Pierre Charbonnier, Pierre Couturier, Antoine Follain et Patrick Fournier (dir.), Les espaces collectifs dans les campagnes, xie- xxi e siècle. Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2007, 519 p.
Pages 151k à 182k
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/ethn.091.0151k
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1 par Jean-René Trochet
2 Université Paris IV-Sorbonne
3 jean-rene. trochet@ paris-sorbonne. fr
4 Cette imposante publication est le fruit d’un colloque d’historiens et de géographes, dont les objectifs « étaient d’obtenir de “nouvelles approches”, de réfléchir à l’évolution de la notion de “collectif” sur la longue durée et d’insister sur les aspects politiques et territoriaux de la gestion des espaces collectifs en apportant des éléments nouveaux et en approfondissant certains thèmes traditionnels de l’historiographie par des études de cas » [11]. Ces intentions provenaient elles-mêmes du constat que de nombreuses thèses d’histoire et de géographie rurales avaient consacré depuis longtemps des développements plus ou moins longs aux espaces collectifs, mais qu’il n’existait jusqu’à présent en France aucune étude d’ensemble sur la longue durée concernant ces derniers, « permettant une approche des héritages et des mutations laissés par les pratiques agraires qu’ils induisent » [ibid.]. Cet ouvrage ne prétend pas pour autant établir une synthèse, mais il renouvelle une thématique qui n’avait jamais fait l’objet auparavant, dans notre pays, d’une publication de cette envergure.
5 Les contributions s’ordonnent en trois parties principalement en fonction des spécialités des intervenants, mais les thèmes principaux du livre, autour des « milieux et pratiques sociales », sont présents partout. Cela évite à la fois une rupture trop systématique entre les deux disciplines et les trois périodes considérées : le Moyen Âge, les Temps modernes et la période contemporaine. Les éditeurs insistent en premier lieu sur la prudence avec laquelle l’historien doit envisager la situation juridique de ces territoires. L’adoption de l’adjectif « collectif » relève d’ailleurs d’une décision réfléchie, car il recouvre au mieux différents termes utilisés pour désigner les espaces grevés de droits d’usage paysans dans la France d’Ancien Régime : espaces collectifs proprement dits, ou espaces utilisés collectivement de façon temporaire ou intermittente. Le problème est évidemment considérable car il est au cœur de la difficile distinction entre le privé et le public au Moyen Âge et aux Temps modernes. Un autre problème initial, plus ponctuel, est celui de la définition des ayants droit et des zones sur lesquels ils exerçaient leurs droits. Plusieurs communications montrent ainsi que les territoires collectifs étaient loin de correspondre aux territoires paroissiaux et communaux. Certains étaient plus réduits, comme les biens sectionaux contemporains, mais d’autres s’étendaient bien au-delà, comme les communautés de vallées ou de sections de vallées alpines et pyrénéennes, et des formes d’association particulières, telles les « consorteries » ou « pareries » des Alpes (Fabrice Mouthon, les prenaient souvent en charge.
6 Quels étaient précisément ces espaces collectifs, et quels en étaient les usages ? La majorité des articles sont consacrés à deux grands types de milieux dans lesquels les formes de propriété collective ont été identifiées et étudiées : les montagnes et, plus récemment, les milieux humides. Mais cela n’épuise pas la liste des milieux dans lesquels ces formes étaient présentes, comme le montre Daniel Pichot sur les espaces collectifs dans l’ouest de la France. En montagne, ces derniers étaient présents dans la zone située au-dessus des forêts, mais aussi dans les régions de moyenne montagne (au-dessus de 800 m). Sous l’étiquette « lieux humides », il faut entendre les marais mais aussi les étangs littoraux ou non, les tourbières et les lits majeurs des rivières. Les usages les plus fréquents de ces lieux sont ceux qui étaient et restent liés à l’élevage, en particulier bovin ; mais certaines contributions consacrées aux zones humides insistent aussi sur la pêche (Carole Puig pour le Roussillon médiéval). En outre, l’on sait également que dans certaines régions une partie des terres communes pouvait être temporairement cultivée sous certaines conditions, pratique précédant d’ailleurs parfois l’appropriation individuelle. Dans les lieux destinés à l’élevage, de loin les plus importants, un document poitevin du début du xixe siècle résume assez bien une situation qui se présentait dans de nombreuses contrées où l’on trouvait des espaces collectifs pour une grande partie de la période concernée. Les habitants de telle paroisse y disposaient depuis 1390 « du droit de faire pacager leurs bestiaux, gros et menus, sur l’étendue de tous les marais, en payant la redevance et la coutume fixées » [76].
7 Les fonctions et les enjeux de ces espaces ne restèrent cependant pas les mêmes au cours du millénaire que recouvre le livre. La première partie s’attache à montrer comment « les espaces et usages collectifs ont été organisés progressivement de l’An Mil au xviiie siècle » [23], et la seconde est plus spécialement consacrée aux interventions de l’État, surtout lors de la période contemporaine. Les documents du Moyen Âge nous informent sur la gestion de ces territoires, que l’équilibre des forces entre seigneurs et usagers contribue en grande partie à façonner. Beaucoup de ces textes doivent d’ailleurs leur existence aux conflits entre les uns et les autres ; ils permettent d’identifier les espaces, quelquefois de les évaluer, de les cartographier, et parallèlement de repérer les usagers et leurs formes d’organisation. La deuxième partie montre que l’intervention de l’État sur les usages collectifs est bien antérieure à la législation révolutionnaire, puisque Antoine Follain voit la monarchie intervenir dès le xvie siècle en vue de « fiscaliser » les biens communaux. Mais, plus tard, les courants de pensée influents qui souhaitent supprimer ou transformer ces espaces, comme les agronomes au xviiie siècle et les hygiénistes au siècle suivant, ne trouvent pas forcément un écho favorable chez les élites locales. Dans bon nombre de cas, celles-ci entendent continuer à profiter de ces lieux tandis que les plus pauvres sont favorables au partage. C’est évidemment une situation très différente que décrivent les géographes dans la troisième partie, lors d’une revue contemporaine des espaces collectifs dans une partie de l’Europe occidentale : ils montrent qu’entre l’abandon des pratiques communautaires et les politiques de valorisation, les situations varient d’un État à l’autre.
8 Les éditeurs, on l’a dit, se défendent d’avoir voulu élaborer la « synthèse attendue » [11]. Mais on leur reconnaîtra volontiers d’avoir fait le point, sans doute pour longtemps, sur un sujet qui intéresse de nombreux ruralistes en France et en Europe. L’on regrettera donc d’autant plus l’absence de quelques ajouts qui, à partir des seuls articles du volume, auraient pu achever de combler la curiosité du lecteur. Une carte des différentes contrées étudiées, un index des matières un peu moins timide, un glossaire critique (tout le monde ne sait peut-être pas ce qu’est une terre « herme », et encore moins le droit de « marchage » ou la « revivre », pour nous en tenir aux expressions employées dans un seul article), et surtout une bibliographie synthétique, auraient ainsi été bien utiles et facilement réalisables. Mais il s’agit là de remarques de détail qui n’enlèvent rien à l’étape scientifique fondamentale (à défaut de la synthèse !) que marque cet ouvrage dans l’étude des espaces collectifs en France et en Europe. ?