Déserts
Pages 653 à 670
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/etu.996.0653
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Notes
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[1]
Défensor de Ligugé, Le Livre des étincelles 40, 13.
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[2]
Lettre aux frères du Mont-Dieu 35.
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[3]
Lettre à sa sœur recluse.
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[4]
Dt 8, 2-3.
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[5]
Mt 4, 1-11.
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[6]
Mc 7, 21-23.
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[7]
Ps 50, 17.
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[8]
Discours 57 (passage non traduit en grec et n’étant conservé qu’en syriaque).
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[9]
André Gozier, Le Regard intérieur. Dom Augustin Guillerand et la spiritualité de la chartreuse, Saint-Pierre-de-Chartreuse, 1990, p. 51.
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[*]
Frank Herbert (1969).
Aimer le désert ?
1Régine du Charlat
2Qu’ai-je à dire du désert ? Je suis née et j’ai été élevée sur une terre qui confine au désert, mais je n’y suis jamais allée. J’ai un jour survolé la Cordillère des Andes, et sa splendeur m’est apparue inversement proportionnelle à la possibilité d’y vivre. La mystique du désert ? Je sais qu’elle nourrit des « spirituels » dans bien des religions, sinon toutes. Mais elle ne m’est pas familière. Parfois même je la suspecte, et il m’arrive de trouver presque indécent un certain tourisme spirituel au désert. Pourtant…
3Pourtant, il y a les déserts intérieurs. Il y en a même tant que c’est à perdre cœur. Tant de solitudes affectives, tant de vies rocailleuses, tant de travaux pénibles, tant de dépressions. Tant de sécheresse qui attend d’être irriguée, ne serait-ce que par les larmes. Et si la vie tout entière était un désert ? Un désert ou un jardin ? Est-ce seulement question de point de vue ? de subjectivité ? de chance ? Pour les uns, le désert ; pour les autres, le jardin ?
4D’abord, prendre au sérieux les déserts intérieurs : les nôtres et ceux des autres, de proche en proche. Les découvrir immenses, profonds. Peut-être s’agite-t-on pour ne pas les voir, ne pas les habiter vraiment ? Pour se protéger de l’angoisse et de la peur qu’ils suscitent ? Ou des faims inassouvies, refoulées au delà des consommations immédiatement accessibles ?
5Ne pas oublier, pour autant — car ce serait mensonge —, que, dans les déserts climatiques, on meurt de faim chaque jour. Ne pas comparer non plus — ce qui serait aussi mensonge —, mais habiter sans faux-fuyants la question : qu’est-ce que nos déserts ont à nous apprendre lorsque nous ne les désertons pas ?
6C’est un fait : on arrive tout de même à vivre dans le désert, dans le désert intérieur.
7Un dessin de Sempé, drôle, poignant : une fille, seule, à la terrasse d’un café. Elle engage la conversation avec la table voisine : « Je ne me laisse pas abattre ; j’ai des amis, je leur téléphone ; je tombe sur leur répondeur. » Le lendemain, même scène : « Je ne me laisse pas abattre ; j’ai des amis, je leur téléphone ; et, en plus, ils ont un répondeur ! »
8« Je ne me laisse pas abattre » : une vie désertique, et pourtant cet acharnement à vivre. Tant d’amours blessées qui tiennent dans le courage de ne pas renoncer à aimer ; tant de parents déçus qui gardent confiance en leurs enfants ; tant d’engagements — sociaux, religieux, politiques — maintenus malgré les échecs… « Ce qu’il y a de beau dans le désert, c’est qu’il cache une source quelque part » (Saint-Exupéry). Et si cette source était le courage, le « courage d’être », comme disait Paul Tillich ? Alors le désert commence à changer de visage. Il nous apparaît bien comme le lieu où nous découvrons tout ce qui manque à notre bonheur, mais où nous décelons aussi, fragile et ténue — mirage ? —, la présence d’une source.
9« Alors Jésus fut conduit par l’Esprit au désert pour être tenté par le diable » (Mt 4, 1). Voilà qui est surprenant : l’Esprit aurait-il partie liée avec le diable ? Et le désert serait-il la demeure privilégiée de Satan ? Non, mais sûrement le lieu décapant de l’affrontement entre la vérité et le mensonge, entre celui qui est la « vérité » et celui qui est « le père du mensonge ».
10Il est des moments décisifs où il nous est intimé de choisir. Voir Jésus à l’épreuve de ce choix nous réconforte. Nous pressentons que, dans son humanité ainsi exposée, il y va aussi de notre propre humanité ; que dans ces déserts que nous n’aimons pas et où nous souffrons, une source peut-être va surgir du Christ, lui-même « conduit » au désert. D’ailleurs, là, comme nous, il a faim. « Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il finit par avoir faim » (Mt 4, 2). Il devient alors vulnérable : le manque ouvre la porte à la tentation. Non pas la tentation de la broutille, des faux problèmes qui encombrent trop souvent nos consciences, mais celle qui touche à la racine de l’humain, de ce que vivre humainement veut dire. « Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent du pain. » Tentation d’échapper à la condition humaine et aux frustrations qu’elle entraîne. Plus radicalement, tentation du mensonge. Mais Jésus n’y cède pas, et nous livre une vérité qui est sienne et qui est nôtre aussi, à laquelle nous n’osons pas toujours croire : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Mt 4, 4).
11Espoir immense et douleur. Faut-il donc passer par le jeûne complet de nos désirs légitimes, de notre aspiration au bonheur, pour découvrir une autre nourriture, une véritable nourriture ; pas un substitut fantasmé, mais celle qui tient véritablement au corps et donne la force de vivre ?
12Le jeûne nous est suffisamment donné, sans que nous le cherchions, pour y ajouter. Mais nous pouvons tenter d’en recueillir le fruit. Et si le courage était justement le fruit de cette autre nourriture que l’Evangile appelle Parole ? S’il était le signe que nous sommes capables d’être nourris ailleurs que dans la seule satisfaction de nos désirs ? Quand nous faisons crédit à la vie, alors même qu’elle semble nous tromper. Quand nous ne renonçons pas à aimer là où l’amour a échoué.
13S’il n’y avait le désert, saurions-nous seulement que nous buvons déjà à la source qu’il cache quelque part ? Alors, nous nous prenons à aimer le désert, s’il doit nous révéler la source. Il nous sera peut-être donné de le ressentir différemment : non comme un lieu de mort, mais comme un lieu possible de révélation de la vie.
14Je demanderai à Dieu le courage de ne pas me dérober à mon désert, et même de l’aimer ; et je lui rendrai grâce pour la merveille qu’il y cache quelque part : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de la Parole. »
L’hospitalité du désert
15Jean-Pierre Rosa
16S’il est une figure emblématique de la vie au désert — presque une image d’épinal —, c’est bien celle de Charles de Foucauld. Au point que l’un de ses nombreux biographes, Michel de Carrouges, a cru pouvoir intituler le récit de sa vie : L’Appel du désert. Pourtant, loin de choisir le désert pour le désert, Charles de Foucauld a souhaité, dès le jour de sa conversion, devenir le frère de tous, des plus petits surtout, des plus éloignés. A de nombreuses reprises il a employé cette expression de « frère universel », qui sera reprise par Paul VI dans la célèbre encyclique Populorum progressio : « Qu’il suffise de rappeler l’exemple du Père de Foucauld, qui fut jugé digne d’être appelé pour sa charité le Frère universel… » Mais, pour devenir frère en vérité, il fallait à Charles de Foucauld comme une seconde conversion. Elle eut lieu au fil des ans. Huit ans avant sa mort tragique, il affronte brutalement l’un des tournants majeurs de cette transformation intérieure.
17Nous sommes en 1908. Charles de Foucauld, dès son ordination en 1901, a souhaité aller vers ceux qui ont le plus besoin de lui : « Ce banquet dont je devenais le ministre, il fallait le porter aux plus pauvres, aux plus abandonnés. » Se souvenant des amitiés liées lors de sa fameuse reconnaissance au Maroc qui lui a valu de recevoir en 1855 la grande médaille d’Or de la Société de géographie, il part pour Béni-Abbès, l’une des oasis les plus isolées des confins algéro-marocains.
18Mais la route du Maroc reste fermée à l’étranger. Il se tourne alors peu à peu vers le sud, vers le cœur du Sahara, pour y être aux avant-postes de la mission et y assurer la présence eucharistique. Il s’enfonce donc au désert et, en 1905, se fixe à Tamanrasset. C’est là qu’il découvrira l’Assekrem, qu’il situe lui-même, en géographe expérimenté, comme le « nœud orographique du pays ». En d’autres termes, c’est la ligne de partage des eaux entre le nord, le sud, l’est et l’ouest de cette immense région de l’Afrique ; ou, si l’on préfère, le centre géographique du désert. Une sorte de désert au carré, d’hyper-désert. Difficile d’imaginer lieu plus reculé, plus sauvage, plus inhospitalier. Et Charles de Foucauld, émerveillé, de décrire dans sa correspondance la sauvage beauté de ce lieu en des termes enthousiastes et superlatifs : « Il y a de là-haut une vue merveilleuse, fantastique même, on domine sur un enchevêtrement d’aiguilles sauvages et étranges, au Nord et au Sud rien n’arrête la vue : c’est un beau lieu pour adorer le Créateur. Puisse son règne s’y établir. » Il s’imagine, ou feint de croire, en arrivant au pied de l’Assekrem, qu’il y côtoiera de nombreux nomades. Mais, si le lieu est magnifique, Charles de Foucauld reconnaît, dépité, que les caravanes ne sont pas au rendez-vous. Pourquoi, dès lors, ne pas changer de lieu ? Quelle est la part d’illusion, de phantasme ou d’attachement inconscient à cette quintessence de désert dans ce choix obstiné ? Nous ne le saurons jamais. Il faut cependant sortir des images pieuses : Charles de Foucauld, requis par mille tâches, ne séjournera pas, en tout et pour tout, plus de trois mois à l’Assekrem. En revanche, nous savons, pour en avoir vu chez les uns ou les autres des photos, souvent même des posters, combien l’Assekrem fait rêver les croyants. Est-ce l’aventure de Charles de Foucauld qui fascine, ou bien le désert, encore une fois ? Qui pourrait le dire ?
19Le but déclaré de cet aventurier de l’extrême est l’évangélisation des Touaregs. Il se voit comme aux avant-postes d’une mission de christianisation pour laquelle il est particulièrement équipé : sa connaissance de la terre et de la langue reste aujourd’hui encore inégalée ; il possède une santé de fer et, surtout, une foi à transporter les montagnes. D’autres viendront après lui, déclare-t-il, pour évangéliser. Quant à lui, il prépare le chemin. L’Assekrem, d’où il domine le désert en direction des quatre points cardinaux, exprime, en un sens, la hauteur, la largeur et la profondeur de cette foi si puissante et radicale. Mais il exprime aussi le caractère trop assuré de ce projet missionnaire. Comme Jean-Baptiste au désert, il lui faudra, lui aussi, « diminuer ». Comme Jean-Baptiste encore, il lui faudra recevoir et s’étonner de cette situation.
20Peu à peu, cependant, au contact du désert, le dessein initial s’est creusé. Il a tenté à Béni-Abbès de faire des conversions ; il a même, une fois, baptisé. Mais il s’est vite rendu compte que ce chemin-là n’était pas le bon, et qu’il faudrait des générations de vie chrétienne exemplaire pour toucher les cœurs. Il a voulu susciter des vocations autour de lui. Mais le seul à s’être présenté pour vivre la vie des « ermites du Sacré-Cœur » n’a pas tenu six mois aux côtés de cet athlète du désert et de l’ascèse. Il a émancipé des esclaves à Béni-Abbès, s’est dépensé en aumônes, en conseils. A Tamanrasset il prépare la voie. Il apprend la langue, commence, après Motylinski, à en fixer les règles, traduit les évangiles. Puis il décide d’aller plus loin : il passe plusieurs années de sa vie à rédiger un dictionnaire de la langue touarègue qui n’a toujours pas d’équivalent. L’évangélisation s’éloigne. Il lui faut prendre les lents chemins de l’apprentissage de la culture de l’autre.
21En 1908, Charles de Foucauld est à Tamanrasset. Il termine ce travail sur la langue touarègue que son ami Motylinski, brutalement décédé, a laissé inachevé. Mais ses forces le lâchent et il est contraint de s’avouer malade. En réalité, il est épuisé. Son corps ne peut suivre le traitement qu’il lui inflige depuis des années. Surtout, un autre mal le ronge : il y a plusieurs mois qu’il ne peut célébrer la messe (par manque d’assistance), et chaque jour se passe dans la désolation de cette absence. Sur son carnet, cette annotation mélancolique revient comme un refrain, au fil des jours : « Pas de messe car suis seul. »
22Alors les rôles s’inversent : ses amis touarègues viennent le réconforter, lui rendre visite, lui faire l’aumône de leur nécessaire, alors que la région entière est en période de disette. Et Charles de Foucauld fait cette expérience déconcertante du désert comme lieu par essence de l’hospitalité. Se rappelle-t-il à ce moment que, malgré ses déguisements, il avait été découvert lors de sa reconnaissance au Maroc et que, sans l’hospitalité sacrée de ses frères musulmans, il aurait été impitoyablement condamné à mort comme espion ? Désormais, sa tâche d’évangélisateur va se transformer encore plus profondément en amitié et reconnaissance. Ses carnets, d’ailleurs, en témoignent : dès mars 1908, il commence à noter les noms de ses visiteurs, de sorte que chaque jour devient une surprenante ritournelle de visages amis : « Vu Chikat, Vu Ouksem, Vu Chadika, Vu Semana. Vu petit Rabidin… Eté voir Chikat ag Chikat… » Il est aussi significatif de le voir publier, juste avant sa mort, les « poésies touarègues » qu’il a recueillies auprès de la poétesse Dassine. Il ne s’agit plus de convertir un peuple, mais de recueillir le meilleur de son humanité et de sa tradition. L’hospitalité du désert a façonné le « frère universel ».
Le temps plus que l’espace
23Henri Madelin
24L’expérience physique du désert, d’un monde dépeuplé, peut apporter joie ou accablement. On peut s’épanouir dans une grande mégapole et détester les lieux de solitude. Mais le contraire est vrai aussi. Les fêtes peuvent être passées dans une grande plénitude ou dans un ennui désespérant. Cela dépend de ce que chacun ressent dans les profondeurs de son être, seul dans un lieu aride ou mêlé à beaucoup d’autres.
25Charles de Foucauld a décrit l’état de langueur qui l’assaillait dans la première partie de sa vie. Le futur explorateur solitaire du Maroc, celui qui deviendra ermite au Sahara, parle du désert intérieur de sa vie de garnison avec les mots d’une prière faite des souvenirs qui remontent à sa mémoire. « Vous me faisiez sentir, mon Dieu, un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée qu’alors… Elle me revenait chaque soir lorsque je me trouvais seul dans mon appartement… Elle me tenait muet et accablé pendant ce qu’on appelle les fêtes : je les organisais, mais, le moment venu, je les passais dans un mutisme, un dégoût, un ennui infinis… Vous me donniez cette inquiétude vague d’une conscience mauvaise qui, tout endormie qu’elle est, n’est pas tout à fait morte. Je n’ai jamais senti cette tristesse, ce malaise, cette inquiétude qu’alors. » Retour de soi sur un désert intérieur du passé, alors qu’on vit apaisé désormais dans un désert de sable. Dans le cours d’une vie qui se cherche, le temps apporte sa marque plus que l’espace.
26Des conditions de vie inhumaines, un horizon fermé, une situation de pauvreté implacable peuvent enfermer dans un désert celui qui s’y trouve plongé. C’est de cette façon que Victor Serge, un révolutionnaire communiste qui deviendra compagnon de Lénine avant d’être jeté dans les camps soviétiques, décrit son enfance difficile parmi les prolétaires d’un Paris du début du xxe siècle. Le monde était cruel, en ce temps-là, pour les pauvres assoiffés de justice et condamnés à grandir « sans évasion possible ».
27« Dès avant même de sortir de l’enfance, il me semble que j’eus, très net, ce double sentiment qui devait me dominer pendant toute la première partie de ma vie : celui de vivre dans un monde sans évasion possible, où il ne restait qu’à se battre pour une évasion impossible. J’éprouvais une aversion, mêlée de colère et d’indignation, pour les hommes que je voyais s’y installer confortablement. Comment pouvaient-ils ignorer leur captivité, comment pouvaient-ils ignorer leur iniquité ? Cela tenait, je le vois aujourd’hui, à ma formation de fils d’émigrés révolutionnaires jetés dans les grandes villes d’Occident par les premiers ouragans des Russies » (Mémoires d’un révolutionnaire. I : Monde sans évasion possible, Seuil, 1951, p. 7).
28Toute existence connaît des ruptures qui peuvent être coûteuses. Après une longue vie d’enseignante à Calcutta, à bonne distance des pauvres de la ville, Mère Teresa, un jour, bascula dans le service inconditionnel de tous les pauvres livrés à la rue et privés d’une mort dans la dignité. Changement d’espace à l’intérieur d’une même capitale, mais surtout bouleversement dans le temps de sa propre histoire. Vient ensuite un succès d’estime, mais bientôt aussi l’aridité d’un combat intérieur éprouvant. Mère Teresa, désormais béatifiée, a été encensée et louée de son vivant. Mais on sait maintenant que la dernière partie de sa vie, la plus médiatisée, n’a guère été vécue sur le modèle d’un long fleuve tranquille. Au risque de scandaliser certaines bonnes âmes, le cardinal Poupard s’en est expliqué en présentant sa vie dans une « conférence » donnée à Notre-Dame de Paris durant le carême 2003.
29Une vie radieuse, exempte de tracas et de doutes, auréolée d’une acclamation universelle, serions-nous tentés de croire. Il n’en est rien, précise l’orateur, preuves à l’appui : « Mon sourire est un grand manteau qui couvre une multitude de douleurs, écrivait-elle en juillet 1958. Tout le temps à sourire. Les Sœurs et les gens pensent que ma foi, mon espérance et mon amour me comblent en profondeur, et que l’intimité avec Dieu et l’union avec sa volonté imprègnent mon cœur. Si seulement ils pouvaient savoir. »
30Aujourd’hui seulement nous pouvons savoir, grâce à la documentation accumulée pour son procès de béatification, ce que vivait cette femme donnée à Dieu, mais plongée dans des épreuves redoutables. Car nous avons maintenant à notre disposition sa correspondance inédite avec deux jésuites, Céleste Van Exem et Joseph Neuner, qui furent ses confesseurs, et avec l’archevêque de Calcutta, Ferdinand Périer, et son successeur, le cardinal Lawrence Picachy. Elle y confie son secret. Elle ne l’a jamais révélé, même à ses plus intimes collaboratrices, qui n’ont jamais rien soupçonné : de longs mois de dialogue ininterrompu avec Jésus, une voix intérieure qui lui inspire — bien plus, qui lui intime — de créer un ordre nouveau. Sa mission est de partir, avec Lui et pour Lui, à la rencontre des plus pauvres. Et ensuite, elle s’enfonce pendant un demi-siècle dans une nuit obscure, avec seulement la venue d’un mois de lumière en octobre 1958. Dans l’épreuve de son abandon spirituel, elle reçoit alors un signe de la présence cachée de son Seigneur. Tout le reste du temps — et ce temps, c’est un demi-siècle —, commente le cardinal Poupard, elle vit la foi dans l’épreuve, comme Thérèse de Lisieux dont elle a voulu prendre le nom.
31« J’éprouve que Dieu n’est pas Dieu, qu’Il n’existe pas vraiment. C’est en moi de terribles ténèbres. Comme si tout était mort, en moi, car tout est glacial. C’est seulement la foi aveugle qui me transporte, parce que, en vérité, tout est obscurité pour moi. Parfois, l’agonie de la désolation est si grande, et en même temps le vif espoir de l’Absent si profond, que l’unique prière que je réussisse encore à réciter, c’est : “Cœur sacré de Jésus, je me confie en Toi. Je comblerai ta soif d’âmes”. Aujourd’hui, j’ai ressenti une joie profonde parce que Jésus ne peut plus vivre directement l’agonie. Il désire la vivre à travers moi. Je m’abandonne plus que jamais à Lui… »
32En accueillant des propos aussi étonnants, qui dévoilent les arcanes de la vie mystique à l’intérieur d’un être humain, on songe à la description qu’en donne Julien Green dans son Journal : « Le doute suit l’âme comme l’ombre suit le corps. L’ombre n’empêche pas qu’on aille où l’on voudra, mais toujours fidèle et toujours présente. On peut très bien avancer dans toutes les voies bonnes ou mauvaises, mais elle est toujours là. On oublie qu’elle est là et c’est comme si elle n’y était pas, mais elle est là. Cependant, si un homme se tient debout sous les rayons du soleil, il se passe ceci que l’ombre se rapetisse et se réfugie à ses pieds où elle se cache. Eh bien, c’est alors le vrai triomphe de la foi dans les grandes âmes. »
33Au fil des jours, la sainteté a forcément rendez-vous avec l’épreuve, et le récit de cette traversée des ténèbres nous a été transmis depuis les temps anciens. Les grands Spirituels ont toujours brillé par la finesse de leurs observations sur les violences enfouies au cœur des plus zélés. Ils notent que le désert s’installe parfois au mi-temps de la vie ou au milieu du jour. C’est le « démon de midi », merveilleusement décrit par le moine Cassien au ve siècle de notre ère. C’est une sorte de tiédeur qui s’empare de l’être, fût-il moine et adonné aux dures austérités de vie que propose la règle de vie choisie. Celui-ci éprouve soudain de l’horreur pour son monastère, du dégoût pour sa cellule et du mépris pour les frères qu’il dépeint alors comme des personnes lâches et peu spirituelles. Il n’arrive plus à se tenir dans la solitude de sa cellule et à s’y appliquer à la lecture. Il rêve d’un ailleurs, évidemment plus consolant que l’ici où il se trouve : « Il se figure vers les onze heures ou le midi qu’il est si las, et qu’il a tant besoin de nourriture, qu’il semble qu’il ait travaillé excessivement ou qu’il ait passé deux ou trois jours sans manger. Il jette les yeux sur toutes les aventures des chemins, il regarde de tous côtés avec inquiétude s’il ne lui arrive point d’hôte, et il gémit de ce que personne ne le vient voir. Il sort souvent de sa cellule et y rentre aussitôt. Il lève à tout moment la tête pour regarder le soleil et s’étonne qu’il soit si lent à se coucher… »
34Agitation intérieure au milieu du désert physique qui rend tout désertique alentour. La tentation suprême pour les êtres humains de toutes conditions est de fuir l’ici et le maintenant pour un ailleurs hypothétique et un futur problématique.
L’acédie des moines
35André Louf
36Le postulant à la vie monastique se trouve confronté à deux conceptions fortement contrastées de la solitude et de ses effets : ambiguïté qui sans doute reflète celle qui affecte, à son insu, l’attrait intérieur qui oriente vers lui ses regards, et ce qu’il croit être son désir le plus profond. Par les uns, le désert lui est présenté, « chanté » même et « célébré », sous les traits d’un Paradis — le Paradis « retrouvé » où il pourra « cueillir les pommes que sont les paroles de l’Ecriture, pour jouir de leurs délices [1] » —, comme un lieu de repos et de saint loisir, et même comme une anticipation de la béatitude du ciel. L’on se souviendra, par exemple, du jeu de mot — cella-cœlum — que Guillaume de Saint-Thierry développa à l’intention de ses amis chartreux. A ses yeux, la cellule solitaire est « une terre sainte et un lieu sacré, où le Seigneur et son serviteur conversent souvent comme un homme parle avec un ami, où l’âme croyante communie fréquemment au Verbe de Dieu, où l’épouse s’unit à son époux [2] ».
37Par d’autres, au contraire, le désert lui est peint comme le lieu par excellence de la tentation, celui d’une insistante mise à l’épreuve sous la conduite de ses propres passions, ou de ce mystérieux personnage que la Tradition identifie au démon, ou même — qui sait ? — de Dieu en personne. Cette épreuve devra le conduire aux ultimes limites de sa résistance psychologique autant que spirituelle, avant qu’il ne capitule dans les mains de cet « Autre » dont les traits encore illisibles le fascinent depuis si longtemps. Ce sont alors des descriptions, à la fois pittoresques et pointues, de la redoutable « acédie », par bien des côtés si semblable à nos « déprimes » contemporaines, descriptions dues à la plume d’un Evagre ou d’un Jean Cassien. Au xiie siècle encore, un cistercien, Aelred de Riévaux, rédigeant un petit directoire à l’intention de sa sœur recluse, comparera le désert à un creuset dont les flammes sont les tentations, inlassablement entretenues par un soufflet qu’actionne le diable en personne [3].
38L’idylle suggérée par la première image encore romantique du désert fera long feu. Elle aura peut-être été nécessaire pour que le candidat se décide à en franchir le seuil. Mais ce n’est là qu’un commencement. Tôt ou tard, et de préférence le plus rapidement possible — encore que les rythmes du désert sont particuliers à chacun de ses habitants, et proprement imprévisibles —, c’est la seconde image, plus sombre, qui prévaudra, et dans laquelle il reconnaîtra son expérience. En un premier moment, celle-ci lui paraîtra proprement « épouvantable », celle d’un combat inégal dans lequel il part perdant d’avance. Il sera donc tenté de reculer, d’abandonner ou, plus subtilement, de contourner le défi, de s’en distraire, de se trouver une tangente à prendre, pour ne pas avoir à faire face à l’insoutenable. L’affrontement est cependant inéluctable s’il veut un jour savourer quelques fruits du désert. Il ne lui reste qu’une seule solution : à défaut de l’esquiver, le traverser tant bien que mal.
39Après tout, la chose n’aurait pas dû le surprendre, pour peu qu’il ait été familier de l’Ecriture. Pour la Bible, depuis l’Exode jusqu’à ce désert dans lequel Jésus lui-même voulut pénétrer un jour, le désert se présente comme le lieu emblématique de la mise à l’épreuve, et par Dieu en personne. Comme lui-même l’apprenait à son peuple : si pendant quarante ans il l’a mené à travers des lieux aussi arides et désolés, c’était « afin de t’abaisser, de t’éprouver et de connaître le fond de ton cœur, […] [Dieu] t’a humilié, il t’a fait sentir la faim, il t’a donné à manger la manne, […] pour te montrer que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu [4] ». Jésus sera logé à la même enseigne. C’est pour « être tenté au désert » pendant quarante jours que l’Esprit l’y conduira, à peine se fût-il posé sur lui à sa sortie des eaux du Jourdain. Il y sera mis à l’épreuve de multiples façons, et n’en sortira vainqueur qu’en brandissant les paroles mêmes que l’Esprit avait jadis déposées dans l’Ecriture. C’est seulement au bout de ce conflit que le désert, un instant, semblera prendre pour lui les couleurs du Paradis d’antan : « Voici que des anges s’approchèrent et le servaient [5]. »
40Pour l’homme habitué à vivre à fleur de peau, à la surface de son être, ignare et insouciant de la profondeur insoupçonnée de son « homme intérieur », la suppression de la plupart des points d’attache avec son environnement coutumier le confronte, en un minimum de temps, avec une réalité à première vue affolante. La plupart de ses désirs inconscients, souvent blessés et frustrés, avaient été jusque-là artificiellement mis en sourdine. Les voici qui envahissent désormais le champ de la conscience. Ce n’est pas la réalité divine, cependant toujours présente dans son cœur, qui affleure, mais bien plutôt l’autre face de son âme, dont Jésus lui-même avait annoncé qu’elle monte bel et bien du cœur : « Débauches, vols, meurtres, adultères, cupidité, méchancetés, ruse, impudicité, envie, diffamation, orgueil, déraison. Toutes ces mauvaises choses sortent du dedans [6]. » C’est bien le cas, et, en un premier moment, la panique s’installe : bienheureuse panique !
41Voici le solitaire au cœur du processus dont naîtra un jour une nouvelle sensibilité. Le désarroi s’y trouve provisoirement au centre. Pour décrire celui-ci et le bouleversement intérieur qu’il entraîne infailliblement, l’ancienne littérature chrétienne empruntait aux traductions courantes de la Bible une expression qui, à l’époque, possédait encore toute la vigueur plastique de l’image qui l’avait inspirée : en latin, contritio cordis. Elle est empruntée au psaume Miserere, attribué au roi David surpris et bouleversé par son péché [7]. Il conviendrait, dans la mesure du possible, de garder à cette expression le côté rude et abrupt qu’elle possédait dans le texte original, et qu’ont malheureusement perdu ses équivalents dans la plupart de nos langues modernes. Il ne s’agit évidemment pas ici de la « contrition » telle que l’entend la littérature spirituelle récente, mais bien plutôt d’un cœur réellement « brisé » et « broyé », littéralement « réduit en miettes ».
42Les descriptions d’une détresse proche du désespoir, éprouvée au cœur de la tentation, abondent dans la littérature monastique. Même le moine n’y est plus qu’un « pauvre de Yahvé », réduit à sa plus simple expression, à la confiance éperdue dans la grâce. « Crois-moi, mon frère, dira Isaac le Syrien, tu n’as pas encore compris la force de la tentation et la subtilité de ses artifices. » Mais, un jour, l’expérience t’apprendra, et « tu te verras devant elle comme un enfant qui ne sait pas où donner de la tête. Tout ton savoir aura tourné en confusion, comme celui d’un petit enfant. Et ton esprit qui semblait si fermement établi en Dieu, ta connaissance si précise, ta pensée si équilibrée, seront immergés dans un océan de doutes. Une seule chose peut alors t’aider à les vaincre : l’humilité. Dès que tu la saisis, tout leur pouvoir s’évanouit [8] ».
43Correspondre à cette douloureuse pédagogie de Dieu, c’est donc nécessairement accepter d’aller dans le même sens qu’elle, ne pas fuir devant l’humiliation infligée par la tentation, mais en quelque sorte l’épouser — non par quelque obscur masochisme, mais parce que l’on y pressent la source secrète de la seule vraie vie. Pour employer des termes bibliques : parce que c’est là que le cœur de pierre sera brisé et que se révélera le cœur de chair, provisoirement retranché derrière tant de défenses inconscientes.
44En général, c’est seulement à la longue que ce fruit est entrevu. En attendant, il aura suffi de persévérer en toute humilité, selon la belle formule de saint Romuald : « se contentant de la grâce de Dieu, comme un poussin qui n’a pas de quoi manger si sa mère — la grâce — ne lui apporte rien ». Car, comme un chartreux moderne, résumant une tradition séculaire, l’attestait : « Le remède à la souffrance de la solitude, c’est la solitude. Le remède au dégoût du silence, c’est le silence. Le remède à l’obscurité de la foi, c’est la foi. Le remède au manque d’amour, c’est de vouloir aimer et de demander l’amour [9]. »
Il était une fois, le désert
45Sabine Sauret
46Je ne connais pas le désert. Je n’ai jamais marché dans le désert, je n’ai pas vu son horizon. Je n’ai pas fait couler son sable dans mes mains ; je n’ai pas senti la brûlure de son jour, ni la saisie du froid de sa nuit.
47Et pourtant. Il me revient à la mémoire cette histoire : « Le jour où le Seigneur Dieu fit la terre et le ciel, il n’y avait encore sur la terre aucun arbuste des champs et aucune herbe,/Car le Seigneur Dieu n’avait pas fait pleuvoir sur la terre/Et il n’y avait pas d’homme » (Gn 2, 5).
48Il était une fois le désert. Pas d’homme, pas de vie. Géographie de la négation, du manque et de la menace : malgré son triomphe sur les prophètes des Baals, Elie est menacé de mort par la reine Jézabel. Il part sauver sa vie au désert et il y trouve un profond désir de mort : « Prends ma vie, Seigneur, je ne vaux pas mieux que mes pères » (1 R 19, 4). Certes.
49Qui veut que je vive ? Moi ? Pas sûr. Ni elle, la reine ; et lui, ce messager qui réveille le désespoir : « Lève-toi et mange », que veut-il ? Elie découvre au creux de l’attention d’un autre un courage de vivre, malgré tout : confrontation d’une volonté de puissance mortifère avec une parole simple et proche, qui ouvre un chemin : « Lève-toi et mange, sinon le chemin serait trop long pour toi. » Et c’est une marche de 40 jours et 40 nuits, marche de toute une vie, vers la présence d’un souffle, d’une brise légère : « Le Seigneur modela l’homme avec du sable,/Il souffla l’haleine de vie :/ L’homme devint un être vivant,/Et le Seigneur planta un jardin. »
50Désert de pierre, désert-refuge ; Jacob fuit sa propre vie, enfermé par ses choix. Dormir ; oublier, l’horizon déroulé autour de lui ; des pierres comme marques de sa solitude. Pas de père, pas de mère, ni de frère. Pas de femme. « Il prit des pierres de l’endroit et en fit son chevet » (Gn 29, 11). Tête sur pierre. Pas d’homme, sinon lui. La terre est nue. Jacob est nu. De cette conscience-là, surgit un puissant rêve de terre, de descendance, de réconciliation. C’est la puissance de ce rêve qu’il nomme Dieu : « Tu étais là et je ne le savais pas » (Gn 29, 16). Présence qui ouvre à un horizon qui n’est plus fermé, qui n’est plus prison, qui est avenir ; l’expérience du désert l’ouvre à son histoire, brise son destin ; la foi devient espoir et la pierre devient stèle, mémoire, marque de la vie.
51Pas d’hommes ? Et pourtant, au delà de la mer, le désert n’est-il pas traversé par cette masse d’hommes venus d’un monde tyrannique et productif ? Désert trivial, pas de pain, pas de viande, ni d’« oignons égyptiens » : « Vous nous avez fait sortir dans ce désert pour nous laisser mourir de faim » (Ex 16,3). Pas de romantisme de la solitude ; aucune illusion d’une beauté de la fuite. Ils sont traversés par le désert : ils grondent, revendiquent et murmurent ; ils ont raison de se révolter et ils auront plus que du pain : à la surface du désert, comme une eau venue du ciel, il va pleuvoir du pain, une manne, il va pleuvoir des paroles : l’alliance, la loi et la justice au milieu des hommes ; ils deviennent alors un peuple ; et les hommes rassemblés en peuple seront vivants ; et ils traverseront le désert jusqu’à sa limite, le fleuve : le Jourdain. Et, au delà, la Terre où coulent le lait et le miel.
52« En ces jours-là, paraît Jean le Baptiste proclamant dans le désert de Judée : “Une voix crie dans le désert : convertissez-vous, préparez les chemins du Seigneur”… »(Mt 3,3). Comment dire l’indignation, le scandale, le mensonge et les faux-semblants ?
53Hier, aujourd’hui… pas de mots, mort d’hommes, plus d’hommes. Les hommes abandonnés par les hommes. « Voyant qu’il n’y avait personne, Moïse frappa l’Egyptien et le dissimula dans le sable. » Tentation de la violence, tuer. Tentative tragique des prophètes : crier. Comment entendre, comment se faire entendre quand la voix n’a d’écho que le désert, quand la voix se déploie dans le silence ?
54« Jésus fut conduit par l’esprit au désert pour être tenté par le diable » (Lc 4, 1). Le désert serait-il le jeu d’un combat manichéen dont l’homme serait l’enjeu et le désert, le théâtre ? Ce serait si simple ! L’homme serait manipulé, déresponsabilisé par plus fort que lui, plus grand, ou plus cynique. La figure de Jésus au désert nous enlève cette facilité démobilisante de l’impuissance.
55« Alors, le diable lui dit : “Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain”. » Etranges paroles, tronquées, déformées, mélangées ; méconnaissance du don, apparence du jeu de pouvoirs, générosité perverse… Il y avait une pierre pour dormir, ou pour rêver, pierre qui était promesse, mais pas de pierre comme pain ; les figures ne s’échangent pas. Au début des histoires, se révèle la faim, la faim de pain, la faim des autres, la faim de Dieu.
56Il pleuvait des paroles dans le désert et Jésus les recueille. Le désert figure le lieu où surgit une parole au cœur de l’homme, ou plutôt dans sa mémoire : « Il est écrit… », dit Jésus ; il s’en souvient, il l’a au cœur, il a « murmuré la parole jour et nuit », comme l’homme heureux du psaume (Ps 1 v 2) ; et il peut interpréter la parole du diable pour ce qu’elle est, une parole qui n’est pas du cœur, qui ne fait pas vivre, une parole qui tente : « Il est écrit : ce n’est pas seulement de pain que l’homme vivra, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Parole contre parole. D’où vient que cette parole qui nourrissait le peuple dans le désert a ce double statut : parole fausse ou parole vraie, parole de pouvoir ou parole de vie ? Dans le désert, il nous est donné une trace de sa voix, mais aussi le temps et la force de vivre, non pas seuls, mais en peuple.
57« Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous… Alors la gloire du Seigneur apparut en forme de nuée » (Ex 16,10,14). « Une voix crie : dans le désert, dégagez un chemin… Alors la gloire du Seigneur sera dévoilée et tous les êtres de chair ensemble verront que le Seigneur a parlé » (Es 40, 3 et 5).
58Un jour on se rencontrera ; pas par hasard, pas n’importe où ; il aura fallu avoir faim, il aura fallu être ensemble, il aura fallu lever les yeux, marcher avec les autres, il aura fallu vivre le désert, là ou Il parle « au cœur » (Osée 2,16). Pas d’hommes, pas d’eau, disait la Genèse.
59Ils m’ont raconté le désert, je les ai rencontrés. Ils m’ont abreuvée, nourrie. Ils ont peuplé mon désert, peut-être l’ai-je aimé. Je les ai aimés.
Le royaume de nulle part
60Anne Pommatau
61Fin des années 60 : les jeunes pré-bobos conduisent des Méharis en fumant des Camel ; ils découvrent Dune [*] et s’enchantent de l’univers d’Arrakis — la planète-désert. On consomme du symbolique. L’Arabie heureuse, l’oasis après en avoir bavé ; un rêve d’insularité ; le frisson de l’infini. L’âme du Pays du Sable engendre mythes et romanesque, enflamme les ardents, les insoumis, les épris d’absolu. Se consoler du monde des vivants… Y aller pour se perdre, pour « ces charmants anéantissements » qu’évoque le prince de Ligne pendant son voyage en Tartarie. Se perdre pour se trouver, pour se réunifier quand lasse le morcellement ?
62Et nous partons – mais non pas solitaires : avec relais vitaux et logistique ad hoc ; en occidentaux bien organisés : « Ne pas s’éloigner des pistes. Se munir de l’équipement approprié. Suivre les conseils des nomades ou de la Garde Nationale », indique le guide Sahara. Comment se tracer un chemin à soi dans tant de contraintes ? Qu’y deviennent le mystère à déchiffrer, l’abîme et le silence, les mirages et hallucinations, l’effroi du non-cadré, les faux lointains, la disparition de l’humain, « les fuites et les terreurs » évoquées par Lawrence ?
63Mais le désert échappe, plus fort que tous les rêves, plus fort que toutes les précautions.
64Beauté : une violence qui aveugle. La forme absolue : dunes, aiguilles, parois verticales, croûtes de terre, de sel, platitudes granuleuses ou rocailleuses…, lave, buissons de cristaux métalliques, falaises, murailles, canyons, gorges, fissures, lœss, calcaires coraliens, massifs gréseux, montagnes tabulaires ; des verticales, des chutes, des ravins, des amphithéâtres qui conduisent des échos… Tant de beauté exténue nos âmes anémiées. Le piège, le vide insatiable. Immobilisme, perte de vue. Pas de bruit, et l’énergie redoutable, le ciel et l’enfer…
65Quelque chose déborde ; la chaleur démembre, laisse coi, annulé, le paysage s’infiltre, le désert avance, des monstres veillent à l’affût des oasis, des villes. L’air-espace est durci. Tout est ligne de force, « arqué du ciel à l’enfer » comme dans le Thibet de Segalen. Lourd, palpable, sidéral, même si certains soirs paraissent de velours. Tout est brutal, tout est lutte, rien ne coule, même les bruits sont secs, déchirants, sépulcraux, portés dans l’aigu du vide ; l’air est strié de crissements, de crépitements, de frottements d’élytres, serpents, scorpions, animaux chtoniens… sortis des entrailles, des enfers !
66Tout déchire les perceptions et tout violente, rien de normal ou de rassurant. L’espace est un champ de forces menaçantes, y compris l’immobilité même, devenue fixité fascinatoire. Comment y retrouver notre appartenance à la terre, au silence ? Comment prendre corps dans ce paysage sans être anéanti, englouti — ridiculisé : « c’était un paysage fou, une sorte de jeu de quilles monstrueux », dit encore Lawrence.
67On éprouve douloureusement cet inaccessible. Est-ce du dessin ou de la matière, du profil, de la ligne ou des flous d’horizon ? C’est fluide ou c’est dur, ça gravillonne ou ça coule ? Quelle émotion, quelle frustration ! Fusion impossible : trop grand, trop violent. Cohésion trop massive, qui fait chanceler ; air statique ou déchaîné. Royaume de nulle part : ça ne se rattache à rien, isolé, insulaire. Plus de point de vue qui délimite, découvre et affirme : le lointain, on le trace par son propre déplacement. Grimper, descendre, grimper, et retrouver la même géométrie à perte de vue… Quel choix devant l’infini répété ou coulé ou filé, durée rendue indéfinie que celle d’un espace où les personnages se perdent, où le regard s’oublie, où tout proclame : « J’existais avant toi et je me fous de toi ; j’ai mes lois que tu ne peux connaître qu’en prenant le temps, celui qui est à ma mesure… »
68Alors s’engage un corps-à-corps. Afin de ne pas être englouti, parvenir à transcender la misérable petite trace de l’homme dans l’immensité, pour la désanecdotiser — parce que l’anecdote est insupportable dans le désert : là-bas, chez eux, chants cadencés, graves ; rien de léger ni d’anecdotique, mélopées, psalmodies, poèmes, rituels de conjuration contre l’effrayante pesanteur de l’infini…
69Eux encore, grottes ou tentes — comme sur un navire, la rébellion est impensable ; la mutinerie de quelques-uns met en danger la survie du groupe ; flibustiers ou seigneurs du désert, forcément « fiers et ombrageux », nobles et dignes, figures de la liberté idéale… mais qui n’en sont pas moins astreints à un respect sans dérogation de la loi communautaire : codes, carcans, règles de survie. D’abord la survie. Pas de fuite possible. Huis-clos.
70Comment est notre corps dans cette nature non organisée, non connue, qui n’autorise aucune résidence ? Que dire de ces changements indiscernables (sans représentation) dans notre durée affairée et qui bouleversent un paysage, un environnement? Une situation pour une « représentation » sans entracte : il faut tenir ; pas de halte ni de sortie de secours. Nous sommes habitués aux échelles humaines et nous tentons de traduire le « chaos », d’apprendre des comportements, des vêtures, des montures dans lesquels nous n’avons aucune aisance parce que nous n’en avons aucune mémoire physique. Corps habitué aux formes sinon douces, du moins « aménagées ». Et ce corps qui pensait avoir éprouvé l’extrême de la violence avec les voitures, la rue, la promiscuité forcée, le bruit — ce corps se retrouve saisi par une violence dont il n’a pas le vocabulaire, la culture. Accepter de perdre la maîtrise… s’épurer du symbolique, du langage…
71On se raccroche à l’humain. On nomme des paysages ruiniformes : tours, piliers, flèches, passages, murailles, cannelures…, on métaphorise avec l’eau (!), avec la mer : les dunes moutonnent. On parle de fleuves de sable gris. On fait de l’anecdote dans le pire de la peur — qui monte très vite, quasi irrationnellement puisqu’on ne sait plus de quoi on a peur. On domestique de mille façons l’énorme danger.
72Violentés, mais on aime l’être… D’ailleurs, on aime s’éprouver : c’est un passage ; on sait qu’on a une base arrière. On ne vient pas pour lui, le désert, on vient pour nous : pour trouver Dieu, pour dessiner, écrire, trouver l’inspiration, s’enrichir culturellement, faire des expériences nouvelles, se mettre à l’épreuve physiquement, suivre les traces d’un prédécesseur. Et puis, nous sommes toujours affublés d’accompagnateurs : compagnie intempestive, humeurs de stressés ordinaires, paroles, gestes, objets… On voudrait bien un sens, au delà des mots, qui délivre du logos et du symbolique ; un sens mouvant à découvrir pour soi, sans copier ni adopter à la carte rien de préexistant.
73Mais, pas de temps mort dans les voyages organisés. On vous choisit vos temps morts — soi-disant libres « pour la réflexion-méditation ». En fait, pour nous permettre de nous « récupérer », réunifier matériellement et psychologiquement, parce qu’on a été, un temps bref, projeté hors de soi par la violence de l’espace. Et que trouver quand le désert est devenu site, quand les dunes sont remplies de cars de tourisme, quand les magazines tentent d’inciter au départ en titrant : « On craque pour le désert » ?