À propos de l’évaluation sur l’enseignement du berbère en Algérie
Pages 111 à 118
Citer cet article
- LACEB, Mohand-Oulhadj,
- Laceb, Mohand-Oulhadj.
- Laceb, M.-O.
https://doi.org/10.3917/edb.022.0111
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- Laceb, M.-O.
- Laceb, Mohand-Oulhadj.
- LACEB, Mohand-Oulhadj,
https://doi.org/10.3917/edb.022.0111
Notes
-
[1]
Voir Mohand Oulhadj Laceb, « Évaluation de l’expérimentation de l’introduction de tamazight dans le système éducatif algérien. État des lieux », Études et Documents Berbères, no 21 (2003), 2005, pp. 73-101.
I. Introduction
1 La période couverte par l’introduction du berbère (ou tamazight) dans le système éducatif de 1995 à 2003 est marquante à plusieurs titres. Après l’évaluation de cette expérimentation, il y a lieu d’exprimer quelques réflexions et de faire connaître la situation de cet enseignement.
2 Le travail d’évaluation et de bilan sur la situation et l’avenir de l’enseignement de la langue amazighe, mené tout au long de la période couverte par l’expérimentation [1] qui est conduite par le ministère de l’Éducation nationale (MEN), suscite quelques réserves et inquiétudes. S’il faut certainement se réjouir du principe de l’introduction de tamazight dans le système éducatif, il n’en sera pas de même quant à la réalité de son déroulement sur le terrain.
II. Du rôle de chaque organe
3 Il est normal, dans ce contexte, que soit examiné le rôle de chacun des organismes impliqués dans la réhabilitation de la dimension berbère (amazighité) et l’introduction du berbère dans le système de l’éducation et de la communication.
4 Le mandat du Haut Commissariat à l’Amazighité (HCA) est clair, bien circonscrit et unique. D’aucuns pourraient déplorer sa faible implication dans la gestion de l’enseignement de tamazight. Ceci est dû tout simplement à la marginalisation de cette institution. Le rôle et la responsabilité qui lui reviennent dans cette opération de réhabilitation de l’amazighité ont été ignorés dans les faits.
5 Ces quelques réflexions sur l’état actuel du déroulement de l’enseignement de tamazight ne doivent nullement être perçues comme si elles émanaient d’une démarche intéressée, dont l’objectif inavoué serait de désigner des boucs émissaires.
6 Pourtant, s’il y avait une réelle volonté politique, il ne peut y avoir confusion dans les rôles respectifs des différents organismes concernés. C’est le HCA qui a le mandat d’assurer la mise en place, le suivi et la coordination des opérations de la réhabilitation de l’amazighité et de l’introduction de tamazight dans le système éducatif. Les partenaires sont mis à contribution dans un esprit de recherche consensuelle de solutions et ils collaborent avec le HCA pour ce qui est de leurs domaines respectifs visés. Selon son décret de création, le HCA fait un rapport des résultats et de toutes les démarches et initiatives effectuées et transmet le dossier au Président de la République.
7 Dans la pratique, l’apparition de réticences, de laxisme, de parti pris et celle de conflit d’intérêts constitue inévitablement des embûches supplémentaires dans le processus de mise en place de l’enseignement de tamazight. Dans un contexte où l’Algérie fait déjà l’objet d’attaques sur de nombreux fronts, il est sans doute désirable de ne pas multiplier les difficultés. À n’en pas douter, la situation actuelle ne met pas l’organisme chargé de la réhabilitation de l’amazighité à l’abri de toute critique, dans la mesure où l’on partage l’avis que, nécessairement, les relations entre institutions doivent suivre des dispositions réglementaires. Il est donc souhaitable qu’un organisme soit capable de les faire appliquer avec toute l’indépendance requise comme la situation l’impose.
8 Il est certainement inévitable, dans le contexte politique et social de l’Algérie, que l’opération de réhabilitation de l’amazighité soit parfois durement critiquée. Mais il faut dire, néanmoins, que l’accomplissement de cette tâche n’a, à ce jour, bénéficié d’aucun appui.
III. De la situation du berbère
9 Sept années après l’introduction de tamazight dans le système éducatif, il y a cependant lieu de constater que la situation a évolué : des progrès ont été accomplis, mais l’enseignement de cette langue est toujours menacé. Les données présentées dans l’étude d’évaluation de l’expérimentation de tamazight dans l’enseignement nous invitent à l’action. La situation commande des suites appropriées.
10 Si jusqu’ici, la politique de la réhabilitation de l’amazighité n’a rencontré que des réticences et des attitudes négatives favorisées par un certain « flou » juridique, le fait nouveau et déterminant qu’est la constitutionnalisation de tamazight depuis le 08 avril 02 doit être pris en compte. Une approche globale, qui permettra de maintenir, de promouvoir et d’assurer la vitalité et la qualité de cet enseignement, doit être élaborée et concrétisée.
11 Le bilan dressé fait état des principaux constats et enjeux dégagés. L’absence de plan de formation des formateurs, la non consolidation de cet enseignement et l’objectif principal d’intervention sur la langue y tiennent une place essentielle. Il est fait aussi mention d’un certain nombre d’éléments qui, depuis les débuts de l’expérimentation en 1995, sont venus empêcher le bon déroulement de cette action, et par conséquent, ont eu un impact majeur sur l’efficacité de l’enseignement et sur le pouvoir d’attraction de tamazight.
12 Le même bilan fait aussi état de recommandations sous forme de défis que la politique de l’amazighité doit relever. Ce sont, notamment, le statut de co-officialité de tamazight dans les territoires concernés, le maintien et la consolidation de l’enseignement qui existe déjà grâce au recrutement des diplômés munis d’une licence d’enseignement en langue et culture amazighes délivrée par les universités de Tizi-Ouzou et de Béjaia. C’est aussi la formation d’enseignants et d’inspecteurs permettant d’envisager sérieusement la généralisation de cet enseignement, l’application d’une politique de l’amazighité visant une meilleure intégration de la langue, de la culture et de l’histoire amazighes à tous les niveaux de la vie nationale, l’établissement de mesures favorisant la promotion de l’amazighité.
IV. Conséquences sur l’enseignement du berbère
13 Les berbérophones sont inquiets de l’évolution de l’état de l’enseignement de leur langue maternelle. La situation qui prévaut au moment où l’évaluation de l’expérimentation de l’introduction de tamazight dans le système éducatif est dressée (été 2002) n’est pas satisfaisante dans la mesure où, même si les statistiques montrent une évolution relative dans les seules wilayas de Kabylie, les embûches sont de taille. Certes, depuis 1995 les choses ont quelque peu changé, mais il apparaît de plus en plus aujourd’hui que la place de tamazight dans le système éducatif est fragile et que le statut de son enseignement doit être modifié rapidement. Le ministère de l’éducation nationale fait de tamazight une matière à caractère optionnel, ce qui n’encourage pas l’assiduité ni la motivation. L’esprit du statut actuel de son enseignement est un véritable frein à son développement. C’est pourquoi, ce statut est perçu comme un motif de ne pas procéder à la formation, si indispensable, des enseignants. Sinon on ne saurait expliquer l’absence de mise en place d’un plan de formation des formateurs depuis le début de l’opération, soit 7 années, tout en sachant que la généralisation de cet enseignement est programmée pour l’année 2004. Dans son plan d’action, le ministère de l’Éducation nationale s’est pourtant fixé l’objectif de former 146 enseignants chaque année, malheureusement, à ce jour, pas un enseignant n’est encore formé par ce ministère.
14 Aussi, faut-il donc suivre de très près l’évolution de la situation et intervenir auprès des plus hautes instances de l’État, du gouvernement et de l’opinion publique pour que la situation ne se dégrade davantage. L’intervention gouvernementale est donc devenue nécessaire.
V. La loi sur le tamazight : de nouvelles obligations
15 Il y a lieu de rappeler qu’à plusieurs reprises, des recommandations ont été formulées pour sortir du bricolage dans lequel l’enseignement du tamazight se débat.
16 Les solutions proposées offrent l’avantage de protéger l’enseignement de tamazight. Car lorsqu’une loi existe, il est normal qu’elle s’accompagne de mécanismes de contrôle pour veiller à son application. Les constatations récentes permettent de croire que la situation de tamazight pourrait se dégrader rapidement dans bien des wilayas alors que son enseignement, jusqu’ici concentré en Kabylie, devrait se généraliser à toutes les régions.
17 Dans ces conditions, on comprend bien qu’il est essentiel à l’heure actuelle de donner le signal très clair d’une volonté ferme de faire appliquer la loi, et que, de ce point de vue, la création d’un office de protection de la langue et culture amazighes est utile, sinon nécessaire. En tout état de cause, la communauté scientifique estime qu’il est indispensable de créer cet organe de protection de l’amazighité et se prononce également en faveur de la mise en place au plus tôt d’une structure strictement scientifique.
VI. Nécessité d’un plan d’action gouvernemental
18 Pour relever les défis énumérés dans l’étude, il est indispensable que l’État intervienne pour agir en tant que régulateur, et faire en sorte que l’évolution de l’amazighité se fasse dans le sens des intérêts du pays tout entier.
19 Le gouvernement devra aussi se servir de son autorité pour assurer le respect et l’application des textes par les différents départements ministériels concernés. Il devra ensuite jouer un rôle de soutien pour faire cesser les obstacles rencontrés.
20 L’État devra également bien renseigner l’administration publique et l’opinion nationale algérienne sur les enjeux liés à l’amazighité. Enfin le gouvernement devra agir comme modèle exemplaire pour démontrer à l’ensemble de la société l’intérêt qui s’attache au bon déroulement de la réhabilitation de l’amazighité.
21 En guise de conclusion, on dira que le paysage général de l’enseignement de tamazight est menacé. Telle était déjà la principale constatation qui ressortait de l’étude sur l’évaluation de l’expérimentation de l’introduction de tamazight dans le système éducatif conduite par le MEN depuis 1995.
22 Les conclusions qui se dégagent de l’étude visée en tête sont :
- De 1995 à 2003, suivant les statistiques établies, il y a une nette progression de l’effectif des apprenants. Le nombre a doublé et ceci en dépit des embûches rencontrées. C’est dire combien l’engouement est important.
- En 1995 et 1996, tamazight est introduite dans certains établissements des 16 wilayas (départements) du pays. En 2002, seules 10 wilayas dispensent encore cet enseignement avec cependant une forte concentration dans les seules wilayas de Kabylie.
- Si l’on envisage l’ensemble des wilayas, la demande sociale pour cet enseignement existe et est très importante. Néanmoins, les mesures administratives défavorables et l’absence totale et injustifiée d’un plan de formation d’enseignants brident l’évolution de cet enseignement. Ces éléments, ne composent-ils pas une stratégie d’échec programmé ?
- Depuis le début de l’opération, l’enseignement ne varie pas d’une année à l’autre : quand on analyse l’organisation de cet enseignement à travers les différents cycles, on constate son état décousu, inégal et discontinu. Généralement, il n’y a pas de suivi d’un niveau à l’autre. C’est pourquoi, cet enseignement, pour être sérieux, doit être d’abord consolidé dans les établissements qui l’assurent. Tous les efforts sont à orienter dans ce sens maintenant que la contrainte des postes budgétaires est levée, et que la disponibilité des licenciés de tamazight existe au moins pour pallier à l’urgence.
- L’inexistence de moyens pédagogiques est une réalité.
- L’objectif de l’enseignement, au lieu d’être éducatif, est transformé en action d’aménagement du code linguistique. Cette action n’est pas du ressort de l’éducation nationale. Elle nécessite l’intervention de scientifiques spécialistes.
VII. Situer le tamazight dans les perspectives d’avenir
24 Les prévisions d’une augmentation rapide et progressive de la proportion des apprenants (et de leurs familles) qui souhaitent accéder à cet enseignement sont une donnée réelle que font apparaître les différents sondages effectués par-ci par-là par des étudiants et universitaires.
25 Les résultats de ces sondages confirment la tendance observée par les statistiques. En effet, à la lumière de ces résultats, on peut raisonnablement penser que sur une très brève période, on assistera à une forte progression du nombre d’apprenants désirant étudier (dans) leur langue, pour peu que les différentes contraintes administratives soient levées.
26 Cette variable est pertinente pour rendre compte de la motivation et de l’intérêt manifestés pour sauvegarder cette langue maternelle et la transmettre d’une génération à l’autre.
27 En dehors de la Kabylie, le phénomène de la diminution de la proportion des apprenants de la langue amazighe est dû essentiellement à des facteurs extrapédagogiques : la coercition administrative, le caractère optionnel de cet enseignement, l’absence de formation des formateurs, etc. Le gouvernement peut et doit agir sur ces principaux facteurs à l’œuvre par une politique et des instructions fermes pour arriver à des effets et résultats significatifs.
28 Une telle politique pourrait produire des effets cumulatifs certains à la condition que les efforts entrepris soient articulés avec ceux qui devront être déployés dans le domaine scientifique.
VIII. Le tamazight dans le paysage algérien est plus que nécessaire
29 À la suite du bilan général sur l’introduction du tamazight dans le système éducatif, il est déplorable que certains responsables et institutions semblent remettre indûment en cause la légitimité du principe de la réhabilitation de l’amazighité.
30 Même si on peut noter quelque changement dans la politique linguistique en Algérie, il n’en demeure pas moins que la situation de l’enseignement de tamazight n’est pas susceptible de variations significatives dans les toutes prochaines années. Il ne faut pas oublier que les conditions préalables nécessaires n’existent pas encore. Les formateurs et les moyens pédagogiques ne sont pas prêts, et l’émergence des contextes de l’aménagement linguistique n’est pas totalement établie.
31 En conséquence, on considère comme très important l’existence d’instances de défense de l’amazighité et notamment de l’aménagement linguistique parce que c’est là une règle essentielle à l’identité et à la mise en place des éléments scientifiques pour une politique nationale de l’amazighité.
32 Il faut rappeler que cette règle bénéficie d’un large consensus, dans les différents milieux, ainsi qu’il a pu être vérifié auprès d’un grand nombre de personnalités et d’associations culturelles lors de rencontres et colloques scientifiques organisés ces derniers temps.
IX. La constitutionnalisation du tamazight n’est qu’une étape
33 L’évolution de la situation actuelle du tamazight dans le système éducatif est inquiétante. On peut estimer que les événements qui se produisent encore en Kabylie démontrent clairement que les fragiles acquis de plusieurs années sont menacés et que la place du tamazight pourrait rapidement se dégrader.
34 Le gouvernement ne doit pas croire que la question porte uniquement sur le système éducatif. L’arbre ne doit pas nous cacher la forêt. La langue dans le système éducatif revêt une très grande importance parce qu’elle est la pièce maîtresse. Mais l’éducation demeure seulement un des éléments de la politique linguistique de l’Algérie.
35 Il reste donc beaucoup à faire sur le plan de la langue de travail, de l’administration, de la qualité du tamazight à enseigner dans les écoles, de la langue de l’affichage, de la protection des droits linguistiques des locuteurs de cette langue, de la protection du consommateur (la place et la qualité du tamazight dans l’étiquetage et les modes d’emploi), et de la langue des nouvelles technologies. C’est sur toutes ces questions de politique linguistique que l’on devra faire des recommandations au gouvernement et aux commissions parlementaires.
36 Pour l’instant, on recommande urgemment le maintien et/ou le rétablissement de l’enseignement du tamazight dans les 16 wilayas initialement désignées et la consolidation de cet enseignement partout où il est assuré.
X. Engager la nouvelle phase de la politique linguistique
37 Il est évident que l’Algérie est à l’aube d’une nouvelle phase de son aménagement linguistique. Cette nouvelle phase devra être caractérisée par une approche :
- sociale mettant l’accent sur la responsabilité ;
- inclusive montrant bien que tamazight est l’affaire de tous les Algériens, indépendamment de leur origine ou de leur langue maternelle ;
- qui prend appui sur le rôle moteur et catalyseur de l’enseignement et de l’éducation ;
- qui accorde plus d’importance à la notion de protection des droits linguistiques ;
- qui tient compte des nouvelles fonctions dévolues à la langue dans la société de l’information ;
- qui met l’accent à la fois sur l’usage, mais aussi sur la qualité de la langue ;
- qui fait appel à tous les secteurs de la société pour contribuer à la promotion de tamazight.
XI. Ce qu’il faut retenir du bilan
39 À partir du bilan de la situation linguistique, dressé à l’été de 2002, on retient les enseignements suivants :
- il est légitime d’avoir aujourd’hui un plan d’aménagement linguistique ;
- il faut affirmer les droits linguistiques fondamentaux des locuteurs amazighophones ;
- la constitutionnalisation du tamazight comme langue nationale nous amène à envisager le renforcement de l’article 3 bis par la mise en place de mesures d’application. Ces mesures viendront enrichir le dispositif actuel et constituer un ancrage juridique qui régirait l’organisation et l’exercice de l’enseignement du tamazight avec toutes ses spécificités avant d’entamer le réaménagement qui s’impose des textes législatifs et réglementaires dans un esprit d’harmonisation et de cohérence.
- il faut une approche nouvelle qui tienne compte des progrès réalisés et des nouvelles tendances (mondialisation, ouverture des marchés) qui viennent modifier les conditions de la concurrence des langues en Algérie.
XII. Pour conclure
41 Il faut donc inaugurer une nouvelle phase de l’aménagement linguistique en Algérie, dont l’essentiel sera la concrétisation du statut du tamazight comme langue co-officielle au moins dans les territoires concernés. Par conséquent, il faut adopter une approche inclusive montrant bien que le tamazight est l’affaire de tous les Algériens. Par ailleurs, la promotion du tamazight doit prendre appui sur le rôle moteur et catalyseur de l’enseignement, de l’éducation et de son usage dans l’administration. Enfin, dans une optique d’approche sociale et de responsabilité, le moteur des progrès futurs de l’amazighité reposera sur l’affirmation constante de la volonté gouvernementale de concrétiser l’objectif politique de vouloir vivre aussi en tamazight. Dans cette nouvelle phase, il faudra insister sur le fait que la maîtrise de la langue est nécessaire pour exercer pleinement un rôle de citoyen et que son usage est indispensable pour assurer la cohésion sociale et le bon fonctionnement de la société.