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Article de revue

La société des Manouches de Paris au xixe siècle. Autour de quelques explorations ethnographiques de Paul Bataillard

Pages 673 à 686

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  • About, I.
(2018). La société des Manouches de Paris au xixe siècle. Autour de quelques explorations ethnographiques de Paul Bataillard. Ethnologie française, . 48(4), 673-686. https://doi.org/10.3917/ethn.184.0673.

  • About, Ilsen.
« La société des Manouches de Paris au xixe siècle. Autour de quelques explorations ethnographiques de Paul Bataillard ». Ethnologie française, 2018/4 Vol. 48, 2018. p.673-686. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2018-4-page-673?lang=fr.

  • ABOUT, Ilsen,
2018. La société des Manouches de Paris au xixe siècle. Autour de quelques explorations ethnographiques de Paul Bataillard. Ethnologie française, 2018/4 Vol. 48, p.673-686. DOI : 10.3917/ethn.184.0673. URL : https://shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2018-4-page-673?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ethn.184.0673


Notes

  • [1]
    Notons que les recherches de Luc de Heusch, spécialiste de l’Afrique, dans le domaine des études tsiganes ne furent que très momentanées, ce qui peut expliquer à la fois la teneur de ce propos et le titre donné à son ouvrage qui envisage cette population comme une ethnie lointaine.
  • [2]
    Les archives de Paul Bataillard sont conservées à la Bibliothèque municipale de Manchester (Manchester Central Library) au sein d’une collection non inventoriée. Le dépôt de ces archives en Grande-Bretagne remonte à 1895, peu de temps après la mort de Bataillard, à l’initiative de sa deuxième épouse, Charlotte Willard, d’origine britannique. L’auteur tient à remercier Sébastien Meyer pour son aide essentielle dans la numérisation du fonds Bataillard et pour ses travaux novateurs poursuivis dans le cadre d’une thèse de doctorat à l’École des hautes études en sciences sociales intitulée Écriture savante, lecture poétique. La repré­sentation des Bohémiens d’Europe au xixe siècle.
  • [3]
    Manchester Central Library, Bataillard Collection (désormais MCL, BC), B9. Les cotes indiquées sont provisoires. Cette note n’est pas datée.
  • [4]
    MCL, BC, B9.
  • [5]
    Proche de Lamartine, Louis Ulbach (1822-1889) est romancier et journaliste au journal Le Temps. En 1868, il fonde La Cloche, un journal anti-bonapartiste. Il s’engage ensuite en faveur de la Commune et devient, en 1878, bibliothécaire à la Bibliothèque de l’Arsenal.
  • [6]
    MCL, BC, B49.
  • [7]
    Bataillard connaît très bien la communauté roumaine de Paris et joue un rôle non négligeable dans l’essor du mouvement nationaliste roumain [Boïtos, 1929 ; Jianu, 2011].
  • [8]
    On trouve ainsi la mention suivante : « Beaucoup de journaux locaux en Suisse, en Allemagne, et même en France, ont dû publier des détails sur ces bandes de Bohémiens à leur passage. La collection de ces articles serait précieuse. Avis aux amateurs, appel aux obligeants – les noms des chefs eussent été intéressants à recueillir et à rapprocher » [Bataillard, 1867 : 1113].
  • [9]
    MCL, BC, B5.
  • [10]
    MCL, BC, B5.
  • [11]
    MCL, BC, B5.
  • [12]
    MCL, BC, B5.
  • [13]
    MCL, BC, B5.
  • [14]
    Bataillard revient plusieurs fois sur la présence des Tsiganes en Algérie. Plusieurs mouvements auraient eu lieu dès le début de la colonisation ou lors de la défaite de Sedan en 1870 qui aurait entraîné l’exil forcé de Manouches d’Alsace-Lorraine. L’auteur remercie Jean-Luc Poueyto pour ses remarques à ce sujet.
  • [15]
    MCL, BC, B5.
  • [16]
    MCL, BC, B5.
  • [17]
    MCL, BC, B60.

1Saisir les formes sociales des groupes romani dans leurs dimensions à la fois anthropologiques et historiques constitue un horizon désormais partagé par de nombreux chercheurs des deux disciplines. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler l’ancienneté des travaux de nature historique poursuivis par des chercheurs issus de l’anthropologie. Les parcours historiens des anthropologues qui se sont penchés sur les sociétés romani apparaissent, à ce titre, particulièrement intéressants : en effectuant des allers et retours entre les observations de terrain et les enquêtes fondées sur des sources anciennes, parfois même issues des archives, ces travaux ont remis en question le schéma d’une catégorie homogène et fixée dans le temps pour faire apparaître la diversité fondamentale de ces sociétés et le caractère artificiel d’une catégorie tsigane [Reyniers, 1990 ; Reyniers et Williams, 2000 ; Piasere, 2006, 2011 ; Stewart et Williams, 2011]. Au-delà des débats sémantiques qui portent sur le choix d’une appellation générique qui répondrait à la fois aux ambitions militantes et aux savoir linguistiques, historiques et anthropologiques, il ne semble pas possible de renoncer à l’usage de ces ethnonymes englobants, présents dans toutes les langues (Bohémiens, Tsiganes, Gypsies, Zigeuner, Zingari), si l’on veut saisir la fabrique intellectuelle fondée sur l’usage même de ces termes et la production des savoirs qui a accompagné la découverte savante des mondes roms, sinti/manouches et kalé/gitans.

2D’un point de vue méthodologique, il est apparu nécessaire de relier entre elles les dimensions d’une morphologie sociale observée dans le présent et les traces du passé qui manifestaient des formes de continuité ou de discontinuité éclairantes [Stewart, 1977 : 27-28]. D’un autre côté, il est aussi apparu évident pour l’étude des systèmes sociaux dans le passé que la connaissance des modalités sociales contemporaines paraissait indispensable à la compréhension des dispositifs anciens : il ne s’agissait pas seulement de saisir les formes d’une continuité mais d’envisager la généalogie de pratiques sociales dont certaines manifestations contemporaines pouvaient éclairer le passé. Une histoire sociale des « conditions tsiganes » dans l’histoire s’avérait ainsi inséparable d’une compréhension des modèles observés par les anthropologues du xxe siècle. Les points de vue cependant ont changé et il n’est plus possible d’affirmer, comme le faisait Luc de Heusch en 1961 : « Dans ce milieu à la fois mouvant et résistant, les changements demeurent extérieurs. Ils n’affectent pas les valeurs, l’éthique, l’intérieur » [De Heusch, 1961 : 28] [1]. Loin d’une vision figée qui opposait un monde tsigane homogène, immuable, irréductible et fondamentalement opposé aux schèmes du monde des non-tsiganes, les études historiques et anthropologiques questionnent depuis une vingtaine d’années l’idée d’un supposé « modèle social tsigane » pour envisager le jeu des ancrages et des échanges, les variations et les transformations, les interactions et la fluidité des relations à l’intérieur comme à l’extérieur du groupe [Asséo et Aresu, 2014 ; About et Bordigoni, 2018].

3L’autre enjeu symbolique d’un croisement des disciplines a reposé sur la volonté de réhabiliter la composante tsigane des sociétés, notamment européennes, en lui attribuant une place que l’histoire, précisément, lui a déniée. Le statut administratif attribué en France aux sujets rattachés à la catégorie nomade, définie par la loi du 16 juillet 1912, a conditionné en effet pour longtemps la vision d’une composante ethnique distincte du reste de la société majoritaire, secondaire ou allogène, justifiant l’adoption de mesures d’exception ou d’une surveillance spécifique. Le poids de cette dimension dans la construction d’une catégorie à part n’a pas été d’ailleurs sans influencer profondément les constructions savantes qui alimentaient voire légitimaient la mise en œuvre d’une ethno-politique des populations [Barany, 2002]. Le développement d’une vision dynamique et sociétale ainsi qu’une historicisation des cadres anthropologiques des groupes romani permettaient aussi d’échapper au prisme d’une histoire des marginalités. Le déplacement du point de vue historien vers les éléments d’une existence avant tout sociale, vers une analyse du socle socio-économique des groupes, des dynamiques circulatoires ou des expériences individuelles ou familiales permettait ainsi l’abandon d’une analyse tournée essentiellement vers les caractéristiques d’une condition envisagée comme strictement subalterne. Pour contribuer à détacher le regard des conditions réglementaires d’une présence sociale, il est aussi apparu qu’un des axes majeurs de la recherche pouvait consister à relire et analyser les notes et relevés réalisés par des savants qui étaient en quête d’une définition stable des populations tsiganes. Si ces matériaux alimentèrent des descriptions historiques désormais dépassées, leurs contenus offrent en effet de précieux témoignages issus de nombreuses interactions entre un enquêteur et des environnements sociaux bien souvent méconnus.

4Les études de Paul Bataillard (1816-1894) présentent l’un des cas les plus emblématiques des recherches savantes sur les Bohémiens en Europe au xixe siècle. Ancien élève de l’École des chartes, archiviste de métier et auteur d’une œuvre considérable consacrée à l’histoire de ces populations en France et en Europe, Bataillard ne fut pas seulement un érudit penché sur le passé lointain de groupes disparus [Wilson, 1955 ; Wright, 2010]. Il s’intéressa, aussi bien en tant qu’historien qu’acteur et observateur attentif des soubresauts de son époque, à tous les groupes romani présents en Europe. Proche des mouvements républicains liés à Edgar Quinet, jeune partisan de la révolution de 1848, opposé au pouvoir impérial sous le Second Empire, il fut un intellectuel actif en faveur d’un éveil des minorités et des nationalités et milita en première ligne pour l’indépendance de la Roumanie. Les origines de son intérêt pour les Bohémiens ne sont pas connues mais il publie, dès 1840, une série d’articles sur le sujet pour L’Observateur des Pyrénées puis consacre son mémoire de l’École des chartes à l’étude « de l’apparition et de la dispersion des Bohémiens en Europe », qui paraît en volume en 1844 [Bataillard, 1840 ; Bataillard, 1844]. Lié au milieu artistique parisien, proche notamment du peintre Eugène Fromentin, il se rapproche, dès cette période, de familles manouches de la capitale dont certains travaillent comme modèles dans les ateliers d’artistes. Ses travaux se déploient par la suite dans plusieurs directions : il continue d’approfondir l’étude des origines médiévales des Bohémiens en Europe, explore en particulier le rôle supposé des Bohémiens dans la diffusion du travail des métaux, s’intéresse à des groupes de Galicie polonaise ou d’Espagne et entame une collecte de toutes les informations disponibles sur les présences romani en France [Klos, 2018].

5L’hypothèse sur laquelle repose l’analyse des archives de Paul Bataillard considère ces archives savantes comme le réceptacle de sources primaires, d’archives directes ou indirectes [Anonyme, 1895] [2] : en effet, les matériaux de son enquête ne relèvent pas seulement d’un projet de collecte de documents historiques, mais aussi d’une démarche ethnographique au contact de multiples sujets. Les savoirs élaborés à propos de ces populations, tout au long du xixe siècle, se trouvent souvent réduits à une lecture univoque qui considère cette production comme une étape préliminaire aux études d’anthropologie raciale du premier xxe siècle [Willems, 1997, 1998 ; Patrut, 2013 ; Acton, 2015]. Au contraire, l’étude des matériaux de nature ethnographique contenus dans les archives de Bataillard peut permettre de nuancer cette vision et d’observer les tensions au cœur de projets scientifiques complexes dont les orientations évoluent elles-mêmes au fil du temps. Ainsi, cette œuvre reste marquée par la question des origines supposées d’un peuple homogène mais s’imprègne de nouvelles nuances au fil des découvertes et des explorations. Sur le terrain strictement français, Bataillard rencontre une diversité qu’il ne soupçonnait sans doute pas au début de ses travaux et projette l’élaboration d’une synthèse panoramique dont il reconnaît lui-même, dans un moment de découragement, les difficultés :

6

Écrire une histoire un peu complète des Bohémiens en France serait une tâche fort difficile, j’ai eu l’occasion de m’en convaincre dans mes recherches, bien qu’elles n’aient jamais eu cet objectif spécial. Les documents sont rares et surtout si disséminés ! Et le sujet est si fuyant [3] !

7La documentation qui sera considérée ici devait contribuer à ce projet resté inachevé et permet d’accéder à une multitude de fragments qui laissent apparaître, en particulier et parmi d’autres, la composante romani constituée par le groupe des Manouches de Paris rencontré entre les années 1840 et 1880 [Braga, 2011 : 92-104]. L’espace de la capitale, où il réside durant la plus grande partie de sa vie, est un terrain privilégié de ses enquêtes de terrain qu’il réalise avec assiduité, lorsqu’il quitte le cadre de son bureau et de ses études livresques. Parallèlement à ses multiples rencontres avec le milieu des Manouches, il relève et constate aussi personnellement les passages des groupes spécialisés dans la chaudronnerie dont l’histoire et le métier sont au centre de son travail historique [Bataillard, 1871 ; Bataillard, 1878]. Une enquête au long cours et une plongée au plus près de familles venues pour la plupart d’Alsace représentent cependant l’essentiel de ses « explorations bohémiennes » dans Paris : les matériaux réunis laissent échapper, au fil des rencontres avec l’enquêteur, les voix des acteurs et leurs conditions sociales ainsi que le jeu des interactions et les morceaux éparpillés d’expériences individuelles.

8Il s’agira ici de reconstituer les conditions d’une enquête et de révéler la part ethnographique de documents inscrits dans un projet d’érudition historique [Laferté, 2006 ; Piasere, 2010 ; Bert, 2014]. Saisir cette valeur et procéder au déplacement de l’archive savante et érudite, en accédant aux informations qui renseignent sur les formes sociales d’une communauté, impliquent d’admettre les qualités d’ethnographe d’un archiviste et historien mais aussi les limites auxquelles il est confronté dans cette entreprise. De multiples précautions s’imposent donc pour regarder d’un autre œil ces documents du quotidien : l’ouverture de ces archives expose alors de multiples éléments, latéraux ou centraux, de la vie d’une communauté et offre une possibilité rare de penser et d’analyser la morphologie sociale, qu’il n’était pas infondé de considérer comme inaccessible, d’un groupe romani à Paris dans la deuxième moitié du xixe siècle.

Linéaments d’une enquête ethnographique auprès des Manouches de Paris

9Les archives de Paul Bataillard laissent entrevoir l’âpreté du travail quotidien consacré à réunir les traces d’une connaissance historique diffuse et fragmentée. Mais elles traduisent aussi le cheminement d’un enquêteur qui n’hésite pas à parcourir les rues de la capitale à la recherche des Bohémiens de Paris et à partir à la rencontre de toutes les familles qui s’installent dans tel ou tel quartier ou traversent la ville, le temps de quelques jours. Le texte sur « Les Bohémiens ou Tsiganes à Paris », publié en 1867 par Bataillard dans le recueil Paris Guide, rassemble plusieurs épisodes qui permettent de saisir le cadre général d’une pratique au long cours consistant à explorer mais aussi à connaître, de l’intérieur, les mondes tsiganes situés dans l’espace de la métropole [Bataillard, 1867]. Ce recueil, introduit par Victor Hugo, se présentait comme un guide à la fois géographique, culturel et savant, et offrait une description physiologique de la ville, à la manière du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier [Mercier, 1979]. Le panorama de plusieurs colonies d’étrangers constitue un chapitre à part qui s’achevait, après les Russes et les Orientaux, par l’exposé de Bataillard sur les Bohémiens. Dans ce texte, marqué par une liberté de ton et l’évocation de souvenirs personnels, il propose d’une part une présentation inédite des mondes tsiganes en France au milieu du xixe siècle et, d’autre part, le récit de ce qu’il nomme lui-même ses « explorations bohémiennes » à travers Paris [Bataillard, 1867 : 1113].

10D’un geste ample et précis, Bataillard brosse le portrait des formes très diverses des présences tsiganes et énumère différents groupes : les « Bohémiens d’Alsace-Lorraine », rattachés aux Tsiganes allemands et disséminés partout en France, ceux du Pays basque, « Bohémiens, Égyptiens et Cascarots du pays basque espagnol », ceux du Roussillon et du Midi qui se confondent avec les « Gitanos catalans », les « Zingari piémontais et savoisiens » installés aux frontières avec l’Italie, auxquels s’ajoutent des « Bohémiens hongrois » et des « Bohémiens suisses » repérés en plusieurs points du territoire [Bataillard, 1867 : 1110-1111]. Cette description propose, de manière inédite, de qualifier à la fois les groupes en présence et d’en distinguer les origines et les appartenances territoriales [Vaux de Foletier, 1981]. L’autre particularité de ce tableau tient à la combinaison des sources qu’il mobilise : Bataillard s’appuie en effet sur plusieurs observations indirectes mais aussi sur des relevés directs et des informations de première main réunies au plus près des communautés. Il évoque ainsi « une petite tribu d’origine assez récente, qui a pris ses habitudes les plus ordinaires dans l’ouest de la France » [Bataillard, 1867 : 1111]. Ce groupe, explique-t-il, proviendrait de Savoie et de Suisse et se serait installé en particulier en Saintonge, depuis le milieu du xviiie siècle, où la première branche familiale se serait alliée à des Bohémiens du Midi et du nord de la France. La référence au chef de cette famille et à sa nombreuse postérité révèle incidemment un témoignage recueilli dans l’entourage ou auprès de ce patriarche lui-même. Le croisement de ces différentes informations permet ainsi à Bataillard de pointer « la formation toute récente d’une tribu ayant acquis déjà cette importance [4] ». Si l’établissement d’une répartition à l’échelle nationale s’appuie sur la constitution d’ensembles aux limites plus ou moins définies, le cadre général se compose de nouvelles données qui s’élaborent au fil du temps suivant une récolte d’informations jamais interrompue. Ainsi, le portrait des Bohémiens par Bataillard se dessine à partir d’une observation large des communautés en présence et une attention particulière aux expressions locales et familiales repérées au fil d’enquêtes de terrain.

11Auprès des Bohémiens de Paris, la recherche semble relever d’une approche immersive similaire reposant sur une proximité durable avec plusieurs noyaux familiaux et le contact étroit avec des informateurs remarquables dont la position privilégiée s’impose avec le temps : tout comme l’enquêteur devient conseiller ou confident, les informateurs quittent leur position distante et participent à un échange qui prend la forme d’un compagnonnage actif inscrit dans la longue durée de plusieurs décennies. Le souvenir d’une rencontre inaugurale prend la forme d’un récit d’une grande précision rapporté quelque vingt ans plus tard :

12

J’avais souvent cherché des Bohémiens à Paris, sans pouvoir en découvrir, lorsque, dans le cours de l’été 1847, j’appris, par deux artistes de mes amis, que plusieurs individus, dont l’origine ne pouvait faire de doute, avaient déjà posé dans divers ateliers de peintres. Un soir (le 2 septembre), c’est-à-dire à l’heure où je devais m’attendre à les trouver réunis, j’allai les surprendre chez eux, dans un taudis de la barrière de Fontainebleau (passage Moulinet). La maison que je cherchais, et que j’eus quelque peine à trouver, était la dernière de la rue très peu fréquentée où je m’étais engagé, la dernière de Paris, de ce côté, et l’on n’apercevait au-delà, dans l’obscurité, qu’un champ pierreux et désert […]. J’arrivai ainsi à une porte mal close, d’où s’échappaient quelques rayons de lumière et un léger bruit de voix. J’ouvris, et mon cœur battit de joie : j’étais en pleine Bohême [Bataillard, 1867 : 1115].

13De l’autre côté de la porte se trouvaient plusieurs membres des familles Landauer, Reinhardt et Weiss, venus d’Alsace-Lorraine, auxquels Bataillard rendra régulièrement visite et qu’il accompagnera jusque dans les années 1880. Les conditions de leur rencontre s’inscrivent dans un cercle intellectuel et culturel dont les ramifications ont été particulièrement étudiées [Wright, 1984 ; Meyer, 2013, 2018b] : depuis sa jeunesse, Bataillard entretient de nombreuses relations avec les milieux artistiques et plusieurs membres de ces familles exercent comme modèles dans des ateliers d’artistes. La relation naissante se construit ainsi dans le cadre d’un régime transactionnel particulier associant la recherche de modèles bohémiens à la possibilité pour ces derniers de compléter leurs revenus. Les pratiques de pose ne se limitaient toutefois pas aux exercices dans les ateliers d’artistes ou les écoles d’art : cette première rencontre, en 1847, semble en effet inaugurer des visites répétées au domicile même de ceux qui attisent la curiosité.

14Dans le texte de Paris Guide, Bataillard évoque de nombreux entretiens, réalisés entre septembre 1847 et mai 1848, qui soulignent sa proximité avec Bénédict Landauer, originaire du Wurtemberg, et ses trois enfants : Guillaume, Caroline et Jean Landauer, âgés respectivement de treize, dix-sept et vingt-cinq ans. Sans insister sur le contenu de ses conservations ni sur le mode de vie de ces familles, Bataillard mentionne l’exercice courant du métier de modèle ainsi que la pratique habituelle de la vannerie. Il insiste principalement sur les liens personnels tissés avec Bénédict Landauer, présenté comme un personnage central du groupe. Cette figure du patriarche avec lequel Bataillard entretient une relation particulière se retrouve dans la suite du récit lorsqu’il évoque sa rencontre, en mars 1860, avec Jean Lagrène, originaire de Reipertswiller dans les Vosges. Présenté comme ancien soldat puis ouvrier sur les chantiers parisiens, victime de blessure, et joueur d’orgue itinérant dans la ville et dans la banlieue, celui-ci posa pour de nombreux artistes et, en particulier, pour Édouard Manet qui le choisit pour incarner Le Vieux Musicien (1862) [Brown, 1978, 1985]. Bataillard suggère l’importance de cette figure comme témoin d’une époque et des arrivées à Paris de Manouches venus d’Alsace et souligne l’importance de Jean Lagrène dans le long travail d’enquête mené dans l’espace parisien :

15

Je ne l’ai jamais perdu de vue que pendant d’assez courts intervalles ; et le jour où il s’en ira, soit pour chercher ailleurs une existence un peu moins difficile, comme il menace souvent de le faire, soit pour aller rejoindre le vieux Bénédict dans l’autre monde, quelque chose me manquera certainement [Bataillard, 1867 : 1117].

16Ces mentions ne traduisent pas seulement la valeur et l’intensité des liens personnels entre les deux hommes, elles témoignent aussi du rôle particulier de Jean Lagrène à la fois acteur et sujet, promoteur et facilitateur d’une recherche qui ne pouvait être entreprise sans intermédiaire. De fait, c’est en recherchant Jean Lagrène, en décembre 1864, que Bataillard fait de nouvelles rencontres et organise plusieurs visites au domicile d’une « nouvelle bande de Bohémiens allemands qui étaient arrivée assez récemment à Paris, dans d’assez nombreuses voitures » [Bataillard, 1867 : 1118]. Le 2 janvier 1865, une rencontre est organisée chez Joseph Reinhardt et réunit, dans une maison du passage Compoint, aux Batignolles, une délégation composée de Bataillard et de plusieurs membres de la Société d’anthropologie de Paris dont Paul Broca, Élie et Élisée Reclus ainsi que le journaliste Louis Ulbach. Face à eux se trouvaient réunis la grande famille du même Joseph Reinhardt, les deux patriarches Jean Lagrène et Bénédict Landauer ainsi que plusieurs membres de la famille de Jacob Hoffmann. Dans un article qui relève certains des aspects les plus spectaculaires de cette rencontre, Ulbach évoque « un voyage au vrai pays de Bohème » et insiste, en multipliant les effets, sur la découverte d’un monde exotique aux portes de Paris [5] :

17

Quand il nous fut possible de distinguer quelque chose à travers la buée odorante qui nous enveloppait, nous fûmes tout d’un coup, et tous à la fois, émerveillés de la population étrange, inconnue, asiatique, au milieu de laquelle nous nous trouvions. Le décor prenait alors toute sa valeur ; ces murs enfumés, couverts de gravures, d’images, de brimborions, d’instruments de musique, ces hommes, ces enfants nous souriant tous avec des yeux noirs comme du jais, avec des chevelures presque bleues, tant elles avaient de reflet, ces diseurs de bonne aventure qui nous tendaient avec une sorte de mélancolie leurs mains, leurs têtes, pour que nous leur disions leur passé, et peut-être leur avenir aussi, ce tumulte des voix assourdi par un peu de respect et par beaucoup d’amitié, ces petits chiens qui couraient comme des rats entre les jambes et qui voulaient aussi se faire examiner, tout cet ensemble avait un caractère de pittoresque violent et profond qui étreignait l’esprit et l’obligeait à penser [Ulbach, 1865 : 1].

18La description de ce paysage coloré qui anime tous les sens, à la fois enchanté et inquiétant, lointain et mystérieux, était faite pour provoquer l’imagination du public et des lecteurs. Une inspiration identique apparaît dans le texte publié quelques années plus tard par William Ralston Shedden, alors bibliothécaire au British Museum, qui raconte sa visite, guidée aussi par Bataillard, auprès des mêmes familles [Ralston Shedden, 1868]. L’intérêt pour les traits du visage et l’apparence physique et le souci de décrire les conditions matérielles d’une vie précaire occupent l’essentiel de ces récits qui révèlent cependant d’autres aspects d’une présence à la fois spatiale et sociale. Tout comme Ulbach et Ralston Shedden, Bataillard relève en effet l’exercice d’une pluriactivité professionnelle dans l’espace parisien : il est question, une nouvelle fois, du métier de modèle dans les ateliers mais aussi d’activités de portage, du travail dans une fabrique ainsi que de l’exercice de spectacles ambulants sous la forme de « représentations de tableaux vivants en couleur, c’est-à-dire costumés […] qu’ils allaient donner dans la banlieue » [Bataillard, 1867 : 1119].

19La lecture des notes composées par Bataillard, avant la rédaction de l’article paru dans Paris-Guide, éclaire avec une précision remarquable et rend compte d’une manière éloquente des contacts tissés avec les sujets de son enquête, laissant ainsi apparaître, sous la surface d’une publication destinée au grand public, l’épaisseur d’une enquête ethnographique délaissée par l’historien. Ainsi, concernant les métiers du spectacle ambulant, les notes relatives au lundi 22 mai 1865 rapportent le contenu d’entretiens menés avec Joseph Reinhardt à propos de son fils Mantzili et donnent les précisions suivantes :

20

Il me dit en cheminant que sa femme et ses enfants […] sont aux environs de Creil, à une douzaine de lieues de Paris (Oise), que c’est Man (Mantzili) qui dirige les exercices : ils donnent des « postiches » dans la journée, c’est-à-dire qu’ils fonts sauts, pyramides, et en plein air, recueillant des sous bénévoles parmi les assistants, puis le soir, quand il se peut, ils donnent des représentations (musiques, chansonnettes, pantomimes) dans une salle fermée. Mais Mantzili a de la peine à diriger tout son petit monde et l’on écrit à Joseph de venir avec Elie [une des filles de Joseph], qui leur manque beaucoup. Joseph compte partir cette semaine pour le rejoindre et faire une tournée : il peut être absent de Paris 3 mois [6].

21Il est rare de saisir avec une telle précision les conditions de vie d’une famille de Manouches saltimbanques dans la France du Second Empire et, dans ce cas précis, les incertitudes d’une entreprise familiale caractérisée par une mobilité régulière, entre les faubourgs de la capitale et des espaces éloignés d’Île-de-France, maintenue par une correspondance suivie. Il n’est pas indifférent de noter la présence de nombreuses lettres adressées à Bataillard par tel ou tel de ses interlocuteurs, en français et émaillées de nombreuses expressions ou termes romani. La mention précédente souligne également une pratique régulière d’échanges épistolaires entre les membres d’une même famille, donnée qui vient invalider, une nouvelle fois, l’idée reçue selon laquelle les pratiques de l’écrit seraient absentes des mondes manouches [Poueyto, 2011]. Comme en témoigne aussi le récit précédent, la diversité des spectacles et des pratiques artistiques manifeste une habileté particulière qui permet d’adapter les représentations aux publics et aux conditions d’exercice : extérieur/intérieur, journée/soir. Incidemment, Bataillard rend compte à travers ce témoignage des conditions de vie au quotidien, des relations maintenues à distance et d’une alternance régulière entre un ancrage urbain de Manouches à Paris et une itinérance saisonnière dans les campagnes.

22La veille et l’observation exercées régulièrement par Bataillard concernant la localisation et les activités des familles précédemment évoquées révèlent que ses relations ne sont pas bornées par les seules frontières de la communauté manouche de Paris. La connaissance du maillage élargi qui compose leurs réseaux de sociabilité permet à Bataillard de constater la porosité entre les différentes strates sociales romani – Manouches de l’Est, Sinti piémontais, Kalé/Gitans et Roms itinérants – qui gravitent dans l’espace de la métropole. En témoigne le récit publié en 1871, à l’occasion de plusieurs rencontres, présentées comme fortuites, à Paris, lorsqu’un jeune ami roumain, qui est aussi son voisin, lui signale la présence d’un personnage fort intéressant [7] :

23

Il […] avait accosté [mon jeune ami roumain], s’était entretenu avec lui en roumain, car ce Bohémien, qui est du Banat, parlait, outre sa langue, le roumain, le hongrois et l’allemand, mais non le français ; et il avait appris de lui qu’il faisait partie d’une petite bande campée à l’une des portes de Paris […] et qu’il était venu dans notre quartier pour visiter le marché aux chevaux dans l’espoir d’y retrouver un cheval qu’on lui avait volé la veille. Au moment où nous allions sortir ensemble, pour le chercher à ce marché qui se tient en effet le mercredi au boulevard d’Enfer, arrive, par un heureux hasard, un vieux Bohémien français de ma connaissance, et nous l’emmenons avec nous […]. Je ne m’arrêterai pas du reste à raconter mon entretien par interprète, et à bâtons rompus, avec le Bohémien hongrois, que nous réussîmes à retrouver, mais qui était préoccupé de la recherche de son cheval, qui fut encore détourné de nous par une autre circonstance accidentelle, et que nous quittâmes en nous promettant de le revoir [Bataillard, 1871 : 219].

24À la suite de cette rencontre, Bataillard se rend dans le campement installé à la porte de Pantin, où il s’entretient rapidement avec plusieurs femmes. Dans l’espoir d’un échange plus consistant, il revient le lendemain pour finalement constater le départ des voitures qui quittent la ville. L’analyse de cet épisode laisse percevoir le hasard des rencontres qui semblent s’entremêler dans l’espace parisien, le rôle des intermédiaires et des traducteurs réunis suivant une conjonction apparemment favorable. Il semble cependant peu probable que l’arrivée du « vieux Bohémien français » soit entièrement fortuite : cette apparition semble plutôt signaler l’existence d’un réseau établi de connaissances et d’informateurs qui permet de signaler aux uns et aux autres l’arrivée de nouveaux groupes et de susciter des rencontres impromptues entre des Manouches installés, des Roms itinérants et un observateur initié. Ainsi, cet épisode semble manifester l’existence de liens de confiance solidement établis qui rendent possible une enquête ethnographique prolongée dans le temps et élargie à toutes les composantes romani présentes, de manière stable ou intermittente, dans l’espace parisien.

25Comme en témoignent plusieurs passages de l’article de Paris Guide, Bataillard profite de ses réseaux manouches et de ses connaissances au sein de la diaspora roumaine pour capter des informations sur l’arrivée dans la capitale de Roms, hongrois, transylvains ou russes, et de Manouches, venus de Suisse, ainsi que pour recueillir des données sur le passage des mêmes groupes ailleurs en Europe [Bataillard, 1867 : 1112-1113]. Au fil des rapports et des notes, Bataillard évoque l’origine variée de ses données, lesquelles proviennent notamment d’informateurs, érudits ou notables locaux, qu’il sollicite directement ou indirectement, notamment par le biais de véritables petites annonces qu’il rédige dans ces publications [8].

26Les matériaux collectés par Bataillard réunissent des données qui offrent un éclairage non seulement sur l’aventure intellectuelle d’un chercheur et sa façon de rassembler des archives utiles à ses travaux d’érudition, mais aussi sur le parcours d’un ethnographe, qui mène une enquête au gré de rencontres qui se nouent avec ses informateurs sur le terrain. La reconstitution de certaines séries et le recoupement de documents disjoints laissent parfois apparaître une cohérence inattendue qui permet d’approcher une double dimension des mondes romani en France : d’un côté, les rugosités quotidiennes des mondes sociaux et professionnels de l’itinérance, d’un autre, l’ampleur du maillage qui relie, dans l’espace parisien de la deuxième moitié du xixe siècle, les différentes composantes de mondes romani entrecroisés. Bataillard entre alors « en résonance », au sens donné par Leonardo Piasere, avec son objet d’étude : en « ami des Mânnouches », tel qu’il signe quelques lettres, l’érudit, parvenant à faire accepter sa présence, capte alors divers fragments qui composent les éléments d’une morphologie sociale [Piasere, 2010 : 172-173].

Une morphologie sociale des mondes romani

27En recourant à la définition des formes sociales, formulée initialement par Georg Simmel qui appelait à considérer les rapports entre les individus comme des réalités totales [Simmel, 1897 ; Halbwachs, 1938], les mondes romani s’appréhendent comme un ensemble complexe de relations inscrites dans une temporalité variable et situé dans un espace aux propriétés changeantes. Considérer la morphologie sociale du monde romani observé par Bataillard conduit à reconnaître, avant toute chose, les limites et les qualités de son observation ethnographique. Les archives fragmentées qu’il a réunies incitent à traiter l’univers social constitué par les Manouches de Paris, et tous les sujets et groupes qui les environnent, de manière autonome, loin d’une vision qui les a condamnés, pour longtemps, au rang d’excroissance marginale d’une société majoritaire. Les témoignages qui documentent la complexité de cette composante sociale se multiplient à partir du milieu des années 1870, lorsque Bataillard retrouve les familles manouches de Paris et les descendants des premiers interlocuteurs rencontrés un peu avant 1850. Le rythme de ses publications ralentit alors et ses derniers travaux édités sur les Tsiganes s’éloignent à la fois du terrain français et de la période contemporaine [Bataillard, 1877, 1879, 1884]. Mais les notes méticuleuses rassemblées alors et restées inexploitées – notes éparses, éléments de correspondances, entretiens retranscrits, fiches sur divers sujets – composent un tableau singulier.

28Au cours de l’année 1876, il renoue à plusieurs reprises avec différents membres des familles Landauer et Reinhardt qui résident alors à Paris (Belleville, les Batignolles, Montmartre, porte de Clignancourt, rue Daguerre) ou en proche banlieue, comme à Levallois-Perret. Quelques années auparavant, le journal L’Illustration avait publié une gravure figurant un campement situé dans cette localité : installées dans un angle formé de deux petits murs, deux roulottes, entourées d’outils divers et d’une carriole, logeaient deux familles montrées dans leur vie quotidienne [Lançon, 1872 : 169 ; Le Petit, 1895]. Il est question bien souvent, dans les notes de Bataillard, de ce genre d’installation, formée de plusieurs voitures dételées et implantées de manière stable sur des emplacements, s’inscrivant durablement dans l’espace urbain. Mais il mentionne également des logements fixes, dans des maisonnettes ou des appartements. Bataillard reporte les noms et les filiations de chaque personne rencontrée et inscrit, autant que possible, les professions habituellement pratiquées : bonne aventure, raccommodage de paniers, pose dans des ateliers, représentations et spectacles itinérants, artistes de cirque employés à la semaine, vente de produits de mercerie et de tissus, travaux agricoles saisonniers. Il est aussi question des itinéraires suivis hors de Paris : à Nancy ou Évreux, en Alsace, dans le département de l’Aisne ou dans des pays voisins comme la Hollande ou la Belgique. Par exemple, le 2 juin 1883, Bataillard reporte les trajectoires récentes d’un père et de son fils :

29

Jacques Landauer et son fils Domenick […], 14 ans, bientôt 15, actuellement à la Barrière blanche, dans un terrain, route d’Ivry, près des fortifications. Arrivé ce matin, vient de Lons-le-Saulnier, par les Vosges, Besançon, Épinal, Nancy. Plus de cheval, ni de grande voiture ; traînant une petite voiture à deux roues, dans laquelle ils dorment. Vient pour poser avec son fils, prendra une chambre [9].

30Le chemin suivi depuis l’est de la France s’achève, pour eux, sur le territoire parcouru habituellement le long des fortifications, dans la Zone où sont installées, de manière durable, de nombreuses familles romani [Cannon, 2015]. Cette courte note fait aussi allusion à une pratique courante concernant les changements dans les manières de circuler et d’habiter : les chevaux achetés pour un voyage sont revendus et libèrent une somme d’argent utile à une nouvelle installation en ville ; l’usage de petits véhicules maniables permet de conserver une autonomie et servent à se déplacer ponctuellement dans l’espace parisien.

31Une note du 16 février 1876 permet d’apercevoir comment se dessinent les contours sociaux des échanges au sein d’une communauté manouche dont Bataillard est alors devenu le chroniqueur et, en quelque sorte, le témoin :

32

Mantzili vient me voir le 16 février 1876 avec sa cousine Jeanne ou Johanna Reinhardt et avec Pierre Hébert. Je montre à ceux-ci les portraits de la famille que j’avais déjà montrés à Mantzili. Johanna Reinhardt, qui est devenue une grande jeune femme assez élégante et mariée à un Mannoush, Ferdinand Weiss (de la famille de la mère Reinhardt) qui travaille dans les cirques, était dernièrement au cirque Fernando, boulevard de Clichy, et qui doit partir prochainement avec des voyageurs pour faire des tours. Elle demeure à Paris depuis 11 ans. Elle demeure depuis trois ans boulevard de Vaugirard ; déménagera probablement au terme prochain.
Les Antoine Reinhardt sont retournés au pays depuis 8 ou 9 ans, à Holbach, près de Saint-Avold (Moselle), cultivant la terre et travaillant pour les autres. Ont une maisonnette et un peu de terre. Lui est adjoint menuisier, tourneur, mécanicien, fait des travaux de bottes, raccommodage de chaussures, donne des leçons de musique [10].

33Bataillard se réfère ici aux portraits photographiques réalisés par Jacques-Philippe Potteau, employé du Muséum d’histoire naturelle, peu après la rencontre de janvier 1865 [Jehel, 2000 ; Meyer, 2018]. À cette occasion, une douzaine de membres des familles Landauer, Lagrène, Reinhardt et Hoffmann sont photographiés et des jeux de ces portraits circulent entre plusieurs mains et rejoignent les collections anthropologiques du Muséum. Ces images alimentent ici la discussion et donnent à Bataillard un statut de mémorialiste de l’histoire familiale et de gardien des archives. Il gagne ainsi la confiance et trouve des réponses à toutes ses questions sur l’itinéraire de tel ou tel membre de la communauté. En consignant les configurations extrêmement variables des trajectoires personnelles, il révèle notamment la mobilité constante d’artistes qui se mettent au service des cirques installés à Paris ou itinérants qui recherchent de la main-d’œuvre disponible et flexible. Ici apparaît aussi une autre respiration entre l’espace de la capitale et les provinces d’Alsace-Lorraine, espaces qui constituent des points de repère et peuvent aussi accueillir des trajectoires de retour, plus ou moins durables. Métiers de service et de réparation, artisanat spécialisé et pratiques artistiques et musicales composent les facettes d’une pluriactivité qui ne semble jamais figée. L’exercice de multiples capacités professionnelles propres au monde social des travailleurs itinérants et des artistes ambulants apparaît aussi dans une courte note particulièrement suggestive :

34

André Landauer est parti hier pour peu de temps avec sa marchandise (couteaux, savons, poupées [mots illisibles]). Peter va venir le 23 mars, marchand aussi, bon musicien, vannier. Ces frères-là savent tout faire [11].

35En avril 1881, Bataillard se rend dans l’est parisien, près de la place de la Nation, où se tient l’une des plus grandes fêtes foraines, la foire au pain d’épices [Bergogne, 2012]. Il y retrouve certaines connaissances et rencontre de nouvelles figures :

36

Samedi 30 avril 1881
Visite aux Tsiganes établis à la foire au pain d’épices (de la place du Trône), qui dure depuis la fin d’avril jusque vers le 15 mai.
Fila (Joséphine Reinhardt, veuve Adel) en venant me voir le mercredi 27 avril m’avait dit qu’elle venait d’installer à la foire au pain d’épices une baraque qu’elle appelait Théâtre indien, et où elle a des automates, qu’elle a fait venir de Munich, et qui lui ont coûté plus de 4.000 fr. ; mais qu’elle avait une très mauvaise place, où elle ne faisait pas ses frais. Elle avait ajouté qu’il y avait quelques autres Tsiganes à la foire.
J’y vais le samedi 30 avril, et je trouve le Théâtre indien à l’endroit indiqué boulevard Diderot au coin de la rue Picpus, qui est en effet détestable. La baraque était fermée, mais près de la baraque est une voiture, maison roulante, où je trouve une jeune femme, qui est une sœur de Fila, plus jeune que celle-ci, et une jeune fille qui est la fille (aînée je crois) de Fila. Fila est sortie, elle est allée chez le commissaire de police, pour tâcher d’obtenir une meilleure place. Je m’assieds en attendant dans la voiture qui est grande, très propre, assez confortable et assez ornée et je cause avec les deux jeunes Tsiganes…
Comme Fila tarde à revenir, je prie la fille de me conduire chez les Tsiganes qu’elle peut connaître à la foire.
Elle me conduit, assez loin de là, à la voiture d’un vieux ménage, Jacob Hoffmann que je supposais être celui que j’avais connu jeune à Clichy en 1865, mais cet homonyme est un cousin à peu près du même âge. Le pauvre homme est malade […]. Naturellement ce malade, ni sa femme, plus ou moins occupée à le soigner, ne peuvent plus travailler ; mais ils ont des enfants qui font de la musique dans un cirque tout voisin. Je n’ai pas vu ces jeunes gens, mais seulement un ou deux marmots (au type tsigane), qui rodaient autour de la voiture. De plus, pendant l’entretien, un homme jeune, assez beau garçon, est venu. C’est un Tsigane, du nom de Gabriel, qui a sans doute sa voiture dans le voisinage.
Intérieur assez misérable. Après avoir assez longuement causé avec ce ménage Hoffmann, et pris intérêt à l’état du malade, je le quitte en lui donnant 2 fr. [12].

37Un réseau de plusieurs noyaux familiaux, anciennement installés à Paris, se met au jour à travers plusieurs emplacements répartis autour de cette fête foraine qui constitue l’un des divertissements les plus populaires de la capitale. Les principales attractions de la foire occupent le cours de Vincennes mais, tout autour de la place de la Nation, se trouvent éparpillés des emplacements plus modestes, désignés d’ailleurs ici comme défavorisés. L’enjeu stratégique des localisations dans l’espace de la fête foraine apparaît d’ailleurs dès les toutes premières lignes de ce passage. Le détail des installations, reliées par un va-et-vient des uns et des autres, offre aussi un regard précieux sur les logiques matérielles du quotidien, l’existence d’un réseau de connaissances, et peut-être d’entraide, et signale l’importance des investissements dans les commerces ambulants. L’obtention en Allemagne d’automates particulièrement coûteux témoigne par ailleurs d’une inscription internationale des promoteurs de spectacle : apporter une distraction exotique, au sens premier du terme, relève en effet d’un impératif professionnel majeur pour ces forains professionnels soumis à une forte concurrence. Comme le relèvent alors certains observateurs, l’univers des spectacles n’est pas clos et s’inscrit dans un régime fluide qui comporte à la fois des attractions en roulotte, des spectacles de rue et des performances réalisées au sein de compagnies circassiennes aux dimensions variables [Coynart, 1897 ; Mourey, 1906].

38Au premier regard, Bataillard pénètre dans l’univers connu des Manouches alsaciens mais il réalise aussi, guidé par Joséphine Reinhardt, ou Fila, plusieurs observations qui permettent de saisir la cohabitation de plusieurs cercles :

39

Nous allons d’abord à une voiture, sur les marches de laquelle est assise une femme qui doit dire la bonne aventure. Fila a lieu de croire que c’est une Sinti d’Italie. Mais nous recevons un accueil très froid […]. Nous allons beaucoup plus loin, et là, encore à droite en allant vers Vincennes, nous trouvons des Tsiganes incontestables. Le maître de céans est pourtant un gros homme à la face bouffie et rosée sous son teint foncé, mais il ne nie pas son identité tsigane et sa femme ne pourrait la nier, je vois aussi un acolyte maigre au teint jaune et un ou deux enfants qui portent bien le type de leur origine. La femme me dit qu’elle est née à Oran, en Algérie, mais que ses parents y étaient de passage et elle ne peut rien me dire des Tsiganes d’Algérie. Ces Tsiganes sont du midi de la France et ils vont souvent en Espagne, où on les appelle « Gitanes », me dit l’homme, mais évidemment pas dans le midi de l’Espagne, car il ne connaît pas de Gitanos forgerons [13].

40Dans ce court extrait, un portrait des communautés romani à Paris se dessine, marqué par un jeu de superposition. Tout d’abord l’entrelacement et la cohabitation entre Manouches aux noms germaniques et Gitans semblent constants et normalisés ; l’inscription dans un espace à la fois français (élargi au Midi), européen (en lien avec l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne) et méditerranéen (jusqu’aux terres d’empire en Algérie) est aussi illustrée par ce récit [Bataillard, 1873, 1882] [14]. Bataillard suggère par ailleurs certaines stratégies de dissimulation et laisse comprendre que « l’identité tsigane » pouvait être à la fois ouvertement assumée mais également passée sous silence en fonction des interlocuteurs. Cet extrait conforte enfin la perméabilité des ensembles et des identités qui se définissent par une série changeante de paramètres. Les pays – ou régions d’origine –, l’implantation géographique au moment de l’entretien avec l’observateur, les appellations exogènes (« Gitanes ») ou les spécialités professionnelles se combinent, voire s’excluent, pour aboutir à l’identité revendiquée par les sujets questionnés.

41Bataillard semble prendre conscience d’une certaine labilité des identités tsiganes au contact avec les Manouches d’Alsace installés à Paris. Il étudie et analyse l’itinéraire de chaque noyau familial pour observer aussi les croisements et rencontres à l’œuvre entre les différents ensembles des mondes romani. Plusieurs notes indiquent qu’il souhaite ainsi recueillir auprès d’eux des informations sur les Roms chaudronniers et forgerons orientaux de passage dans le nord de la France. Des relations directes sont en effet régulières. Ainsi, en février 1876, Mantzili Reinhardt se voit interroger sur les ressemblances possibles entre des Roms hongrois qu’il a rencontrés en 1872 au Mans, dans la Sarthe, et d’autres qu’il a croisés à Charleroi, en Belgique, à plusieurs années d’écart. Mantzili fournit une description précise de cette première rencontre et des groupes en présence :

42

Il y avait au moins 18 voitures, attelées par 2 chevaux. Ils allaient du Mans vers la Manche. [Mantzili] les a suivis 3 ou 4 jours. Il était avec un de ses camarades, marié comme lui et ayant 6 ou 7 enfants. Le camarade parlait avec eux l’allemand que lui ne sait guère. Ils ont voulu acheter à son camarade une fille qui pouvait avoir 15 ans, 3 000 francs s’il voulait donner sa fille en mariage à leur fils […] Gros boutons d’argent, cannes… le chef en a une plus grande et plus belle. Pipes toutes garnies d’argent. Femmes très négligées. Beaucoup d’argent. À Lyon, le préfet a demandé une caution. Le chef est venu avec 3 hommes chargés de louis d’argent, et le chef a demandé si on en voulait davantage. Le préfet a dit que c’était assez [15].

43Cette description évoque une première impression marquée par l’éclat des attributs les plus visibles (boutons de veste, cannes et pipes) et le déploiement de leur aisance financière auprès des étrangers et même des autorités avec lesquelles ils négocient leur immunité. Des échanges et un compagnonnage ont lieu entre Roms et Manouches, le temps de quelques jours, mais ce témoignage insiste sur les différences qui surgissent : curieusement, ils ne semblent pas communiquer en romani mais en allemand et si des propositions spontanées de mariage sont formulées, elles sont décrites comme incongrues. De manière plus évidente encore, des propos de Mantzili suggèrent la défiance entre les deux groupes en présence et les railleries qui émaillent leur rencontre : les Hongrois auraient ainsi lancé aux Manouches qu’ils n’étaient plus de « vrais Romanitchels », vivant comme eux sur la route et refusant de vivre dans des roulottes ou en appartement. Une autre moquerie sur les manières de s’habiller des orientaux, qui enfilaient leurs longues chemises directement dans leurs bottes, a entraîné le début d’une escarmouche. Dans le récit qui évoque la rencontre à Charleroi durant l’hiver 1873-1874, le jeu des différences s’impose comme le principal registre narratif :

44

Les Bohémiens français étaient 25 ou 30 à l’auberge. Les autres passants se sont arrêtés. On a bu ensemble : un vieux a chanté, on a dansé […]. Mais ne pouvaient pas bien danser avec la musique des nôtres : ont des danses différentes, avec des claquements de mains et de pieds, avec des pas doubles. Le lendemain ceux-ci sont allés les visiter à leur campement dans un grand clos : ont été reçus dans la tente du chef, coussins et édredons en plume pour s’asseoir […]. Sa femme lui fait une soupe dans laquelle il entrait du beurre, de la farine, du vinaigre. Le vinaigre étonnait déjà un peu les nôtres, mais ce qui les scandalisa surtout, c’est que la femme sortit la farine d’un sac attaché sous sa jupe. Nos Bohémiens en effet ne toucheraient pas à un plat au-dessus duquel aurait passé la jupe d’une femme. Or la soupe était copieuse et on en offrit aux visiteurs, qui refusèrent, avec des rires de dégout. De là, mécontentement des Hongrois [16].

45Apparemment, les différences semblent irréconciliables, dans la danse ou dans l’alimentation curieuse qui leur est proposée. La dissymétrie est présentée comme insoutenable en raison du respect différencié des règles de la vie courante, et particulièrement en ce qui concerne le pur et l’impur (marimé en romani) et la proximité de la nourriture avec les jupes et les parties intimes de la femme [Silverman, 1988 ; Cossée, 2002]. L’évocation de ces différences, présentées comme insolites et profondes, est adressée à un Gadjo, un savant, Paul Bataillard, qui cherche précisément à connaître ce qui relie et ce qui différencie des formes sociales distinctes. Le témoin insiste, sans doute avec un certain excès, sur ces différences qui ne semblent pas susciter, par ailleurs, de violentes oppositions. Il expose et souligne les contrastes pour mieux marquer le territoire d’une appartenance et répond aussi aux attentes de l’enquêteur en quête des spécificités et de toutes les traces de particularisme. Incidemment, ce témoignage indique aussi que la morphologie sociale des composantes romani observées au xixe siècle se compose notamment d’un discours performatif qui marque les différences entre le monde romani et le monde des Gadjé mais aussi, à l’intérieur du monde romani, entre ses différents groupes qui coexistent et peuvent se recouper mais suivant des jeux d’échelles parfois extrêmement disparates, sur un plan à la fois géographique et temporel [About, 2018].

46La collecte opérée par Bataillard durant plusieurs décennies auprès des Manouches de Paris réunit une documentation qui, par son caractère labyrinthique et multiscalaire, peut inspirer une forme de vertige. Des relevés méticuleux indiquent l’adresse de personnes et l’âge de leurs enfants. Des cahiers de notes foisonnantes renseignent sur de multiples aspects de la vie quotidienne, sur les trajectoires tant spatiales que professionnelles. Les doutes du savant sur la pertinence de son questionnaire et les interrogations qu’il s’adresse à lui-même en vue d’un prochain entretien voisinent avec des pages manuscrites et annotées qui tentent de clarifier les lignes principales d’un propos érudit en construction. L’absence de synthèse élaborée sur les mondes manouches parisiens, parcourus par Bataillard entre les années 1840 et 1880, incite à trouver et inventer des clefs de lecture pour saisir la nature de cette archive prolifique et insaisissable à plus d’un titre. Considérer chaque document comme la pièce d’une enquête ethnographique engage un double renversement : d’une part, les archives savantes ne sont plus seulement enfermées dans une tradition ou un modèle intellectuel qui a présidé à leur constitution et, d’autre part, elles laissent apparaître les tensions, les contradictions et les hésitations qui traversent toute œuvre intellectuelle. Elles invitent, par ailleurs, à repenser le processus de constitution des savoirs anthropologiques et ethnologiques, du xixe et du début du xxe siècle, concernant les mondes romani, et permettent de considérer les occasions manquées qui ont accompagné la fabrique d’une catégorie tsigane.

47Surtout, ces archives rendent compte d’une enquête au plus près d’acteurs qui donnent à voir la réalité sociale et protéiforme d’une composante manouche inscrite au cœur de la société parisienne. Intégrées dans le tissu social protéiforme de la capitale, ces familles occupent une position méconnue, située à la fois dans la vie artistique, dans l’espace populaire des faubourgs et des marges urbaines, dans l’univers des pratiques foraines et dans les dynamiques élargies des sociétés de l’itinérance, lesquelles oscillaient selon des rythmes singuliers et évoluaient à des échelles métropolitaine, régionale, transrégionale et même internationale. Au plus près des histoires familiales, la documentation laisse aussi poindre les mécanismes d’une solidarité entre des acteurs appartenant à un réseau dense de relations interpersonnelles et interfamiliales. Ces relations n’étaient pas exemptes des difficultés qui émaillent la vie quotidienne des couches populaires : les divisions, les épreuves du temps ou les confrontations avec la justice, dont les archives de Bataillard rendent aussi compte, forment une toile de fond qui, à l’occasion, obscurcit une partie de l’horizon social de ces commu­nautés. Les regards de biais ou les enquêtes rapides, réalisées à la même époque par des observateurs peu avertis ou des journalistes, ne retiennent bien souvent que cette image déformée et incomplète qui, d’ailleurs, s’inscrit durablement dans l’imaginaire collectif.

48La transcription par Bataillard des faits et gestes, les rapports réalisés à propos des lieux, des personnes, l’ambition de saisir les évolutions de la structure familiale, l’attention portée aux métiers et aux déplacements, aux logiques économiques, aux interactions ou aux différences qui les caractérisent, élaborent un portrait composite et inédit des formes sociales. De ce panorama émerge ainsi l’autre facette d’un archiviste, attaché aux institutions du savoir (École des chartes, sociétés savantes, Facultés), qui n’hésitait pas à arpenter le terrain social de son enquête. Ce projet ethnographique paraît extrêmement novateur, à plusieurs titres, à travers les méthodes qu’il mobilise d’enquêtes directes et indirectes, dans la durée remarquable de son étalement, par ses productions multiples (photographies, notes, entretiens, questionnaires) mais aussi par l’ambition politique, et presque militante, qui anime son auteur. En forme de complément à son propos, Bataillard mentionnait quelques idées manquantes de son article publié dans Paris Guide, parmi lesquelles il indiquait celle-ci :

49

Il faut qu’on tienne compte des préventions qui les poursuivent. L’un d’eux me disait récemment avec raison que le moindre méfait de la part [d’un] d’entre eux est mis sur le compte de toute la bande, d’autant plus qu’ils ont du moins ce reste de vertu de ne pas se trahir mutuellement, et de cacher la faute d’un frère, même quand ils désapprouvent et le blâment. En apportant dans les relations avec eux un peu de cet esprit fraternel, que les Gadjé leur ont toujours refusé, on ferait plus pour leur amélioration et leur fusion dans la société, que par beaucoup de moyens difficiles, compliqués et coûteux [17] ■.

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Mots-clés éditeurs : Ethnographie, Manouches, Morphologie sociale, Paris, Romani, Sinti, Tsiganes

Date de mise en ligne : 05/10/2018

https://doi.org/10.3917/ethn.184.0673