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Compte rendu

Roberte Hamayon, Jouer. Une étude anthropologique, Paris, La Découverte, collection « Bibliothèque du Mauss », 2012, 370 p.

Pages 173a à 175a

Citer cet article


(2014). Roberte Hamayon, Jouer. Une étude anthropologique, Paris, La Découverte, collection « Bibliothèque du Mauss », 2012, 370 p. Ethnologie française, . 44(1), 173a-175a. https://doi.org/10.3917/ethn.141.0173a.

« Roberte Hamayon, Jouer. Une étude anthropologique, Paris, La Découverte, collection “Bibliothèque du Mauss”, 2012, 370 p. ». Ethnologie française, 2014/1 Vol. 44, 2014. p.173a-175a. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2014-1-page-173a?lang=fr.

2014. Roberte Hamayon, Jouer. Une étude anthropologique, Paris, La Découverte, collection « Bibliothèque du Mauss », 2012, 370 p. Ethnologie française, 2014/1 Vol. 44, p.173a-175a. DOI : 10.3917/ethn.141.0173a. URL : https://shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2014-1-page-173a?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ethn.141.0173a


1 par Laurent‑Sébastien Fournier

2 IDEMEC

3 Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme

4 laurent.fournier@univ?nantes.fr

5 Le dernier livre de Roberte Hamayon a une ambition généraliste qui le place résolument du côté de l’anthropologie. De ce point de vue, le lecteur en quête d’exemples ethnographiques sibériens méticuleusement décrits restera sur sa faim devant les développements théoriques parfois assez complexes qui permettent à l’auteur de proposer plutôt ici une définition générale du « jouer » comme « modalité de l’action » [21]. De même, lorsqu’il y a comparatisme, ce dernier embrasse des périodes fort amples de l’histoire, n’hésitant pas à recourir à des matériaux puisés dans l’Antiquité grecque ou romaine ou dans des aires culturelles bien éloignées de la Sibérie, en Europe occidentale ou ailleurs, de sorte que les jeux évoqués le sont rarement en termes de microvariantes locales ou d’évolutions historiques à court terme.

6 Mais si le livre insiste assez peu sur ces éléments ethnographiques, c’est parce que l’auteur souhaite justement se situer « à rebours des tendances actuelles à n’encourager que des études spécialisées » [20]. Roberte Hamayon travaille « à partir d’exemples sibériens », comme le précise le sous?titre mentionné à l’intérieur du livre [5], mais elle fait le choix d’aborder l’unité du jouer plutôt que la diversité des jeux concrets. Elle se situe en cela à la croisée d’influences psychologiques (Winnicott), philosophiques (Henriot) et cognitivistes (Bateson), n’hésitant pas à interroger le jeu comme une catégorie universelle, « applicable à l’animal comme à l’homme ». Ce faisant, elle souhaite aussi revisiter les grandes synthèses classiques qui avaient été proposées au milieu du XXe siècle par Caillois ou Huizinga, en développant ce qu’elle nomme « une approche générative du jouer » [22].

7 Les exemples ne sont toutefois pas absents du livre, et Roberte Hamayon se sert volontiers du riche corpus qu’elle a accumulé en plus de 40 ans de recherches sur la Mongolie et la Bouriatie. Luttes, sauts, danses, tir à l’arc, courses de chevaux, jeux liés aux mariages, à la chasse ou à l’activité chamanique, jeux associés à la récitation rituelle des épopées, compétitions de « jeux virils » transformées en fêtes sportives par les instances politiques pendant ou après la période communiste, sont les pratiques qui servent ici de base pour penser ou illustrer les dimensions structurantes du « jouer ». Une première partie de l’ouvrage, plus courte, rappelle les paradoxes inhérents à la catégorie du jeu, donne des repères historiques sur les multiples condamnations dont il a fait l’objet à travers le temps et le définit comme « une modalité de l’action en décalage » [80] associant « des mouvements vifs et répétés créant un cadre fictionnel » [103]. Le fait de privilégier une définition minimale du jeu est un choix qui permet de l’envisager dans son acception la plus générale. À partir de là, la deuxième partie de l’ouvrage aborde les multiples dimensions du jouer appréhendé comme un processus cognitif complexe.

8 Chapitre après chapitre, Roberte Hamayon en dévoile les différents aspects. Caractéristique par l’implication du corps qu’il suppose, le jouer a aussi un caractère fictionnel car il est fondé sur une démarche d’imitation. Les chamanes imitent les cervidés ou les gallinacés et attendent de leurs jeux un « effet » sur le renouveau de la nature, l’abondance du gibier, ou la chance. Par le cadre fictionnel qu’il met en scène, le jeu ressemble ainsi au rite [138], tout en s’en détachant par d’autres aspects. Le jouer a aussi un rôle préparatoire car il est censé préfigurer la réalité à venir, d’où son importance dans diverses situations augurales. Chants longs et épopées sont ainsi récités par les chamanes pour préparer des campagnes de chasse par exemple. Ces pratiques forment un « modèle réduit » qui imite la réalité tout en espérant la déterminer. De manière générale, le jouer a une fonction cognitive essentielle car il crée un cadre fictionnel qui construit des oppositions et des complémentarités entre différentes pratiques ou groupes sociaux.

9 Dans ce contexte, le jouer peut être compris comme un « cadre » qui permet d’interagir avec des êtres imaginaires pour réjouir les dieux ou les esprits, ou avec d’autres êtres humains. Utilisant largement les notions de dramatisation et de représentation, le jouer ainsi conçu se rapproche du théâtre et peut être approché à travers les performances épiques dans certains exemples bouriates. Mais le cadre du jouer n’est pas neutre. Il suppose une implication du psychisme et renvoie à la question de l’émotion. L’effet attendu du jouer ne concerne pas uniquement le réel, mais aussi l’affect et les sentiments : le jouer a des aspects propitiatoires et conjuratoires qui se retrouvent aussi dans les sociétés contemporaines, par exemple lorsqu’il est dit qu’une victoire à la coupe du monde de football peut avoir un « effet » pour lutter contre la crise économique [223].

10 Une autre dimension importante du jouer se rapporte à l’indétermination et à la chance. En menant des comparaisons très suggestives entre les cultures de l’Antiquité et l’univers du chamanisme, le livre propose une analyse approfondie de la notion de chance, mais aussi des notions complémentaires de ruse et de stratégie. À ce propos, l’auteur insiste sur le fait que le jeu n’est en rien assimilable à de la tromperie, car dans le jeu on sait toujours qu’on joue. De plus, le jouer est caractéristique car il met la chance au service de l’intérêt collectif en favorisant des opérations de redistribution et de hiérarchisation.

11 Les derniers chapitres du livre proposent de considérer le « modèle sexuel du jouer » à partir d’exemples de jeux « de structure masculine » ou orientés vers un idéal de virilité. Le jouer, en tant que « répétition du mouvement et limitation de l’espace » [288], serait mimétique de la parade amoureuse et aurait une orientation rythmique métaphorique de la référence sexuelle. Mais au?delà de cet aspect sexuel que Roberte Hamayon retrouve dans de nombreuses langues dans le vocabulaire même de différents jeux, le jouer serait aussi à comprendre en relation avec les notions de « marge » et de « métaphore ». Comme une porte « joue » sur ses gonds, le jouer serait le lieu par excellence des « négociations individuelles » et de la métaphorisation, c’est?à?dire le lieu de la création fictionnelle d’une dimension « décalée » par rapport au réel.

12 L’ouvrage de Roberte Hamayon permet finalement de rappeler le caractère fondamental de la catégorie du jouer pour l’anthropologie. La discussion de fond permise par l’ouvrage conduit à distinguer le jeu de catégories voisines comme le rituel, le théâtre ou le sport, et de repérer ses différentes dimensions constitutives : implication du corps, caractère imitatif ou fictionnel, fonction préparatoire à certaines actions, processus cognitif permettant la construction de relations sociales ou imaginaires, modalité d’interaction et de dramatisation impliquant le psychisme et les émotions, conduite fondée sur la chance et la ruse et opérant redistributions et hiérarchisations, pratique ou catégorie liée à la sexualité ou à la métaphorisation. Le jouer apparaît dans ce livre comme un processus complexe qu’il convient de prendre à bras le corps pour mieux comprendre les ressorts de l’action humaine.


Date de mise en ligne : 26/02/2014

https://doi.org/10.3917/ethn.141.0173a