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Les verbes à i final en zénète : étude historique

Pages 99 à 104

Citer cet article


  • Kossmann, M.
(1995). Les verbes à i final en zénète : étude historique. Études et Documents Berbères, 13(2), 99-104. https://doi.org/10.3917/edb.013.0099.

  • Kossmann, Maarten.
« Les verbes à i final en zénète : étude historique ». Études et Documents Berbères, 1995/2 N° 13, 1995. p.99-104. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1995-2-page-99?lang=fr.

  • KOSSMANN, Maarten,
1995. Les verbes à i final en zénète : étude historique. Études et Documents Berbères, 1995/2 N° 13, p.99-104. DOI : 10.3917/edb.013.0099. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1995-2-page-99?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.013.0099


Notes

  • [1]
    Dans cet article nous ne traitons pas des verbes ili “être” et ini “dire”, qui ont des propriétés morphologiques et étymologiques différentes. Nous employons les abrévıatıons : Izn. = Beni Iznassen, Sgh. = Aıt Seghrouchen, Fi. = Figuig, Ghd. = Ghadamès.
  • [2]
    Le statut et l’extensıon exacte de ce groupe ne sont pas encore clairs. Notons que le timbre ı dans les verbes qui nous concernent ici se trouve aussi dans des parlers du Moyen Atlas septentrıonal qui ne sont pas considérés comme des parlers “zénètes”, comme celui des Zemmour. Le parler des Aït Seghrouchen dans le Moyen Atlas doit être considéré comme zénète.
  • [3]
    Dans les parlers “zénètes” les deux verbes existent : mozabıte rni “ajouter”, rni/a “vaincre”. Pour la voyelle i/a de l’aoriste dans ces parlers v. Maarten Kossmann “La conȷugaison des verbes CC à voyelle alternante en berbère”, dans Etudes et Documents berbères, 12(1994), pp. 17-33.
  • [4]
    La forme ara se trouve dans les parlers des Achtouken et des Ida Ousemlal. Dans le dıalecte des lgued-miouen le verbe “écrıre” a subi une réformation analogique au prétérit : aoriste = ara, prétérit = uri/a (cf. Stroomer, Dictionnaire tachelḥit-français).
  • [5]
    Cf. Karl-G. Prasse, Manuel de grammaire touarègue I (Copenhague, 1972) p. 67.
  • [6]
    Cf. Karl-G. Prasse, A propos de l’origine de h touareg (tahaggart) (Copenhague, 1969).
  • [7]
    « Les Touaregs, seuls parmi les Berbères, en possessıon de caractères alphabétiformes spéciaux, ıgnorent le verbe », Laoust, Sıwa I (Paris, Leroux 1932), p. 229.
  • [8]
    Dans la reconstruction nous ne notons pas de voyelles courtes. Pour le moment leur reconstruction est trop difficile. Cependant, il est probable que la dıvergence des produits *H final (i, u, a?) s’explıque à partir de l’influence ou non d’une voyelle courte précédente.
  • [9]
    Cf. André Basset, Le verbe berbère (Paris, Leroux 1929), p 51.

1. Les parlers zénètes

1 Dans les parlers berbères du Maroc oriental comme celui de Figuig ou celui des Beni Iznassen, il y a très peu de verbes dont la base de l’aoriste se termine avec la voyelle i. Sauf l’emprunt kri “louer”, il s’agit de verbes d’origine berbère. Ces verbes sont nettement distingués des verbes à dernière radicale y, comme on voit dans les formes suivantes :

Description de l'image par IA : Tableau avec des phrases en français. "j'écris", "tu écris", "il écrit" et "je monte", "tu montes", "il monte".

2 Dans d’autres parlers (mozabite, ouargli), on trouve le timbre i dans le groupe des verbes du type ari, mais en conséquence de la neutralisation de l’opposition i – əy, dans cette position il n‘est plus possible de distinguer ces verbes des verbes à dernière radicale y. Parfois il se trouve dans des formations nominales, comme celle du nom d’action. Comparez :

Description de l'image par IA : Tableau comparatif de mots en langue figuig et ouargla. Mots traduits incluent "monte!", "le fait de monter", "pile!", "le fait de piler".

3 Dans le cas du ouargli idday il s’agit d’une réformation analogique. Le verbe “piler” s’est introduit dans la classe des verbes à dernière radicale y.

2. Les parlers du nord non zénètes

4 Les parlers que nous avons mentionnés jusqu’ici sont très proches les uns des autres au niveau linguistique. Ils forment le cœur du groupe linguistique qu’on appelle “zénète” [2]. Si nous prenons en considération des parlers non-zénètes, nous trouvons des correspondances intéressantes. Prenons comme base de discussion les verbes ari “écire” (Figuig, Izn.), azi “écorcher un animal” (Izn.) et rni “ajouter” (Izn.). Pour les autres parlers suprasahariens nous trouvons :

Description de l'image par IA : Tableau comparatif de mots en Kabyle, Moyen Atlas et Sous avec leurs équivalents en français : "écire", "écorcher", "ajouter".

5 En kabyle, les verbes en question s’inscrivent dans la conjugaison normale des verbes qui se terminent en u à l’aoriste. Dans le Moyen Atlas ceci n’est pas le cas. Tandis que la plupart des verbes qui se terminent à l’aoriste en u changent ce u en i ou en a (selon la personne) au prétérit, les verbes aru, azu et rnu “ajouter” conservent leur u au prétérit. Ceci permet de distinguer deux verbes rnu (chacun avec la variante dialectale rru) dans ces parlers. Le premier verbe, qui signifie “vaincre”, a la forme rni/a au prétérit. L’autre verbe, qui signifie “ajouter”, reste rnu au prétérit.

AoristePrétérit
rnuγrniγ“j’ai vaincu”
yərnuyərna“il a vaincu”
rnuγrnuγ“j’ai ajouté”
yərnuyərnu“il a ajouté”
Description de l'image par IA : Tableau avec trois paires de mots en roumain et leurs traductions en français.

6 En kabyle, les deux types se sont confondus et le verbe rnu a deux significations, “ajouter” et “vaincre”. Il n’y a pas d’arguments morphologiques pour distinguer deux verbes séparés dans ce dialecte [3].

7 Dans le berbère du Sous, le verbe azu “écorcher” s’inscrit dans la classe des verbes à u final à l’aoriste. Le verbe ara est unique. Ni au prétérit, ni au prétérit négatif la dernière voyelle est changée [4] :

ra yara“il écrira”
yara“il a écrit”
ur yara“il n’a pas écrit”
Description de l'image par IA : Liste de mots en français avec leurs traductions en anglais.

3. Ghadamès

8 A Ghadames nous trouvons :

órəḇ“écrire”
ózəḇ“écorcher”
ernəḇ“ajouter”
Description de l'image par IA : Liste de mots français avec leurs correspondances en braille et en alphabet sonore.

9 Remarquons qu’à Ghadamès le verbe “vaincre” existe sous la forme ərnu. Il est donc parfaitement possible d’opposer les verbes à troisième radicale des verbes qui se terminent en u à l’aoriste. Il y a opposition entre et w en finale absolue, cf. órəḇ “écrire” et ārəw “engendrer”.

10 Il est bien connu que le du Ghadamsi correspond à h en touareg, et qu’il représente une ancienne radicale qui a été perdue dans les parlers du nord [5], cf.

Ghadamèstaḇalé“brebis”
Touaregtéhélé
Soustili
Figuigtili
Description de l'image par IA : Liste de mots en français avec leurs traductions en braille.

11 Dans des reconstructions, nous notons cette consonne, dont la réalisation phonétique en proto-berbère est incertaine, avec la capitale H.

4. Reconstruction

12 Vu les données ci-dessus, nous pouvons tirer la conclusion que dans les parlers zénètes, au moins dans l’aoriste des verbes, i final est issu de *H protoberbère. Dans ce contexte *H est devenu u constant dans le Moyen Atlas. Vu l’irrégularité de la conjugaison de ara “écrire” dans le Sous il est possible que le correspondant régulier de *H dans cette position soit a dans ce parler. Dans ce cas les rares autres verbes, comme azu “écorcher”, se sont réformés par analogie avec la classe des verbes à dernière consonne u. Comme en kabyle tous les verbes se trouvent dans cette classe, il est difficile de décider si u est le produit régulier de *H, ou bien s’il s’agit d’une réformation analogique de tous les verbes concernés.

Description de l'image par IA : Tableau avec des mots en français et des symboles mystérieux dessous. Moins de 140 caractères.

5. Le touareg de l’ahaggar

13 En touareg de l’Ahaggar, *H est souvent conservé dans la forme h. De cette façon, il se confond avec le h issu de *z[6]. Dans d’autres parlers touaregs cette confusion ne se trouve pas, *z s’étant développé autrement.

14 De notre classe verbale, trois verbes sont représentés en Ahaggar :

Description de l'image par IA : Tableau avec des correspondances entre des lettres et des mots en anglais et leurs équivalents en turc.

15 Le verbe ah est az à Ghat (Nehlil 1909 : 153), ce qui montre que le h final en Ahaggar ah est le produit de *z. A côté de ədd il existe une forme moins usitée əddəh. Il s’agit ici probablement du correspondant du verbe ddəz “piler” dans des parlers du nord (kabyle, Beni Iznassen). A partir des formes ah, ad et ədd, nous pouvons conclure qu’en touareg de l’Ahaggar *H est perdu totalement à la fin d’une forme verbale :

16 Ahaggar : *H# —> ø

17 Peut-être ce développement phonétique donne-t-il l’explication d’un fait bizarre dans l’étymologie berbère : tandis que les Touaregs sont seuls parmi les Berbères à préserver l’écriture tifinagh, ils emploient un emprunt à l’arabe pour le verbe “écrire”  [7]. Selon la règle donnée ci-dessus, ce verbe devrait avoir la forme *ar < *arH. De cette façon il devient homonyme avec le verbe ar “ouvrir”, qui a une autre origine étymologique. Pour prévenir la confusion des deux verbes, le verbe “écrire” a été emprunté à l’arabe.

6. Aperçu des verbes concernés

18 Dans les parlers de Figuig, des Beni Iznassen et des Aït Seghrouchen, nous avons relevé les verbes suivants à i final :

19

= ari “écrire” (Figuig, Izn., Sgh., Mzab, Ouargla) < *arH[8]
cf. kabyle aru, Moyen Atlas aru, Sous ara, Ghadamès órsəḇ
= rni “ajouter” (Izn., Mzab, Ouargla : ṇṇi) < *rnH
cf. kabyle rnu, Moyen Atlas rnu ~ rru, Ghadamès ernəḇ
Ne pas confondre avec *rnu “vaincre” : Mzab rna, Ouarglaṇṇa, Moyen Atlas rnu ~ rru, Sous nru, Ahaggar ərnu, Ghadamès ərnu. Confusion avec *rnH en kabyle.
= azi “écorcher” (Izn., Sgh.) < *azH
cf. kabyle azu, Moyen Atlas azu, Sous azu, Ahaggar ah, Ghat az, Ghadamès ózəḇ
= aḍi “plier” (Sgh., Mzab) < *aḍH
cf. Moyen Atlas aḍu ~ uḍu, Ahaggar aḍ, Ghadamès óḍəḇ
= ddi “piler” (Figuig, Mzab, Ouargla) < *ddH
cf. Ahaggar ədd, Ghadamès eddəḇ
A côté de *ddH, il y a le verbe *ddz avec la même signification, cf. ddəz (Izn., kabyle), ədz (Moyen Atlas), ddz (Sous), əddəh (Ahaggar).

20 Dans quatre verbes, il y a des complications :

21

= qqi “coïter” [terme vulgaire] (Figuig, Izn.)
kabyle qqu, Moyen Atlas qqu, Sous qqu. Au Moyen Atlas, ce verbe a la forme du prétérit qqi/a, dans le Sous la voyelle u est constante. Une reconstruction *qqH est probable, mais n’explique pas la classe verbale du verbe au Moyen Atlas.
= arži “rêver” (Izn.), à Figuig, il y a une forme avec le suffixe -t : ržit.
Ces formes correspondent au kabyle argu. Moyen Atlas warga (avec a final constant) et Sous warg ont w initial. Ahaggar harġət (avec t mobile), Ghat hərǧət et Ghadamès ḇərǧ montrent *H en position initiale. Pour le moment, nous ne tentons pas une reconstruction.
= aḵi “s’apercevoir” (Izn.).
Cf. akey “s’éveiller” (Moyen Atlas) et aḵwi “id.” (kabyle : nom d’action aḵway). Il peut s’agir ici d’un cas où le verbe à y final s’est introduit dans la classe des verbes à i final [9]. De l’autre côté la signification de Sous akwi “sauter” est facile à rattacher aux significations dans le Moyen Atlas et en kabyle, mais difficile à lier avec la signification en Izn., ce qui fait le rapprochement des formes en Izn. avec les autres douteux.
= ysi “emmener” (Figuig), isi (Izn.). L’aoriste intensif est kəssi en Izn.
L’histoire et la reconstruction de ce verbe typique des parlers zénètes occidentaux est difficile. Il y a peut-être un lien avec les verbes du type asey “prendre” (Moyen Atlas), mais l’histoire exacte de ce mot reste incertaine.

Bibliographie

  • Les données de cet article viennent de plusieurs sources :
  • Ahaggar : Charles de Foucauld, Dictionnaire touareg-français (Imprimerie nationale de France, 1951-1952).
  • Figuig : Maarten Kossmann, Grammaire du berbère de Figuig (Maroc oriental), Thèse, Leiden 1994.
  • Ghadamès : J. Lanfry, Ghadamès II: glossaire (Fort National : le Fichier Périodique, 1973).
  • Ghat : Nehlil. Etude sur le dialecte de Ghat (Paris, Leroux 1909).
  • Beni Iznassen : observations personnelles.
  • Kabyle : J.-M. Dallet, Dictionnaire kabyle-français (Paris, SELAF 1982).
  • Moyen Atlas : Miloud Taïfi, Dictionnaire tamazight-français (Paris, L’Harmattan-Awal, 1991).
  • Mzab : Jean Delheure, Dictionnaire mozabite-français (Paris, SELAF 1984).
  • Ouargla : Jean Delheure, Dictionnaire ouargli-français (Paris, SELAF 1987).
  • Ait Seghrouchen : Edmond Destaing, Etude sur le dialecte berbère des Aït Seghrouchen (Paris, Leroux 1920).
  • Sous : Edmond Destaing, Vocabulaire français-berbère (Paris, Leroux 1942).
  • Sous : Harry Stroomer, Dictionnaire tachelḥit-français (en préparation).

Date de mise en ligne : 05/12/2022

https://doi.org/10.3917/edb.013.0099