Anne Monjaret et Catherine Pugeault (dir.). Le Sexe de l’enquête. Approches sociologiques et anthropologiques .Paris, ens Editions, 2014, 264 p..par Catherine Deschamps ens d’Architecture de Paris Val-de-Seine Sophiapol/Lasco Université Paris Ouest Nanterre La Défense cathdes@club-internet.fr
Pages 365h à 379h
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/ethn.162.0365h
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1 Dans des publications, des colloques, voire exclusivement des discussions informelles qui ne laissent pas trace, les anthropologues et sociologues qui travaillent sur les rapports sociaux de sexe, sur la sexualité et, ajoutons-nous, sur le vih-sida, accompagnent régulièrement leurs terrains ou enquêtes d’une démarche réflexive sur ce que fait leur propre sexe et orientation sexuelle à ce qui leur est donné à voir, à entendre, plus rarement à mesurer. Le grand mérite du recueil d’articles que dirigent Anne Monjaret et Catherine Pugeault est de sortir la question de l’incidence du sexe et de la sexualité des chercheuses et des chercheurs d’objets nécessairement liés au genre et à la sexualité. Il a ainsi été demandé à des auteurs travaillant sur des thèmes variés de souligner « tout ce que le protocole d’enquête et la progression de la recherche devaient aux effets de sexe » [11]. Bien qu’elles et ils n’aient pas forcément rendu compte de l’ensemble du processus scientifique, comme le regrettent les initiatrices de l’ouvrage en préambule, « laissant de côté l’interprétation de la dimension sexuée de leur identité dans le choix personnel de leur objet d’étude […] comme dans l’élaboration de leurs hypothèses et, enfin, de leur écriture », les auteurs se sont attachées à décrire et analyser les « interactions vécues au fil des rencontres concrètes » [11].
2 Après un article d’ouverture consistant qui propose un état des lieux de la littérature existante sur le sujet, notamment par une analyse systématique des sommaires des principales revues de sciences sociales françaises et des articles afférents, le livre se divise en trois parties, chacune introduite par Anne Monjaret et Catherine Pugeault. Ce découpage témoigne peut-être davantage des angles avec lesquels les initiatrices pensaient – à raison – pertinent de croiser l’influence du sexe dans la relation d’enquête, que d’un ordonnancement des différentes contributions en fonction de leur contenu. La première partie se veut porter sur « les manières d’établir et de renforcer une relation de confiance » [81], à la fois dans la durée et en essayant d’éviter de « se sentir débiteur ou débitrice vis-à-vis de son interlocuteur ou interlocutrice » [82]. La deuxième s’attache au « théâtre des relations sexuées » [127], autrement dit aux lieux matériels des interactions et aux différentes formes sociales de proximité ou d’éloignement entre sociologues ou anthropologues et personnes enquêtées. La dernière passe du sexe à la sexualité et questionne les rapports de séduction, d’ambiguïté, de désir ou de rejet, qui traversent les relations de terrain, en tentant d’être aussi sensible « à la place du non-dit, qui masque les définitions sociales de la féminité et de la masculinité sexualisées » [201] – non-dit susceptible de concerner la ou le chercheur, autant que celle ou celui qui est observé, et non-dit ou trop-dit qui peut également cacher des représentations d’enquêteur ou d’enquêtrice, ce qui se lit parfois en filigrane des articles.
3 Les chercheuses et chercheurs sollicités s’accordent sur un point : si ce sont les effets de genre ou de sexualité qu’ils isolent dans leurs contributions, d’autres variables sont également susceptibles d’influer et de coproduire les relations d’enquête : entre autres, Isabelle Mallon, ayant travaillé sur des femmes et des hommes résidant en maison de retraite est attentive aux effets d’âge, même si elle observe que « la vieillesse est un âge de la vie encore insuffisamment questionnée par le genre » [86]. Il arrive en effet que, par leur caractère spectaculaire, des composantes sociales des populations observées en écrasent ou en rendent d’autres invisibles. Isabelle Mallon est par ailleurs l’un des rares auteurs de l’ouvrage à questionner rapidement ce que le choix de son objet de recherche et sa manière de l’aborder « par le bas […] dans un souci d’aller au-delà des faits les plus publics » [88] doit peut-être à son propre sexe. L’article de Laurence Guyard portant sur les consultations gynécologiques, témoigne notamment des corps des personnes enquêtées et du corps de la chercheuse dans l’interaction d’enquête, avec des développements intéressants sur les effets de proxémie et les postures. Pierre-Noël Denieul qui étudie des femmes entrepreneures en Tunisie, et dont le terrain est le seul qui se situe hors de France, reconnaît sans détour que la question du sexe ne fait pas partie de ses préoccupations. On devine que se prêtant pourtant honnêtement à la commande, il continue d’être assez peu familier des débats et des enjeux autour du genre. Son évocation de la relation tripartite entre la stagiaire qui traduit de l’arabe vers le français, lui-même et les enquêtées est toutefois susceptible d’être poursuivie.
4 La contribution de Jasmina Stevanovic évoque également une relation tripartite, entre elle, le caméraman qui l’accompagnait sur les bateaux, et les femmes et hommes officiers de la marine marchande. Ses développements sur l’importance de la hiérarchie, analysée via le filtre du sexe et au-delà, sont particulièrement pertinents, où s’observe un système global de fonctionnement : « Cette importance donnée à la hiérarchie est liée à la sécurité du navire et de son équipage. Ne pas la remettre en cause, c’est savoir qu’en cas de problème, les ordres seront suivis immédiatement […] Si nous fonctionnions comme eux, nous pouvions entrer en confiance […] Et si vis-à-vis des hommes j’étais perçue comme la supérieure hiérarchique du caméraman, pour elles [femmes officiers de marine enquêtées] je devenais une subalterne à surveiller, à protéger, mais aussi à initier » [142-143]. Marc Bessin et Marie-Hélène Lechien, à propos de leur recherche sur la prise en charge sanitaire de détenus, abordent eux aussi les effets de la mixité de leur duo scientifique sur ce qui leur a été donné d’enquêter et sur la répartition des tâches, laquelle leur a été partiellement imposée par l’administration pénitentiaire et est donc interprétée rétrospectivement. Ils font partie des chercheurs qui osent pousser un peu plus loin l’objectivation. Travaillant dans des univers « survirilisés », ils témoignent de l’injonction faite aux femmes d’éviter toute forme de « féminité ostentatoire ». Leurs développements sur les formes de « surpolitesse » qui « constituent autant de manières, pour les détenus ou pour les surveillants, de jouer avec les peurs et ou les réprobations qu’ils prêtent aux intervenantes extérieures » [154] sont particulièrement stimulants. Geneviève Provost, ayant pour sa part travaillé sur la féminisation de la police – autre territoire masculin –, note également combien les femmes rencontrées, et par effet ricochet elle-même, sont convaincues de « suivre les codes virils de la disqualification du féminin » [171]. Ses descriptions de la « règle de dissémination des femmes » [169] – conséquence du fait que lors des interventions, les équipes doivent toujours être en majorité composées d’hommes – et de ce que sa présence perturbe des équilibres qui lui sont liés, associent pertinemment la commande faite pour l’ouvrage avec des éléments de contenu de son enquête. Agnès Jeanjean continue d’observer un univers masculin, celui des égoutiers. Plutôt que d’insister sur le fait de ne pas adopter les codes de la surféminité, elle se sent d’abord encouragée à « faire la jeune fille » [186], dans un rapport initiée-initiateurs.
5 L’enquête d’Anne Saouter dans le milieu rugbystique relate ses difficultés à accéder tout à la fois au groupe des hommes et aux trois cercles féminins qui entourent les rugbymen : les initiées (qui ne sont jamais des partenaires sexuelles), les groupies (qui le sont occasionnellement), les épouses (qui sont aussi des partenaires affectives mais qui, comme les mères, autres figures importantes, n’ont que peu accès aux à-côtés festifs à l’inverse des deux premières catégories de femmes). Or, dit-elle, si « ma féminité a finalement été un atout : en perturbant au départ les habitudes du groupe [des hommes], elle m’a permis d’appréhender les normes. Elle m’a en revanche empêchée d’enquêter auprès d’un groupe particulier, celui des groupies » [214]. à la suite, Philippe Combessie interroge ce que son sexe et son orientation sexuelle ont provoqué lors de son enquête sur des femmes libertines. Contre toute attente, il estime que la séduction n’a pas « pesé sur la recherche malgré les apparences, beaucoup moins en tout cas que sur d’autres terrains » [227], peut-être parce que les femmes enquêtées « n’ont pas grand-chose à gagner à séduire un sociologue d’âge mûr : les capitaux dont il peut disposer n’ayant qu’une valeur réduite dans les milieux qui favorisent les échanges sexuels » [228]. Sylvie Bigot, dont l’article clôt l’ouvrage et dont les travaux ont porté sur les escort(e)s et leurs clients, a en revanche estimé nécessaire de marquer les limites pour éviter les ambiguïtés de séduction entre elle et les personnes qu’elle a rencontrées. L’apport de sa contribution tient notamment à sa réflexion sur les effets de genre et de séduction selon les lieux matériels ou virtuels de l’interaction et selon les modes de communications, par oral ou par écrit.
6 Comment, maintenant, synthétiser et dépasser l’accumulation des expériences de terrain rassemblées dans le livre ? Il convient ici de dire un mot des dernières pages que proposent Anne Monjaret et Catherine Pugeault. Or leurs propos de clôture tiennent davantage de la postface demandée à un tiers que de la conclusion écrite par celles qui ont sollicité des chercheuses et chercheurs particuliers : elles prennent le risque de les critiquer – ce qui permet d’ouvrir des pistes futures – et semblent être quelque peu déçues par rapport aux ambitions qui étaient les leurs en lançant le projet. En dépit de la qualité des articles, nous partageons certaines de leurs réserves et notamment la suivante : « Dans les textes recueillis, on accède […] plutôt au point de vue supposé des enquêté(e)s, et l’enquêteur(trice) tait souvent son propre regard sur ses interlocuteur(trice)s » [249]. Ce sont en effet le plus souvent les personnes enquêtées qui continuent d’être objectivées lorsque les sociologues ou les anthropologues peinent encore un peu à s’observer avec distance et sans indulgence. En conséquence, les articles ont autant un statut académique qu’ils peuvent se lire comme des sources et le début d’un terrain dont le chantier est considérable. Mais peut-être sommes-nous là sur la corde raide de la réflexivité, exercice toujours périlleux lorsqu’il ne nourrit pas explicitement les analyses du terrain. Dans ce fait, les contributions les plus stimulantes de l’ouvrage sont celles qui savent tricoter questionnements sur le sexe de l’enquête et dépassements de ces questionnements pour les reverser au registre de la fabrique de connaissance sur un terrain donné.