Les mariages forcés. Conflits culturels et réponses sociales, Gérard Neyrand, Abdelhafid Hammouche et Sahra Mekboul, La Découverte, 2008, 309 p.
Pages 173d à 178d
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/empa.073.0173d
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1 « Une lycéenne de 18 ans d’origine algérienne a été victime de violences aggravées de la part de sa famille parce qu’elle refusait d’être mariée en Algérie à un homme de 30 ans et entretenait une relation avec un jeune homme non musulman. » C’était le 4 novembre à Toulon, mais c’est tous les jours pour des milliers de jeunes filles dans le monde, et en France, terre des droits de l’homme… et de la femme !
2 Dans cet ouvrage qui colle à l’actualité, les sociologues Gérard Neyrand et Abdelhafid Hammouche, et la criminologue et juriste-psychologue Sahra Mekboul nous livrent une fine analyse de cette question brûlante qu’est le mariage forcé dans le contexte particulier de la société française. Une question complexe et délicate parce qu’elle contredit les principes mêmes du droit civil français contemporain de libre détermination des individus et d’égalité entre les sexes, et qu’elle heurte de plein fouet les valeurs de la République et de la démocratie dans la sphère privée qui sont à l’œuvre aujourd’hui dans le domaine matrimonial. Complexe et délicate aussi parce qu’elle interroge les capacités d’adaptation de notre société : adaptation à un nouvel ordre anthropologique qui s’établit en décalage avec les usages matrimoniaux. Et cette question est d’autant plus cruciale que derrière les traditions matrimoniales se cachent des valeurs d’affirmation identitaire pour les minorités concernées.
3 Mais au-delà du problème « légalo-social » qu’ils posent, les mariages forcés nous placent face à une réalité multiforme avec des enjeux individuels et communautaires variés masquant la visibilité du phénomène et nuisant à son appréhension.
4 Ainsi, pour comprendre la réalité et la portée des pratiques matrimoniales de populations d’origines diverses, en difficulté d’intégration dans une société d’accueil où elles sont culturellement et socialement dominées, les auteurs ont choisi d’adopter une approche multidisciplinaire. Outre l’important travail de définition des termes mais aussi des situations au regard de l’évolution du contexte social, ils nous proposent une analyse pertinente des contextes socio-historique et socio-anthropologique dans lesquels s’ancrent les mariages forcés, de l’évolution du droit et des enjeux juridiques et sociaux mobilisés par cette question tant au niveau national qu’au niveau du droit comparé international, des situations vécues de mariages forcés et des significations que recouvre la notion au regard des logiques sociales et des processus subjectifs sous-jacents, et enfin des positions des organismes en charge de ces situations.
Quand le fait matrimonial rencontre le problème social
5 La question des mariages forcés, qui au départ interroge les pratiques matrimoniales, pose en fait un véritable problème politique, dont les enjeux en ce début du xxie siècle en France dépassent le seul cadre de la famille.
6 Dans notre société française actuelle, ce qui prévaut en matière matrimoniale, c’est une privatisation et individualisation des unions. La logique familiale d’organisation des unions présente dans les mariages forcés remet donc en question la révolution anthropologique de la vie privée qu’a connue toute la fin du xxe siècle. Mais ce n’est pas seulement pour cela que le problème semble si brûlant. C’est en effet parce que la question des mariages forcés rencontre la problématique de l’immigration qu’elle devient un sujet si sensible et prend une telle résonance dans l’espace public.
7 Il apparaît que pour ces immigrés, pour lesquels le rêve d’intégration a failli et qui se trouvent au ban d’une société qui ne les comprend pas et qu’ils ne comprennent pas plus, l’enjeu est grand. Le sentiment de rejet éprouvé, nourri par l’histoire même de l’immigration en France, amène ces populations à s’attacher encore plus fortement aux principes culturels de leur pays d’appartenance afin d’affirmer leur identité. C’est donc la mise en tension avec la société d’accueil qui vient accentuer l’importance de la fonction identitaire de telles unions pour les familles et les communautés. En resymbolisant les appartenances, elles viennent réinscrire l’individu et les familles dans un ordre social qui apparaît légitime aux yeux de la communauté.
8 Le livre s’attache donc à définir le contexte social évolutif d’une situation qui, bien qu’autrefois pratiquée en France, est devenue de plus en plus difficile pour nos institutions, en l’articulant aux résultats de la double enquête menée sur le terrain, auprès des jeunes filles concernées et des représentants des associations et institutions qui œuvrent pour prendre en charge ce problème.
9 Ainsi, s’ils s’appuient sur des recherches précédentes et de nombreux rapports, les auteurs ont aussi mené une enquête, réalisée entre novembre 2005 et décembre 2006 dans les trois principales villes françaises : Paris, Lyon et Marseille, au cours de laquelle ont été interrogées 16 jeunes filles de 21 à 30 ans dont 9 avaient subi un mariage forcé et 7 y avaient échappé.
Les mariages forcés : une réalité aux formes multiples
10 La présentation de fragments de ces rencontres permet au lecteur de prendre la mesure de la multiplicité des situations rencontrées par ces jeunes filles auxquelles on (la famille) impose une union qu’elles-mêmes n’approuvent pas. Cette complexité se situe à la fois dans l’expression individuelle, les jeunes filles se trouvant dans des situations personnelles différentes les unes des autres, et dans les logiques collectives sous-jacentes.
11 Si la tradition est souvent le motif avancé par la famille qui impose le mariage, d’autres logiques sont à l’œuvre. Il en est ainsi de l’argent et des papiers, très souvent explicitement évoqués par les jeunes femmes qui ont été littéralement vendues par leur famille désirant retirer de leur union des bénéfices pécuniaires ou qui se sont trouvées instrumentalisées, offrant au mari la possibilité d’émigrer en France et d’y résider de manière légale. Mais s’ils ressemblent souvent au départ à des « mariages arrangés » ou à des « mariages blancs », ils dépassent ce cadre dès que la famille, face au désir d’indépendance des jeunes filles ou au moins la manifestation de leur volonté de liberté de choix, bascule dans la violence pour leur imposer l’union. Ils deviennent alors véritablement « mariages forcés », la domination prenant le pas sur le consentement pour asseoir à la place de ce dernier les fondements de l’union. La violence y est ainsi omniprésente, et si elle ne se manifeste pas systématiquement au niveau physique, elle l’est à tout le moins sur le plan symbolique et psychologique. Face à cela, deux issues : accepter ou fuir, mais si la fuite est souvent envisagée, elle est rarement réalisée par des jeunes filles sous influence.
12 Dans cette chaîne de violence, ce sont toujours les très proches qui sont impliqués : le père presque toujours, la mère qui s’oppose rarement et parfois même participe activement, bien que cela rappelle souvent ce qu’elle-même a subi par le passé ; les frères aussi sont des acteurs importants, ces injonctions traditionnelles participant de la construction de leur identité, et enfin le mari qui prend parfois le relais et vient clore cette débâcle de violence.
Accepter ou refuser le mariage forcé : deux voies pour un positionnement culturel
13 Au-delà de l’adhésion ou du refus du choix de conjoint imposé par la famille, c’est une prise de position culturelle qui est afférente à l’attitude de la jeune femme. En effet, si les parents dominent et que la jeune fille épouse de force le conjoint qui a été choisi pour elle, elle confirme indirectement son ancrage dans la société d’origine de ses parents en renforçant le lien avec la culture et les traditions. Si elle refuse ce mariage, elle s’affranchit de ses parents et revendique de fait une certaine appartenance à la société française. Ainsi, ce choix apparaît comme un mouvement de socialisation et dans le cas du refus comme un signe d’acculturation ; les auteurs parlent alors de véritable enjeu d’appartenance, pour la jeune femme certes, mais également pour toute la famille, qui voit dans ce mariage l’occasion de maintenir le lien avec ceux restés au pays et pour qui le refus de l’union conduit à une redéfinition de son propre positionnement dans son groupe d’origine. Ainsi les stratégies matrimoniales viennent-elles questionner le lien social tout entier.
Recouvrer sa liberté de choix : s’appuyer sur les réseaux d’aide
14 Derrière le « non » se cache tout un travail de subjectivation par lequel l’individu va s’affirmer. Il s’agit de sortir de la « perversion » du système traditionnel qui mène à l’imposition du mariage, perversion d’autant plus grande qu’elle contredit les principes mêmes des textes de référence des cultures concernées, comme le Coran par exemple qui préconise le consentement dans l’engagement et rejette l’imposition. Sortir de la perversion, mais aussi sortir de l’aliénation dans laquelle sont plongées les jeunes femmes que l’on prive de liberté de choix, et de fait réinvestir le « Je », se réapproprier soi-même en tant que sujet acteur et décideur de sa vie.
15 Mais refuser ou quitter une union contractée sans leur libre consentement n’est pas toujours aisé pour ces jeunes femmes sous influence matérielle et psychologique. C’est là qu’interviennent les organismes d’aide, associations et institutions privées ou publiques qui les assistent à différents niveaux. Les auteurs font ici un important inventaire et nous présentent un grand nombre d’entre eux, leur façon de fonctionner, le type d’aide proposée, leur niveau d’implication par rapport au problème, mais aussi le rôle qu’ils jouent et doivent jouer dans la prévention auprès de jeunes femmes en danger.
Un livre ambitieux
16 Ce livre est ambitieux dans sa seule volonté de dénoncer de manière juste et éclairée un phénomène difficile à appréhender. Il l’est aussi parce qu’il donne la parole aux victimes, leur offrant un cadre pour resignifier leur parcours de vie, leurs choix. Enfin, il l’est par les préconisations que proposent les auteurs en conclusion pour améliorer la prise en charge des victimes des mariages forcés. Ainsi, ils informent de la nécessité de mettre en place un travail collectif, en croisant les informations détenues par divers organismes et associations afin d’évaluer et d’identifier le problème pour coller à sa réalité. Ils pointent les besoins de prévention, notamment l’éducation en milieu scolaire, et d’information auprès des familles, les besoins de formation adaptée au phénomène pour les différents intervenants des dispositifs éducatifs, sociaux et culturels, mais aussi pour les différents professionnels familiaux et sociaux, en intégrant la dimension interculturelle, religieuse, en informant sur le fait matrimonial et en développant le travail en réseau entre autres. Ils proposent également d’améliorer l’aide directe apportée aux victimes en assurant leur droit à l’information, en développant l’arsenal d’aides déjà disponible et en répondant plus rapidement au besoin premier, à savoir le relogement. Enfin, ils insistent sur l’importance d’une médiatisation contrôlée du phénomène pour sensibiliser la population globale.
17 Un livre d’une grande richesse, proposant une réflexion théorique pertinente, illustrée par des expériences de vie difficiles mais qui offre un espoir aux victimes en proposant des voies de sortie possibles.
18 À mettre entre toutes les mains !
19 Christelle Robert