Article de revue

Étude sémantique comparative du terme « cœur » en arabe dialectal (qelb) et en berbère (ul)

Pages 153 à 162

Citer cet article


  • Taïfi, M.
(1996). Étude sémantique comparative du terme « cœur » en arabe dialectal (qelb) et en berbère (ul) Études et Documents Berbères, 14(1), 153-162. https://doi.org/10.3917/edb.014.0153.

  • Taïfi, Miloud.
« Étude sémantique comparative du terme “cœur” en arabe dialectal (qelb) et en berbère (ul) ». Études et Documents Berbères, 1996/1 N° 14, 1996. p.153-162. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1996-1-page-153?lang=fr.

  • TAÏFI, Miloud,
1996. Étude sémantique comparative du terme « cœur » en arabe dialectal (qelb) et en berbère (ul) Études et Documents Berbères, 1996/1 N° 14, p.153-162. DOI : 10.3917/edb.014.0153. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1996-1-page-153?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.014.0153


Leurs yeux ne sont point privés de la vue, mais leurs cœurs, ensevelis dans leurs poitrines, sont aveugles.
Coran : 22, 45. Traduction de Kasimirski, p. 263.

1 Les études dialectologiques comparatives se sont intéressées surtout aux ressemblances et aux différences des langues au niveau phonétique, grammatical et lexical. La sémantique n’a que très peu retenu l’attention des dialectologues.

2 Déterminer avec rigueur et précision les sens des mots et décrire leurs emplois expressifs n’est pas en effet une entreprise aisée, d’autant plus que la sémantique n’a pas connu, hormis dans certains domaines lexicaux, l’essor comparable à celui qui a permis le développement des études phonétiques et syntaxiques. La description du sens a toujours été confiée à la lexicographie qui, par ses diverses méthodes et par défaut du genre, ne peut que proposer des nomenclatures lexicales classées, mais s’empêtrant dans des définitions sémantiques approximatives ou synonymiques dont la circularité constitue l’un des défauts majeurs.

3 Pourtant l’analyse dialectologique des variations et des diversités des langues ne peut faire l’économie de la composante sémantique, car ce sont les sens des mots et leurs acceptions qui permettent la perméabilité des langues et leur traduction, ce qui suppose théoriquement la possibilité d’une communauté sémantique des langues, dans le sens d’universaux de signification, surtout de celles qui sont historiquement apparentées et qui se sont développées différemment à partir d’un tronc commun.

4 C’est cette communauté sémantique que nous voulons illustrer par l’étude du champ sémantique du terme « cœur » en arabe dialectal et en berbère. Le corpus soumis à l’analyse est tiré, pour l’arabe, du Dictionnaire arabe-français de Henry Mercier (1951, Rabat, Les éditions de la porte) et pour le berbère, du Dictionnaire kabyle-français de J.M. Dallet (1982, Paris, SELAF) et du Dictionnaire tamazight-français de Miloud Taïfi (1992, Paris, l’Harmattan/Awal). (Remarque : nous avons toutefois intégré d’autres expressions qui n’ont pas été répertoriées dans les dictionnaires consultés.)

5 L’objectif de cette analyse du terme « cœur » est de dégager les articulations significatives dominantes de son champ sémantique dans les deux langues et, au-delà, de cerner la symbolique liée à l’organe cœur et qui a permis l’apparition des sens métaphoriques et métonymiques à travers des expressions figées et des locutions verbales.

Les articulations significatives dominantes

6 Le cœur peut être aveugle, froid, mort, blanc, etc., autant de propriétés physiques ou morales, plus abstraites, qui sont attribuées au cœur dans des expressions imagées où des transferts de sens fonctionnent par figuration dans un va-et-vient entre le concret, le sens littéral, et l’abstrait, le sens global et figuré des expressions. Ainsi « avoir le cœur mort » : arabe = A : qelb-u meyyit, berbère = B : immut-as wul, c’est être apathique, manquer d’ambition, et en kabyle, c’est être sexūellement impuissant. De même l’honnêteté, la sincérité, la franchise sont signifiées, en tant que qualités morales, par la blancheur du cœur : A : qelb-u byeḍ, B : imellul-as wul.

7 La richesse sémantique des expressions arabes ou berbères dans lesquelles le terme cœur est l’objet d’un transfert de sens est déroutante non seulement parce que l’origine du transfert n’est pas saisissable en synchronie, le lien entre le sens littéral de départ et le sens figuré d’arrivée s’étant historiquement relâché, mais, surtout, parce que l’organe désigné est fortement investi d’une symbolique complexe dont les deux langues gardent des traces, sortes de vestiges et de fossiles sémantiques qui témoignent de l’évolution culturelle et idéologique.

8 Le champ sémantique de qelb en arabe et de ul en berbère, s’articule sur quatre significations dominantes :

  • conscience, pensée ;
  • intuition et pressentiment ;
  • amour propre et for intérieur ;
  • affectivité et pressentiment.

1. Conscience, pensée

10 Le cœur est le lieu de l’intellectualité et de la spiritualité. Les pensées viennent du cœur qui est le siège et le centre de la connaissance dans le sens large ; la culture y localise l’intelligence et la sagesse. La réflexion intime qui donne lieu à une décision ou à un comportement se produit dans le cœur. C’est lui qui voit et distingue le Bien du Mal. Les expressions A : b qelb, B : s wul « avec cœur » indiquent dans leurs emplois que le cœur est conscience qui décide. Ainsi A : ka yhḍer b qelb-u, B : la ysawal s wul-nes, « il parle avec son cœur », il dit ce qu’il pense, ce qu’il croit intimement être vrai, autrement dit, ce que sa conscience lui dicte. A : had šši baš ḥeddet-ni qelb-i, « c’est de cela que mon cœur m’a entretenu », « Voilà ce que ma conscience m’a dicté » dit-on en arabe pour clore l’exposé d’un avis ou d’une opinion à propos d’une question ou d’une affaire soumises au débat et à l’appréciation de tous.

11 En tamazight, de quelqu’un qui délire ou qui déraisonne, on dit qu’il parle sans son cœur B : la ysawal bla wul-nes. De même, faire quelque chose avec son cœur A : ka yxdem b qelb-u, B : la yxeddem s wul-nes, c’est le faire consciencieusement en ayant des raisons suffisantes pour le faire et en y mettant de l’ardeur. En kabyle, réfléchir, c’est rester avec son cœur : B : yetγimi ḏ wul-is, « il reste avec son cœur », métaphoriquement avec sa conscience. Dans le même dialecte, agir contre sa conscience, malgré soi, c’est piétiner son cœur B : yeε fes xef wul-is, il a agi contre sa conscience.

12 Parallèlement à ce premier sens, le cœur est aussi le siège du croire, de la spiritualité. Les croyances religieuses, qu’il ne faut pas confondre avec l’intuition, relèvent du cœur. En Islam, le cœur du croyant est considéré comme le trône de Dieu. Les égarés sont ceux dont les cœurs sont aveugles. La vision spirituelle émane du cœur. Les expressions A : εma qelb-u, B : iεma y as wul, « son cœur est devenu aveugle » sont employées pour parler de quelqu’un qui agit contre les principes moraux de la religion. Avoir ou perdre la foi sont donc des états du cœur. En arabe, le cœur est croyant A : qelb mumen, impie A : qelb kafer ou athée A : qelb meḥrum, littéralement « cœur illicite ». La spiritualité suppose la méditation et la contemplation. C’est dans et par le cœur qu’on s’adonne à ces deux activités de l’esprit. La religion étant aussi une axiologie, les propriétés morales (qualités ou défauts) sont attribuées au cœur. Nous verrons, ci-après, les plus importantes.

2. Intuition et pressentiment

13 La deuxième articulation de signification dominante du terme « cœur » concerne les notions d’intuition et de pressentiment. La connaissance indépendante de la réflexion ou du raisonnement se situe dans le cœur. C’est cette connaissance qui permet de prévoir les événements et de présager de leurs conséquences.

14 En arabe et en berbère, notre cœur nous parle pour nous avertir, nous conseiller, nous prévenir à propos de choses ou de faits qui échappent à notre conscience, à notre connaissance intellectuelle. A : xber-ni qelb-i ou lqelb xbir « mon cœur m’a informé, m’a averti » dit-on en arabe pour signifier l’intuition et le pressentiment qu’on a d’un fait ou d’un incident qui a eu lieu ou aura lieu dans l’avenir. En berbère le même sens est rendu avec les verbes « dire » ou « trouver » : B : inna y i ṯ wul-inw ou yufa ṯ wul-inw « mon cœur me l’a dit, mon cœur l’a trouvé ». La connaissance intuitive, qui nous permet d’appréhender des situations ou des événements indépendants de notre savoir, provient du cœur.

15 L’appréciation des choses relève aussi du cœur. Ainsi en tamazight, si le cœur refuse et dicte une appréciation négative, on agit en conséquence sans chercher à savoir s’il a ses raisons, estimant que l’intuition est plus forte que la connaissance : B : ul-inw a wr irin, « c’est mon cœur qui ne veut pas ». Point c’est tout. Peut-on d’ailleurs agir contre l’intuition et le pressentiment dictés par son cœur ? La même signification se retrouve en arabe, l’expression A : qelb-i ma mertaḥ š « mon cœur n’est pas en repos » est employée pour dire qu’on n’est pas favorable intuitivement, sans savoir réellement pourquoi, à un fait, à une situation ou à un individu.

3. Amour-propre et for intérieur

16 La dignité de l’homme, son amour propre, qui font de lui un être respectable et honorable, se situent dans le cœur. Le sens de l’honneur exige qu’on préserve son amour-propre de toute offense, outrage ou injure. Perdre son amour propre, c’est avoir un cœur mort A : qelb-u meyyet, B : immuṯ- as wul ou ne pas avoir de cœur du tout A : ma εend-u qelb, B : war ul « sans cœur », ur ḏiy-s ul ou (kabyle) : ur yesεi ara bbwul, « il ne possède pas de cœur ». La mort du cœur signifie l’arrêt de la vie physique et métaphoriquement la déchéance et le déshonneur, car c’est l’amour propre qui fonde même la vie sociale.

17 Le cœur peut aussi manquer de l’ardeur nécessaire pour défendre son amour propre et son honneur. Il est, dans ce cas, froid A : qelb-u bared. Dans une dernière expression arabe, plus terrifiante parce que relative à l’anthropophagie, le cœur (humain, bien entendu) est comestible. N’avoir plus d’amour propre ni de sens de l’honneur, c’est manger son cœur A : kla qelb-u, « il a mangé son (propre) cœur ». En berbère (tamazight) on ne mange pas son cœur mais on l’ensevelit, on l’enterre. B : yuḏer i wul-nes, « il a enseveli son cœur » veut dire que la personne dont on parle ne fait plus aucun cas de son amour propre, il ne tente plus de défendre son honneur et sa dignité. On n’ensevelit évidemment qu’un cœur qui meurt, et nous avons déjà signalé qu’en berbère, n’avoir plus d’amour propre, c’est avoir un cœur mort.

18 Le cœur est aussi le siège de l’intimité, du secret que chacun porte profondément en soi, en son for intérieur. L’expansivité ou la discrétion sont des états du cœur. Il peut, dans un double mouvement, s’ouvrir ou se fermer : une personne expansive a un cœur ouvert A : qelb-u maftuh. Le discret, celui qui garde des secrets par retenue et décence, a par contre un cœur replié A : qelb-u meṭwi ou recroquevillé A : qelb-u mkemmeš. Il faut signaler aussi que le repli du cœur caractérise celui qui nourrit des arrière-pensées néfastes ou qui fomente en secret des intrigues pour nuire aux autres. L’ouverture du cœur est liée à la jovialité et la gaieté du caractère. Le cœur fermé, replié, recroquevillé est toujours maussade et morose.

4. Affectivité et sentiments

19 C’est dans ce domaine notionnel que le terme « cœur » est investi fortement de sens métaphoriques expressifs. Le cœur est en effet le siège de l’affectivité presque dans toutes les cultures traditionnelles. Les émotions et les différents sentiments de l’homme y sont localisés : l’amour, la haine, la tristesse, la joie, etc.

20 Il faut remarquer cependant qu’en arabe et en berbère, le foie A : kebda, B : ṯasa constitue aussi le siège de certains sentiments : tendresse, affection, pitié, et ceux relatifs à l’amour filial et maternel. Le partage locatif des sentiments entre le cœur et le foie est un problème sémantique complexe qu’il serait intéressant d’étudier.

21 Pour notre propos, c’est le cœur qui indique, par ses différents états, les qualités ou les travers qui se manifestent dans les comportements de l’homme. Pour exprimer ces diverses significations, l’arabe et le berbère combinent l’item lexical « cœur » et divers verbes ou adjectifs qui désignent les propriétés attribuées au cœur et qui, par métaphore, rendent le sentiment, la qualité ou l’état de la personne. Nous présentons dans ce qui suit les différentes expressions relevées en proposant un classement sémantique.

Les propriétés du cœur

22 Certaines propriétés physiques servent par métaphore à signifier des qualités ou des états qui caractérisent la personne dont le cœur est ainsi décrit.

1. La couleur

a) Blancheur et noirceur

23 La blancheur du cœur symbolise l’honnêteté et la droiture A : qelb-u byeḍ, B : imellul-as wul et aussi, en arabe, la candeur et la naïveté. Le cœur d’un enfant est toujours blanc dans le sens de la candeur et de l’innocence. Le symbole de blancheur est positif en opposition à la couleur noire. Avoir un cœur noir A : qelb-u kḥel, B : ibexxin-as wul, c’est être haineux, méchant, envieux. L’expression arabe A : qelb-u mkeḥḥel b le-εma, littéralement « son cœur est noirci d’aveuglement » rend compte d’un sentiment de haine poussée jusqu’à son paroxysme. L’expression réfèrerait au khôl, l’antimoine que les femmes s’appliquent sur les cils en guise de fard. On aura saisi dans cet exemple l’opposition significative entre le sens positif de mkeḥḥel « fardé de khôl » qui renvoie à la beauté et à l’esthétique et le sens négatif de le-εma « cécité » qui comporte le sème d’obscurité et par conséquence de la notion de « noir ». Cette glose laconique demande cependant à être développée davantage.

b) Le cœur vert

24 Un cœur vert indique la volupté et caractérise le bon vivant, celui qui continue, malgré son âge avancé, à s’adonner aux jouissances de la vie. C’est seulement en arabe que cette couleur est attribuée au cœur A : qelb-u xḍer. La notion de verdure est à prendre dans ses deux sens limitrophes d’ailleurs. Le vert renvoie en effet, au-delà de la couleur, à la vie de la végétation en opposition à sa sécheresse. La sève coule dans un arbre encore vert et lui donne vie, mais lorsqu’il devient sec, la sève, qui donne vigueur, le quitte et l’arbre meurt. Avoir un cœur vert, c’est donc avoir encore la force et l’ardeur suffisantes pour la volupté.

2. Dimension, volume et mouvement

a) Grandeur et petitesse

25 Le cœur peut être grand ou petit. La première propriété signifie la générosité et la noblesse du caractère A : qelb-u kbir, B : ul axaṯtar g bu tsarṯ a g llan, littéralement « un grand cœur se trouve chez qui en est digne ». La grandeur du cœur est une valeur positive qui prévaut chez celui qui reste toujours au-dessus des mesquineries et des bassesses imposées parfois par les vicissitudes de la vie. La petitesse, son antonyme, indique la vilenie et la lâcheté A : qelb-u sγir, B : imeẓẓiy-as wul. La personne dont le cœur est petit se laisse facilement acheter, corrompre ; elle est prête à renoncer à son honneur pour quelques faveurs ou avantages.

26 En berbère (tamazight), on dit aussi d’une telle personne que son cœur est insuffisant B : iḏrus ggwul-nes, littéralement « il est insuffisant dans son cœur ». La suffisance cardiaque, en tant que métaphore, fonde même dans la culture berbère la dignité de l’homme car il n’y a pire défaut que la vilenie. En kabyle cependant, la petitesse du cœur signifie le manque de patience B : ul-is mežṭuḥ.

b) Largeur et étroitesse

27 Le cœur peut être large ou étroit. Cette opposition concerne des traits de caractère. La largeur du cœur A : qelb-u waseε, B : iwseε-as wul équivaut à la souplesse du caractère, à la bienveillance et la clémence. Celui dont le cœur est large, pardonne facilement, accorde son indulgence et oublie bien vite les vexations et les humiliations dont il est victime. L’étroitesse du cœur désigne, par contre, la susceptibilité et la rancune. A : qelb-u deyyeq, B : ul aneqmar ur ittasy midden, littéralement « un cœur étroit ne peut supporter les gens ». Il faut entendre par ce dicton berbère l’impossibilité de supporter les sarcasmes et les vexations subies si l’on est doté d’un caractère susceptible et que l’on a tendance à garder de la rancune à ceux qui nous offensent.

28 C’est dans le cœur étroit que naît le sentiment de vengeance car il ignore le pardon et l’indulgence. Ainsi les expressions A : ka yrfed f qelb-u, littéralement « il prend sans son cœur », B : la yḵemmes ggwul-nes, littéralement « il noue dans son cœur » et la yttameẓ ggwul-nes, littéralement « il retient dans son cœur » rendent compte de l’état sentimental vindicatif de ceux qui sont rancuniers.

29 La compassion et la bonté sont liées aussi à la minceur du cœur A : qelb-u rhif, qelb-u rqiq, « son cœur est mince ». La minceur suggère la transparence, celle des sentiments. Avoir un cœur mince (transparent) c’est aussi ne pas nourrir de mauvais sentiments à l’égard des autres.

c) Le mouvement descendant

30 Le cœur peut connaître un mouvement descendant. Aller vers le bas, tomber, choir, sont des états du cœur de celui qui, par ses comportements, est vil, bas sur le plan moral : A : qelb-u saqeṭ et qelb-u ṭayḥ, B : iḍer-as wul et ittuttey-as wul. Les notions de chute et de bas sont symboliquement négatives, elles sont associées à la bassesse et à l’ignominie. Il faut signaler néanmoins qu’en berbère (tamazight) la chute du cœur indique un amour impossible, malheureux parce qu’il n’est pas réciproque. Ainsi B : iḍer-as wul xf..., littéralement « il a le cœur qui descend sur... », c’est s’éprendre d’amour pour..., on retrouve ce sens dans le chant suivant B : ur as sameḥx i ṯiṭṭ, mer-idd i wraεa, ur i y iyḍḍar wul xf unna wr ḏiy-i iseḵsiwn, « je ne pardonnerai pas à ma prunelle, sans la vue, mon cœur ne se serait pas épris de celui qui ne faisait aucun cas de moi »). Laisser ainsi choir son cœur par passion folle est aussi une sorte de bassesse et d’ignominie.

3. Solidité et mollesse

31 Cette opposition de propriétés est rendue en arabe, d’une part par le terme qaseḥ qui couvre plusieurs sens : « dur, solide, compact, forme, raide » et de l’autre par les termes hšiš, « tendre, fondant, friable » et rṭeb, « tendre, souple, mœlleux, mou ». En berbère (tamazight) l’opposition concerne les verbes qseḥ avec les mêmes acceptions qu’en arabe et les verbes ḥrurey « être visqueux, délayé, liquide » et lwiγ, « être tendre, mou, souple ». Transposée au cœur, cette opposition entre la solidité et la mollesse, signifie des traits de caractère différents. Ainsi les expressions A : qelb-u qaseḥ, B : iqseḥ-as wul qualifient la personne qui est dure, cruelle, impitoyable, insensible. A : qelb-u ḥžer, « Son cœur est une pierre » dit-on aussi de quelqu’un qui n’a pas le sentiment de la pitié. Par contre, être doux de caractère, sensible, compatissant, c’est avoir le cœur « mœlleux » : A : qelb-u hšiš ou qelb-u rṭeb, B : iḥrury wul-nes, ou ilggwaγ wul-nes.

4. La température du cœur

32 Le cœur froid A : qelb-u bared est lie à l’apathie, à la paresse, à l’indolence et à la nonchalance. Ce sens n’a pas été relevé en berbère, c’est plutôt la mort du cœur, on l’a vu, qui rend la même signification. Paradoxalement, en arabe – du moins dans notre corpus d’expressions – la chaleur n’est pas attribuée au cœur pour dire les états contraires des précédents : l’ardeur, le dynamisme, l’activité.

33 Le cœur peut cependant être brûlé A : qelb-u meḥruq, B : iγus wul-nes, ou iqqeḏ wul-nes dans les cas ou l’on souffre moralement à cause d’un malheur, ou d’un incident fâcheux. La froideur du cœur indique aussi, nous l’avons signalé ci-dessus, le manque d’amour propre.

5. La propreté du cœur

34 La franchise, la loyauté l’honnêteté et les qualités similaires sont dues à la propreté du cœur, à sa pureté : A : qelb-u ṣafi, B : izeddiy wul-nes. En kabyle, un cœur pur B : zeddig wul-is appartient à celui qui ne tient pas rancune. La souillure du cœur, son impureté ne font ni en arabe ni en berbère l’objet de métaphorisation ; l’hypocrisie, la déloyauté et la malhonnêteté sont signifiées par d’autres procédés lexicaux.

6. Le plein et le vide

35 Avoir le cœur gros en français, c’est avoir le cœur plein en arabe et en berbère mais pas seulement de chagrin : A : qelb-u εamer, B : iε emmer wul-nes. Le cœur supporte plus que ça : des colères refoulées, des griefs non exprimés, des vexations ou des injures auxquelles on n’a pas répondu stagnent dans le cœur en plus des soucis, des peines et des inquiétudes quotidiens. Si c’est l’angoisse et l’anxiété qui habitent le cœur, celui-ci est alors « (r) attrapé au vol » : A : qelb-u mzelqef. Il faut comprendre ici l’expression dans le sens de « cœur ravi, enlevé » n’appartenant plus à son propriétaire.

36 Un cœur plein peut éclater si l’on ne l’épanche pas. Ainsi se mettre en colère violente, c’est avoir, en arabe, le cœur fracassé : A : qelb-u mfergaε. On peut soulager son cœur en le vidant seulement au moyen de la parole thérapeutique : la confidence ou la confession : A : xwa qelb-u ou ferreγ qelb-u « il a vidé son cœur » dit-on en arabe pour parler de quelqu’un qui dit ce qu’il a sur le cœur, qui ouvre son cœur. En berbère (tamazight), épancher, décharger son cœur, c’est le dénouer ou plus exactement c’est desserrer le nœud qui l’entrave : B : unna wr issilwin i wul-nes ḏ aḏ iṭṭiqs, littéralement « celui qui ne desserre pas le nœud de son cœur, risque de le voir éclater ».

37 Le cœur vide n’est pas l’opposé du cœur plein. La vacuité du cœur A : qelb-u xali renvoie plutôt à l’insensibilité, à l’absence de sentiments positifs tels que l’indulgence, la compassion et la pitié. Avoir le cœur vide qualifie aussi, toujours en arabe, quelqu’un qui n’est pas impliqué dans une situation et qui est étranger à une question, à une affaire.

7. Le cuit, le moulu et le « coupé »

38 Trois propriétés supplémentaires sont attribuées au cœur. Un cœur cuit : A : qelb-u ṭayb, B : inwa wul-nes est d’abord un cœur plein de chagrin et de tristesse. La propriété de cuisson indique aussi le caractère de celui qui est irritable, irascible et nerveux, qui a les nerfs en pelote, comme on dit familièrement en français.

39 Le cœur moulu ou pulvérisé : A : qelb-u meṭḥun signifie une douleur, une torture morales. Souffrir moralement c’est aussi avoir le cœur coupé : A : qelb-u meqṭuε ou mqeṭṭeε, B : ibbey wul-nes, autrement dit, éprouver de la peine et de l’affliction.

Conclusion

40 Au terme de cette étude, somme toute limitée, ayant laissé dans l’ombre plusieurs aspects de l’attribution des propriétés au cœur, nous pouvons résumer notre description en présentant les différentes étapes du transfert de sens dont le terme « cœur » fait l’objet, aussi bien en arabe qu’en berbère.

  1. La métonymie : le terme « cœur » désignant d’abord l’organe, est employé pour désigner la personne porteuse de l’organe. Le cœur est le substitut de la personne. Il s’agit tout simplement d’un transfert de sens métonymique du type partie pour le tout, le cœur étant la partie et la personne le tout.
  2. La métaphore : la métonymie ne suffit pourtant pas pour expliquer la blancheur, la grandeur ou la mollesse du cœur (signifiant la personne) telles qu’elles sont employées dans les expressions étudiées. Les propriétés sont en effet comprises dans leur sens métaphorique et non pas dans leur sens littéral, concret. Par exemple, un cœur blanc ne veut pas dire une personne de couleur blanche. Il faut donc comprendre la blancheur dans son sens figuré obtenu par métaphore fondée sur l’analogie entre le concret et l’abstrait : le cœur d’une personne est dit « blanc » parce que celle-ci présente des qualités de franchise, d’honnêteté, de droiture et qu’elle n’est pas souillée par quelques travers ou défauts. Une telle personne ressemble donc à une chose de couleur blanche et immaculée.
  3. La symbolique : la métaphore par analogie n’est cependant possible que si la culture, dont la langue est composante et véhicule, fait de la « blancheur », ou de toute autre propriété attribuée au cœur, un symbole. Il faut entendre ici par culture, la vision et la conception du monde qui se manifestent à travers des interprétations diverses dont la symbolique constitue la forme centrale autour de laquelle s’organise le complexe sémantique. Ainsi, la grandeur symbolise la générosité, la cuisson symbolise l’irritation et la largeur la clémence, etc. Ce sont ces représentations symboliques qui confèrent aux mots d’autres sens que la métaphore analogique prend en charge.

42 Comme notre comparaison l’a montré, c’est au niveau de la symbolique que l’arabe et le berbère présentent des ressemblances remarquables. Le champ lexical des propriétés attribuées au cœur constitue ainsi une communauté sémantique des deux langues.


Date de mise en ligne : 24/10/2022

https://doi.org/10.3917/edb.014.0153