant de 1928-29, sur la phonétique historique appliquée au berbère n’est pas un travail banal. C’est un cours et une recherche, parmi d’autres, qui s’inscrivaient dans un contexte scientifique fort, celui d’entre les deux guerres, qui a permis l’émergence du structuralisme en linguistique (Premier Congrès international des linguistes à La Haye en 1928 ; Deuxième congrès à Genève en 1931).

46 Pour en arriver là, il y a eu tout un processus et, pour le rendre intelligible, il a fallu nous attarder ici sur la partie « histoire » – faite à grands traits – des débuts de la grammaire historique et comparée et de la phonétique expérimentale. Ces rappels nous les avons mis en relation avec les études linguistiques berbères en général, qui se sont développées en étroite dépendance avec les études orientalistes, arabes et sémitiques, d’une part, et les grands courants de la linguistique française et internationale, d’autre part.

47 Par ailleurs, il faut souligner que dans le cadre étroit des études berbères la concurrence est rude. Si bien qu’André Basset, fraîchement installé à Rabat et à Alger, a dû se positionner dans le champ scientifique. Sachant qu’à Alger par exemple, nul n’est plus qualifié que ce jeune enseignant-chercheur, nanti de titres universitaires et produisant des travaux novateurs par rapport à ses contemporains locaux. Ce ne sont certainement pas les professeurs de langue de l’Ecole normale de Bouzaréah, comme A. Saïd Boulifa ou son successeur Jean Crouzet, qui lui feraient de l’ombre.

48 Au plan international dans le sous-champ scientifique berbère d’alors, André Basset a pu redoubler d’efforts et tenir le cap face à des linguistes berbérisants reconnus. Qu’il s’agisse des Allemands (Stumme, Schuchardt), ou des Italiens (Beguinot, Bronzi), ou encore des compatriotes de l’IHEM ou des Langues’O (Laoust, Destaing). De plus, il valorisera les études berbères face aux études arabes et aux études africaines.

49 Il convient de rappeler que dans un passé récent les études berbères ont été victimes de pas mal de préjugés. Loin des mythes et des réactions stériles, l’histoire sociale des sciences du langage nous aide à mieux traiter certaines questions avec discernement. Quant à nous, nous espérons avoir rempli modestement notre programme et avoir mis certaines choses à leur place.


Date de mise en ligne : 19/07/2022

https://doi.org/10.3917/edb.022.0151