Le travail social à l'épreuve
Face aux défis, dynamiques et reconquête de sens…
- Par Brigitte Bouquet
Pages 35 à 42
Citer cet article
- BOUQUET, Brigitte,
- Bouquet, Brigitte.
- Bouquet, B.
https://doi.org/10.3917/empa.068.0035
Citer cet article
- Bouquet, B.
- Bouquet, Brigitte.
- BOUQUET, Brigitte,
https://doi.org/10.3917/empa.068.0035
Notes
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Brigitte Bouquet, professeure, chaire de travail social, cnam. Case courrier 256 82 bd de Sébastopol 75003 Paris.
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[1]
J. Staune, P. Davies et al., Science et quête de sens, Presses de la renaissance, 2005 ; G. Deschênes, Le loisir : une quête de sens, presses universitaires de Laval, 2007 ; J.-G. Tremblay, Le travail en quête de sens, Montréal, mediaspaul, 2005 ; J.-B. de Foucauld, D. Piveteau, Une société en quête de sens, Odile Jacob, 1995, réédit. 2000 ; P. Negre, La quête de sens en éducation spécialisée : de l’observation à l’accompagnement, L’Harmattan, 1999, etc.
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[2]
M. Chauvière, Le travail social dans l’action publique. Sociologie d’une qualification controversée, Dunod, 2004 ; J.N. Chopart (sous la direction de), Les mutations du travail social. Dynamiques d’un champ professionnel, Dunod, 2000 ; J. Ion (sous la direction de), Travail social en débat(s), La Découverte, 2005.
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[3]
Voir les travaux du Réseau histoire du travail social (rhts), c/o cedias, 5, rue Las Cases, 75007 Paris.
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[4]
C. Obin, H. Ströhl, L’intervention sociale, un travail de proximité, rapport igas, 2006.
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[5]
Loi d’orientation n° 98-657 du 31 juillet 1998 relative à la lutte contre les exclusions ; loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médico-sociale ; loi n° 2005-32 du 18 janvier 2005 de programmation pour la cohésion sociale ; loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.
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[6]
Les derniers rapports du csts sont : L’usager au centre du travail social : représentation et participation ; Décloisonnement et articulation du sanitaire et du social ; Le travail social face à la grande pauvreté et à l’exclusion, éditions ensp, 2007. S’y ajoutent plusieurs avis.
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[7]
H. Garfinkel, Studies in Ethnomethodology, Polity Press, 1967.
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[8]
A. Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Cerf, 2000.
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[9]
csts : Conseil supérieur en travail social. anas : Association nationale des assistants de service social. cpo : Conférence permanente des organisations professionnelles du social.
1Consultez Google ou la banque de données Électre et vous serez frappés par le nombre d’ouvrages, d’articles ou de références dans des domaines divers qui ont « quête de sens » dans leur titre [1]. Car tous ces contextes sont en constante évolution et interrogation. Ainsi, loin d’être isolée, la quête de sens du travail social est à comprendre dans ce vaste mouvement, même si elle a ses propres particularités.
2Que signifie donc l’expression « quête de sens » ? Elle comprend la quête qui sous-tend la recherche, l’étude, l’exploration, la connaissance… et le sens, c’est-à-dire la compréhension de ce qui est et sa raison d’être, en même temps qu’il implique un mouvement, donne une direction, une orientation. Or, le terrain de l’action éducative et sociale est aujourd’hui un terrain aux frontières mouvantes, traversé par les mutations de la société et marqué par une crise des valeurs. Ses réactions sont très diverses et vont de l’impuissance à des dynamiques nouvelles. Pour le comprendre et afin de réagir, cet article rappelle brièvement les évolutions principales du travail social, évoque quelques problématiques actuelles et pose les principes et la réaffirmation du sens du travail social et de l’action sociale.
Complexité et dynamiques historiques
3Toutes les formes sociales sont historiques, contingentes, sujettes à des enjeux autant visibles qu’invisibles et traversées par des processus contradictoires. Il en est de même pour le travail social. Sans refaire son histoire, il s’agit de repérer et synthétiser les courants historiques qu’il a en quelque sorte « recyclés » et d’en saisir la diversité.
4Tous les travaux sur le travail social [2] rapportent la longue maturation de ce secteur social, hybride, complexe, et d’importance grandissante. L’approche historique du social [3] fait découvrir trois positions majeures :
- d’abord, une longue phase durant laquelle la question sociale est le fait de la charité et de la philanthropie et ne fait, sauf expérimentations anticipatrices ou nécessités impérieuses d’ordre social, l’objet d’aucune politique sociale ;
- puis une phase de développement – à la fois parallèle et relié – des politiques sociales et du travail social sous diverses formes : mutualiste, associative, municipale, professionnelle, etc. Si la « proto-histoire » du travail social est significative dans l’entre-deux- guerres, c’est surtout après la seconde guerre mondiale que la construction du champ des professions de l’intervention sociale doit beaucoup à une action volontaire de l’État. Le social devient pendant cette seconde phase un travail de transformation de rapports microsociaux déterminant les individus, les groupes (notamment la famille et les jeunes), et quelques grandes collectivités (usine, municipalités…). Dans cette phase, le travail social s’est développé et fortement professionnalisé par la création de formations spécifiques mises en place à son initiative, puis par une demande de reconnaissance de ces dispositifs auprès de l’autorité publique. Selon des modalités et des temporalités diverses, cette trame s’applique aux différentes spécialités : assistants de service social, éducateurs spécialisés, animateurs, etc. L’État joue donc un rôle important dans ces processus par l’impact des labellisations qu’il accorde à ces différents métiers. Mais en se professionnalisant, le travail social s’est spécialisé et segmentarisé en multiples professions sociales ; ainsi, il s’est autonomisé voire autolégitimé dans certains cas. En effet, il a construit la professionnalisation de ses activités (création de règles d’exercice, reconnaissance sociale de leur utilité, construction de programmes de formation à ces activités…) et la professionnalisation de ses acteurs, à la fois au sens de la transmission/production de savoirs et de compétences considérées comme nécessaires pour exercer la profession, et par la construction d’une identité professionnelle. Toute cette période peut être lue comme des ruptures et des innovations fragiles, marquées par trois caractéristiques : un ancrage dans le territoire (notamment pour la polyvalence de secteur), un souci de rigueur dans les méthodes d’intervention, voire dans la théorisation (recherche de savoirs endogènes), et une professionnalisation, aidée par l’État central qui cherche à homogénéiser les différentes professions sociales sous le label unique du « travail social » ;
- enfin, la phase néomoderne et libérale où s’effectue la décentralisation de l’État marquée par un désengagement et la compétence donnée aux régions pour les formations. Si l’État garde la main sur les programmes de formation et sur l’agrément des programmes, il la perd sur le financement des centres de formation qui dépendent des régions. Cependant, le champ de l’intervention sociale reste profondément marqué par son origine mixte, à la fois publique et privée. Très éclaté, du fait de la grande variété des missions (handicap, inadaptation sociale, socialisation, contrôle social, prévention, soutien familial, etc.), des types de public (enfance, famille, personnes âgées), des structures employeurs – des collectivités locales aux associations –, des moyens mis en œuvre (ingénierie sociale, action sociale d’intérêt collectif et développement social local, aide personnalisée et soutien psychologique…), cet ensemble est également caractérisé par une très grande variété de statuts. En outre, les travailleurs sociaux ne sont pas seuls en charge de la solidarité et la partagent avec les nouveaux acteurs sociaux aux profils jugés plus pertinents. Au point que certains veulent substituer au « travail social » la notion d’« intervention sociale », estimant que ce dernier terme déborde assez largement le précédent et correspond mieux à la réalité d’aujourd’hui, bien que selon le rapport igas (2006) [4], l’intervention sociale, tout comme le travail social, ne trouve pas encore sa définition juridique, ni sa définition scientifique. C’est donc dans un état de faiblesse relative que les différentes professions sociales affrontent à des degrés divers la crise commencée depuis les années 1980.
Entre contraintes et recompositions
5Sans chercher à être exhaustif et à faire le tour de l’ensemble des problématiques actuelles, il s’agit maintenant d’identifier le contexte spécifique actuel qui a un fort impact sur le travail social, avec ses deux grands aspects, l’un concernant la « nouvelle question sociale » et les populations, l’autre les missions et le fonctionnement organisationnel.
La « nouvelle question sociale » et ses conséquences
6Pour analyser les mutations qui affectent l’action sociale et le travail social, la façon dont on pose la question sociale – c’est-à-dire la problématique portant sur la capacité pour une société de maintenir sa cohésion – est importante. Les évolutions de la question sociale au cours de ces dernières décennies se traduisent par de nouvelles représentations des formes et de l’objet du social qui s’opèrent autour des termes de nouvelle pauvreté, de précarité, de désaffiliation, de désinsertion, de disqualification, de l’exclusion… Ces nouvelles représentations signifient que le social s’est déplacé des marges de la société (les inadaptés au progrès) au cœur de la société (massification de l’exclusion) pour devenir un enjeu central et de débat.
7Dès lors, le travail social est confronté à la dilatation de ses domaines d’intervention et à des catégories de population marquées par la diversité et l’hétérogénéité, appelées souvent les « nouveaux » publics. D’une part, acculé à la pauvreté et au problème de solvabilisation, il est pris dans le phénomène de la régulation d’urgence qui se met en place. D’autre part, il doit étendre son champ d’action pour des réponses plus adéquates, s’inscrire dans les différentes politiques sociales et celles de l’emploi, dans les dispositifs liés à l’insertion. Le travail social est appelé à investir de nouveaux espaces d’action, notamment l’économique et l’accès aux droits, et à ajouter à la relation d’aide et socio-éducative des savoir-faire issus de ces autres champs.
8À ces nouvelles injonctions s’en ajoutent bien d’autres, dont celles de proximité et de sécurité… Le principe de proximité et de territorialité locale – qu’elles soient politiques, institutionnalisées, stratégiques, vécues, urbaines ou rurales – entraîne une approche renouvelée du territoire, comprenant la participation des habitants, la démocratie locale et la cohésion sociale territoriale, mais il peut être aussi synonyme du développement des égoïsmes groupaux, locaux, territoriaux, et de l’accroissement des inégalités locales de traitement des personnes par rapport à l’échelle nationale. La conscience des risques et des menaces potentielles conduit à la recherche de sécurité et entraîne un contrôle diffus, neutre et collaboratif. Plus efficace, affiné et accepté, il se trouve dans la programmation de processus qui « traitent » l’individu en enchâssant ses choix dans un contexte de coordination et d’options prédéterminées qui l’écrase… Par la stigmatisation des usagers considérés comme des « assistés volontaires » ou des délinquants potentiels, contrôle et peur deviennent indissociables dans une dynamique de renforcement mutuel.
9À ce nouveau contrôle social qui prend la figure d’un apprentissage de la conformité autour de plusieurs pôles en compétition s’ajoutent l’individualité et la subjectivation des rapports sociaux. Le sujet est obligé de choisir son propre éventail d’adhésion mais il doit exister et agir en se conformant lui-même et intelligemment avec la multitude des pôles institutionnels à une société individualisée, fragmentée et déchirée. Ainsi, le passage d’une sphère collective d’action sur le social à une sphère individuelle se traduit par une psychologisation accrue des difficultés rencontrées par les personnes, travers que redoute le travail social.
10Ainsi, ces quelques exemples montrent que le travail social est envahi par ces approches qui comportent des conceptions réductrices de l’humain et au travers desquelles les personnes sont « instrumentalisées », mises à une place d’objet.
Impact sur les missions et sur le fonctionnement organisationnel
11À cette « nouvelle question sociale » et ses effets, ainsi qu’aux diverses approches des populations, correspond une énorme contradiction : d’une part la conception d’une économie libérale, la rationalisation et la normalisation, la remise en question du rôle de l’État, d’autre part des lois-cadres et politiques intéressantes et généreuses.
Les logiques d’économie libérale
12La première analyse et la plus connue concerne l’économie libérale (ou néolibéralisme), dans laquelle prévalent le rapport coût/ ef½cience, la rationalisation, l’efficacité, le court terme, qui entrent dans le secteur social et médico-social et le modifient avec des manifestations très concrètes comme le renforcement des calculs de rentabilité, la nécessité de cofinancement, la mise en concurrence dans le cadre d’appels d’offres… Ce que d’aucuns appellent « la marchandisation du social », Pierre Bourdieu le définissait déjà comme « un programme de destruction méthodique ».
Dérives et tentations de rationalité et normalisation
13Face à l’administration moderne de type “rationne-légal” et à la “procéduration” de l’action publique, le travail social est soumis à des contrats plus formalisés, plus temporaires, et à l’évaluation qui, si on n’y prend garde, se réduit à des normes prescriptives et des tentatives d’unification… On observe un morcellement des prises en charge et la classi½cation des « exclus » en différentes catégories pour une maîtrise politique et administrative. De même, il paraît raisonnable de se méfier de la tentation d’utiliser des dispositifs comme des fins en soi, car l’action sociale ne saurait se confondre avec les dispositifs. Leur utilisation par les professionnels ne devrait l’être que comme outil et non pour y asservir les usagers. Enfin, autre exemple, tout référentiel dont l’usage est envisagé comme principalement explicatif, analytique et secondairement prescriptif. Or la systématisation des référentiels – productions écrites normatives – peut devenir un instrument administratif réducteur, statique, surtout utile à la gestion administrative. On peut craindre une excessive restriction de la complexité du réel et une réduction de la dynamique des savoirs (épistémologie des sciences, enjeux sociaux de la transmission, identités professionnelles en évolution, fondements éthiques et déontologiques, etc.). Il est toujours dangereux de confondre l’outil et l’action.
Remise en question du volontarisme public et de l’autorité étatique
14Des mécanismes renouvelés de régulation politique apparaissent, où l’État est relativisé, où ses initiatives sont désormais moins centrales (cependant l’État reste toujours important par ses impulsions et incitations). L’existence de nouveaux modes d’ajustement entre les pouvoirs est recherchée. Ainsi, aujourd’hui, les politiques publiques apparaissent plutôt comme le produit d’initiatives multiples, à la fois publiques et privées, locales, nationales et internationales. Elles s’insèrent dans un ensemble d’initiatives multipolaires, de contrats de projet, de coordination entre des acteurs plus diversifiés (centraux et locaux, publics et privés). Mais dans le même temps, d’inspiration néolibérale, lié au mouvement des privatisations, se met en place le recours d’ « agences » ou d’autorités indépendantes de régulation dans le pilotage des politiques publiques, recherchant une autonomie de gestion par rapport aux structures des administrations et trop détachées du contrôle démocratique.
Paradoxalement affirmation de politiques fondamentales
15Elles sont caractérisées par diverses lois [5] – loi d’orientation relative à la lutte contre les exclusions, loi rénovant l’action sociale et médico-sociale, loi de programmation pour la cohésion sociale, loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des mises en personnes handicapées –, qui sont importantes pour l’action sociale. Si on peut critiquer la lente mise en place de ces lois, les tentations de mise en œuvre restreinte, elles n’en sont pas moins des atouts dont peut se saisir le travail social.
16On pourrait ainsi continuer à développer toutes les contraintes et tous les changements que supporte le travail social et qui l’entraînent dans une recomposition autant voulue que subie. Situé à l’articulation de l’économique et du politique, il a un rôle à jouer pour l’accessibilité aux services publics, pour la qualité des politiques publiques, pour la création de services et surtout et en priorité pour les personnes. Mais de même que pour tous les secteurs liés au « travail sur autrui », la question du sens, de la mission sociale, du service public, se pose pour lui dans un contexte fragilisé, devenant de plus en plus « techniciste » et expérimentant la psychologisation des situations.
Vers une refondation du sens du travail social
17D’une telle mutation de la société et de ses conséquences sur le travail social, plusieurs attitudes peuvent découler : la déprime et le burn-out ne permettant pas de faire face au malaise provoqué par tous ces changements ; ou au contraire une attitude idéaliste fondamentale se manifestant par un refus du monde réel et l’exaltation d’un monde parfait. Il sera défendu ici une réaction plus modeste qui vise une force mobilisatrice et de changement. Et pour cela de reconsidérer le sens du travail social, en revisitant quelques-uns de ses « fondamentaux » pour défendre ceux qui paraissent essentiels, en actualiser certains et en rajouter d’autres ; bref, de procéder à une sorte de refondation, en resituant l’acte social et éducatif dans les valeurs qui le sous-tendent et dans des dynamiques comprenant la tension qui l’articule au technique et au politique.
18L’expression un peu maladroite « la personne au centre », à laquelle il est important d’ajouter la personne-acteur, a au moins le mérite de rappeler que pour le travail social, la dimension humaine est primordiale, la personne étant première. Ici se rejoignent l’éthique du sujet et l’action institutionnelle et politique du travail social. Si la personne est identi½ée généralement par sa souffrance et ses besoins, cela ne signi½e nullement que l’intervention sociale peut se laisser réduire à la logique de prestation de service et alimentaire, et se restreindre au traitement compassionnel de la société formulant séparément les notions d’« écoute » et de « souffrance » (paraissant ainsi plus comme un remède économique et rendant plus supportable une intolérable inégalité). Le respect de l’identité se joint à celui de l’altérité et pose la place parmi d’autres dans une société. Pour le travail social, il s’agit de remettre la personne au centre des préoccupations, dans une approche globale et un abord sociétal. Le Conseil supérieur de travail social (csts) rappelle sans cesse dans ses divers rapports [6] qu’il est primordial de considérer la personne dans sa dimension citoyenne et de viser son accession ou son retour à l’autonomie ; de lui apporter une aide à la réalisation de ses projets et à la construction de son avenir, en la plaçant au cœur de l’action c’est-à-dire en privilégieant le « faire avec » au détriment du « faire pour et à la place » ; de l’entraîner dans une dynamique interactive et contractuelle, co-acteur et co-réalisateur ; et de favoriser ses initiatives et sa participation dans l’élaboration de tout projet la concernant dans les dimensions aussi bien individuelles qu’institutionnelles et politiques.
19Ces fondamentaux, le travail social n’est pas le seul à les défendre et loin de proposer une position utopique, il peut s’appuyer sur les sciences humaines et sociales, qui a l’opposé du modèle de « l’idiot culturel [7] », ou de « l’assisté inadapté », redécouvrent un individu acteur et pensant, qui analyse la situation, possède des compétences, réfléchit en agissant. Le travail social peut contribuer fortement au mouvement social actuel de la lutte pour la reconnaissance « devenue un concept clé de notre époque » (Nancy Fraser, 2005) en s’appuyant sur A. Honneth [8] qui définit trois formes de reconnaissance : reconnaissance affective par l’amour et l’intimité, reconnaissance de la valeur égale des personnes par le droit, reconnaissance liée à l’estime sociale se mesurant à la contribution sociale du sujet.
20Pour lutter contre l’individualisation excessive des interventions sociales et la mise en avant de la responsabilité personnelle des pauvres et des déviants se traduisant par une psychologisation accrue des difficultés rencontrées par les personnes, et pour éviter le passage d’une sphère collective d’action sur le social à une sphère essentiellement individuelle, un des moteurs de l’intervention sociale est de développer « la solidarité collective », les solidarités multiples diverses, avec une approche transversale favorisant la citoyenneté et la reconstruction d’une identité sociale… Si aujourd’hui l’action sociale se décline dans les dimensions d’accompagnement et de médiation, celles-ci sont à mettre en œuvre avec les personnes considérées comme acteurs engagés. Le collectif est à envisager comme garant complémentaire de l’individuel et de ce fait le travailleur social cherche également à se positionner lui-même autant comme un acteur du local et du territorial sur lequel il intervient, que comme une aide aux personnes concernées. Pour lutter contre le contexte socioculturel à tendance contradictoire qui pose des normes comportementales en même temps qu’il demande de s’en affranchir, il a à intégrer à la fois la place du projet individuel et la dimension fondamentale de l’individu dans le groupe et dans le développement local territorial.
21De ces positionnements sociaux découlent des positionnements à caractère politique au sens de l’organisation et du choix de société. Car travailler sur le mal-être individuel et collectif conduit en permanence à interroger ce qui contribue à le produire. En réponse, à l’impératif de solidarité s’ajoutent donc les idéaux d’égalité et de justice et la nécessité de la reconnaissance d’un intérêt public central, supérieur, seul garant de l’existence d’un cadre de vie social et politique uni½ant. Il s’agit de renforcer les liens avec des partenaires locaux, en investissant davantage les lieux politiques de détermination des orientations, d’être auteurs ou coauteurs des projets et des politiques qui s’y développent. Dans cette décennie, plusieurs textes législatifs ont affirmé de nouveaux rapports entre pouvoirs publics et usagers-citoyens mais d’autres viennent ou risquent de voir le jour et de les contredire. Riches d’une expertise qui peut servir à promouvoir le changement social, les travailleurs sociaux ont à jouer un rôle de contribution aux politiques sociales ou de lutte pour leur modification, localement, à travers leur organisme employeur, et nationalement par plusieurs organisations (csts, anas, cpo… [9]). Par exemple, il faut prendre au mot et faire appliquer divers textes comme celui-ci : « L’enjeu consiste à rechercher une meilleure synergie de l’ensemble des acteurs au niveau départemental, dans un partenariat rénové qui doit permettre d’améliorer la connaissance partagée et l’expertise sur l’évolution des phénomènes et des besoins sociaux, de veiller à la cohérence et à l’efficience des dispositifs de cohésion sociale dans les territoires » (circulaire du 3 avril 2007, relative à la mise en place des commissions départementales de la cohésion sociale). Redisons-le, pour le travail social, intelligence collective, expertise sociale, rôle de conseiller et mobilisation constituent autant une nécessité technique qu’une activation des valeurs.
22Cependant, affirmer un choix clair au niveau des valeurs n’entraîne pas nécessairement une cohérence constante entre celles-ci et l’action au quotidien elle-même puise dans des tensions, des contradictions, des enjeux divers. Les représentations, les discours du sens commun, les actions ambivalentes sont toujours présents. Aussi, une mise à distance par des temps de réflexion et de formation est plus que nécessaire et fait partie de l’éthique professionnelle. Cela permet la recherche de la connaissance approfondie de soi-même, à laquelle se joint le souci de repenser le sujet dans sa complexité, de connaître les mutations de la société, d’analyser les enjeux des politiques mises en place, de développer des stratégies et des dynamiques. Il y a de plus en plus besoin d’apprendre, de comprendre, de conceptualiser, d’élaborer des savoirs nouveaux, de faire de la recherche qui, à partir des analyses et des observations, permettront de construire des actions nouvelles et pertinentes.
23Même s’il est nécessaire d’être lucide sur l’application des valeurs proclamées du travail social et sur la difficile recherche d’un consensus d’action, voire de mobilisation, il n’en est pas moins important de les énoncer, de les rappeler, de les affirmer. Alors, leur mise en œuvre, certes difficile, y puisera de la force.
Pour conclure : retrouver une dynamique et une utopie créatrice
24Pour synthétiser les difficultés majeures auxquelles est confronté le travail social, on peut dire qu’il est tiraillé entre deux modèles de société. Le premier, le modèle de prévention autant que de réparation des problèmes sociaux, qui visait l’intégration des exclus dans la société, est de plus en plus minoré. Le second, mis en place par les mutations économiques, sociales et politiques, est basé tant sur la gestion, la norme, la réduction des risques, la sécurité, que sur la performance des personnes et des institutions. Ces deux modes d’appréhension d’une même réalité sociale participent de deux pensées, l’une plutôt centrée sur la personne, l’autre plutôt axée sur une société normalisée. Impliquant chacun un mode de gestion différent du temps, l’un se déployant selon une temporalité moyenne ou longue, l’autre sur une temporalité courte ; le premier tente d’appréhender l’ensemble des dimensions d’une personne en la resituant dans un ensemble social structuré par un système de normes et de valeurs ; l’autre s’appuie sur une vision et une gestion pragmatiques des problèmes sociaux en les hiérarchisant, les évaluant selon les risques, les gérant socialement au moindre coût financier. L’affirmation d’une volonté d’intégration cède le pas devant une politique de gestion pragmatique de l’exclusion et une gestion normalisatrice sécuritaire.
25Confronté aux mutations de la société, fortement impacté par les transformations de l’action publique, le travail social ne peut se démobiliser, se refermer sur lui-même ou se contenter de faire au mieux son action. Ses valeurs faites de respect et de reconnaissance, de justice, d’égalité, de liberté, de solidarité, et son objectif de transformation sociale sont plus que jamais valables et exigent la mise en place de nouvelles dynamiques mobilisatrices, démocratiques, solidaires.
Mots-clés éditeurs : mutation, refondation, sens, travail social
Date de mise en ligne : 04/02/2008
https://doi.org/10.3917/empa.068.0035