Nous sommes un soir d’octobre 2000, enfermés jusqu’en début de nuit avec Chris Marker et Jorge Semprun dans un studio d’enregistrement d’un sous-sol du 17e arrondissement. Chris avait fixé la date, l’heure et le lieu, et nous avait prévenus, Jorge et moi, que cela durerait le temps qu’il faudrait.
Nous revenions avec Chris de trois semaines au Kosovo. L’idée de ce voyage datait du jour où j’étais parti rejoindre l’équipe Kouchner. L’accord de Kumanovo signé en juin 1999 avec la Serbie avait alors mis un terme au conflit, et, de fait, à la décennie de guerres ouverte en juin 1989 par le discours nationaliste de Milosevic prononcé à l’issue d’une manifestation de Serbes du Kosovo. Bernard Kouchner avait été nommé Haut Représentant des Nations unies pour le Kosovo. Il allait lui falloir diriger la région et remettre en place une administration sous l’égide de l’Onu. Début juillet 1999, il m’avait nommé directeur de l’hôpital de Mitrovica. J’avais invité Chris à me rejoindre, quand il voudrait.
Comme souvent avec Chris, ce voyage avait commencé par une lettre. Il m’écrivait : « Je ne sais pas si quelque chose d’utile peut être tenté (filmiquement parlant) “d’un côté ou de l’autre du pont”, j’ai l’impression que les choses qui comptent auraient plus besoin maintenant de silence que de battage médiatique – mais quand j’aurai terminé le “Tarkovski” auquel je travaille actuellement, et si ton invitation tient toujours, je ne dis pas non. »
Nous sommes donc partis en juillet 2000 à la rencontre des médecins albanais avec lesquels je travaillais depuis un an…