Linguistique et problèmes de normalisation graphique du berbère
- Par Foudil Cheriguen
Pages 209 à 214
Citer cet article
- CHERIGUEN, Foudil,
- Cheriguen, Foudil.
- Cheriguen, F.
https://doi.org/10.3917/edb.012.0209
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https://doi.org/10.3917/edb.012.0209
Notes
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[1]
Notre travail s’est surtout intéressé aux textes les plus récents des œuvres littéraires et, particulièrement à : Askuti de Saïd Sadi, 1991 et Awal γef Dda Lumulud du collectif F. Mehenni et al ; 1990 aux éditions Asalu, à Iḍ d wass de Aâmer Mezdad, 1990, aux éditions Asalu/Azar et Inna-yas Ccix Muḥend, 1990 ; tous parus à Alger.
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[2]
« En linguistique, écrit Cl. Lévi-Strauss (1938), on peut affirmer que l’influence de l’observateur sur l’objet d’observation est négligeable » (Anthropologie structurale, Plon éd.)
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[3]
Au sens étymologique d’abord, latin litteratura, “écriture” de littera, “lettre, graphème” ; puis, par extension, “ce qui est écrit” par opposition et à l’exclusion de la “littérature” seulement orale. La précision est ici nécessaire, car seules les œuvres écrites (ou, une fois, écrites) participent à la fixation graphique d’une langue.
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[4]
Cette particule, produit d’une assimilation, ou plutôt d’un synchrétisme entre un n initial, particule d’appartenance, et la voyelle initiale du mot (généralement un nom) post-posé, étant donné la grande variété de sa réalisation phonique serait impossible à noter, de façon unifiée, autrement que par un procédé, un graphème neutre, une sorte d’archigraphème, seul en mesure de permettre une notation unique mais une lecture variée selon les usages régionaux, dialectaux et individuels. En kabyle, par exemple, quel phonème devrait adopter le transcripteur pour noter cette particule : ww, bw, pw, kw ou gw ? On sait que l’usage aura tendance à se servir du graphème qui le rapproche le mieux de sa propre réalisation (de celle de sa propre région). Il y aura alors inévitablement toutes les notations : cela risque d’un point de vue pratique et pédagogique de poser problème à l’élève d’une région ayant entre les mains un manuel rédigé par un auteur d’une autre région. En outre, il y a là plus qu’un simple problème de graphie. Il y a implicitement confusion de statut linguistique consistant en une assimilation hâtive entre phonème et morphème parce que notés tous deux par un même graphème et parce qu’aussi le berbère, à l’instar de certaines autres langues, comporte des phonèmes de même nature et de même quantité phonétique que certains morphèmes ou monèmes (cf. Cheriguen F., 1987, L’emprunt linguistique dans le français moderne, thèse de doct d’ét., t. II, p 507, note*, Paris-Nord, dactyl. et microfichée). Exemples : axxam d weqwir, “la maison et le jardin“ ; mais axxam weqwir, bwuqwir, pwuqwir, kwuqwir, gwuqwir, pour “la maison du jardin”. Devant une telle variété de représentations graphiques possibles, on comprend l’embarras de l’enseignant dont le souhait d’une notation unique, neutre et spécifique à ce cas serait légitime et justifié. Dans le même ordre d’idée, le fait d’admettre que ce qui est transcrit /w/ puisse être lu [bw] ou [pw], etc. selon la variante en usage localement risque d’instaurer quelque confusion dans l’esprit du jeune élève qui ne comprendrait pas toujours pourquoi lire [b] dans tel contexte un même graphème qu’il lira [w] dans tel autre contexte. Pour mieux illustrer ce problème particulier à une langue (le kabyle) quine connaît pas (ou, du moins, pas encore) une centralisation sur la base d’un superstrat (graphique) qui aurait prédominé, prenons un exemple (ou contre-exemple) en français. Si le Bourguignon réalise un [r] apical plutôt qu’un [R] uvulaire, il le fait dans tous les cas et le note de la même manière (de façon unique), contrairement à ce que nous constatons dans le cas du berbère où il y a encore un foisonnement de notations. L’adoption d’un archigraphème peut y remédier. Cela n’est guère différent de ce qui se passe avec le signe graphique & commun à toutes les langues européennes mais que l’allemand lit und, l’anglais and, le français et, l’espagnol y, etc.
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[5]
Cela n’élude pas certaines exceptions : les noms se terminant par une voyelle : tasa s, k, m, etc. “son, ton, mon foie” pour lesquels il pourrait y avoir un trait d’union ou une apostrophe, l’un ou l’autre devrait alors avoir une valeur constante, remplacement d’un phonème absent Ø, assimilé.
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[6]
Mot est employé ici au sens d’unité de fonctionnement de J. Picoche, au sens de lexie de B. Pottier.
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[7]
Pour la définition de la partie, cf. F. Cheriguen, ’Typologie des procédés de formation du lexique”, Cahiers de lexicologie, n° 55, 1989-2.
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[8]
Ou plus.
1 Ce n’est pas le rôle du linguiste d’agir sur la langue, de proposer une pratique et, encore moins, une norme. Traditionnellement, son rôle consiste plutôt en l’observation, l’analyse et l’explication des faits de langue. Peut-être par vocation, en tout cas par souci méthodologique et de rigueur scientifique, il se considère, dans son activité, comme un observateur impartial dont les motivations sont déterminées par l’objectivité dans la description des faits linguistiques, la rigueur dans l’analyse et la conséquence dans l’élaboration de ses conclusions.
2 Pourtant, en dehors de sa tâche strictement définie, le linguiste est aussi un usager parmi tant d’autres ; il appartient à une communauté linguistique déterminée dont il vit l’évolution et participe de façon évidente, directe ou indirecte, consciente ou non, à une pratique, voire, entre autres activités, à une fixation scripturale d’une langue. Ne considère-t-on pas les Phéniciens, inventeurs de l’alphabet, de même que les moines Cyrille et Méthode, initiateurs du cyrillique, quelque peu, comme des linguistes ? Leurs travaux ne présupposent-ils pas une réflexion préalable sur l’analyse des sons, leurs correspondances avec d’éventuels graphèmes et la fixation définitive de ces derniers ? Certes, aujourd’hui les temps ont beaucoup évolué et, nombreux sont (et pourraient être) les usagers qui peuvent, sans être spécialistes de linguistique, proposer à une langue, traditionnellement orale, un ou plusieurs systèmes graphiques plus ou moins heureux. S’agissant du berbère et, plus particulièrement du kabyle, une telle question peut déjà être considérée comme pratiquement dépassée : l’existence d’une littérature de plus en plus abondante [1] dont la présente communication se veut une synthèse des constatations phonologiques et morpholexicales, synthèse modeste, en égard aux problèmes posés, difficilement résumables, à la variété importante des usages, d’une pratique pédagogique a déjà concrètement résolu une bonne partie des problèmes à tel point que les questions actuelles concernent surtout une recherche d’un affinement de la notation des morphèmes, de la délimitation du mot graphique, de l’unification des procédés de segmentation… qu’un choix de type (s) graphique (s) à adopter. Ce choix ne concerne pas l’intervention du linguiste en tant que tel [2], mais plutôt celle :
- de l’option adoptée par des groupes producteurs de littérature [3],
- de l’influence (impact) de ces groupes (ou personnalités) sur les publics qui lisent leurs productions,
- des capacités et de l’importance de diffusion de ces productions,
- d’une instance étatique et/ou académique chargée de la pédagogie et de l’éducation des populations.
4 Il est évident que, dans ce contexte, le linguiste en tant que tel n’a pas de rôle, encore moins de rôle primordial, à jouer. Il pourrait au mieux avoir un avis à émettre s’agissant des représentations à adopter aux divers niveaux des analyses linguistiques, en préconisant par exemple les procédés qui reflètent au mieux l’esprit de la loi de l’économie dans le cadre d’une synthèse des procédés les plus couramment et les plus fréquemment adoptés. Ces procédés relèvent principalement des trois niveaux de la langue : phonologique, morphologique et lexical.
1. Le niveau phonologique
5 L’évolution des différents aspects de la production littéraire et des nécessités pédagogiques est parvenue aujourd’hui à un point tel que les besoins d’unification des codes écrits sont vivement et impérieusement ressentis. Nul n’ignore, de nos jours, la grande diversité des systèmes graphiques en usage dans différentes régions des pays berbérophones. Cette pluralité engendre non seulement une perte d’efficacité certaine en matière de communication écrite, mais constitue, à terme, un risque sérieux d’étiolement, voire de maintien d’une langue sans “écriture” - non parce que le berbère n’en dispose pas, mais précisément parce qu’il en a trop, plus qu’il n’en faut. La promotion d’une langue ou à l’état de langue nécessite l’adoption d’un système graphique généralisé et d’un seul. Et c’est souvent celui qu’imposent les faits, c’est-à-dire celui dans lequel s’est faite la plus grande production écrite, par conséquent celui qui a le plus de chance de diffusion, qui se voit définitivement adopté. Il est d’ores et déjà indispensable que les plus grands dialectes du domaine berbère adoptent chacun (à défaut de tous) un même système graphique et phonologique. Dans aucune langue l’aspect oral ne correspond à tout point de vue à l’aspect graphique. Dans toute langue écrite, bien des difficultés sont régies et, pour ainsi dire, résolues par des règles plus ou moins arbitraires et des conventions. H n’en sera guère autrement s’agissant du berbère. Tout choix d’une fixation graphique (orthographique) impose nécessairement et inévitablement quelques réductions par rapport à l’infinie variété des réalisations orales, car l’écrit à son tour, réagit sur l’oral, en contribuant quelque peu à le régir ou, si l’on veut, à le simplifier en négligeant, par exemple, certaines différences d’ordre seulement phonique pour mieux retenir et promouvoir ce qui est phonologiquement pertinent Pour le berbère, bien moins d’un choix de type d’alphabet, c’est d’un inventaire de phonèmes “réellement” distinctifs qu’il s’agit le plus, d’un système phonologique propre et définitif à chacun des grands dialectes qu’il doit être le plus question à ce niveau premier des considérations linguistiques.
2. Le niveau morphologique
6 Le système phonologique une fois adopté après analyse en termes de paires minimales et les graphèmes correspondants définitivement retenus, il reste à établir les procédés de représentation morphologique qui constitue un aspect crucial quand on passe de l’oral à l’écrit. Les problèmes de ce niveau sont intimement liés à la délimitation graphique des mots en situation combinatoire. L’analyse rigoureuse des segmentations, au demeurant fort utile et incontournable pour la connaissance des structures de la langue, ne peut, à elle seule, résoudre les difficultés de la délimitation graphique, si elle ne s’accompagne de quelques compromis, ou plutôt, conventions. Faut-il, par exemple, séparer systématiquement ou partiellement :
- Les indicateurs de possession du nom auquel ils se rapportent en adoptant systématiquement ou partiellement (et alors, dans quel cas ?) le trait d’union ou l’espace blanc ? etc.
- Faut-il associer ou non au verbe le morphème du futur, le pronom personnel-objet ? etc.
- Comment noter la variété d’un morphème à l’état d’annexion devant un nom qui a à l’initiale une voyelle [4] ?…
8 Nous n’en citerons pas plus dans le cadre de cette liste qui est loin d’être exhaustive. Elle signale néanmoins certains des problèmes les plus redondants, ceux qui sont le plus souvent rencontrés par les auteurs et auxquels chacun d’eux apporte un traitement plus ou moins différent. Ces différences sont de deux types :
- un même auteur note parfois de deux façons différente s un même morphème dans un même contexte ;
- le même morphème peut aussi être noté de deux ou plusieurs façons différentes par deux ou plusieurs auteurs.
10 A quelques exceptions près, les textes consultés semblent, sur bien des points, aller vers un consensus qu’il conviendrait de formuler comme suit :
11 (les morphèmes étant de deux types : lexical et grammatical)
- les morphèmes lexicaux (préfixes et suffixes) qui n’ont pas, au demeurant d’usage syntaxique autonome, peuvent être notés de façon intégrée : ameslnid, amusnaw : “le passager”, “le savant” ; etc. ;
- les morphèmes grammaticaux peuvent, quant à eux, être notés de deux façons différentes :
- les possessifs, démonstratifs, relatifs, etc. de manière autonome même s’ils n’ont pas d’usage syntaxique autonome (ils apparaissent avec le nom), mais plutôt pour la version qui fait qu’ils sont opposables en genre, nombre ou selon la personne : axxam iw, axxam ik, axxam is [5], etc. Il en serait de même pour toutes particules prépositives, conjonctives, adverbiales ou adverbes. Exemples : ger yiḍ d wass, “entre le jour et la nuit”, “au crépuscule”.
- les pronoms personnels sujets et objets peuvent également être notés de manière intégrée au verbe. Ils n’ont d’ailleurs pas d’usage syntaxique autonome : iwalat, temugritent ; “il l’a vu”, “elle les a rencontrées”.
13 A quelques exceptions près (celle du verbe, de ses sujets et objets, notamment) on peut convenir de noter de façon autonome les morphèmes (et particules) ayant un usage syntaxique autonome ; et de façon intégrée ceux qui n’ont pas d’usage syntaxique autonome, sauf quand il s’agit des particules prépositives, conjonctives, etc.
3. Le niveau lexical
14 De façon générale, les mots [6] se présentent morphologiquement selon trois aspects : simple, dérivé, composé. Le mot simple est celui qui ne comporte qu’une partie [7].
- Si cette partie concerne tout le mot, elle serait représentée graphiquement en bloc, entre deux blancs : axxam, taddart, etc.
- Si le mot comporte deux parties [8] mais dont l’une est un suffixe, préfixe ou morphème grammatical, il s’agit alors d’un dérivé. Il serait plus économique de l’écrire également en un bloc d’une seule unité : ameslnid, temugeriten ; “le passager” ; “elles les a rencontrées”.
- Si le mot est un composé, nécessairement de plusieurs parties, et toutes susceptibles chacune d’un usage syntaxique autonome, il conviendrait de le noter en autant d’unités que de composants dont il dispose : aεessas imukan, “le gardien des lieux” ; mais amagraman en une seule unité. L’autonomie syntaxique ne concerne que l’usage en synchronie. Elle ne préjuge pas des parties que l’étymologie peut retrouver, en diachronie nécessairement, partie dont une, au moins, est altérée à tel point qu’elle ne correspond plus à un mot simple de la langue. Il ne s’agit donc pas là d’un composé.
16 Ce sont là quelques aspects d’une synthèse à peine ébauchée de certains usages. Nul doute que la masse d’écrits, de plus en plus importante, constitue déjà une certaine tradition qui conditionne et détermine dans une certaine mesure les bases d’une évolution qui s’achemine de plus en plus vers un affinement des procédés de transcription. Nul ne peut se substituer à l’usage pour légiférer en matière d’orthographe, car c’est de celle-là qu’il s’agit. Souvent, à leur insu, les écrivains y contribuent grandement. Mais il y a des domaines (et celui de l’orthographe en est un) où le plus habilité à fixer des règles demeure incontestablement l’usage.