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Compte rendu

« Censures visibles, censures invisibles », Les dossiers de l’audiovisuel, no 106, (sous la dir. de Patrick Champagne et Dominique Marchetti), ina-Documentation française, novembre/décembre 2002, 76 pages

Pages 165b à 179b

Citer cet article


(2006). « Censures visibles, censures invisibles », Les dossiers de l’audiovisuel, no 106, (sous la dir. de Patrick Champagne et Dominique Marchetti), ina-Documentation française, novembre/décembre 2002, 76 pages. Ethnologie française, . 36(1), 165b-179b. https://doi.org/10.3917/ethn.061.0165b.

« “Censures visibles, censures invisibles”, Les dossiers de l’audiovisuel, no 106, (sous la dir. de Patrick Champagne et Dominique Marchetti), ina-Documentation française, novembre/décembre 2002, 76 pages ». Ethnologie française, 2006/1 Vol. 36, 2006. p.165b-179b. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2006-1-page-165b?lang=fr.

2006. « Censures visibles, censures invisibles », Les dossiers de l’audiovisuel, no 106, (sous la dir. de Patrick Champagne et Dominique Marchetti), ina-Documentation française, novembre/décembre 2002, 76 pages. Ethnologie française, 2006/1 Vol. 36, p.165b-179b. DOI : 10.3917/ethn.061.0165b. URL : https://shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2006-1-page-165b?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ethn.061.0165b


1 par Lucas Dufour

2 chrime, Paris 3

3 lucasdufour@yahoo.fr

4 Il serait fastidieux de passer en revue les lieux communs de la mythologie journalistique. Il en est toutefois un qui perdure : la censure n’est plus. Fini le temps de l’information dûment estampillée ou de l’informateur s’enquérant de l’assentiment des pouvoirs ; fini le temps du consensus aveugle, en vertu duquel ministres ou patrons de presse prodiguaient l’art de taire à ceux dont le métier est de dire. Désormais, les puissants qui souhaitent prévenir l’indésirable médiatisation, ajuster les zones de secret à leur mesure ou, si nécessaire, accabler de consignes une presse qu’ils veulent engourdie et peureuse n’ont plus voix au chapitre. Dans les rédactions, le seul encadrement qui tienne est désormais celui du professionnalisme : d’une part, le journaliste peut raconter le monde sans torpeur ni détournement, sans autre idéologie à promouvoir que celle de la vérité et sans autre accord préalable que celui de sa conscience ; et, d’autre part, l’attention publique, qui bénéficie dès lors d’un accès non expurgé aux affaires du monde, peut naviguer en meilleure connaissance de cause. Et si, par malheur, la censure renaît ici ou là, motivée vraisemblablement par quelques circonstances inhabituelles – par exemple une situation de guerre –, c’est l’exception qui confirme la règle : la censure est bien morte, même si, de temps à autre, elle ressuscite pour quelques éphémères nécessités.

5 C’est autour de cette perspective, dont les termes sont relativement simples à définir, que la réflexion sur la censure s’est jusqu’ici articulée ; et c’est cette vision dont le numéro de l’automne 2002 des Dossiers de l’audiovisuel (qui regroupe trente textes), dans une analyse salutaire, s’emploie à montrer le caractère artificieux, voire nuisible à l’appréhension des médias et des enjeux qu’ils soulèvent. Avec, en filigrane de la série de textes sélectionnés par les sociologues Patrick Champagne et Dominique Marchetti, une question critique et paradoxale : la censure a-t-elle jamais été aussi importante ou en meilleure forme qu’aujourd’hui ?

6 Pour répondre, il convient de reformuler la définition de la censure. Cela ne signifie pas qu’assimiler la censure aux pouvoirs politiques qui y avaient recours pour réprimer ou diriger l’information soit en soi irrecevable ; on ne comprendrait pas autrement l’un des aspects majeurs de l’évolution des médias au cours de ces quarante dernières années marquée par les interdictions puis par les pressions gouvernementales [Jérôme Bourdon : 15]. Mais cette définition est insuffisante, voire suspecte. Patrick Champagne le note d’emblée : cette définition n’est pas tant réductrice que fonctionnelle car, en éclipsant toutes les autres logiques qui sous-tendent et conditionnent la censure, elle permet au champ journalistique, en interne, de forger le mythe de son autonomie et, en externe, d’asseoir sa légitimité sociale ; elle permet, en outre, au champ politique – qui peut dorénavant, à peu de frais, se prévaloir d’un soutien effectif à la liberté de la presse – de reléguer au rang de mauvais souvenir l’utilisation de l’information comme moyen d’exercice du pouvoir. Autant de satisfecit qui, pour les auteurs qui se partagent l’espace de ces Dossiers, méritent quelques rectifications nécessaires : la « démocratisation », la dérégulation des marchés de l’information ou les poussées technologiques de ces dernières décennies ne nous autorisent nullement à négliger l’importance de cette figure clef de la domination qu’est la censure. Bien au contraire : le banc des accusés a beau être vide aujourd’hui, l’affaire n’en est pas classée pour autant.

7 Afin de mieux rendre compte du phénomène actuel de la censure, les auteurs proposent de substituer à la polarisation sur une censure externe, patronale ou politico-institutionnelle – censure repérable, dont la fonction principale est d’interdire ou d’imposer mais qui a l’inconvénient majeur de prêter le flanc à la méfiance –, une distinction en triade destinée à comprendre les mécanismes hétérogènes du phénomène : une censure strictement professionnelle, une censure économique et une censure idéologique ; trois censures interdépendantes, anonymes et insidieuses qui effacent, en même temps que l’objet de leur occultation, le fait qu’il y a eu escamotage – et cela, autant aux yeux du public qu’à l’intérieur des rédactions. Poser la question de la censure, c’est donc montrer comment, dans la durée, au sein des rédactions elles-mêmes, sans qu’il soit plus nécessaire d’user de moyens de contrainte, s’acceptent, s’intériorisent et se naturalisent des pratiques censoriales qui, pour discrètes qu’elles soient, n’en restent pas moins inquiétantes.

8 Force est de constater, pour commencer, que les dynamiques de connivences agissent toujours : elles consistent ici, par exemple, à maintenir, entre dirigeants ou hauts fonctionnaires d’un côté et journalistes politiques de l’autre, ce domaine réservé du off qui élude nombre d’informations [Jean-Baptiste Legavre : 48-50 ; Jean-Claude Raspiengeas, à propos du film de Pierre Carles Pas vu, pas pris : 52-53] ; ou là, à propos du dopage par exemple, notamment dans la presse sportive, en cette « espèce de règle qui faisait qu’on n’en parlait pas » [Bertrand Dargelos : 54]. Ici, les professionnels de l’information œuvrent dans l’intérêt bien compris des pouvoirs établis.

9 C’est l’« emprise croissante de la logique économique » qui retient davantage l’attention. Parce que les journalistes circonscrivent de plus en plus leurs exigences aux limites fixées par la rentabilité financière de l’information, « c’est l’Audimat, résume Patrick Champagne, qui tend à devenir le nouveau censeur » : les pressions du marché excluent d’elles-mêmes tout contenu ou toute thématique insuffisamment consensuels. Si bien qu’en réalité, derrière l’apparence d’abondance, là où règne la supposée « surinformation », c’est bien la « sous-information » qui prévaut. Comme si la logique marchande dans le secteur des médias – faire « un journal de Mimiles pour les Mimiles », comme s’en indigne le journaliste Marcel Trillat [24] – avait pour corollaire le développement d’une situation de pénurie informationnelle.

10 Mais cette évolution économique des médias, qui circonvient bel et bien l’opinion par occultation pure et simple, se traduit aussi par des réalisations plus subtiles. Par exemple, l’assujettissement croissant de l’information aux exigences publicitaires [Ange Casta : 33] a pour conséquence directe le développement des softnews et le renforcement, notamment à la télévision, de ce que l’on nomme l’infotainment – soit une information de divertissement, qui réduit la dénonciation, par goût du scandale, à des enjeux secondaires [Olivier Baisnée : 58-61] et qui participe plus d’une mise en spectacle bonimenteuse ou racoleuse du monde que de sa mise en récit explicative. Cette « censure invisible » – c’est ainsi que les Dossiers la nomment – tronque ou simplifie les commentaires en ne retenant, au mieux, que les aspects secondaires, souvent inessentiels, d’événements ainsi privés de leur épaisseur historique ; c’est elle qui néglige les facteurs qui sont derrière les faits, comme si l’information devait procéder sans bénéfice sensible pour la restitution et la compréhension des mouvements de fond qui traversent la société. La censure ne manifesterait donc plus seulement le pouvoir qu’ont les médias d’invisibiliser le monde – de le passer sous silence –, mais aussi celui de le rendre inintelligible – de le réduire au silence. Il suffit, pour s’en convaincre, d’évoquer ces cérémonials que sont les débats médiatiques – « expression aboutie, pour Serge Halimi, du néototalitarisme qu’on appelle démocratie de marché » [67] –, qui procèdent davantage de l’endogénéisation de la contestation que de l’offre d’un véritable espace démocratique de parole. « Cacher en montrant », résume Pierre Bourdieu [47] : non plus se contenter de faire le vide, mais rendre insignifiant, donc socialement inopérant, ce qui est dit. La lecture, à ce propos, de la transcription de l’interview en 1995 d’Arlette Laguiller dans L’heure de vérité est éloquente [Éric Darras : 64-66]. D’autres réalités témoignent de cette évolution : bien sûr, il y a toujours cette foncière solidarité de classe des journalistes, notamment économiques, envers le monde économique dominant – solidarité qui les prédispose à réduire descriptions et explications en autant d’exercices de légitimation [Julien Duval : 68-71] –, mais bien plus inquiétante est l’adhésion de la plupart des jeunes journalistes, formés dans les écoles de journalisme, aux valeurs d’efficacité et de productivité que véhiculent les entreprises médiatiques [Marcel Trillat : 22]. Il faut également prendre en compte la précarisation sociale, voire la prolétarisation du métier de journaliste, qui rend improbable l’émergence de reportages originaux susceptibles de froisser le conformisme de la hiérarchie ou d’une certaine élite de journalistes [Gilles Balbastre : 38-40 ; Jacques Siracusa : 73-74].

11 À noter également le désengagement progressif du journaliste dans la production même d’informations. Les raisons de cet effacement sont multiples : les sources se professionnalisent, se dotant des moyens de façonner la couverture médiatique via des services de communication chargés de produire des rapports ou communiqués de presse. Dès lors, les journalistes, au lieu de mener leurs propres « enquêtes d’initiative » – qui font en principe le prestige de la profession – se contentent de restituer – si ce n’est de promouvoir – un présent préalablement configuré par les « définisseurs primaires » [Erik Neveu : 13]. En outre, la compétition entre les organes de presse, qui entraîne la propagation d’un journalisme « assis » se nourrissant presque exclusivement de dépêches ou de la production des autres médias, est de mieux en mieux acceptée ; avec le risque que, conjuguée à l’urgence, la nécessité d’optimiser l’information – faire et diffuser rapidement – ne finisse par imposer une nouvelle définition de l’information, plus restrictive et moins exigeante [Dominique Marchetti : 51]. Enfin, l’importance prise dans l’information par la télévision pourrait contribuer à cette reconfiguration, d’une part, en imposant, peu à peu – y compris dans le secteur public –, l’idée que l’information doit finalement moins expliquer que faire voir ou témoigner, sans contextualiser ni envisager les intervalles qui séparent les événements ; d’autre part, en encourageant les journalistes à cesser d’assumer tout autre rôle que celui de médiateur [Béatrice Casanova : 57], parant au plus pressé, s’abandonnant par facilité aux sources disponibles et, par conséquent, aux grilles dominantes de sélection et d’interprétation que requiert l’ordre social.

12 Suite à cette lente mais néanmoins efficace restructuration marchande du champ journalistique, la censure ne relèverait donc plus de l’interdit explicite, mais bien – en dépit des bonnes intentions déontologiques – de la légitimation, dans la durée, d’une information restreinte, opaque, dégradée, de plus en plus éloignée de sa mission de service public et, en cela, conforme aux intérêts des pouvoirs dominants. Ce n’est pas le moindre des mérites de ce travail collectif que de nous mettre ainsi en garde : les journalistes, sans toujours le savoir, participent à un phénomène politique de grande ampleur… ?


Date de mise en ligne : 03/10/2007

https://doi.org/10.3917/ethn.061.0165b