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Article de revue

De la toute-puissance à l'humilité…

Se décentrer de soi pour mieux accueillir l'autre

Pages 135 à 143

Citer cet article


  • Compaijen, J.
(2007). De la toute-puissance à l'humilité… Se décentrer de soi pour mieux accueillir l'autre. Empan, 68(4), 135-143. https://doi.org/10.3917/empa.068.0135.

  • Compaijen, Jefta.
« De la toute-puissance à l'humilité… : Se décentrer de soi pour mieux accueillir l'autre ». Empan, 2007/4 n° 68, 2007. p.135-143. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2007-4-page-135?lang=fr.

  • COMPAIJEN, Jefta,
2007. De la toute-puissance à l'humilité… Se décentrer de soi pour mieux accueillir l'autre. Empan, 2007/4 n° 68, p.135-143. DOI : 10.3917/empa.068.0135. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2007-4-page-135?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.068.0135


Notes

  • [*]
    Jefta Compaijen, éducateur spécialisé à la Maison d’enfants à caractère social Le Ramel, service adolescents, 11 rue de Bougainville, 31400 Toulouse.
    jeftacompaijen@gmail.com
  • [1]
    Philippe Meirieu, Le choix d’éduquer, éthique et pédagogie, Édition esf, 1997, p. 11-12.
  • [2]
    Job 1.3.
  • [3]
    Le livre raconte comment il est devenu l’objet d’un test entre Satan et Dieu. Ce dernier autorise Satan à « toucher à tout ce qui lui appartient […] sauf son âme ». Ainsi Job, en quelques heures, devient un homme misérable, malheureux et abandonné de tous.
  • [4]
    Job 19.1-2 et 21-22.
  • [5]
    Dans ce texte, je parlerai d’éducateurs, puisque c’est le métier (?) que j’exerce. Il s’agira plus exactement de toute personne remplissant une fonction éducative : parent, enseignant, psychologue, médiateur…
  • [6]
    Il est dangereux de ne pas prendre en compte le contexte : on risque de déformer les propos afin d’en faire des arguments venant confirmer nos idées. On peut aboutir à un prétexte, à un argument non valide, creux.
  • [7]
    Jacques Lacan a consacré un séminaire à ce sujet en 1974-1975.
  • [8]
    C’est le mécanisme de défense inconscient que nous développerons ultérieurement.
  • [9]
    R. Funk, préface à Erich Fromm, L’art d’être.
  • [10]
    Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Livre de poche, p. 52.
  • [11]
    Albert Bandura, Auto-efficacité, Le sentiment d’efficacité personnelle, De Boeck, 2003, p. 220.
  • [12]
    Notons toutefois que l’adulte, l’éduquant, doit savoir maintenir son autorité et utiliser celle-ci dans l’intérêt de l’Autre. Il s’agit non pas de se soumettre à l’Autre, mais de rester professionnel.
  • [13]
    Nietzsche, La généalogie de la morale, Livre de Poche, p.136.
  • [14]
    Je parle bien ici d’un fonctionnement tout-puissant. C’est dans ce cadre aussi que je parlerai du mécanisme de défense. Je ne dis nullement que tous les éducateurs travaillent de cette manière.
  • [15]
    Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, Livre de poche, p. 58.
  • [16]
    Ibid., p.154.
  • [17]
    « Énonciation sous une forme négative d’une pensée refoulée, représentant souvent le seul mode possible de retour du refoulé. » (Dictionnaire de la psychanalyse).
  • [18]
    La paranoïa est évidente ici.

1La toute-puissance sera examinée ici d’une manière un peu particulière : le sens commun emploie ce concept en se référant à un dieu, à une capacité surhumaine, un état permanent qui permet d’accomplir tel ou tel acte, de répondre à telle ou telle volonté ou aspiration.

2Dans le milieu éducatif et pédagogique, on trouve régulièrement ce concept utilisé en lien avec des comportements des sujets de qui nous avons à nous occuper. On entend souvent que « tel jeune est encore dans la toute-puissance », dans le sens où il n’en fait qu’à sa tête, il ne tient aucunement compte de la parole des gens autour de lui, jeunes et adultes confondus.

3Ici, la toute-puissance ne sera pas abordée par rapport aux publics avec qui nous travaillons. Le thème traité, la toute-puissance corrélée à la difficulté à se décentrer de soi pour mieux accueillir l’Autre, est difficile à décrire et à expliquer. Il s’agit là d’un sujet abstrait et, pour certains, sensible. Nous sommes – telle est ma position – tous confrontés individuellement à cette question de toute-puissance : par la hiérarchie dans le cadre de notre métier, à l’égard d’un conjoint, d’un parent, d’un professeur… Peut-être sommes-nous nous-mêmes parfois dans un comportement tout-puissant ; parfois quelques similitudes se dessinent entre les comportements des jeunes décrits ci-dessus et ceux de certains éducateurs, enseignants ou autres. Il s’agira de chercher à comprendre le mécanisme sous-jacent à la toute-puissance. Annonçons dès à présent que ce mécanisme sera considéré comme une défense. La toute-puissance, ici, protège, rassure… mais à quel prix pour l’Autre ?

4Pour circonscrire cette notion de toute-puissance, nous développerons une approche qui combine psychologie, philosophie et pédagogie. En effet, nous verrons une conception théorique de la toute-puissance : comment elle se situe dans la structure psychique d’un individu ; quelle est la place de l’Autre face à un éducateur (qui se croit) tout-puissant. Nous aborderons la relation entre ce mécanisme de défense et la toute-puissance en tant que bouclier, et nous essayerons d’effleurer la place de l’affect et du regard externe, pour finir par le paroxysme de la toute-puissance.

5J’ai choisi d’écrire l’Autre avec un grand A. Dans notre milieu, il est difficile de trouver une appellation satisfaisante : faut-il parler de sujet, de client, d’usager ? Aussi ai-je choisi « l’Autre » en me référant à la définition qu’en donne Philippe Meirieu : « L’autre (avec une minuscule) désigne simplement un être humain, un être que nous pouvons traiter en “objet”, dresser ou séduire, que nous pouvons considérer comme si ses pensées et ses actes étaient le simple résultat des influences qu’il a reçues. En revanche, quand nous parlons de l’Autre (avec une majuscule), nous évoquons une liberté qui se met en jeu, une personne qui ose, parfois un simple instant, parler enfin pour elle, sans se caler sur ce que lui dictent, la pression sociale, la peur du plus fort ou du plus influent, l’inquiétude d’être ou de ne pas être conforme. L’Autre, en ce sens, est un être qui assume son altérité. […] l’Autre, en d’autres termes, c’est quelqu’un que je peux, au sens propre du terme, rencontrer [1]. »

6Cette précision me semble utile pour lever toute ambiguïté entre la définition lacanienne (le grand Autre) et celle qui sera employée dans ce texte.

Les amis de Job

7L’histoire de Job, tirée de la Bible, illustre parfaitement ce que nous définissons comme la toute-puissance. Dans cet exemple, il faudra faire le parallèle entre les amis de Job et l’éducateur, l’enseignant ou toute personne croyant avoir la réponse aux problèmes de l’Autre.

8Job vivait dans le pays d’Outs (sud-est de la Palestine). Il était très riche et tout allait bien. Il est même dit : « Cet homme était le plus considérable de tous les fils de l’Orient [2]. » Un jour tout bascule ; Job perd ses richesses, ses enfants, sa femme et même sa santé [3]. Trois amis apprennent ses malheurs et ils lui rendent visite. Deux d’entre eux, Bildad et Tsophar, seraient originaires des pays arabes où les gens étaient connus pour leur sagesse. Lorsqu’ils s’approchent – c’est là une première leçon pour nous me semble-t-il –, « ils s’assoient avec lui par terre, pendant sept jours et sept nuits, personne ne lui disant une parole, car ils voyaient que sa douleur était fort grande. » Nous pouvons en effet nous interroger : quelle place accordons-nous au silence dans la relation avec l’Autre et comment montrons-nous notre compassion ? Sommes-nous capables de cela ?

9Par la suite, le dialogue s’installe. Job se lamente sur son sort et ses amis tentent de le consoler. Au fur et à mesure qu’ils avancent, on observe que les amis ne s’intéressent plus à Job, ne le consolent plus ni ne l’écoutent. Au contraire, ils l’accusent et l’humilient et lui disent ce qu’il doit croire et faire pour qu’il puisse sortir de cette situation si difficile.

10La toute-puissance se situe à cet endroit : les amis ont perdu de vue Job et ses difficultés et se concentrent uniquement sur leur vision de la situation. Les conseils donnés, sincères et pleins de bonne volonté, nous n’en doutons pas, sont inefficaces puisqu’ils ne correspondent nullement à la personne de Job. Il les interrogera même directement, pour leur ouvrir les yeux : « Jusqu’à quand affligerez-vous mon âme et m’écraserez-vous de vos propos ? Voilà dix fois que vous cherchez à me confondre ; n’avez-vous pas honte de me malmener ? […] Ayez pitié, ayez pitié de moi, vous, mes amis ! […] Pourquoi me poursuivez-vous ? N’êtes-vous pas rassasiés de ma chair ? [4] »

11Nous voyons que la toute-puissance peut se manifester en parlant à la place de l’Autre, en nous appuyant seulement sur notre interprétation d’une situation. Il s’agit d’imposer notre opinion, notre vécu et notre vision de l’Autre à l’Autre.

Approche théorique

12Il s’agit de déconstruire la toute-puissance afin de mieux discerner ce qui se passe dans la relation à l’Autre lorsqu’un éducateur [5] est dans la toute-puissance.

13Il n’existe pas d’éducateur tout-puissant. C’est une illusion. En revanche, il peut exister des éducateurs qui se croient tout-puissants et qui adoptent un fonctionnement en conséquence.

Comment situer la toute-puissance et où la placer ?

14Il est fondamental de commencer par inscrire ce concept dans un cadre, de lui donner des contours afin de mieux le cerner lors des développements ultérieurs. Quand on parle d’une chose, il faut pouvoir la situer sans la décontextualiser. Cela engendrerait une compréhension limitée des propos ainsi qu’une interprétation qui risquerait d’être faussée. « Du texte sans contexte est un prétexte [6]. »

La toute-puissance et l’appareil psychique

15La toute-puissance est ici située dans la dimension imaginaire de l’individu. Il s’agit d’une « faille narcissique ». L’appareil psychique est constitué du réel, du symbolique et de l’imaginaire [7]. Lacan représente ces deux registres (imaginaire et symbolique) et le réel par trois ronds de ficelles noués borroméennement : si l’on défait l’un des ronds, les deux autres se défont aussi.

16Si la toute-puissance se situe dans une dimension imaginaire, si elle est intrapsychique, elle s’appuie donc sur le monde extérieur. Ici se situe le côté dommageable et pervers de la toute-puissance : l’Autre est forcément présent dans la toute-puissance imaginaire du professionnel, mais il occupe une place en tant qu’objet et non en tant que sujet pensant.

17Lorsque Lacan suppose que le réel est à repérer comme impossible, il fait appel à cette construction imaginaire, élaboration intrapsychique d’une réalité externe. La réalité, construite par le sujet, est une lecture du réel, articulée borroméennement avec les registres imaginaire et symbolique. C’est à cause de cette construction articulée avec la subjectivité que le réel en tant que tel n’existe pas. Pour le formuler autrement, cette construction ou élaboration est effectuée par un individu qui a une perception de la réalité. Puisque cette perception est singulière, unique, même si elle est construite sur des données factuelles, concrètes, elle est appelée registre imaginaire. Pour autant, ce qui est imaginé, est nullement fantaisiste ou complètement dissocié de notre monde ; c’est une perception subjective ou une interprétation, une lecture du réel partagé par tous.

18Une personne qui fonctionne sur le mode de la toute-puissance est incapable de sortir de cette perception et donc de cette dimension imaginaire. Elle croit que sa vision du réel est la bonne et qu’elle est valable pour tous. La personne toute-puissante pense posséder la vérité dans le sens où elle aura tendance à invalider toute autre perception et à prétendre que la sienne ne relève pas d’une interprétation mais qu’elle est La Vérité et qu’il n’y a aucun doute là-dessus.

19On le voit, il ne s’agit pas ici d’une toute-puissance liée à la hiérarchie administrative, une forme de pouvoir qu’une personne utilise concrètement sur une autre. L’Autre existe bel et bien, il a une place. Ce qui pose problème dans cette toute-puissance, est que l’Autre n’est qu’un objet et non un sujet pensant.

Une quête de soi inachevée?

20Y aurait-il une quête de soi à travers la toute-puissance ? Il faut faire appel au narcissisme secondaire, plus exactement, la relation entre le je et le moi, l’un qui cherche l’autre. Le sujet va construire son identité, se définir progressivement. Toutefois, ce moi (plus précisément cette représentation, cette image qu’est le moi) est fondamentalement extérieure au sujet et, à cause de cela, ce moi ne peut donc avoir la prétention de présenter complètement le sujet dont il porte l’identité.

21« Le moi est un autre », a dit Jacques Lacan en paraphrasant Rimbaud, « et il est paranoïaque par définition ». Il y a bien une dissociation entre le je et le moi, entre le sujet et l’image qu’a le sujet de lui-même. L’image ne peut représenter intégralement le sujet, et bien des philosophes se sont penchés sur l’impossibilité de donner une réponse satisfaisante à la question « Qui suis-je ? »

22Dans la toute-puissance, il y a une fusion entre le je et le moi. Il n’y a plus de quête narcissique, elle est terminée. Il n’y a plus de manque, plus de vide, c’est la perfection. Mais, nous le savons, cette idée est une illusion. Nous désirons tous cette jouissance liée à la perfection. Freud disait : « La jouissance est interdite. » Pourquoi ? Puisque le progrès n’est alors plus possible, le processus de devenir est arrêté. La personne est figée dans son narcissisme.

23Le moi doit, devrait être un moteur pour le je. Lorsqu’une personne ne fonctionne pas d’une manière toute-puissante, elle reconnaît qu’elle n’est pas parfaite puisqu’elle se rend compte qu’il y a un décalage entre sa personne (le je) et entre la personne qu’elle aimerait être (le moi idéal). C’est parce qu’elle se rend compte de cela qu’elle peut arriver à se décentrer d’elle-même pour accueillir l’Autre qui est également dans une quête semblable.

24La personne qui fonctionne de manière toute-puissante n’est plus confrontée à ce décalage. Le je et le moi ne font plus qu’un. Il y a là une aliénation du sujet à l’image qu’il a de lui-même. De ce fait, il ne se rend pas compte de la quête narcissique de l’Autre, il ne peut pas la voir [8]. Si tel était le cas, il prendrait en même temps conscience de sa quête inachevée, de son imperfection, et ainsi casserait sa jouissance. L’Autre n’existe donc plus en tant que sujet pensant mais devient un objet qui subit la pensée de la personne toute puissante.

La place de l’Autre dans la toute-puissance

25Quelles sont donc la place et la fonction de l’Autre, celui qui est dominé ? Puisqu’il est enfermé dans l’autoritarisme de l’éducateur, il semble que l’Autre ne peut pas décider lui-même de sa place ; ce qui signifie que l’éducateur plaque son système de pensée rigide sur l’Autre. Quelle est alors la personnalité de l’éducateur qui a un tel fonctionnement ? Pourquoi a-t-il besoin de l’Autre ? Qu’en fait-il ? C’est la question du lien entre l’être et l’avoir : « Qui s’empare d’un être et cherche à le posséder ne le dit pas ouvertement. Il le considère comme sa possession, en prétendant, avec ménagement, qu’il prend soin de lui, ou qu’il en a la responsabilité. Or, qui porte la responsabilité a le droit de disposer, et s’empare des enfants, des handicapés, des vieux, des malades et des désaxés, comme s’ils étaient sa propriété, et gare au malade qui s’avise de recouvrer la santé, gare à l’enfant qui veut faire sa vie ! C’est là que se manifeste la manière d’être, déterminée par l’avoir [9]. »

26Nous supposons, malgré tout, que l’éducateur qui fonctionne de cette manière n’en a pas conscience. Il le fait malgré lui, notamment parce qu’il s’agit d’un mécanisme de défense. Cette notion de propriété est très présente dans une telle relation. L’Autre est enfermé dans l’imaginaire de l’éducateur, ses a priori et ses préjugés ; il peut en effet imposer ses vérités sans que les parents et/ou les enfants puissent le contredire. L’aspect rigide et uniforme de certains discours en est la parfaite illustration. « Ils sont des avocats qui ne veulent pas passer pour tels. Le plus souvent, ils sont même les défenseurs astucieux de leurs préjugés qu’ils baptisent au nom de vérités [10]. »

27La toute-puissance de l’éducateur restreint considérablement la liberté d’être de l’Autre qui ne peut pas s’exprimer authentiquement ; il lui faut absolument tenir compte des réactions de l’éducateur. Cela ne permet pas à la personne de se développer et de s’approcher d’une autonomie. Le danger existe également que l’Autre ne puisse penser par lui-même, qu’il ait subi un « lavage de cerveau ». Or, nous savons combien il est important que la personne apprenne à penser par et pour elle-même. C’est à nous de les encourager et de souligner leurs potentiels souvent réels mais inutilisés. « Les gens peuvent gérer leurs processus mentaux. Puisque l’on doit vivre continuellement dans un environnement psychologique créé en grande partie par soi-même, l’exercice du contrôle sur sa propre conscience est d’une importance considérable pour le bien-être personnel. Dans la mesure où les personnes peuvent réguler ce qu’elles pensent, elles peuvent influencer leur manière de ressentir et de se comporter [11]. »

28Sommes-nous capables de miser sur les potentiels de l’Autre ou, au contraire, nous contentons-nous de dire ce qui ne va pas chez lui, de souligner ses incapacités et de le maintenir ainsi dans une relation de dépendance ? Bien souvent, nous avons trop tendance à diminuer, à « casser » l’Autre dans le but (inconscient, espérons-le) de nous valoriser nous-mêmes.

29Si je souligne l’importance de ce qui précède, c’est justement parce que cela montre clairement que nous ne sommes pas tout-puissants. Cela implique également un risque : l’Autre ne va pas forcément dans notre sens. D’où l’intérêt – nous insistons – d’accompagner l’Autre et non qu’il nous accompagne. Il ne s’agit pas d’inverser les rôles. L’éducateur est là pour soutenir, rassurer et accompagner les parents et les enfants. De même, l’enseignant est là pour permettre à l’élève d’acquérir et d’articuler des concepts, des théories, afin de se représenter les éléments qui l’environnent [12]. Là est bien la place de chacun et non l’inverse. Cela implique que le professionnel se décentre de lui-même, de sa dimension imaginaire.

La toute-puissance, un mécanisme de défense ?

30Chaque comportement d’un individu, aussi destructeur soit-il, apporte des bénéfices secondaires, sinon ce comportement n’existerait pas.

31Il est délicat d’aborder la toute-puissance comme mécanisme de défense ; c’est prendre le risque de disqualifier ou d’agresser. Quelle souffrance est infligée à l’Autre (au lecteur ?) à travers la toute-puissance ? Peut-être Nietzsche a-t-il raison : « Voir souffrir fait du bien, faire souffrir plus de bien encore – voilà un dur principe, mais un principe fondamental ancien, puissant, humain, trop humain peut être [13]. »

Pourquoi « mécanisme de défense » ?

32Le principe est le suivant : pour ne pas être confronté à nos propres difficultés, nous avons choisi un métier où l’on peut aider l’Autre, l’accompagner. Dans ce cadre, notre concentration se fixera sur les difficultés de l’Autre à qui nous pourrons donner des solutions, des réponses, etc [14]. En essayant de travailler avec et pour l’Autre, nous évitons inconsciemment de travailler sur nous-mêmes. C’est ici que se situe le mécanisme de défense que nous pouvons articuler avec la toute-puissance.

S’agirait-il d’une projection ?

33Faisons une nouvelle fois appel à Nietzsche : « Pourquoi faire un principe de ce que vous êtes vous-même, de ce que vous devez être vous-même ? [15] » Plus loin, il donne une ébauche de réponse : « Avec des principes, on voudrait tyranniser ses habitudes, ou les justifier […] : deux hommes qui ont les mêmes principes veulent atteindre probablement par là quelque chose de foncièrement différent [16]. » Ceci est à relier avec la réparation de soi à travers l’Autre. Nous pourrions parler de dénégation [17]. C’est comme si je niais qu’il y a en moi des blessures, des souffrances ou des difficultés que je projette sur l’Autre. Je suis tellement occupé inconsciemment avec mes propres difficultés, que je deviens hermétique aux questions et aux besoins de l’Autre.

34C’est une situation plus fréquente qu’on ne le pense. Combien de fois ai-je observé un mécanisme similaire dans l’éducation spécialisée mais aussi ailleurs ! On croit maîtriser la problématique de l’Autre, le connaître sur le bout des doigts ! Ainsi, grâce à cette omniscience, on pense savoir ce que l’Autre doit faire avec la conviction que les réponses apportées correspondent exactement aux difficultés de l’Autre.

35Admettons que je rencontre un jeune garçon qui, par son comportement ou par la place qu’il occupe au sein du système familial, me rappelle ma propre histoire. Ses souffrances font écho en moi, ça « résonne ». Si je n’arrive pas suffisamment à me décentrer de moi-même, le risque est alors élevé que je projette inconsciemment sur ce jeune garçon ce que je devrais faire moi-même. La projection correspond finalement à attribuer à l’Autre des conflits émotionnels personnels.

36Lorsque Guy Ausloos parle de l’autosolution, il suppose que la famille possède en elle-même la solution la plus efficace et la mieux adaptée à son problème. L’éducateur qui fonctionne dans la toute-puissance n’est donc pas capable de se décentrer de lui-même ; il est dans une totalité fermée et projette sur l’Autre ce qu’il devrait faire lui-même pour lui-même. L’autosolution est toujours présente chez l’individu, et même chez l’éducateur qui la projette sur l’Autre sans se rendre compte que c’est de lui qu’il est en fait question ! C’est pour cela du reste que le dialogue est impossible dans une telle relation. Contrairement à ce qui se passe dans la situation d’aide concrète, l’éducateur ne parle pas à l’Autre mais se parle à lui-même.

37Une première composante du fonctionnement tout puissant consiste donc à « crier » ses réponses aux difficultés… non pas à l’Autre mais à soi. C’est aussi peut-être la fuite du regard de l’Autre sur soi ou un bouclier qui empêche ce regard sur soi.

La toute-puissance : un bouclier, une fuite ?

38Je suis tellement occupé avec moi-même que je ne me mets pas à la portée de l’Autre ; ce dernier me dit des choses que je suis incapable d’entendre. Il y a comme un bouclier, un mur entre nous deux, je me protège de l’Autre. « Pourquoi est-il nécessaire de se protéger de l’Autre ? Où est le danger ? Pour une personne qui se croit toute-puissante, l’Autre est un rival, une menace potentielle susceptible de la destituer de sa toute-puissance ; pour se protéger des attaques des autres, il lui faut un bouclier qui la protège du risque que l’Autre la renvoie à ses blessures profondes [18].

39Ce bouclier est probablement constitué de plusieurs couches. Il est premièrement question du statut professionnel. Cette couche peut être comparée à l’épiderme. Ensuite, nous pouvons supposer qu’il y a un manque de confiance et de stabilité interne. Une personne ayant peu de confiance en elle-même mais qui fonctionne néanmoins de manière toute-puissante, affichera un discours très rigide, sans ouverture, qui aura pour objectif de la rassurer elle-même. Mais ce manque de confiance (le derme du bouclier, en quelque sorte) ne vient pas de nulle part. Nous atteignons ici l’hypoderme, la dernière couche du bouclier essentiellement constituée de mes propres interrogations, mes frustrations, mes blessures et mes expériences négatives antérieures.

40Ces trois couches sont interactives mais aussi interdépendantes. Supposons que j’ai un discours très rigide par suite d’un manque de confiance en moi. A force d’être intransigeant sur mes idées et de les « plaquer » sur mes interlocuteurs, je vais me retrouver isolé et abandonné, puisqu’il n’est pas du tout agréable de parler avec moi qui ne fais preuve d’aucune ouverture ni empathie, et finalement qui ne présente aucun intérêt pour l’Autre.

41Pour nier ce mécanisme de défense, je dirais qu’ils ne sont pas suffisamment intelligents, ouverts ou tolérants pour pouvoir me comprendre. Je pourrais même me convaincre que ce sont des personnes qui manquent de confiance en elles puisqu’elles ne sont pas capables de dialoguer avec quelqu’un qui sait qui il est et qui maîtrise ce qu’il dit. C’est encore un exemple de la projection.

Pourquoi est-il impossible d’accepter le regard externe?

42Pour limiter le risque de la toute-puissance dans notre métier, il faut accepter le regard externe. Quel est le sens de ce regard ? Qu’apporte-t-il ? Pourquoi est-il si difficile de l’accepter ?

43Pour prendre en compte le regard externe, il faut d’abord accepter qu’un autre donne son opinion sur la situation. Une première difficulté se dessine : accepter le risque d’avoir tort, d’être à côté ou d’avoir mal compris. Cela implique aussi d’accepter que l’Autre puisse avoir raison, et donc de ne pas posséder la science infuse…, de ne pas être tout-puissant. L’éducateur tout-puissant n’accepte justement pas ce regard externe, cette possibilité d’être remis en question, qui viennent questionner sa pratique. Si la toute-puissance est corrélée au moi d’une part ; et si d’autre part, elle est l’aboutissement ou la rupture de la quête narcissique, alors l’éducateur ne peut pas accepter le regard externe puisque cela remet en cause sa totalité et donc sa toute-puissance. Ce regard de l’Autre risque de mettre en évidence une faille qui viendrait déstabiliser ou annuler ma toute-puissance.

Le paroxysme de la toute-puissance

44C’est à cause de cette rigidité et de cette cécité de plus en plus importantes que l’éducateur tout-puissant finira par s’éloigner de la réalité des autres. La toute-puissance est mortifère pour l’Homme. À force de ne pas accepter ce regard externe, voire de le supprimer, il finira par s’isoler. La personne utilisant ce mécanisme de défense se voit, partout menacée dans sa toute-puissance. Chaque individu qui s’approche trop, constitue une menace. Un exemple est celui de Saddam Hussein qui a éliminé certains membres de sa propre famille afin de supprimer les dangers menaçant sa toute-puissance.

45À l’extrême, le tout-puissant n’a pas d’autre choix que d’éliminer tout ce qu’il perçoit du monde extérieur. Dans cette spirale négative, tout devient menace, danger et donc à éliminer pour assurer la perpétuité de sa toute-puissance, jusqu’à son corps en tant que lien avec ce monde. La personne doit supprimer son corps pour finir d’asseoir sa toute-puissance sur celui-ci. C’est toute la différence entre Dieu et les hommes : l’un maîtrise la mort ; les autres, non.

46Dans la morale de l’histoire du maître et de l’esclave selon Hegel, ils ont des statuts différents qui donnent à chacun une place dans le travail. Là où se situe la différence, c’est justement dans le rapport à la mort : pour l’esclave, c’est une libération ; pour le maître, c’est une menace puisqu’il perd son pouvoir.

Conclusion

47Nous faisons un travail difficile. Nous sommes directement confrontés à la souffrance humaine, des familles, des élèves, désignés comme étant « à part » de notre société. S’il existait une réponse à toutes ces difficultés sociétales, ces souffrances humaines ou ces ébullitions institutionnelles, cela se saurait. Ces difficultés ayant toujours existé, cela devrait nous faire prendre conscience que nous ne sommes pas mieux que nos pairs (et nos pères !).

48« Lorsque les parents s’habituent à laisser faire leurs enfants ; lorsque les enfants ne tiennent plus compte de leurs paroles ; lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves ; lorsque finalement les jeunes méprisent les lois, parce qu’ils ne reconnaissent plus, au-dessus d’eux, l’autorité de rien ni de personne, alors, c’est en toute justesse le début de la tyrannie. Oui ! La jeunesse n’a que du mépris pour ceux de ces maîtres qui s’abaissent à la suivre au lieu de la guider » (Platon, République).

49Les difficultés liées à notre profession, auxquelles nous sommes confrontés, ont toujours posé des interrogations et des problèmes. Certes les jeunes contemporains de Platon ne dealaient pas des substances en se déplaçant avec d’énormes cylindrées ! Certes l’expression des difficultés dans la société a trouvé d’autres voies. Malgré tout, la classe d’âge avec laquelle nous travaillons nous a toujours renvoyés à une certaine impuissance. Penser les choses ainsi devrait permettre de travailler pour et avec l’Autre, en toute humilité…


Mots-clés éditeurs : bouclier, défense, humilité, quête, réponse

Date de mise en ligne : 04/02/2008

https://doi.org/10.3917/empa.068.0135