Tradition orale et résistance armée
La bataille des Ayt Yâqoub (Haut-Atlas, 1929)
- Par Michael Peyron
Pages 5 à 16
Citer cet article
- PEYRON, Michael,
- Peyron, Michael.
- Peyron, M.
https://doi.org/10.3917/edb.012.0005
Citer cet article
- Peyron, M.
- Peyron, Michael.
- PEYRON, Michael,
https://doi.org/10.3917/edb.012.0005
Notes
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[1]
Lors d’un entretien complémentaire en darija, avec sa fille, celle-ci n’étant pas tamazighto-phone.
-
[2]
Chiffres fournis par le narrateur et se conformant aux règles de l’oralité, car constituant des multiples du très fatidique 7.
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[3]
En revanche, le mot qṣar (ar.) n’apparaît pas dans ces récits ; on lui préfère iġrem, voire iġrem ixattar (= « grand château ») notamment pour décrire le qsar des Ayt Yâqoub.
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[4]
Sujet de mon article « un regard nouveau sur le combat du Msedrid (Premier Mai 1933) » in Hespéris-Tamuda, vol. XXVI/XXVII, 1988-89, Fac. des lettres, Rabat (p. 197-206).
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[5]
« lḥerb », emprunt à l’arabe, mot féminin mais transformé en masculin, car derrière il y a le synonyme amazigh imenġi.
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[6]
Remarquer l’usage pour le nombre l (un) des variantes yiwn et yan.
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[7]
Du verbe ḥenneḍ : litt. « serrer les lacets, la ceinture », par extension « se préparer à la guerre». Syn. de ɛarḍen».
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[8]
Du verbe tti: « entourer, encercler ».
-
[9]
Utilisé toujours au pluriel, ce terme désigne les tentes des Français, en grand nombre pour frapper les autochtones. Le mot est utilisé dans un chant de l’été 1932 (A. Roux in Études et Documents Berbères, n° 9/92, p. 186) ; également dans une sagesse d’un fqih lors de la bataille du Baddou(août 1933).
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[10]
Remarquer les variantes de la préposition « dans» : ici g, plus loin y et j.
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[11]
Nom obscur. Peut-être Ayt Wurghas, ou, encore mieux, Ayt Gheris.
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[12]
Traduction proposée sous toutes réserves.
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[13]
Réalisation de allig, le g devenant j dans le parler Ayt Merghad de Tana.
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[14]
Cas d’assimilation fréquente de la dentale sourde d par la sourde t.
-
[15]
Pour iḍhar. Normalement iḍhern (le n étant assimilé par le r, comme d’ailleurs dans kkerr > kkern).
-
[16]
Actualisé par c chez ce locuteur.
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[17]
Pour nḥlu. Du verbe xlu : « battre », « vaincre », « détruire ».
-
[18]
Pour wḥaylen. Du verbe wḥel: «être fatigué» (ici: «en vain»).
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[19]
Pour c. ci: « quelque, environ ».
-
[*]
Pour l’essentiel, les notes qui vont suivre sont de Ahmed Ou Skounti qui m’a aidé de son mieux pour déchiffrer ce texte. Qu’il en soit remercié. Mes remerciements vont également à Latifa et Abdennbi Bendaoud, qui ont contribué au décodage, eux aussi.
1. Introduction
1 Là où la chose est encore possible, il est intéressant de puiser dans la tradition orale berbère afin de jeter un regard nouveau sur les faits marquants de la pénétration militaire française dans l’Atlas marocain. La bataille des Ayt Yâqoub est de ceux-là.
2 De toutes les opérations menées par les combattants berbères pour la défense de leur territoire, cette bataille fut l’une des plus sérieuses, voire l’une des plus meurtrières. Elle fut livrée du 8 au 19 juin 1929, sur le versant sud du Jbel el ’Ayyachi, province de Rachidiya, Maroc. Marquée par une co-opération active sur le terrain entre éléments provenant d’au moins quatre tribus différentes, elle démontra clairement que, contrairement à ce que l’on a pu dire sur le morcellement berbère, dans certaines circonstances les imaziġen étaient à même d’oublier leurs rivalités internes afin de présenter un front commun face à l’ennemi extérieur.
3 La présente communication est issue d’une recherche entreprise depuis 1978 sur la littérature orale berbère du Maroc central, parler tamaziġt. La contribution que j’apporte provient des matériaux recueillis à la main, ainsi que sur bande magnétique à Rabat, pendant l’hiver 1987-88, par Mina Chahoua, une des étudiantes fréquentant alors mon séminaire de littérature orale à la Faculté des Lettres. Cette jeune personne a bien voulu « interviewer » son père, Bassou ’Addi, originaire de Tana, tribu des Ayt Merghad, fraction Irbiben. Né en 1920, l’intéressé avait assisté aux événements dramatiques de l’époque, et, bien que n’étant pas présent aux combats d’Ayt Yâqoub, en avait obtenu un compte-rendu circonstancié auprès d’un participant, un guerrier du nom de Hamdani. Sa version en tamaziġt (voir infra) concorde dans les grandes lignes avec une autre, non enregistrée, que j’avais entendue auprès de Mbarch Elmâati, cheikh à Anemzi, Ayt Yahya, en mars 1978.
4 L’intérêt de ces récits oraux, outre le fait qu’ils prennent forcément le contrepied des descriptions contenues dans les ouvrages de militaires français de l’époque, réside dans la vision nouvelle, héroïque celle-là, qu’ils nous donnent des faits.
2. Déroulement de la bataille
5 Évoquons d’abord, rapidement, ce que fut cette bataille. Fin avril 1929, un détachement français de l’effectif d’un bataillon quitte la Zawiya Sidi Hamza pour venir occuper le gros village fortifié des Ayt Yâqoub, dans la haute vallée d’un des affluents amont de l’Oued Ziz. On entreprend aussitôt, à proximité, la construction d’un camp militaire.
6 Cette implantation étrangère sur leur territoire est aussitôt perçue comme une menace directe par les Ayt Hadiddou, qui n’ont pas été en contact direct jusque-là avec l’occupant. Également concernés, leurs proches voisins, les Ayt Merghad, membres comme eux de la confédération Ayt Yafelman. C’est alors que sonne l’heure d’un chef hors pair de la résistance marocaine, Sidi Ayssa ben Ahmed (Sidi Ayssa Ou Hmadi, plus communément appelé Ou-Sidi), marabout de Tilmi n-Ayt Ikko u Brahim, dont le prestige religieux se trouvait renforcé par de très sérieux talents d’organisateur. Ce chef d’envergure se charge de réunir sur l’Assif Melloul un petit corps expéditionnaire, ou ḥarka, fort d’environ 1 500 hommes, Ayt Hadiddou pour la plupart, mais grossi par des contingents Ayt Merghad, entraînés par leur chef Zayd Ou-Skounti, et Ayt Hammou, ces derniers venus des Ayt Seghrouchen de Talsint. Quant aux marabouts (igurramen) de Zawiya Sidi Yahya ou Youssef, près de Tounfit, ils semblent, eux aussi, avoir été parmi les instigateurs de l’attaque menée contre les Ayt Yâqoub. Il est, en tout cas, certain que, par la suite, les guerriers Ayt Yahya de chez eux sont venus porter l’effectif de la ḥarka à plus de 2 500 hommes. Ce fait est confirmé par le récit de Mbarch Elmâati, jeune berger à l’époque, qui gardait son troupeau à proximité de Tizi n-Itgel, d’où la fusillade autour des Ayt Yâqoub était nettement perceptible.
7 Ainsi, le 8 juin au petit matin, la ḥarka se trouve concentrée non loin des Ayt Yâqoub. Tout d’abord, par une ruse, Ou-Sidi réussit à obliger les 2/3 de la garnison française à quitter l’abri de ses murettes; il les attire en rase campagne, loin du poste. Entre temps, s’infiltrant à l’abri des crêtes et ravins, ses combattants coupent le chemin de repli de la colonne, avant de lancer une attaque en règle. Le détachement français est submergé, décimé, et les survivants rallient le poste, non sans mal. Tous les guerriers de la montagne rameutent au bruit de la fusillade et encerclent le poste, autour duquel l’étau va être maintenu jusqu’au 19 juin. A plusieurs reprises, les attaquants échouent de peu, notamment dans la nuit du 18/19 juin, où ils lancent un assaut furieux. Le lendemain, ils n’ont plus devant eux qu’une poignée de défenseurs retranchés dans un coin du poste. L’après-midi, une colonne de secours arrive depuis Midelt, lève le siège, et contraint la ḥarka à décrocher. Les pertes sont sérieuses: 600 du côté marocain; au moins 400 du côté français, bien que les statistiques soient difficile à établir, étant donné le voile pudique qui fut alors jeté sur cette bataille dans les comptes rendus français de l’époque.
8 En effet, pour les autorités du Protectorat, « l’affaire » des Ayt Yâqoub prenait, au mieux, des allures d’une victoire à la Pyrrhus. Le poste avait été dégagé, certes, et la ḥarka d’Ou-Sidi avait regagné l’Assif Melloul, mais ces événements devaient avoir des répercussions graves. A Paris, dans les milieux gouvernementaux, ce fut la consternation ; la Chambre fut le théâtre de débats très vifs. A force d’entendre, depuis la fin de la guerre du Rif (1926), que le Maroc était « pacifié », et qu’il n’y aurait désormais que des « opérations de police », les parlementaires français s’imaginaient que l’ordre était pratiquement assuré, que le calme régnait. Comment pouvaient-ils, dès lors, admettre un tel carnage ? La déconvenue était de taille…
9 De taille, également, le retentissement qu’a connu cette bataille dans l’Atlas, où l’oralité s’empara aussitôt des faits et se chargea de les colporter, tout en les embellissant. Fait principal retenu : le massacre initial de la majeure partie de la garnison. Ceci explique la rapidité avec laquelle se répandit la nouvelle faisant état d’un échec militaire français, notamment à l’Est, chez les Ayt Seghrouchen. Les Ayt Hammou, il est vrai, ayant quitté les lieux avant l’arrivée de la colonne de secours, avaient rejoint leurs campements auréolés d’invincibilité. Pareillement, les Ayt Yahya, qui avaient regagné Tounfit le 18 juin, pouvaient penser que l’envahisseur était vulnérable. Les résistants de l’Atlas marocain ne pouvaient que puiser un courage nouveau dans cette analyse des événements, et, en effet, ils allaient encore tenir jusqu’en 1933-34.
3. La bataille vue par l’oralité
10 Mais ce ne sont pas là les enseignements que met en exergue la documentation orale dont je dispose. Alors que la bataille pouvait être interprétée comme l’avant-deraier chapitre de la geste des imaziġen, une relecture contemporaine la situe résolument dans le cadre de la résistance nationale. On retrouve le schéma classique opposant les mujahidin à l’envahisseur infidèle, comme dans l’épopée de l’Oued el Makhazine, ou la très sainte bataille de Badr. Ainsi, les guerriers musulmans sont dépeints comme répondant immédiatement à l’appel au jihad, lancé par Ou-Sidi, et se dirigeant vers les Ayt Yâqoub fermement décidés à en découdre au nom de l’honneur et de la religion ; au besoin, à faire le sacrifice de leur vie. De plus l’informateur ne parle pas de lbaṛud n-ayt Yaɛqub, mais de lḥeṛb n-ayt yaɛqub, comme si l’on avait affaire, non pas à une simple bataille, mais à une véritable campagne de longue durée. Il met l’accent, bien entendu, sur la participation des Ayt Merghad, étant donné que c’est sa tribu, au côté des Ayt Hadiddou, tout en insistant qu’ils étaient des Musulmans (inselmen) groupés sous une bannière commune face aux envahisseurs chrétiens (iṛumin).
11 D’autres épisodes, en particulier, rappellent les temps héroïques. Par exemple, l’informateur [1] fait dire « ḷḷ mseli ɛlik a rasul eḷḷah !» (« Que les prières de Dieu accompagnent son envoyé ! ») aux attaquants, alors qu’ils se ruent à l’assaut du qṣar des Ayt Yâqoub pendant la nuit du 18/19 juin. Le lendemain, au moment où un combattant s’écroule en pleine bataille, mortellement atteint, il s’écrie à l’intention de ses camarades qui l’entourent : « Buvez donc du lait ! » ‒ « Bois-le toi-même ! » lui répondent-ils, « tu es mieux placé que nous ! », car ils lui envient cette mort sur le champ d’honneur, qui lui ouvre grandes les portes du Paradis.
12 Le merveilleux, quant à lui, y trouve également son compte. On rapporte que les cadavres des combattants berbères aux Ayt Yâqoub avaient gardé leur couleur normale, jusque dans la mort, comme pour mieux démontrer qu’ils s’étaient sacrifiés pour une cause noble et juste, contrairement aux goumiers tués pendant les opérations militaires de la Seconde Guerre mondiale, et dont la peau s’était aussitôt mise à noircir.
13 Dans un même ordre d’idées, le récit du cheikh Elmâati présente un autre élément symbolique, en évoquant la participation du côté français du caïd de Kerrando, ’Addi ou Bihi, à la tête de ses partisans Ayt Izdeg. Procédé normal dans un récit qui représente, de façon tout à fait contrastée, les forces opposées. ’Addi ou Bihi ne pouvait qu’être rangé sous la bannière de l’occupant, lui qui déclenchera une rébellion avortée contre le Pouvoir Central en 1957. Ainsi, cette vision de la bataille des Ayt Yaɛqub est parfaitement exemplaire ; les « Bons» se heurtent aux « Méchants » d’une façon très tranchée, qui sied à ce genre de récit.
14 Un autre élément, commun aux deux récits oraux, cherche à expliquer la défaite des résistants marocain face à la colonne de secours du 19 juin, en faisant remarquer que le gros de la ḥarka avait été contrainte de manœuvrer sur une étroite bande de terrain entre la rivière et un versant escarpé, où des tirs de mitrailleuses et d’artillerie avaient fait des coupes sombres dans les rangs des mujahidin. D’après Bassou ’Addi, dans son seul village de Tana, il y aurait eu 10 morts ; dans certains qṣur Ayt Hadiddou, entre 15 et 16 morts. Ces chiffres en disent long sur l’âpreté des combats.
4. L’occasion manquée
15 Mais le récit de Bassou ’Addi tend à démontrer que la cause était entendue dès l’après-midi du 18 juin. Les attaquants auraient, selon lui, laissé passer une occasion d’emporter la décision. Alors que 2 800 [2] hommes bloquaient les abords des Ayt Yâqoub, un détachement fort de 1 4002 combattants était désigné pour l’assaut de nuit contre le qṣar. A ce moment-là, Ou-Sidi dépêcha un émissaire auprès de l’amġar, du nom d’Idir, que les autorités françaises avaient nommé pour commander ce qṣar, afin de solliciter son appui. Ce dernier souhaitait apporter son soutien aux résistants, mais, sans doute soucieux de ménager l’avenir, car pris en porte-à-feux entre mujahidin et iṛumin, il temporisa en leur conseillant, plutôt que de réduire les Ayt Yâqoub, de se porter avec le gros de leurs forces en direction de Tannghrift, où la colonne de secours était attendue, afin de tendre une embuscade à celle-ci, et la détruire. Il serait alors tout disposé à les aider.
16 Le conseil n’était pas mauvais. Le terrain entre le village de Tannghrift et Ayt Yâqoub, que je connais pour l’avoir parcouru en mai 1975, montueux et raviné, piqueté d’arbrisseaux, se prête parfaitement à une entreprise du genre de celle préconisée par l’amġar. Idir. Il facilite à merveille la tactique berbère qui consiste à profiter du moindre défilement afin de déboucher, de façon fracassante autant qu’inopinée, sous le nez de l’ennemi. Accrochées dans ce genre de décor, les troupes françaises auraient essuyé des pertes sérieuses ; comme à Lqsiba n-Moha ou Sâyd (1913), à El Herri (1914), à Tafessasset (1922) ou encore tout dernièrement, à Tahiant, le 8 juin 1929, en avant des Ayt Yâqoub. Au point de stopper net la progression de la colonne ; tout au moins de la retarder ?
17 Mais on ne le saura jamais, car Ou-Sidi semblait douter de la sincérité de l’amġar. Ce dernier avait beau assurer son interlocuteur de sa fidélité, Ou-Sidi insistait pour une coopération immédiate en vue de pénétrer dans le qṣar. Visiblement, l’amġar n’entendait les aider que dans le cadre d’un scénario où le succès des résistants eût été garanti. Ainsi Ou-Sidi s’en remit à Dieu, et les événements suivirent leur cours.
18 Dans la nuit le qṣar fut investi. Mais, le lendemain, le camp militaire voisin tenait toujours, alors que quelques kilomètres à l’Est, la colonne bousculait une résistance légère (sans commune mesure avec ce qu’avait préconisé l’amġar Idir), avant de foncer vers les Ayt Yâqoub. La ḥarka d’Ou-Sidi fut contrainte de livrer bataille dans les conditions défavorables déjà signalées. Elle décrocha en fin de journée, non sans avoir infligé de rudes pertes à la colonne.
5. Aspects lexicaux
19 La narration orale de Bassou ’Addi, d’où ont été dégagé les faits commentés ci-dessus, représente un temps d’écoute de 2 minutes 30 secondes. Il ne s’agit que d’un court extrait pris dans un ensemble d’environ 45 minutes consacré aux us et coutumes des Ayt Merghad, ainsi qu’à leur passé récent, donc d’un document oral non dépouillé dans sa globalité.
20 La langue employée est celle du groupe « beraber » (dialecte tamaziġt) sous-groupe Sud, parler des Ayt Merghad. Le narrateur émaille son discours de mots dérivés de l’arabe dialectal (darija), ainsi que le font beaucoup de berbérophones. Par exemple, lorsqu’il évoque l’envoi de l’émissaire, c’est au verbe sifḍ qu’il a recours, plutôt qu’à azen; de même, on relève ṣbaḥ (= « matin ») au lieu de tifawt ; ɛmmeṛ (= « remplir ») à la place de ktur, qui apparaît parfois dans les parlers du sous-groupe Sud. Comme autres éléments lexicaux empruntés à l’arabe : lḥerb (= « guerre », « campagne », déjà signalé), ainsi que le verbe ḥerk (= « monter une opération guerrière », « se mettre en campagne »; également le mot passe-partout kulci (= « tout ») ainsi que les chiffres, bien entendu ; ceux-ci n’existant plus en tamaziġt dans cette région. [3]
21 Du point de vue tamaziġt pur, quelques variantes locales, ainsi :
- /ayt ḥliddu/ < /ayt ḥediddu/ ;
- ḵujmen/ < /ḵjmen (= « ils entrèrent ») ;
- /anuḵjem/ < /arḵjem/ (= « entrons »).
23 On se trouve également en présence de quelques néologismes militaires : lkunuṛ (= « la colonne »), leberṭiẓa (= « les partisans »), ceci dans le récit non-enregistré du cheikh Mbarch El Mâati.
6. Conclusion
24 En dehors des deux récits oraux auxquels je me suis référé, des échos lointains de cette bataille m’étaient souvent parvenus lors de mes déplacements dans le Haut Atlas de Midelt. Sur le plan régional, il s’agit sans conteste de l’un des événements majeurs du siècle, à ranger dans la même catégorie que la défaite de la colonne Laverdure à El Herri près de Khenifra en 1914, ou les combats du Taziyzawt (été 1932). Très beau sujet, en tout cas, superbement servi par la tradition orale. Il existerait également une tamdyazt qui traite de cette bataille, ce qui est peu étonnant, mais que je n’ai pas encore été à même de recueillir.
25 Aujourd’hui, j’ai simplement cherché à démontrer comment une bataille assez obscure de l’époque coloniale, grâce à un procédé d’embellissement propre à la narration orale, pouvait, le temps aidant, prendre des dimensions tout à fait épiques. Loin de moi de vouloir critiquer ce phénomène, humain au demeurant, d’autant plus qu’il est universel, et je pourrais citer de nombreux cas identiques, par exemple, dans la tradition orale celtique. Lorsqu’on analyse un récit de ce genre, il ne faut pas perdre de vue que souvent les faits réels importent moins que la façon dont les générations, actuelles ou futures, vont appréhender l’événement, avec les enseignements positifs et les conclusions qui en découlent. Voilà ce qu’il faut retenir. Or, sur le plan du patriotisme, du sens du sacrifice, les exploits des combattants des Ayt Yâqoub ne peuvent que constituer un exemple d’une valeur hautement didactique.
26 J’ajouterai, pour terminer, un post-scriptum au sujet du chef des Ayt Hadiddou lors des combats des Ayt Yâqoub, ce mélange rare d’homme de poudre et de prière que fut Ou-Sidi. Il fut encore l’âme de la résistance jusqu’en 1933, et au ler mai de cette année-là ses hommes remportèrent encore de haute lutte le combat du Msedrid [4], en avant de Tighriyst. Puis, lors des ultimes opérations de juillet 1933, il trouva la mort lors d’une reconnaissance, et son frère reprit le flambeau jusqu’aux derniers combats d’Aghbalou n-Kerdous. De nos jours le souvenir des deux frères est honorablement perpétué par le nom même de leur village ‒ Tilmi n-Ayt Ikko u Brahim ‒ que l’on appelle maintenant Tilmi n-Ayt Sidi.
La bataille des Ayt Yâqoub (lḥerb n ayt yaɛqub) [*]
- (1). day illa yiwn lḥerb [5] luqt enna j-d eddan iṛumin. illa lḥerb. Illa yan [6] udγaṛ lla (a)s ttinin ayt yaɛqub. day kkerr-d ayt merγad, kkerr-d ayt ḥliddu ar tḥennaḍen [7], ddan kulci s ayt yaɛqub. illa dik-s yan iγrem axatar umẓen-t iṛumin, ttint-as [8] lexbawat [9] n iṛumin ɛemmerr ddunit. day kkerr-d inselmen. illa yiwn uryaz [10] gw-asif mellul lla (a)s ttinin u sidi, iḥerk-d ayt ḥliddu. ḥerken-d ayt merγad d ayt uherras [11] kulci y ayt yaɛqub. day ur ufin-d [12], day kkatn iṛumin allij [13] walu, kujmen y iγrem, qqimen j iγrem. iwa day ikker, nnan-as ikker… day kkerr-d duṛṛ-asen kulci.
- (2). llan inselmen s erbeɛtacer miya d tmenya w ɛecrin miya ; nnan rbeɛtacer miya ad kujmen iγrem xf iṛumin, tmenya w ɛecrin miya ad-t [14] duṛṛ. day ssifden γer umγar, yan umγar n ayt iγerman enna n ayt yaɛqub ; ssifḍen γurs u ḥmad. inn-as : « a-wddi, hat nra a(d) nukjem. dγi may-d-ac iḍheṛṛ ? » [15] inn-as : idir umγar, inn-as i sidi ḥmad : « a sidi ḥmad, ḥadṛat i lkunuṛ ! hat ad iddu s [16] tennγrift. mec-d is terram lkunuṛ, hat aynna ay(d)nra, widdx hat sehlen a(d)-ten nwet, a(d)-ten nxlu [17] g yan wass ; id is kwn irra-d lkunuṛ, ula maxf da ttemtatem, mmten ayt iγerman-enneγ! day nnan-as winnex, nnan-as: « la! γas a(d) nukjem uxlas! »
- (3). ar kkatn allij wḥeln [18], kujmen iḍ enna, kujmen erbeɛtacer miya, ar kkatn, ar kkatn ar ṣbaḥ, lbaṛud ar iṭṭeṭeqqes ar ṣbaḥ. ha lkunuṛ ikka-d tannγrift, ikka-d lkunuṛ iɛareḍ γifsen, iwet ddunit alliy uxlan. ku yiγrem ci [19] xemstac neγ stac n lmuta. day iwet uṛumi ddunit isiwi-t-id yamẓ ayt ḥliddu, idda-d s asif mellul.
28 (bassu ɛeddi,1987)
- (1). Puis, au moment de la venue des Chrétiens, une grande bataille a eu lieu dans un endroit appelé Ayt Yâqoub. Les Ayt Merghad et les Ayt Hadiddou se sont préparés à la guerre ; tous ont convergé vers Ayt Yâqoub. Il y avait là un grand ksar dont s’étaient emparés les Chrétiens, entouré de tentes coniques, toutes remplies de Chrétiens. Alors les Musulmans ont réagi. Il y avait un homme dans l’Asif Melloul, un certain Ou-Sidi, qui prit la tête des Ayt Hadiddou. Les Ayt Merghad se sont également mobilisé, de même que les Ayt Ouherras, tous sont partis vers Ayt Yâqoub. Il n’y a eu d’autre issue qu’à s’en prendre aux Chrétiens jusqu’au moment où ceux-ci, battus, ont regagné le ksar dans lequel ils se sont enfermés. Alors les Musulmans se sont regroupés et ont cerné le ksar de tous les côtés…
- (2). Les Musulmans étaient répartis en deux détachements : l’un de 2 800 hommes, l’autre de 1 400 hommes. Celui de 1 400 hommes devait prendre d’assaut le ksar ; celui de 2 800 hommes devait assurer l’encerclement de la place. Alors, on envoya un saint homme chez l’amghar, l’amghar qui commandait aux gens du ksar d’Ayt Yâqoub pour le compte des Français. On envoya chez lui Ou-Hmad, pour le sonder quant à ses intentions, et il lui dit : « Vois-tu, nous désirons pénétrer dans la place. Quel est ton avis ? » Alors l’amghar Idir a dit à Sidi Hmad : « O Sidi Hmad, voyez donc la colonne de secours qui va passer par Tannghrift. Si vous battez la colonne, c’est ce que nous souhaitons ; quant à ceux-là (du camp), nous pouvons les attaquer et les détruire en une journée ! Mais si c’est la colonne qui l’emporte sur vous, à quoi bon vous battre ? Beaucoup de nos ksouriens vont mourir pour rien ! » Alors les nôtres lui ont répondu qu’ils avaient pour unique but de pénétrer dans la place.
- 3. Alors ils ont déclenché l’attaque du ksar et ont combattu jusqu’au bout. Les 1 400 ont réussi à prendre pied dans le ksar. Ils se sont battus, battus jusqu’à l’aube ; la fusillade s’est fait entendre jusqu’à l’aube. Alors la colonne est passée par Tanneghrift avant de venir leur tomber dessus. Le monde s’est confondu à un point tel que la mort a fait des ravages dans chaque village. Chez les Ayt Merghad chaque ksar comptait dix morts; chez les Ayt Hadiddou, quinze ou seize. Alors le Chrétien a fait un grand carnage, il a aplati les Ayt Hadiddou avant de monter vers l’Assif Melloul pour aller occuper leur pays.
Références
- Chahoua B., Témoignage inédit sur les Ayt Merghad, cassette enregistrée, 1988.
- Chahoua M., General notes on the Ait Murghad, mémoire ronéotypé, Rabat, Fac. des Lettres, 1988.
- Guillaume A., Les Berbères marocains et la pacification de l’Atlas central, 1912-33, Paris, Julliard, 1946.
- Huré A., La Pacification du Maroc : (dernière étape, 1931-34), Paris, Berger-Levrault, 1952.
- Janon R., Pillafort, Casablanca, Fontana, 1948.
- Manue G., Sur les marches du Maroc insoumis, Paris, Gallimard, 1930.
- Peyron M., Tounfite et le pays Aït Yahia, thèse de 3e cycle, Institut de Géographie Alpine, Grenoble, 1975.
- Saulay J., Histoire des Goums marocains, Paris, La Koumia, 1985.
- Voinot L., Sur les traces glorieuses des pacificateurs du Maroc, Paris, Ch. Lavauzelle, 1939.