Livres
Pages 115 à 118
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/etu.4271.0115
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Le jihadisme sous la loupe des chercheurs
Myriam Benraad, Jihad : des origines religieuses à l’idéologie. Idées reçues sur une notion controversée, Le cavalier bleu, « Idées reçues », 2018, 216 pages, 20 €.
Claire de Galembert, Islam et prison, Éditions Amsterdam, « Contreparties », 2020, 176 pages, 12 €.
Hugo Micheron, Le jihadisme français.Quartiers, Syrie, prisons, préface de Gilles Kepel, Gallimard, « Esprits du monde », 2020, 416 pages, cartes inédites de Fabrice Balanche, 22 €.
Bernard Rougier(dir.), Les territoires conquis de l’islamisme, PUF, 2020, 412 pages, 23 €.
Pascal Tozzi, La non-violence face au terrorisme. Une alternative pour rompre la spirale de la violence ?, Éditions Charles-Léopold-Mayer, 2019, 184 pages, 19 €.
1Il aura fallu cinq ans pour que sorte en librairie toute une moisson d’ouvrages de chercheurs sur la violence jihadiste. Bien sûr, de bons livres ont été écrits sous le coup des événements traumatiques de janvier et novembre 2015. Et, bien sûr, nul n’ignore que la saison sanglante du jihadisme en France a été inaugurée par les crimes de Mohammed Merah à Toulouse et Montauban en 2012, pour se prolonger jusqu’à l’attaque perpétrée au sein de la Préfecture de police de Paris par un fonctionnaire le 3 octobre 2019, d’autres attentats n’étant pas à exclure. Mais il est clair qu’un vaste effort de recherche a été déployé à partir de 2015 et qu’il produit aujourd’hui ses fruits.
2Les recherches présentées ici sont les plus pratiques et accessibles sans difficulté. Elles se fondent sur des études de terrain ou qui répondent aux questions que chacun d’entre nous se pose face au terrorisme islamiste et aux politiques mises en œuvre pour le contrer. Ces aspects pratiques n’excluent pas des bases théoriques solides, tout au contraire : les différents chercheurs font preuve d’une méthodologie sérieuse, mais ni lourde ni envahissante. Trois de ces ouvrages sont des enquêtes qui se chevauchent partiellement et se complètent : Les territoires conquis de l’islamisme, sous la direction de Bernard Rougier, Le jihadisme français de Hugo Micheron et Islam et prison de Claire de Galembert.
3Deux autres livres invitent à la réflexion complexe. Myriam Benraad dans Jihad : des origines religieuses à l’idéologie passe en revue vingt interprétations du phénomène, par exemple « le salafisme est l’antichambre du terrorisme », « le jihadisme procède d’une frustration sexuelle » ou « c’est l’islamophobie qui alimente le jihadisme ». Cette approche par des facettes différentes, plus ou moins polémiques, permet de « coller » aux termes du débat public : le lecteur y retrouve ce qu’il pense, ou a entendu dire, et découvre dès lors avec intérêt les apports d’informations et de nuances qui enrichissent sa réflexion.
4L’approche la plus inattendue est celle de Pascal Tozzi, dans La non-violence face au terrorisme. Comment ça, la non-violence ? Même les plus paisibles d’entre nous sont convaincus qu’il n’y a pas d’autre réponse que la force quand une société est ainsi attaquée. Et, pourtant, quand l’auteur parle d’« antidotes non violents », on ne peut lui donner tort : sachant que Daech voulait tout particulièrement détruire la « zone grise [...] où prospèrent la diversité, la tolérance, la compréhension et le débat » (citation de sa revue en ligne Dabiq), Tozzi affirme que « tout ce qui contribue à libérer la parole, à la diversifier, recèle par son existence même un contrepoison susceptible de désorganiser le projet terroriste ». Comment faire pour que les politiques publiques, essentiellement répressives, ne nourrissent pas le mal qu’elles sont censées combattre ?
5Les enquêtes de terrain apportent toutefois la matière essentielle pour comprendre en profondeur le phénomène jihadiste. Les quatorze monographies qui composent Les territoires conquis de l’islamisme nous en disent long sur les dynamiques d’implantation des « entrepreneurs religieux » islamistes. Elles sont très variées, inscrites dans la durée, incarnées par des personnages. La construction d’un écosystème islamiste à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), la prédication salafiste à Argenteuil (Val-d’Oise), le Val-de-Marne à l’heure yéménite, la production islamiste dans la commune de Molenbeek à Bruxelles (dont provenaient plusieurs des tueurs du 13 novembre), mais aussi l’étude du contenu des livres confessionnels, sont autant de plongées dans une contre-société difficilement déchiffrable de l’extérieur. Le chapitre sur les femmes radicalisées en prison montre des parcours bien moins stéréotypés qu’on pourrait croire. Il fait écho au livre de Claire de Galembert sur l’islam en prison, qui s’efforce de déconstruire les équivalences simplistes : non, tout prisonnier musulman n’est pas islamiste ou radicalisé, ni même religieux ; non, les aumôniers musulmans ne partent pas battus face à la prédication des extrémistes.
6À dessein, ce trop rapide survol de livres importants s’achève par un coup de chapeau à Hugo Micheron. Cet élève de Gilles Kepel, politologue spécialiste de l’islam qui signe la préface de l’ouvrage, a passé cinq ans à enquêter dans les quartiers populaires de France (notamment à Toulouse), en Syrie et au Levant, et enfin en prison auprès de quatre-vingts jihadistes incarcérés, avec lesquels il a eu des entretiens approfondis. Magnifiquement écrit et informé, Le jihadisme français, ouvrage de près de quatre cents pages, se lit avec passion mais n’a rien qui incite à l’optimisme. Le jihadisme est un projet politique de longue haleine, il se déploie sur des décennies et tous les continents, ses militants y consacrent sciemment leur vie. Micheron nous aide à regarder cette réalité en face.
7Sophie Gherardi
Femmes dans l’Église
Luca Castiglioni, Filles et fils de Dieu.Égalité baptismale et différence sexuelle, préface de Christoph Theobald, Cerf, « Cogitatio fidei », 2020, 688 pages, 24 €.
8Un ouvrage majeur vient nous rejoindre au cœur d’une conjoncture sensible. Il a pour objet initial la question des femmes dans l’Église, telle qu’elle s’impose toujours plus en notre contexte sociétal et ecclésial. Mais le sujet est ici démultiplié par Luca Castiglioni – prêtre du diocèse de Milan – à une ampleur et une profondeur qui donnent à l’ouvrage un prix unique. Exemplaire est la générosité de l’intelligence théologique qui s’exerce tout au long d’une enquête qui sollicite, de façon croisée, l’anthropologie et la théologie, sur la longue durée des siècles de christianisme, jusqu’à ce moment de crise – moment de clairvoyance critique – qui se vit présentement dans l’Église.
9Au point de départ, il y a la résolution de prendre en compte sans esquive cléricale une parole de femmes forcément dérangeante, sans se laisser effaroucher par le terme de féminisme, ni par certaines radicalités. Il y a aussi cette évidence que la théologie trouve d’autant plus de consistance qu’elle associe auditus fidei et auditus temporis, comme le concile Vatican II a pu y engager en s’ouvrant lui-même à une écoute du monde auquel la foi entend parler. Ainsi, Castiglioni prend la peine de s’immerger dans une foisonnante littérature féministe sur le mode d’un « écouter discernant », selon un terme de la préface de Christoph Theobald, directeur de la thèse que fut d’abord ce livre. Au terme de quoi, l’auteur questionne avec franchise : avons-nous assez écouté les femmes ? Les réponses formulées par l’Église sont-elles à la hauteur des problèmes ? L’histoire de l’anthropologie chrétienne est alors revisitée, d’Augustin au concile Vatican II, en passant par la théologie de Hans Urs von Balthasar (1905-1988) et son double principe marial et pétrinien, censé accorder une pleine reconnaissance au féminin. C’est l’occasion de très précieuses analyses qui rendent crûment sensible la modulation en continu de quelques partis pris tenaces : telle cette assignation du féminin à une essence, prétendument fondée dans les Écritures, qui garantit sous tous les régimes philosophiques et théologiques une primauté masculine conjointe à une secondarité féminine.
10C’est en revenant au centre de la foi chrétienne, là où s’énonce la nouveauté évangélique, que Castiglioni trouve le passage pour sortir de l’ornière. Ainsi, prenant véritablement au sérieux la forme eschatologique des relations que le baptême inaugure, il montre que le christianisme est en mesure de libérer de la sempiternelle dissymétrie qui empoisonne la relation entre les sexes et enferme les femmes dans des stéréotypes et des pratiques qui les aliènent. Tel est bien le levier ici désigné : cette commune filiation divine qui, dans le Christ, fait les hommes et les femmes égaux, fils et filles de Dieu ensemble. Sachant que c’est dans cette identité filiale que les différences peuvent être reconnues, respectées, vécues sur un mode charismatique, donc d’une manière qui édifie l’humanité selon Dieu.
11Rouvertes à la lumière de cette affirmation de l’égalité baptismale, les Écritures livrent de nouveaux trésors de sens. Le lecteur en fait l’expérience, renvoyé qu’il est de la Genèse au Cantique des cantiques, mais aussi entraîné dans le corpus paulinien d’où s’élève la proclamation de Galates 3,28 (« Désormais, dans le Christ, il n’y a plus l’homme et la femme »). Les pages consacrées à la manière dont Jésus rencontre les femmes et les hommes apportent beaucoup de lumières. À lire d’un peu près l’Évangile, dans la fidélité à ce que Jésus enseigne, on aurait dû savoir depuis longtemps traiter les femmes en vraies partenaires dans l’Église. Castiglioni souligne le refus de Jésus d’enfermer les femmes dans une nature ou une vocation qui leur seraient propres. Il montre celles-ci libérées et libres en sa présence, amies véritables, disciples fidèles, protagonistes décisives de l’annonce de la Résurrection.
12Fort de ces savoirs théologiques retrouvés, un troisième temps de l’ouvrage en revient à quelques défis contemporains lancés par les théologies féministes, et plus généralement par un ordre anthropologique en crise. À ce sujet sont formulées quelques propositions remarquables pour repenser une masculinité libérée des stéréotypes tyranniques d’une virilité conquérante. De nouveau, l’auteur bouscule des partages traditionnels identifiant, par exemple, le soin ou l’intimité à la sphère du féminin. Et, de nouveau, c’est l’Évangile qui est désigné comme la référence libératrice, permettant en l’occurrence de trouver auprès de Jésus un modèle de masculinité dégagé d’archaïsmes patriarcaux.
13Au nombre des défis à relever aujourd’hui s’ajoute évidemment la question ecclésiologique avec ce qu’elle impose de repenser, en particulier à propos d’une institutionnalisation des charismes présents dans les communautés chrétiennes et d’une possible « ministérialité ordonnée des femmes ». Nous sommes là au contact de l’actualité vive du dernier synode réuni par le pape François. C’est un chantier à investir d’urgence, et pour lequel l’ouvrage de Castiglioni fournit d’excellents outils, en même temps qu’il conforte dans la confiance que nous pouvons avoir dans les ressources de la tradition chrétienne. Ces ressources sont laissées dormantes, mais sont à disposition de l’institution ecclésiale, pourvu qu’elle se laisse toucher par un questionnement comme celui de ces pages.
14Anne-Marie Pelletier